‹ Tartarie, Beloutchistan, Boutan et NepalChapitre 29 sur 53 · MANDCHOURIE · texte numérisé non relu

MANDCHOURIE

Position astronomique et confins. Cette province est située entre 38° 58' et 65° 30' de latitude nord et entre 114° et 139° de longitude est. Au nord elle confine a la Sibérie, à l'est à la mer du Japon, au sud à la Corée, et à l’ouest à la Mongolie.

ÉTENDUE. — La Mandchourie s’étend sur une longueur de plus de 40u lieues du nord au sud ; sa plus grande largeur est de 325 lieues de Test a l'ouest, et sa superficie d’environ 96,000 lieues carrées.

Chaînes de montagnes. Au nord on trouve les monts Stanovoi, couverts de forêts et qui recèlent des mines abondantes de différents métaux. Sur les côtes de la mer du Japon se prolonge une chaîne peu élevéequi se réunit vers le sud aux Monts Neigeux, appelés en chinois Tchang-pé-chan, c’esta-dire la Grande Montagne Blanche.

Cette chaîne est couverte de forêts à sa base. Les versants conservent toute l’année des neiges et des glaces. La cime de la Grande Montagne Blanche est terminée par un plateau que dominent cinq pics très-élevés. On y remarque un lac qui a environ quatre lieues de circonférence. C'est sur cette montagne que les Mandchous placent le berceau de leur nation.

I/UNIVERS

> Au-dessus delj Montagne Blanche ( Tchang-pé-chan ) , disent les livres des Mandchous, vers le lieu d'où le soleil se lève, il y a un lac renommé, qui

f>orte le nom de Pou/kouri, ainsi que a partie de la montagne sur laquelle il est situé. Nous avons appris, par la tradition , que la fille du ciel, étant descendue sur les bords de ce lac, goûta d’un fruit rouge , l'avala , conçut et mit ensuite au monde un fils de la même nature qu'elle. Comme cet enfant miraculeux était rempli des dons célestes , il aria dès le moment de sa naissance. Sa gure était admirable, tout en lui respirait la candeur et la majesté. Devenu grand , if s’amusait quelquefois à parcourir le lac dans un tronc d'arbre qui était creusé en forme de nacelle. Il arriva un Jour qu’il se laissa aller au courant de l’eau : la nacelle qui le portait s’arrêta d’elle-même à cet endroit de la rivière, qui sert de port aux peuples des deux côtés et d'entrepôts pour leurs différentes marchandises. Aux environs de ce lieu , il se faisait chaque jour des assemblées tumultueuses pour l'élection d’un souverain. Trois chefs de famille se disputaient entre eux l'honneur de commander aux autres. Chacun d'eux avait ses partisans, qui étaient à peu près égaux en nombre et en forces ; ce qui était cause qu'ils ne pouvaient s'accorder, personne ne voulant céder, et chacun regardant son parti comme le meilleur. Il y aurait en de la honte à reconnaître pour chef celui qui ne devait pas l’être. Quelqu’un de la troupe, s’étant détaché pour venir puiser de l’eau dans la rivière, vit avec admiration le jeune étranger. Après l'avoir l'onteiuplé quelques moments, il retourna sur ses pas, et courut vers ses compagnons pour leur donner avis de la rencontre qu’il venait de faire. Dès qu'il fut à portée d'être entendu ; « Merveille! s’écria t-il, merveille! que toute dispute cesse entre -nous, le ciel veut lui-même y mettre lin. linons envoie un roi dans la personne d’un enfant extraordinaire que je viens de voir sur la rivière. Oui , n’est le ciel lui-même qui nous l'envoie; j’en juge par ce que j’ai vu. Pour quelle autre fin aurait-il donc permis qu'un jeune homme de cette espece vint aborder ici? > A ces mots, tous accourent

sur le rivage pour Jouir du spectacle qu’on venait d’annoncer. Les premiers arrivés, se tournant vers ceux qui les suivaient, leur disaient : • Rien n’est plus vrai ; c’est véritablement un enfant miraculeux, c’est le roi que le ciel veut nous donner : il ne nous en faut point d'autre. » Ces paroles passèrent de bouche en bouche, et il n'y eut personne qui lie se fît un plaisir de les répéter. Les premiers transports d’admiration s’étant un peu calmés , deux des principaux de la troupe s’adressant à l’étranger, lui dirent : « Aimable jeune homme, illustre enfant , oui êtes-vous ? Par quel heureux hasara avons-nous l’avantage de vous voir parmi nous ? » — « Je suis, répondit le jeune homme , je suis le fils de la fille du ciel ; mon nom est Aiti» Kioro ou Kiorodor. C’est ainsi quels ciel lui-même m’a appelé. Mon surnom est Poulkouri Yongehon. Je suis destiné à terminer vos disputes, et à faire régner l’union et la concorde parmi vous. »

• A peine eut-il achevé de parler que les transports de joie éclatèrent de tous côtés par des applaudissements reitérés. Alors les deux hommes qui lui avaient adressé la parole entrelacèrent leurs doigts les uns dans les autres, étendirent leurs bras, et formèrent ainsi une espèce de siège sur lequel on plaça l'auguste prince. Us le portèrent avec respect , suivis de la multitude , jusqu’è l’endroit où étaient alors les trois concurrents. • Voilà, leur dirent-ils en les abordant, voilà le souverain que le ciel lui-même nous envoie, il ne nous en faut point d’autre. 'Toute dispute doit finir, plus d’altercations parmi nous. » —

« Nous y consentons, répondirent les trois prétendants ; que cet auguste enfant nous gouverne, qu’il soit notre roi , nous le reconnaissons dès à présent pour tel (I). >

Les montagnes qui courent le long de la côte orientale de la Mandchourie avancent quelquefois très-près de la mer du Japon, et n'en sontséparées, dans plusieurs endroits , que par une étroite

(1) Voyez Iflofe ér la ville de Moukden et de eee envinmt, par l'emperear Klen-Lone, tr»dufl par le P. Amiot, et public par de GuiKues, page 23 1.

langue de terre. Ces montagnes se pro- mis; et pendant au’on faisait ces dispolongent Jusqu'à l'embouchure du fleuve sitions ues matelots pécheurs avaient Amour. Sur difTérents points la chaîne déjà pris à la ligne douze ou quinze s'élève à 4,000 et même à 5,000 pieds morues. Les habitants des villes se auHlessus du niveau de la mer. On ne peindraient difilcilement les sensations suppose pas que ses plus hauts sommets que les navigateurs éprouvent à la vue dépassent 8,000 pieds. d'une pèche abondante : les vivres frais

Lacs , fleuves et bivières. L’A- sont des besoins pour tous les hommes; mour , ap|>elé en mandchou Sakhalien- et les moins savoureu.\ sont bien plus Ouîa,etenchinois//e-/.ouR9-A'ian9,est salubresque les viandes salées les mieux le plus grand fleuve de la contrée. Ses conservées. Je donnai ordre aussitôt eaux arrosent le nord-ouest, le centre d'enfermer les salaisons, et de les garet le nord-est de la Mandcliourie. On rc- der pour des circonstances moins lieumarque parmi ses principaux affluents, reuses; je lis préparer des futailles à droite le Soungari , VOussouri , le pour les remplir d'une eau fraîche et Tondon et le Nenidenkie ; à gauche le limpide qui coulait en ruisseau dans Dzinguiri, le INicuman, le. Kerin et chaque anse; et j'envoyai chercher des le Khenggoun. herbes potagères* dans les prairies, où

Le Liao, qui coule dans la partie sud- l'on trouva une immense quantité de ouestdu pays.se jettedansIegolfeLiao- petits oignons , du céleri et de l’oseille. Toung. Le sol était tapissé des mêmes plantes >

Le lac le plus grand de la Mandchou- qui croissent dans nos climats, mais rie est le llinka. plus vertes et plus vigoureuses; la plu-

Natukk du sol, aspect du pays, part étaient en fleur : on rencontrait à Productions naturelles. Ije sol est argi- chaque pas des roses , des lis jaunes , leux et calcaire dans quelques parties de des lis rouges, des muguets, et généla contrée; sablonneux, graveleux ou râlement toutes nos fleurs des prte. marécageux dans d'autres. Presque Les pins couronnaient le sommet des partout la terre est extrêmement fertile, montagnes; les chênes ne commen- On lit dans la relation de la Pérouse une raient qu'à mi-côte, et ils diminuaient curieuse description des côtes de la de grosseur et de vigueur à mesure Mandchourie; nous allons la mettre qu'ils approchaient de la mer; les bords sous les yeux du lecteur : des rivières et des ruisseaux étaient

• Cinq' petites anses, semblables aux plantés de saules, de bouleaux, d'éracôtés d'un polygone régulier, forment nies; et sur la lisière des grands bois le contour de cette rade ; elles sont sé- on voyait des pommiers et des azeroliers

parées entre elles par des coteaux cou- en fleur, avec des massifs de noi.setiers

verts d'arbres jusqu'à la cime. 1a; prin- dont les fruits commençaient à nouer, temps le plus frais n'a jamais offert, en •< Notre surprise redo'ublait lorsque France, des nuances d’un vert si vigou- nous songions qu’un excédant de popureiix et si varié; et quoique nous n’eus- lation surcharge le vaste empire de la sions aperçu , depuis que nous proion- Chine , au point que les lois n’y sévisgions la cote, ni une seule pirogue, ni sent pas contre les pères assez barbares un seul feu, nous ne pouvions croire pour noyer et détruire leurs enfants; et qu'un pays qui paraissait aussi fertile , que ce peuple , dont on vante tant la

