PRÉFACE
Sur la façade de la maison qu'habitait, à Grenoble, Jean Pellerin, durant son service militaire, les amis du poète feront bientôt inscrire un nom qui leur est cher, graver deux dates commémoratives et apposer un médaillon. Cette maison est sise rue Saint-Jacques. Un morne corridor, comme la province a le secret de les rendre froids, impersonnels, presque hostiles, conduit à des escaliers obscurs... On les montait dans la ténèbre, la main tâtant les murs,
Préface I
puis, quand la porte de l'étage s’ouvrait, tout s’éclairait et Jean Pellerin, tenant très haut une lampe, vous accueillait joyeusement.
En ce temps-là, sous l’uniforme de secrétaire d'état-major, c'était un grand garçon que Jean Pellerin, étroit de tout le corps et qui ne s’asseyait jamais sans replier une de ses maigres jambes sous l’autre comme par pudeur d’être si long. Et il vous regardait alors en face, il souriait, ilallumait une cigarette... et ne semblait avoir de coquetterie avouée que pour ses mains très fines et très soignées qui, jusque dans la paperasserie militaire, prolongeaient un souci d'élégance, de netteté, de caractère aimable et châtié et de grâce naturelle. Dès qu’on connaissait l'homme, on le retrouvait dans son écriture. Elle vous parlait ; elle accusait la ressemblance, la soulignait profondément. Hélas ! ces jeunes mains —- qui ne rédigeaient point (même en 1909) que des bordereaux de service — ont
2 Préface
pour toujours fini de tracer, ligne à ligne, ces phrases claires et ornées et ces strophes qu’entre tous leur auteur s’appliquait à nourrir d’une cadence qu’il portait à la perfection ! Déjà, vers cette époque, de courts poèmes, soigneusement recopiés sur un mince cahierd’écolier, afñirmaient quel amour. et quelle singulière connaissance de son art possédait Pellerin. Nous nous soumettions nos premières pages, nous ébauchions d'immenses projets. Que sais-je ! Notre seule ambition était d’avoir, chaque jour, des vers nouveaux à nous communiquer, un livre que l'autre n'avait pas lu, une anecdote qu'il ignorait.… Temps charmant, malgré la caserne et les difficultés que nous trouvions à nous faire imprimer. Cela nous décida à fonder une revue. Elle vit le jour. Je me souviens que Jean Pellerin m'en remit les épreuves dans la prison du 2° d'artillerie où je n'étais point mal.
Mais cette fameuse revue — qui s'intitulait Les
Préface 3
Petites Feuilles — n'eut qu'un seul numéro.
Plus tard, quand il vint à Paris et logea, d'abord, rue Réaumur avant d’occuper, vers Montmartre, un appartement qui ne fut de tout temps meublé que d’un lit, d’une table, de trois chaises, d’une berceuse et d’un nombre incalculable decaisses de livres, Jean Pellerin demeura le même. Il écrivait des vers légers, où il se montrait tel qu'ilétait véritablement, insoucieux de vains succès, prompt à se moquer de luimême et pirouettant, pour son plaisir, au gré d’une charmante fantaisie.
.. Je ne me suis pas fait la tête de Musset.
Je tartine des vers, je prépare un essai,
J'ai le quart d’un roman à sécher, dans l’armoire.….
Mais que sont vos baisers, Ô filles de mémoire !
Vous entendre dicter des mots après des mots. Triste jeu !
Cette ironie devait bientôt prendre un ton moins enjoué... Au contact de la vie, dans la
4