à une si ^ande proximité de la Chine , police, n'ose point s'étendre au delà de

ftU sans liabitants. Avant que nos ca- sa Muraille pour tirer sa subsistance nots eussent débarqué , nos lunettes d’une terre dont il faudrait plutôt arrêétaient tournées vers le rivage; mais ter que provoquer la végétation. Nous nous n'apercevions que des cerfs et des trouvions, à la vérité, à chaque pas, ours qui paissaient tranquillement sur des traces d'hommes marquées par des le bord de la mer. Cette vue augmenta destructions , plusieuM arbres coupés l'impatience que chacun avait de des- avec des instruments tranchants; les cendre ; Jes armes furent préparées avec vestiges des ravages du feu paraissaient autant d'activité que si nous eussions en vingt endroits, et nous aperçâmes eu à nous défendre contre des enne- quelques abris qui avaient été eleves par

L’UNIVERS

ries cliasseurs au coin des bois. On rencontrait aussi de petits paniers d'écorce de bouleau , cousus avec du 61 , et absolument semblables à ceux des Indiens du Canada; des raquettes propres à marcher sur la neige, tout eu6n nous 6t juger que des Tartares s'approchent des bords de la mer dans la saison de la pèche et de la chasse; qu’en ce moment ils étaient rassemblés en peuplades le long des rivières, et que le rosdela nation vivait dans l'interieur es terres, sur un sol peut-être (ilus propre à la multiplication de ses immenses troupeaux.

« Trois canots des deux frégates remplis d’ofOciers et de passagers abordèrent dans l'Anse aux Ours à six heures et demie; et à sept heures ils avaient déjà tiré plusieurs coups de fusil sur différentes bétes sauvages qui s’étaient enfoncées très-promptement dans les bois. Trois Jeunes taons furent seuls victimes de leur inexpérience : la joie bruyante de nos nouveaux débarqués aurait dd leur faire gagner des bois inaccessibles dont ils étaient peu éloignés. Ces prairies si ravissantes à la vue ne pouvaient pre.sque pas être traversées; l'herbe épaisse y était élevée de trois ou quatre pieds , en sorte qu’on s’y trouvait comme noyé et dans l'imossibilité de diriger sa route. On avait 'ailleurs à craindre d’y être piqué par des serpents, dont nous avions rencontré un grand nombre sur le bord des ruisseaux , quoique nous n’eussions fait aucune experieneesnr la qualité de leur yenln. Cette terre n'était donc pour nous qu’une magni&que solitude; les plages de sable du rivage étaient seules praticables , et partout ailleurs on ne pouvait qu’avec des fatigues incroyables traverser les plus petits espaces. La passion de la chasse les fit cependant franchir à M. de Langle et à plusieurs autres ofdciers ou naturalistes, mais sans aucun succès; et nous pensâmes qu’on n’ea pouvait obtenir qu’avec une extrême patience , dans un grand silence, et en se postant à l’afTilt sur le passage des ours et des cerfs, marqué par leurs traces. Ce plan fut arrêté pour le lendemain; il était cependant d’une exécution difGcile, et l’on ne fait guère dix mille lieues par mer pour aller se

morfondre dans l’attente d’une proie au milieu d’un marais rempli de maringouins. Nous en fîmes néanmoins l’essai le 35 au soir, après avoir inutilement couru toute la iournée : mais chacun ayant pris poste a neuf heures, et à dix heures, instant auquel, selon nous, les ours auraient dil être arrivés, rien n’ayant paru , nous fûmes obligés d'avouer généralement que la pêche nous convenait mieux que la chasse.

Nous y obtînmes effectivement plus de succès.

« Chacune des cinq anses qui forment le contour de la baie de Ternai offrait un lieu commode pour étendre la seine, et avait un ruisseau auprès duquel notre cuisine était établie. Les poissons n’avaient qu’un saut à faire des bords de la mer dans nos marmites. Nous prîmes des morues, des grondeurs, des truites, des saumons , des harengs , des plies; nos équipages en eurent abondamment à chaque repas : ce poisson et les différentes herbes qui l’assaisonnèrent, pendant les trois jours de notre relâche , furent au moins un préservatif contre les atteintes du scorbut; car personne de l’équipage n’en avait eu

E 'alors aucun symptdme , malné lidité froide occasiannée par des brumes presque continuelles, que nous avions combattues avec des brasiers placés sous les hamacs des matelots, lorsque le temps ne permettait pas de faire le branle-bas....

• .... Lesiiectacle ravissant que nous présentait cette partie de la Tartarie orientale n'avait cependant rien d’intéressant pour nos botanistes et nos lithologistes. Les plantes y sont absolument les mêmes que celles de France, et les substances dont le sol est composé n’en diffèrent pas davantage. Des schistes , des quartz , du jaspe , du porphyre violet, de petits cristaux, des roches roulées : voilà les échantillons que les lits des rivières nous ont offerts sans que nous ayons pu y voir la moindre trace de métaux. Iji mine de fer, qui est généralement répandue sur tout le globe, ne paraissait que décomposée en chaux , servant comme un vernis à colorer différentes pierres. Les oiseaux de mer et de terre étaient aussi fort rares; nous vîmes cependant des cor-

beaux, des tourterelles, des cailles, des bergeronnettes , des hirondelles , des gol^mouches , des albatros, des goélands , des macareux et des canards ; mais la nature nVtait point animée par les vols iuiionibrahles d'oiseaux qu'on rencontre en d’autres pays inhabités.

A la baie de Ternai ils étaient solitaires, e) le plus soiulire silence régnait dans l’intérieur des bois. Les coquilles n'etaient pas moins rares. Nous ne trou* vAmes sur le sable que des détriments de moules, de lépas, de limaçons et de pourpres...

.... « Le 1" juillet, une brume épaisse nous ayant enveloppes à une si petite distance de terre, que nous entendions lu lame déferler sur le rivage, je lis Signal de mouiller par trente braises, fond de vase et de coquilles pourries.

],e temps fut si brumeux Jusqu'au 4, qu'il nous fut Impossible de hiire aucun relèvement, nid'envoyer nos canots à terre; mais nous primes plus de huit cents morues. J’ordonnai de saler et de (uettreen barriques l'excédant de notre ix>n$ommation. La drague rapnorta aussi une assez grande quantité d’huîtres, dont la nacre était si belle, qu'il ftaraissait très-possible qu'elles continsseut des perles, quoique nous n'en eussions trouvé que deux à demi formées dans le talon. Cette rencontre rendrait vraisemblable le récit des jésuites, qui nous ont appris qu'il se fait une p^be de perles a remboucliure de plusieurs rivières de la Tartarie orientale : mais ou doit supposer que c'est vers le sud, aux environs de la Corée ; car plus au nord , le pays est trop dépourvu d'habitants, pour qu'on puisse y effectuer un pareil travail, puisqu'après avoir parcouru 200 lieues de cette cote, souvent à la portée du canon , et toujours à une petite distance de terre, nous n'avons aperçu ni pirogues ni maisons; et nous navons vu, lorsque nous sommes descendus à terre, que les traces de quelques chasseurs qui ne paraissent pas s’établir dans les lieux ue nous visitions. Le 4, à trois heures u matin, il se fit un bel éclairci...

Nous avions par notre travers, à deux milles dans l'ouest-nord-ouest, uue grande baie dans laquelle coulait une .tirière de quinze à vingt toises de lar-

geur. Un canot de chaque frégate... fut armé pour aller la reconnaître... La descente était facile, et le fond montait graduellement Jusqu'au rivage.

L’aspect du pays est à peu près le même que celui de la baie de Ternai ; et quoique à trois degrés pins au nord , les productions de la terre et les substances dont elle est composée n’en different ue très-peu. Les traces d'habilants talent ici beaucoup plus fraiebes ; on voyait des branches d'arbres coupées avec un in.strnment tranchant et auxquelles les feuilles vertes tenaient encore. Deux peaux d'élan, ti ès-artistement tendues sur de petits morceaux de bois, avaient été laissées à coté d'une petite cabane qui ne pouvait loger une famille, mais qui suffisait pour servir d'abri à deux ou trois chasseurs; et peut-être y en avait-il on petit nombre que la crainte avait fait luir dans les bois. .M. de Vaiijuas crut devoir emporter une de ces peaux; mais il laissa, en échange, des haches et autres instruments de fer d'une valeur centuple de la peau d'élan qui me fut envoyée. Le rapport de cet olficier et celui des différents naturalistes ne me donnèrent aucune envie- de prolonger mon séjour dans cette baie, à laquelle je donnai le nom de date de Suffren (I). »

On trouve dans la relation qui précédé des détails suffisants sur les plantes de la partie de la Mandchourie voisine de la mer. Il ne reste plus qu’a parler de celles qui croisseut daus l’intérieur des terres , et particulièrement du Iis jaune et du ginseng.

Le lis Jaune , qui vient aussi sur la côte, est tout à fait .semblable, à la couleur près , à nos lis blancs. Cette fleur exhale un parfum agréable. C'est là une particularité digne ^ remarque ; car, à ce qu’on assure, les fleurs a la Chine perdent en arôme ce qu'elles gagnent pour la vivacité des teintes.

Aussi , les Mandchous les estiment-ils beaucoup. Les plus belles plantes de catte espece se trouvent à sept ou huit lieues de la palissade de Liao-toimg. On en voit uue quantité prodigieuse dans

(O Foyage de la Prrouse autour du monde, pabiié et rédigé par M. L. A tMillet-Nureau ; Pari», an VI 1I7W), tome Itl, pag. as et luivanles.

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L’UNn'ERS.

une plaine inculte et humide, abritée d’un côté par de petites collines et terminée (le l'autre par une rivicre.

L’avoine vient très-bien dans la Mandchourie orientale. Elle sert, comme chez nous, à la nourriture des chevaux.

Le ri/, et le froment sont de qualité inférieure , et ne poussent que diflicileincnt dans cette province. Le sol y produit beaucoup Je millet et une sorte de graine inconnue en Europe, et qui tient de la nature du froment et de celle du riz. On y trouve encore des pommes , des poires , des noix , des châtaignes, et plusieurs racines potagères. Le cotonnier y réussit médiocrement.

Mais de toutes les plantes de la Mandchourie la plus précieuse est le ginseng , à laciuelle les Mandchous donnent le nom J’orcoto(l), c’est-à-dire plante principale ou reine des plantes.

On lui attribue des qualités extraordinaires pour la guérison de différentes maladies , et surtout pour le rétablissement des tempéraments épuisés par des fatigues excessives de corps ou (l’esprit. Le ginseng passe pour la principale richesse de la Mamlchourie orientale.

On le paye extrêmement cher à Pékin.

Cette plante ne pousse que sur le versant des montagnes bien boisées , le long des rivières et sur quelques rochers. Si , comme cela arrive quelquefois, un incendie dévore la lorêt où pousse le ginseng , le précieux v^étal ne reparaît plus qu'au bout de trois ou quatre ans. Les froids excessifs ne lui conviennent pas, car on n'en voit point au delà du 47* degré. La plante se distingue par un bouquet de grains rouges et ronds porté sur un pédoncule qui s'élève au milieu des feuilles. La tige est d'un rouge noirâtre , droite , unie et haute d'environ dix-huit pouces. T.e sommet se (lartage en trois pétioles creusés en gouttière et disposés en cinq rayons qui soutiennent chacun une feuille composée de cinq lobes lancéolés, dentés, inégaux , d’un vert pâle, et un peu veinés en dessous. La racine est la seule partie du ginseng qui soit employée en médecine. On reconnaît facilement l’âge de la plante.

' (I) Celle plante est encore appelée yencAenj , jinteng el orhota. Voyez Stogt de la ville de Moukaen, page 271.

Plus elle est ancienne , plus elle a de vertu.

Il faut être muni d’une autorisation du gouverneur pour avoir le droit de cueillir le ginseng. L’autorité envoie des détachements de troupes commandés par des officiers pour assister à la récolte. Quelquefois cependant les marchands chinois parviennent à se procurer en fraude quelques racines. Voici comment ils s’y prennent ; ils se joignent à la suite de quelques mandarins, ou se mêlent aux soldats placés en observation dans les lieux où pousse la plante. Les gens qui s’occupent de cueillir le ginseng ont à souffrir de grandes privations, et se voient exposés quelquefois à des dangers réels : ils sont obligés de quitter leurs chevaux et leurs bagages, qui ne pourraient les suivre sur des rocliers escarpés ni dans les fourres où iis s’enfoncent. Ils ne peuvent transporter avec eux d’autres provisions quVn sac de millet rôti au four, et passent la nuit couchés sur la terre ou sous des cabanes grossières qu’ils font à la hâte avec quelques branches d’arbres. Quelques hommes chargés de ce soin vont leur porter des provisions. Il arrive souvent que les herboristes occupés à la recherche du ginseng sont dévorés par des bêtes féroces. Les soldats qui surveillent ces travailleurs, pour cmpêclier qu’ils n’emportent une plus grande quantité de racines qu’ils n’en ont déclaré , ne sont pas exposés aux mêmes périls; ils établissent leur campement dans un lieu commode et agréable, bien pourvu de fourrage, et d’ou ils peuvent surveiller les gens employés à la récolte, et em|)êcher qu’ils n’en passent en fraude des quantités considérables.

Le'ginseng ne pousse pas exclusivement en Mandchourie. On en trouve dans l’Amérique du Nord Les Chinois prétendent que celui-ci est d’une qualité très-ordinaire , et ne possède pas les mêmes vertus médicinales que celui qu’ils récoltent. Les essais tentés par la science européenne n’ont pas été favorables à cette plante. Suivant toute apparence, il en est du ginseng comme du nézoard et de plusieurs autres remèdes qui nous sont venus de l’Orient, et dont les expériences des médecins et des chimistes ont démontré l’inefficacité.

Si quelquefois leur emploi réussit dans les pays où l'on en fait usage, on peut dire que c'est en agissant sur l'imagination. >

Les forêts de la Mandchourie paraissent très-anciennes; les arbres en sont gros et d'une hauteur prodigieuse. Ce n’est que sur la lisière que la hache les abat ; à l’intérieur la vieillesse seule les renverse. Des nuées d'oiseaux de proie habitent dans leurs branches; i| y en a d’une grandeur démesurée et qui enlèvent de jeunes cerfs. Les faisans abondent aussi dans les bois. On ne saurait se faire une idée de leur multitude, quoique les aigles et les vautours leur fassent une guerre cruelle. • Un jour, dit le diacre coréen Andréas Kima'i-Kim ( 1 ), nous vîmes un de ces oiseaux rapaces fondre sur un malheureux faisan ; nous effrayâmes le ravisseur, qui s’envola n'emportânt que la tête de sa proie ; le reste nous servit de régal, a

Il y a huit ans à peine on ne rencontrait'dans les parties lointaines du pays aucune habitation , aucune cabane qui donmit un abri aux voyageurs. Ceux-ci se réunissaient en caravanes, et campaient à I ''endroit où la nuit les surprenait, ayant soin, pour écarter les tigres, d’entretenir des feux jusqu’au matin. Maintenant il existe sur quelques joutes des espèces d’hôtelleries.

Ce sont de grandes huttes constr^tes à la manière des sauvages, avec des branches et des troncs d’arbres superposés, dont les intervalles et les fentes sont bouchés avec de l’argile.

Les architectes et les maîtres de ces caravansérails enfumés sont des Chinois, qu’on appelle en langue du pays Kouang-koun-tze , gens sansfamUle, venus de loin , la plupart déserteurs de la maison paternelle, et vivant de rapines. C’est pendant l’hiver seulement qu’ils sont là; le beau temps revenu, ils quittent leurs cabanes , et s’en vont braconner dans les bois , ou chercher le ginseng.

« L’intérieur de ces taudis est, dit l’auteur que nous venons de citer, encore plus hideux que le dehors n’est

(I) La relaUoo de ce diacre a «lé Imérée dans la Revue de l’Orient, Duméro XXXVII, mal I84«, pag. 40 cl suiv.

misérable. Au milieu, montée sur trois pierres, repose une grande marmite, seule vaisselle de ces auberges. On met le feu par-dessus, et la fumM s’échappe par où elle peut; aussi les parois sontelles noires comme de la suie. Des fusils et des couteaux de chasse , enfumés comme tout le reste, sont suspendus 'aux murs; le sol est couvert d’ecorces d'arbres; ;les voyageurs se trouvent quelquefois plus de cent , couchés là ^le-méle, presque les uns sur les autres.

« Les Kouang-koun-tze n’offrent à leurs hôtes que le toit et l’eau. C’est donc une nécessité pour ceux-ci de faire leurs provisions. La monnaie de cuivre n’a pas de cours dans le pays , et l’argent y est presque inconnu ; les maîtres d’auberge revivent, en échange de l’hospitalité qu’ils donnent, du riz, du millet, de petits pains cuits à la vapeur ou sous la cendre , de la viande, du vin de maïs , etc. Quant aux bêtes de somme, elles sont logées à la belle étoile, et il faut faire sentinelle

fiour les -soustraire à la voracité des oups et des tigres , dont l’approche est signalée par les hennissements des chevaux , qui soufllent avec force de leurs naseaux dilatés par la peur. On s’arme alors de torches, on frappe du tamtam, on crie, on hurle, jusqu’à ce qu’on ait mis l’ennemi en fuite. »

Climat. L’hiver est long et rigoureux en Mandchourie. La saison des chaleurs ne dure que quatre mois, de-

fiuis le commencement de mai jusqu’à a On d’aodt. On lit dans quelques relations que le Ocuve Sakhalien-Oula, quoique très- large et très-profond, se trouve souvent dès les premiers jours de septembre tellement encombré de glaces, que les barques ne peuvent plus le traverser. On attribue la rigueur du climat à l’élévation du sol et aux vastes forêts dont le pays est couvert.

Population. Les géographes portent à deux millions d’âmes le nombre des habitants de la Mandchourie. Cette population se compose de Mandchous proprement dits , de Dahouriens ou Dakhouriens, de Tongouses, de Houmares, de Guilakes, de Yupi, d’Orotsko, deKhedjen, de Fiakha, d’Aînos, et, dans les parties méridionales, de Chinois et de Coréens.

L’UNIVERS

Le3 Mandchous appartiennent à la grande race jaunâtre qui peuple l’Asie orientale. Ils ont des formes plus robustes, mais la physionomie moins expressive que les Chinois.

Les Uaourieus sont une race mêlée de Mandchous et de Mogols.

Occupations des habitants. Les naturels de la Mandchourie cultivent peu la terre; mais ils élèvent du bétail, et se livrent à la pêche et à la chasse. LesSolons ou Ssolons-ta-sé, dont le nom signiGe chasseurs , et qui appartiennent à la famille Tongouse, comme les Mandchous, sont les plus actifs, les plus robustes, les plus adroits et les plus braves de tous les habitants de la contrée. Leurs femmes montent a cheval, chassent le cerf et plusieurs autres animaux, et conduisent la charrue. Les Solons partent ordinairement vers la fin de septembre ou le commencement d'octobre pour aller à la chasse. Ils sont vêtus de camisoles courtes et étroites, et de bonnets de peaux de loup. L'arc est attaché sur leur dos. Ils placent sur un cheval la provision de millet qui doit servir à leur nourriture, et les longues pelisses de renard ou de tigre dont ils .s’enveloppent lorsque le temps est trop froid, surtout pendant la nuit. Les chiens des Solons, parfaitement dressés

ftour la chasse, gravissent les rochers es plus escarpés, et savent déjouer toutes les ruses des animaux qivils poursuivent. Ni la rigueur de Imver , ni la crainte des bêtes féroces dont ils deviennent souvent la pMure, n’empêchent les Solons de continuer ce rude et dangereux exercice, dont même iis ont fait leur principal moyen d'existence.

Ils tuent des bêtes à fourrures , des renards, des martres, des hermines, des ioatres, des castors, des ours, des tigres, des panthères, des loups, et plusieurs espèces d'antilopes et de sangliers. Les plus belles peaux sont réservées pour l’empereur de la Cliine, qui en donne un prix Gxé d’avance ; le reste est vendu dans le pays même, à des conditions fort avantageuses.

Les bêtes féroces se réunissent souvent pour combattre les chasseurs et les

S assauts. On assura au diacre coréen ,imai-Kim que pendant un hiver, dans un seul canton, près de quatre-vingts

hommes et plus de cent bœufs ou chevaux avaient été dévorés par les bêtes féroces. Aussi , les voyageurs ne marchaient-ils que bien armés et en caravanes. Les Mandchous font cependant, comme les Solons, une guerre d’extermination au gibier et aux liêtes féroces. Chaque année, vers l’automne, l'empereur de la Cliine envoie dans les forêts de la Mandchourie une armée de chasseurs. En 1844 , ils étaient au nombre de 5,000. Il y en a toujours plusieurs parmi eux qui payent de la vie leur audace. Le diacre coréen rencontra le corps d'un chasseur que ses compagnons portaient au tombeau à plus de cent lieues de l’endroit où il avait été tué. On voyait sur la bière un bois de cerf et une peau de tigre. Lliomme qui conduisait le convoi funèbre jetait de temps en temps sur le chemin du papier-monnaie destiné à servir au défunt dans l’autre monde.

Divisions politiques et adminis- TBATiVBS. La Mandchourie est partagée en trois gouvernements, qui portent les noms de Chhia-Aing , de Ouirin-Oula et de Sakhafien-Oula.

Gouvebnement de Ching-K.ing.

Ce département portait autrefois le nom de Province de Liao-Toung et de Province de Moukden.

Moukden, chef-lieu de la contrée, était la résidence des souverains mandehous avant la conquête de la Chine. *Cette caPtale forme, pour ainsi dire, deux villes entourées de murailles, l'une intérieure et l’autre extérieure. La première, qui a environ une lieue de tour, renferme le palais dans lequel réside le vice-roi, le palais de justice , l'arsenal et les hôtels des principaux fonctionnaires du gouvernement; car depuis que les Mandchous régnent sur la Chine , les souverains de cette dynastie ont établi à Moukden, leur anneone capitale, les mêmes tribunaux (1) et les niêraes ofGciers qu’à Pékin. Le général qui coraiiiaude les troupes a le titre de

I) O* trlbonanx (ont te tribanal des riles , ui dt* ouvrais publlca, dm crime», de lA guerre et de» ünaiicea. Il existe en outre S PéAIn un tribunal des mandarine, que les empereurs mandchuus n'nni pas cru devoir élablir S HouAden. Vojrei de la vUh de Hlaukde» ,

page SOS.

ltiang~kiun, qui signifie littéralenaeut ginèhü d'armée et désigne le grade le plus élevé de la milice (1).

La ville extérieure a plus de trois lieues de circonférence : elle sert de demeure aux marchands, et en général à toutes les personnes qui ne remplissent pas de fonctions publiques. On remarque près des portes deux beaux mausolées des premiers empereurs de la dynastie mandchoue. Ces monuments sont trèsresnectés par les gens du pays.

UOUVEKNBHBMT DB GUIBIN-OULA.

On y remarque les villes de Bédouné, iNingouta, et de Tondon.

Le chef-lieu de ce département est Guirin-Oula, sur la rive gauche duSoungari , résidence d’un général mandchou, qui jouit de toutes les prérogatives de vice-roi. C’est une ville mal bâtie, peu cousidérable , et dont la population se compose en grande partie de criminels.

On lit dans la relation d’Andréas Kiinaï-Kim :

O La première ville que nous rencontrâmes fut Guiriii, métropole de la province qui porte le même nom, et résidence d’un Uiang~/ciun ou général d’armée. Elle est assise sur la rive orientale du Soungari, dont le froid de février enchaînait encore le cours. Une chaîne de montagnes , courant de l’occident à l’orient, et dont les cimes s’effaqaient alors dans un léger nuage de vapeurs, l’abrite contre le veut glacial du nord. Comme presque toutes les cités chiaoises, Guirin n’a rien de remarquable. C’est un amas irrégulier de chaumières, bâties en briques ou en terre, couvertes ai paille, avec un seul rez-de-chaussée. La fumée qui s’élevait de ses toits montait perpendiculaire, et, se répandant ensuite dans l’atmosphère à peu de hauteur , formait comme un manteau immense, de couleur bleuâtre, qui enveloppait toute la ville. Mandchous et Chinois l’habitent 'conjointement ; mais les derniers sont beaucoup plus nombreux. Les uns et les autres, m’a-t-oa dit , forment une population de 600,000 âmes ; mais comme le recensement est inconnu dans ce pays , et que la première qualité d’un rMit chinois est l’exagération , je pense qu’il

(I) Tojr. iloQedeta vM* it Moukden, p, ass.

faut en retrancher les trois quarts pour avoir le chiffre réel de ses habitants.

« Ainsi que dans les villes méridionales, les rues sont très-animées : le commerce y est florissant; c’est un entrepôt de fourrures d’animaux de mille espèces , de tissus de coton , de soieries , de fleurs artificielles dont les femmes de toutes les classes ornent leur tête, et de bois de construction qu’on tire des forêts impériales.

« Ces forêts sont peu éloignées de Guirin ?ious les apercevions a l’horizon , élevant leur tête chauve et noire au-dessus de l’éclatante blancheur de la neige. Elles sont interposées entre le Céleste-Ernpire et la Corée comme une vaste barrière, pour rompre toute communication entre les deux peuples, et maintenir, ce semble, cette division haineuse qui existe depuis que les Coréens ont été refoulés dans la péninsule. De l’est à l’ouest, elles occupent un espace de plus de 60 lieues; je ne sais quelle est leur étendue du nord au midi. »

Bédouné ou Pélouné, à 60 lieues plus bas sur la même rivière , renferme aussi un grand nombre de criminels condamnés a l’exil.

Ningouta, ville importante par son commerce, est fermee par un double rang de palissades hautes de vingt pieds. Au delà de ces palissades s’étendent de grands faubourgs, habités par des Chinois.

Tondon, petite ville dont la population se compose d'exilés.

GOUVBBNEMKNT de SaKHELIEN- OuLA. Ce département, nommé par les Chinois Ile-Lowig-Kiang , est le plus vaste de toute la Mandchourie. La ville capitale est située sur la rive droite du fleuve du même nom , au milieu d’une plaine cultivée et parsemée de villages. C’est une place forte élevée pour servir de boulevard à l’empire de la Chine du côté de la Russie. Cette ville fait un commerce considérable.

Tsilsicar, ville fondée par l’empereur Khang-lli pour mettre les frontières à l’abri des Russes , est défendue par une double enceinte de terre et de pahssades. Ses rues sont étroites et garnies de maisons d'argile.

C’est à la province de SakbaliearOula

L’UNIVERS

qu'npnartient l’Ile de Tarrakal ou TchoKa, appelée aussi Ue de Sakhaken.

Nous lisons dans la relation de la Pérouse « que plusieurs insulaires de l’ile de Sakhalien portaient des habits de nankin bleu ouatés, assez semblables pour la coupe à ceux des Chinois ; d'autres étaient vêtus d'une longue robe entièrement fermée au moyen d’une ceinture et de quelques petits boutons.

Ils avaient la tête nue et entourée seulement d'un bandeau de peau d'ours. Le sommet de la tête et le visage étaient rasés; par derrière ils laissaient croître leurs cneveux jusqu’à une longueur de huit ou dix pouces. Tous ces gens portaient des bottes de peau de loup-marin. I.eurs armes étaient des arcs, des plues et des flèches garnies d'une pointe e fer.

« Le plus âgé de ces insulaires , cehii auquel ses compagnons témoignaient le plus de respect, avait les yeux fort malades , et portait autour de la tête un garde-vue , pour se préserver de la trop grande clarté du soleil. Les maniérés de ces gens étaient graves , nobles et très-affectueuses. Les marins français virent dans l’Ile une sorte de construction élevée sur des piquets à quatre ou cinq pieds du soi : c’était un magasin dans lequel on avait déposé du saumon , du hareng séché et fumé , quelques vessies remplies d’huile, et des peaux de saumon minces comme du parchemin. I,e magasin étant beaucoup plus considérable que ne le comportaient les besoins d’une seule famille, on doit supposer que ces objets étaient destinés à quelques échanges. On entendait plusieurs chiens qui aboyaient dans les bois. Quelques personnes qui étsjeht descendues à terre voulurent se diriger vers l’endroit d’où partaient ces aboiements. Mais les insulaires firent les plus vives instances pour que nos compatriotes n’allassent pas de ce côté. On ^ut supposer que cette démarclie était dictée par la jalousie , et que leurs femmes demeuraient de ce côte.

• Les habitants semblaient n’estimer que les choses utiles. Ils recherchaient surtout le fer et les étoffes. Ils connaissaient fort bien les métaux , et préféraient l’argent au cuivre , et le cuivre au fer. Ils paraissaient fort pauvres, l'rois '

ou quatre d’entre eux seulement avaieat des pendants d’oreilles d’argent orn^ de verroterie bleue. Les briquets et les pipes dont ils faisaient usage étaient chinois ou japonais. Ils firent comprendre par signes que le nankin bleu dont plusieurs d’entre eux étaient vêtus venait du pays des Mandchous, et ils prononçaient ce nom absolument comme nous' le prononçons en français. Voyant quelques-uns de nos compatriotes qui tenaient du papier et un crayon à la main pour écrire les mots qu’ils prononçaient, ils devinèrent cette intention, prévinrent les questions qu’on voulait leur adresser, et montrèrent les objets en articulant le nom , le répétant meme quatre ou cinq fois dé suite, jusqu'à ce qu’ils fussent bien certains que nos voyageurs avaient saisi leur prononciation. Ces gens , qui témoignaient une prédilection marquée pour les haches et pour les étoffes, au point qu’ils en demandaient, se montrèrent scrupuleux observateurs de la probité et ne prirent jamais rien que ce qu’on leur donna. Un vieillard auquel M. de b Pérouse demanda un tracé de la côte de la Mandchourie, comprit parfaitement les signes du navigateur, et traça sur le sable, avec le bout de sa pique, une carte de cette côte, le tout avec beaucoup d’exactitude. « Assurément , dit M. de la Pérouse , les connaissances de la classe instruite des Européens l’emportent de beaucoup sur celles des insulaires avec lesquels nous avions communiqué; mais chez les peuples de ces Iles les connaissances sont généralement plus répandues que dans les classes communes des peuples d’Europe. Tous les individus y paraissent avoir reçu la même éducation. Ce n’était plus cet étonnement stupide des Indiens de la baie des Français. Nos arts, nos étoffes, attiraient rattention des insuldfées de la baie de Langle. Ib retournaient en tout sens ces étoffes; ils en causaient entre eux, et cherchaient à découvrir par quel moyen on était parvenu à les fabriquer. La navette leur est connue. J’ai rapporté un métier avec lequel ils tissent des toiles absolument semblables aux nôtres; mais le fil en est fait avec de l’écorce d’un saule très-commun dans leur Ile , et qui m'a

paru différer peu de celui de France. Quoiqu’ils ne cultivent pas la terre , ils profitent avec la plus grande intelligence de ses productions spontanées. Nous avons trouvé dans leurs cabanes beau* coup de racines d’une espèce de lis

?ue nos botanistes ont reconnu pour Ire le lis jaune ou la saranne du Kamtschatka. Ils les font sécher, et c’est leur provision d'hiver. Il y avait aussi beaucoup d'ail et d’angélique ; on trouve ces plantes sur la lisiere des bois(l). »

La Pérouse ne Ht pas un séjour assez long dans l'Ile de Sakhalien pour découvrir si les habitants possèdent un gouvernement régulier ; mais ce naviateur assure qu’ils paraissaient avoir eaucoup de respect pour les vieillards, et que leurs moeurs semblaient fort douces.

Ces gens sont en général bien faits, d’une constitution assez forte, d’une physionomie agréable, et ils ont le corps très-velu. Leur taille est petite. La Pérouse n’en vit aucun qui atteignit cinq pieds cinq pouces , et plusieurs d’entre eux avaient moins de cinq pieds. Ils permirent aux peintres français de les dessiner; mais ils ne voulurent jamais souffrir que le chirurgien prit la mesure des différentes parties de leur corps. Ils s’imaginèrent peut-être qu’il s’agissait de quelque opération magique ; car les idées superstitieuses sont extrêmement répandues dans la Mandchourie et dans les pays environnants. Ce refus, dit la Pérouse, et leur obstination à cacher et à éloigner de nous leurs femmes, sont les seuls reroches que nous ayons à leur faire, .es marchandises que le navigateur français trouva dans l’Ile étaient du poisson sec, de l’huile de poisson , des vêtements de peau d’ours et de loups marins, quelques pelleteries; il vit aussi plusieurs morceaux de charbon de terre sur le rivage , mais pas un seul caillou qui contint de l'or, du fer ou du cuivre. Ix^s habitants laissaient croître leurs ongles comme les Chinois. Ils saluaient aussi comme ceux-ci en se mettant à genoux et se prosternant jusqu'à terre.

Ils s’asseyaient et mangeaient comme

(I) y'oja tome III, page 7S.

eux avec de petites baraetles; du reste, pour l’extérieur et les nabitudes, ils ne ressemblent en rien aux Chinois ni aux Mandchous.

Les cabanes des insulaires paraissent bâties avec intelligence, et l’on prend toutes les précautions pour en faire de bons abris contre le froid. Elles sont de bois , revêtues d'écorce de bouleau , et surmontées d’une charpente couverte de paille séchée et arrangée comme les toits de chaume dans quelques parties de la France. La porte, extrêmement basse, est placée dans le pignon. I.e foyer se trouve au milieu de la cabane, immédiatement au-dessous d’une ouverture du toit qui donne issue à la fumée. Oe petites banquettes, élevées de huit ou dix pouces , régnent au pourtour , et le sol est couvert de nattes.

La cabane que décrit la Pérouse était située à cent pas environ du bord delà mer au milieu d'un bois de rosiers. Ces arbustes, alors en fleur, exhalaient une odeur délicieuse , mais insuffisante pour neutraliser la puanteur insupportable qu'exhalaient le poisson et l'huile. M. de la Pérouse , voulant juger de l'impression que produiraient sur les insulaires les odeurs que nous regardons comme agréables, plaça sous le nez d’un de ces gens un flacon rempli d’une eau de senteur très-douce.

L'homme respira l’odeur, et témoigna la même répugnance que nos marins éprouvaient pour son huile et son poisson. Ces gens avaient tous constamment la pipe à la bouche. Leur tabac était de bonne qualité et à grandes feuilles.

L’exemple des Français ne put les engager à respirer du ‘tabac en poudre.

Dans un des voyages qu'ils nrent à terre, nos marins surprirent quelques femmes qui fuirent à leur approcheet se cachèrent dans les herbes en poussant de grands cris, comme si elles avaient craint qu'on ne les dévorât. Elles ét a lent cependant sous la garde d’un homme qui semblait faire des efforts pour les rassurer. Un dessinateur eut le temps de les examiner avec assez de loisir.

Elles ont une physionomie extraordinaire, mais assez a'gréable. Leurs yeux sont petits, leurs lèvres grosses, peintes ou tatouées eu bleu. lueurs jambes

Digitizea

354 LimiVERS.

étaient nues , et comme elles portaient une lonmie robe toute mouillée par la rosée om herbes , ee vêtement étant collé au corps, le dessinateur put voir toutes leurs formes, qui étaient peu élégantes. Ces femmes laissaient pousser leurs cheveux.

Dans une partie retirée de Itle se trouvait une espèce de cirque, plantéde quinze ou vingt piquets surmontés chacun d'une tête u’ours. Les ossements de ces bêtes féroces étaient épars sur le sol aux environs.

Dans un ruisseau dont la largeur n’excédait pas quatre toises, et qui n'avait pas plus d'un pied de profondeur, on voyait une quantité si prodigieuse de saumons, que les matelots en tuèrent douze cents à coupsde bâton, en moins d’une heure.

La végétation autour de ce ruisseau était plus vigoureuse que partout ailleurs : les arbres y atteignaient des proportions plus grandes. I.e céleri et le cresson poussaient en abondance sur les bords du ruisseau. Le sol était jonché de baies de genièvre. Les arbres qu’on trouvait en plus grand nombre étaient les sapins et les saules, quelques chênes, érables, bouleaux et azerohers. Les arbustes les plus communs étaient le groseillier et le framboisier. Les fraisiers tapissaient la terre.

Tartabes YU-Pi-TA-TSéB. Oes Tartares, qui habitent les bords du Soungari, sont indépendants, et ne tolèrent pas d’étrangers parmi eux; mais ils

Eau gouvernementchinois un trimartres zibelines. Ils parlent un dialecte qui se rapproche de la langue inanddioiie, et appartient par conséquent aux langues de la famille tongooae-f^ gaus paraissent assez doux; mais Ils ont un esprit lourd , grossier et sans aucune espèce de culture. Il n'extste chre eux ni temples ni liturgie , et leur religion se borne à quelques pratiques superstitieuses. Ils s’occupent presque exclusivement de la pêche et de la chasse, dont ils échangent les produits avec les Chinois pour de la toile , du riz et de l’eau-de-vie de millet. Ces transactions ont lieu pendant l’hiver, et le poisson qui alors est gelé se transporte facilement jusqu’à plus de deux cents lieues à la ronde. Pendant l'été,

ils s’occupent â sécher le poisson et à en extraire l’huile, qu’ils brt) lent dans leurs lampes.

Ils ont différentes manières de pêcher : ils frappent avec des dards les gros poissons, et prennmt les autres avec des filets. Leurs barques sont petites et légères ; ils les font avec des ecorces d’arbres. Ils mangent peu de viande , ce qui tient à la rareté et à la qualité du bétail et du gibier : ils vivent presque uniquement de poisson. On ne s’aperçoit pasque cette nourriture nuise à leur santé , car ils sont en général vigoureux et bien portants.

Ces Tartares portent des vêtements faits avec des peaux de poisson , et c'est la cause qui leur a valu de la part des Chinois le surnom de Yu pi-ta-tsée. lis préparent ces peaux, les teignent, les coupent et les cousent avec assez d’adresse. Ils ont de longues tuniques de dessous garnies d'une bordure verte ou rouge sur un fond blanc et quelquefois m-is. Les femmes attachent au bas de leur robe de petites pièces de monnaie de cuivre ou des grelots dont le bruit se fait entendre dès qu’elles marchent oo qu’elles remuent. Leurs cheveux sont partagés en longues nattes qui pendent sur les épaules , et qu’elles surcnargent d’anneaux, de miroirs et de quelques autres ornements.

I..es Chinois accusent ces ichthyophages d’être d'une saleté repoussante, reproche très-fondé, mais que l’on pourrait appliquer avec tout .autant de justice aux Chinois eux-mêmes. Le pays qu’habitent les Yu-pi-ta-tsée est pauvre et naturellement stérile. Ces gens ne cultivent qu’un peu de tabac, qu’ils sèment dans les champs qui entourent les villages. Tout le reste de leur territoire est couvert de bois épais, qui se remplissent pend.ant l’été de myriades de cousins et de plusieurs autres insectes.

Au sud du pays des Yu-pi-ta-tsée , et sur le bord de la mer, se trouve une contrée où se retirent les vagabonds chinois et coréens. Parmi ces gens il en est quelquas-uns qui cherchent un asile où ils puissent se trouver à l’abri des vexations de leurs chefs; mais la plupart sont des hommes souillés de crimes, qui fuient la punition qu’ils ont

méritée. Ces misérables ont cependant compris la nécessité d'établir parmi eux une espèce d'ordre, et ils sont convenns d'un commnn accord que tout homme coupable de meurtre serait enterré rif. Leur chef lui-méme est soumis à cette loi. Comme il n’y a pas de femmes dans la colonie, les habitants s’en procurent autant qu’ils peurent par des enlèvements.

Les Ke-chang-ta-sé habitent une étendue d’environ 150 lieues, sur les bords du Saghalien , entre Tondon et l’Ocran. Ces gens paraissént doués de plus d’intelligenceque les Yu-pi-ta-tsée.

Ce furent eux nui révélèrent aux jésuites l’existence de Plie de Tarrakaï.

Langue, alphabet et littéba- TUBE. La langue mandchoue, comme nous l’apprend le père Amiot, n’est pas de formation très-ancienne. Le peuple qui la parle ne possédait pas d’écriture particulière avant le commencement (lu dix-septième siècle. Vers cette époque, le souverain chargea quelques-uns de ses sujets de dessiner des lettres d’après celles dont se servaient les Mogols. Cet alphabet, complété au moyen de certains signes destinés à représenter les sons particuliers au mandchou , fut adopté alors par toute la nation.

En IC34, le prince qui régnait sur la Mandchourie ordonna que l’on traduisit les livres chinois, et que l’on rédigeât uncode delois pour tous les peuples soumis à son empire. En 1641 , un savant mandchou, appelé Tahai, retoucha la forme des lettres, et leur donna un degré de perfection dont on ne les aurait pas crues susceptibles.

Chun-tohé , le premier des empereurs de la race mandchoue qui ait habité la Chine, Gt continuer la traduction des livres chinois et rédiger desdictionnaires des deux langues.

Khnng-Hi établit un tribunal de savants versés dans le chinois et dans le mandchou. Plusieurs d'entre eux continuèrent la traduction des ouvrages classiques ou historiques de la Chine; les autres s’occupèrent de la rédaction d’un dictionnaire complet, qui fut jntitulé : Miroir de la tangue tartaremandchoue , et pour lequel ni les soins ni les dépenses ne furent épar-

7bi

OTés(l). On interrogeait sur les mots douteux les vieillards distribués sous les huit bannières ; et l’on accordait une récompense à toute personne qui parvenait à découvrir une ancienne expression hors d’usage et digne d’étre consignée dans le dictionnaire.

L’empereur Kien-Long ne témoigna pas moins d’intérét que ses prédécesseurs pour les travaux au tribunal de traduction, et le père Amiot disait dans le siècle dernier ; « 11 n’existe maintenant aucun bon livre chinois qui n’ait été traduit en mandchou. •> Il parait toutefois que cette assertion est exagérée. Kien-Long composa lui-méme un poème dont le titre signiGe : Éloge de la mile de Moukden et de ses environs (2). Nous croyons devoir en extraire, comme spécimen delà littérature mandchoue , le passage suivant , qui offre la description a’une chasse royale :

« Les Mandchous, dit Rien-Long, suivent dans ces expéditions un ordre constant et toujours conforme aux préceptes de l’art militaire. Ils arrivent, ils campent, et savent partir à propos.

S’ils décochent leurs flèches, ce n est pas en vain ; mais on remarque en eux une aisance et une adresse, fruit de l’expérience la plus consommée. Quelquefois ilsdésignent àl’avancelapartiedu corps où iis frapperont la béte,et cette annonce se trouve toujours juste. Egalement propres à la grande et a la petite chasse, ils se livrent à ces deux exercices avec le même plaisir et le même succès. Quelquefois ils se réunissent au nombre de plusieurs brigades pour battre le pays, puis ils se séparent, se rejoignent ensuite, et se partagent de nouveau , trois par trois, deux par deux, en grandes ou en petites troupes, suivant qu'ils veulent débâcher le sanglier, courir le lièvre, forcer le cerf, ou poursuivre la chèvre blanche jusque dans son réduit escarpé.

Couvert de poussière et de sueur, l'épaule endolorie , le bras fatigué , le chas-

(I) Feu M. Abel Btatlsela rendu un compte détaillé de ces ouvrasci dans les Nolire$ et Extraits da nutnuscriU , tome XIII, pag. Iclsub vante».

(î) Ce poème a été traduit en français par le père Amiot , et publié pat de Guignes. Pari», VUliard , 1770 , In-a».

L’UNI VRRS.

seur mandchou ne se délasse et ne rend la souplesse à ses membres qu’en comptant les bétes qui sont tombées sous ses coups , et en comparant leur nombre à celui des flèches qu’il a décochées.

• D’autres fois , embrassant en même temps la plaine, la forêt et la montagne, les chasseurs attaquent, se défendent, avancent, reculent, se cachent, reparaissent, tendent des pièges, se partagent, se rallient et enveloppent dans un cercle immense des bêtes de toute grosseur et de toute espèce. Ils les excitent, les pressent et les resserrent, en rétrécissant eux-mêmes d’une manière insensible le cercle qu’ils forment; ils se raprochent jusqu’à ce que le champ de ataille ne soit plus qu'une enceinte étroite et fermée de toutes parts. Alors on donne le signal (I). Le prince commence. Il frappe , il tue ; et lorsqu’il est rassasié de carnage, il fait continuer la chasse par les hommes braves ni l’accompagnent. Et quel est celui 'entre eux qui ne fera pas tous ses efforts pour mériter l’approbation d’un pareil témoin ? C’est à qui montrera le plus d’adresse et de vaillance. Que d'ordre , que de bravoure , que d’intrépidité dans toutes leurs actions, et jusque dans les moindres mouvements! Ils frappent la queue du léopard ; ils enlèvent l’ours dans son fort , ils assomment le vieux hôte des déserts. Témoin de semblables exploits, le prince découvre ce que valent ses guerriers et ce qu'ils sont capables de faire; il désigne des yeux ceux qu’H mettra à la tête de ses troupes. Il choisit déjà dans son cœur les capitaines et les officiers qui peuvent augmenter ou maintenir la gloire de ses armes. Pour accoutumer ces hommes à robéiasance et à la modération, il les arrête tout à coup, lorsqu’ils semblent plus acharnés à poursuivre ou à coinoattre leur proie. Il commande, et l’attaque cesse tout à coup. Chaque

(1) NI la traduction ni les notes qui y sont

1 ointes ne disent en quoi con$i»-tc ce si(tnal. ’cul-éire le dofme-t*on avec les arandn con* ques marines , qui remplacent la trompette )M>ur la cavalerie mandcl^ue. Il parait que le son de ces conques est Intinlment plus doux et plus mélodieux que celui de ta trompette. Voyex htoge de ht viUe dê Moukden et ae ses environs, page 30i.

homme se replie , rentre sous ses étendards et reprend son rang. I>e cercle est rompu , des issues sont ouvertes ; le cerf timide, l’ours plein de vigueur, le tigre furieux, et toutes les bétes qui ont échappé aux atteintes du fer, fuient avec précipitation , et vont mettre en sûreté dans leurs cavernes , dans leurs tanières ou dans leu rs forts, une vie qu'ils réservent, sans le savoir, à de nouveaux périls.

« Les hommes qui ont pris part à ces glorieuses fatigues doivent en recueillir les honneurs et les fruits. Les bêtes tuées sont partagées en trois parts. Celles qui ont succombé sous le premier coup du chasseur sont mises de côté pour être suspendues dans la salie des ancêtres et y être offertes ensuite, après qu’on en aura fait rôtir la chair.

« Les bétes moins endommagées forment une seconde part. On les réserve pour les donner en présent à des étrangers que le prince veut honorer. On envoie à l’oftice celles de la troisième classe, et là on les tient en réserve jusqu’au moment où on veut les apprêter, pour les faire servir comme mets principal sur la table d’honneur. Le reste de la chasse est distribué aux ofGciers et aux gens de la suite du prince. Ainsi se termine cet exercice agréable et utile au ciel, à la terre et aux troupes. Le ciel y obtient des victimes qui lui sont offertes ; la terre se trouve soulagée par la destruction de tant dliôtés inutiles ou cruels qui la dévasteraient; les troupes y rencontrent un exercice qui les accoutume à supporter les périls et les fatigues de la guerre. Est-il donc surprenant, après ce que nous venons de dire, que la victoire soit le fruit de nos combats, que le bonheur vienne à la suite des sacrifices que nous offrons? Nos ancêtres ont marché sur les traces de la vertueuse antiquité. Ils ont envisagé la chasse sous les points de vue qui sont véritablement dignes du sage. Ils ont chassé pour se procurer un divertissement honnête. Ils ont chassé pour assurer aux possesseurs des champs les productions de la terre qu’ils cultivaient. Ils ont chassé pour enfj>êrher que les bêtes qui peuvent nuire à riiomme ne se multipliassent trop. Ils ont chassé enfin pour pouvoir

exercer leurs cérémonies et pratiquer leurs rites. Et qu’on ne croie pas que la chasse leur ait jamais dérobé un seul moment qu’ils devaient employer ailleurs. Qu'on ne s’imaginepoint qu’ils s’y soient livrés indifféremment dans toutes les saisons. Jamais ils n’empéchèrent l'utile mûrier de pousser sa tendre feuille ni l'homme , dont elle fait la richesse , de l’aller cueillir. Jamais ils ne manquèrent d’ensemencer la terre, de la cul- • tiver à propos, et de faire la récolte au temps prescrit. On ne les vit point élever de hautes murailles autour d’un vaste terrain, l'agrandir ensuite, puis l’augmenter encore pour en faire un parc immense, composé de ce qui servait auparavant à la subsistance du peuple (1). Non, les Mandchous n’eurent jamais de ces parcs célèbres (2). • Abmée. I..es éloges que l'empereur Kien-Long accordait aux guerriers ses compatriotes manqueraient d’exactitude aujourd’hui , comme il est facile d’en juger d’ après l’ordonnance suivante, traduite d U mandchou , et insérée dans le Voyage de M. Timkovski (3) :

« On a reçu ces jours derniers de Lebao, général en chef, un rapport dans lequel U dit, entre autres choses, que les soldats et les ofOciers qu’on lui a envoyés, du soi-disant corps d’élite des Mandchous , non-seulement ignorent complètement ce qui concerne leservice, mais sont même incapables de pouvoir supporter les fatigues et les dai^ers inséparables de l’état militaire. A ces causes, l’empereur a jugé qu’il était plus convenable de les renvoyer à Pékin que de les laisser à l’armée , où ils ne seraient d’aucune utilité ; leur entretien y coûterait trop , et ils n’y donneraient qu’un mauvais exemple. L’empereur ordonne donc qu’aussitôt après leur

(1) Le poeie Impérial (ait Ici allusion ï des parcs fameux ou allaient chasser quelques empereurs de la Chine. Un Jour qu’un de ces princes s'eiUnlalt sur la grandeur, la beauté et les agréments de ces parcs , un seigneur lui dit : Il est vrai qu'aucun de vos prédécesseurs n'en a eu de pareil ; mais les mon.irques qui vous succéderont voudront encore renchérir sur vous, et bientôt , au lieu de terres cultivées , on ne verra plus dans tout l'empire que des parcs.

(2) Voyez Elagtde laville dt Iwoukden, p. 78 et suivantes.

(3) Voyez tome II, pag. te et suivantes, de ta tradncliou (raoçaise.

17' Livraison. (Tabtabib.)

arrivée dans la capitale ils soient ini.s sous les ordres des principaux chefs du corps ; ii enjoint à ceux-ci de tenir strictement la main à ce que ces soldats soient instruits à faire l'exercice qu'il leur est honteux d'ignorer. Quant aux soldats chinois , qui sont sous les ordres du général Eldembao, il lésa trouvés parfaitement instruits et bien tenus ; il leur donne des éloges. Ces soldats, nonobstant toutes les fatigues auxquelles ils ont été exposés presque journellement, ont montré dans plusieurs combats une valeur distinguée.

Il résulte de ces renseignements que nos Mandchous ne sont, sous aucun rapport , propres au service militaire. La cause en est due à ce qu’ils ne sont point exercés pendant la paix, et qu'ils sont entièrement abandonnés à euxmémes, ce qui les rend négligents, mous et fainéants. Dans le temps où nos soldats mandchous, méprisant les dangers que leur petit nombre leur faisait rencontrer presque à chaque pas, se montraient si courageux qu’ils battaient toujours un ennemi dix fois plus nombreux, et que la victoire suivait partout nos armes, nous avions le droit de dire que depuis les siècles les plus reculés

S’à nos jours on n’avait pas vu dans ers des soldats plus vaillants ; et pourtant il n’y avait pas alors de corps r^uliérement formés comme à présent, où , d’après leur institution , on ne doit recevoir que des soldats et des ofUciers d’élite pourvus de tout, afln qu’ils puissent s'occuper exclusivement de leurs devoirs militaires. Alors l’intérêt commun, le zèle inépuisable, le désir de l’indépendance et ramour ardent de ta patrie animaient chaque Mandchou et le rendaient invincible. Les soldats mandchous actuels ne peuvent, malgré tous les efforts du gouvernement, se comparer en rien à leurs ancêtres ; et même, à notre extrême regret, ils sont devenus plus faibles que les soldats chinois; enfin ils ne sont bons à rien. Nous avions pris d’abord une idée assez favorable des troupes d’élite et du corps d’artillerie ^ mais actuellement nous voyons avec chagrin que c'est tout le contraire ; et si les soldats de ces corps sont si indisciplinés et si mous, quelle idée doit-on se tairedenos gardes et des autres soldats F

L’UNIVERS

Ah ! Mandchous ! #tes-vous réellement si dégénérés, que l'honneur ne vous touche plus, et que votre conscience ne vous adresse plus de reproches ? — Nousméine, qui rédigeons cette ordonnance, nous éprouvons h chaque mot un sentiment de honte en songeant à votre incapacité.

• Malgré cette conduite de nos soldats, qui mérite d'étre punie, le général Fousemboo a l’audace de nous soumettre la demande insensée d’accorder des récompenses particulières à tous les soldats mandchous, afin d’exciter en eux plus de zèle pour le service. Mais cet officier malaoroit a oublié que pendant tout notre règne impérial nos plus hauts bienfaits ont été continuellement répandussureux ; car. indépendamment de la paye fixe accordée seulement aux Mandchous, et s'élevant par mois à plus de 330,000 lan , nous leur faisons encore compter à la fin de l'année le montant de la paye d'un mois, et annuellement des sommes assez considérables |)our leur habillement, faveur qui s'étend même jusqu’aux jeunes gens qui courent sur des patins ; si un Mandchou, homme ou femme, se marie, il reçoit deux mois de paye ou 6 à 8 lan en argent, et le double de la solde est accordé pour l’enterrementd’un homme ou d'une femme. En considérant tous ces avantaes extraordinaires, dus à notre extrême ienveillance envers les soldats, chacun doit avouer que notre munificence souveraine répandue sur les Mandchous est sans bornes. Accorder encore des récompenses particulières, sans aucun motif legal, serait agir contrairement au bon .sens et aux principes d'un gouvernement sage.

« Le bruit court que les soldats dont l’incapacité a été reconnue par le général Leban n'ont pas été tirés de l’élite du corps, mais que l'on avait expédié sans distinction tous ceux qui avaient exprimé le désir de joindre l’armée.

Nous ne pouvons nous empêcher de rire d’une idée qui doit contribuer plus à accuser qu’àexcuser ceux qui l’ont conçue.

Nous leur demandons a quoi bon envoyer des gens à l'armée d’après leur désir? N’est-ce pas pour prouver à l’empereur et a leur pays qu’ils sont réellement des sujets iiaèles et vrais enfants

de la patrie, prêts à exposer leur existence et à marcher vaillamment contre l’ennemi qui ose troubler la paix générale, et à faire éclater par cette conduite les nobles sentiments de leurreconnaissance pour les très-hautes faveurs dont ils ont profité pendant le temps de paix et de tranquillité? Mais privés, comme de vils esclaves, de tout sentiment généreux, et bien loin d’être animés du désir ardent de se distinguer par des hauts faits, ils se sont souillés par tous les vices les plus abominables et les plus dignes de châtiment; ils n’ont témoigné le désir de joindre l’armée que pour mieux satisfaire leurs inclinations honteuses.

« Il est parvenu à notre connaissance que pendant toute la durée de leur marche ils ont exigé illégalement, des mandarins des provinces qu'ils traversaient, des sommes considérables d'argent, et se sont emparés de force de tout ce qui excitait leur cupidité. Mais ce n'est pas encore tout ce qui fait leur déshonneur. Après avoir joint l’armée, ils ont allégué différents prétextés pour se soustraire aux combats , n'en ont pas moins reçu chaque mois leur paye, quoique passant tranquillement lêui temps dans leurs quartiers. Peut-on compter sur des services réels de la part de soldats qui sont allés de la capitale à l’armée dans desi lâches dispositions?

• Nous voulons que cette ordonnance soit notifiée à tous les généraux et officiers de service, |H)ur qu’ils s’occupent immédiatement, avec zèle et sans avoir égard aux difficultés ni â la perte de temps, de faire exercer journellement les soldats sous leurs ordres, afin de les rendre, en deux ou trois ans au plus, en état de décocher parfaitement une flèche ; cette qualité est exigible de l'infanterie comme de la cavalerie. Les soldats devront aussi être complètement instruits dans toutes les autres parties de l’exercice militaire, pour se renore enfin dignes du nom célèbre de Mandchous. Dans vingt-sept mois nous passerons personnellement en revue les deux corps, sans faire connaître à l’avance ni le lieu ni le jour. On apportera à cette revue une attention scrupuleuse et la plus grande sévérité. Dans le cas où, contre toute attente, il se trouverait alors des soldats inhabiles ou dégoûtés

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TARÏARIK. •

de leur état, tous les chefs . depuis le premier jusqu'au dernier ofüciér, subiront sans aucune miséricorde le plus terrible châtiment. Que chacun Jonc profite del'iudulgence extrême que nous accordons pour la dernière fois ; que chacun emploie avec zèle le temM qui lui est donné pour réparer ses fautes et pour se renare digne de son rang. »

Cette ordonnance est de la seconde moitié de l'année 1900. Les troupes mandchoues, si nous eu croyons M. Timkovski, sont devenues plus détestables encore qu'elles ne l'étaient alors.

Religion. Les relations des Jésuites nous apprennent que les Mandchous n’ont ni temples ni idoles, et qu'ils révèrent un Être suprême qu'ils nomment V Empereur du ciel. Depuis la conquête de la Chine en 1644, un nombre assez considérable de Mandchous ont adopté la religion de Fo ou Uouddha.

Tokbbaux. Le respect pour les morts est poussé très-loin dans la Mandchourie. « Ce fut à la suite d'une de ces partjes de pèche , dit la Pérouse, que nous découvrîmes sur le bord d'un ruisseau un tombeau tartare placé à côté d’une case ruinée et presque enterrédans l’herbe : notre curiosité nous porta à l'ouvrir, et nous y vîmes deux personnes placées l'une à côté de l'autre. Leur tête était couverte d'une calotte de taffetas; leur corps, enveloppé dans une peau d'ours, avait une ceinture de cette même peau à laquelle pendaient de petites monnaies chinoises et differents bijoux de cuivre- Des rassades bleues étaient répandues et comme semées dans ce tombeau : nous y trouvâmes aussi dix ou douze espèces de bracelets d’argent du poids de deux gros chacun, que nous apprîmes par la suite être des pendants d'oreilles ; une hache de fer, un couteau de même métal, une cuiller de bois, un peigne, un petit sacde nankin bleu plein de riz. Rien n’était encore dans l'état de décomposition , et l'on ne pouvait guèi edonner plusd'un an d'ancienneté à ce monument. Sa construction nous parut inférieure à celle des tombeaux de la baie des Français ;elle ne consistaitqu'en un petit miilon, formé de tronçons d'arbres, revêtus d'écorce de bouleau ; on avait laissé entre eux un vide pour y déposer les deux cadavres. Mous eûmes

grand soin de les recouvrir , remettant religieusement chaque chose à sa place, apres avoir seulement emporté une trèspetite partie des divers objets contenus dans ce tombeau, afin de constater notre découverte. Nous ne pouvions pas douter que les Tartares chasseurs ne û.ssent de fréquentes descentes dans cette baie. Une pirogue laissée auprès de ce monument nous annonçait qu’ils y venaient par mer, sans doute de reniboucliurc de quelque rivière que nous n’uviuns pas encore aperçue.

« Les monnaies chinoises, le nankin bleu, le taffetas, les calottes, prouvent que ces peuples sont en commerce réglé avec ceux de la Chine; et il est vraisemblable qu'ils sont sujets aussi de cet empire. Le riz enfermé dans le petit sac de nankin bleu désigne une coutume chinoise fondée sur l'opinion d'une continuation de besoins dans l'autre vie; enfin la hache, le couteau, la tunique de peau d’ours, le peigne, tous ces objets ont un rapport très-marqué avec ceux dont se servent les Indiens de l’Amérique ; et comme ces peuples n'ont peut-être jamais communiqué ensemble, de tels points de conformité entre eux ne peuvent-ils pas faire conjecturer que les hommes, dans le même degre de civilisation et sous les mêmes latitudes, adoptent presque les mêmes usages ; et que s’ils étaient exactement dans les mêmes circonstances, ils ne différeraient pas plus entre eux que les loups du Canada ne diffèrent de ceux de l'Europe ;i). ■>

SUPEBSTITIONS. Avantde bâtir une maison, un tombeau, ou de faire une construction quelconque, les Mandchous recherchent la position ou l'aspect le plus favorable pour écarter les malheurs et attirer la prospérité. Voici comment ils pratiquent cette opération qu'ils ont empruntée aux Chinois. Us écrivent sur un papier les noms des huit rumbs de vents : nord, nord-est, est, sud-est, sud, sud-ouest, ouest, et nord-ouest.

Us prennent les lettres cycliques de l’année courante, celles de lalune, du jour , de l’heure même où ils font la cérémonie magique, et ils recherchent dans leur calendrier le nom de l'esprit qui

(I) Poyagt df ta Pénmtt. tome lit , page M •

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duinine l’aniiee, la partie du inonde où il a établi sa demeure, le nom des esprits qui président à la lunaison. Ils tâchent de savoir quels sont les astres favorables qui répandent alors leurs influences bienfaisantes, si ces astres sont en opposition, ou s’ils se trouvent d’accord avec ceux qui ont présidé à la naissance de la personne pour laquelle on travaille. Ils combinent tous ces éléments , au moyen des règles de l'astrologie, et déterminent, d’apres le résultat de leurs opérations, la position du bâtiment qu’ils veulent elever. Si malgré toutes ces précautions ils éprouvent quelque malheur dans la nouvelle demeure , ils l’abandonnent et en bâtissent une autre ; quelquefois ils se contentent d’y faire quelques modifications.

A l’époque du nouvel an ils se livrent à différentes superstitions. Le diacre coréen Andréas Kimaï-Kim rapporte qu’il se trouvait vers la On de l'annte dans une auberge dont tous les habitants passèrent la nuit à veiller.

Le lendemain, un homme vêtu d’une manière bizarre s’approcha du diacre, qui était couché, et lui dit : « Levezvous, voici que les dieux approchent.

Les grands dieux vont venir; levezvous; il faut aller à leur rencontre. » Le diacre s’excusa , ne voulant prendre aucune part à une fête païenne ; mais il n’en perdit pas une seule circonstance. A minuit, les hommes, les femmes, les vieillards et les enfanu qui se trouvaient dans l’auberge sortirent au inilieudelacour,revétusdeleurs plus beaux vêtements. Le chef de famille qui présidait à la cérémonie promena ses regards sur différents points du ciel. Lui seul a le privilège d’apercevoir les dieux. Dès qu’il croit les voir, il s’écrie ? « Les dieux arrivent; qu’on se prosterne ; ils sont de tel côté. » A l'instant, tous les assistants sc prosternent vers le point qu’il a indiqué.

On dirige vers le même côU la tête de tous les animaux et la partie antérieure des voitures , etc. ; car tout dans la nature doit faire aux dieux un accueil respectueux et amical : il serait peu convenable que CCS êtres surnaturels fussent frappés par la vue de la croupe d’un cheval. Quand les divinités ont

été reçues de cette manière, on rentre dans là maison, et l’on fait un grand festin en leur honneur.

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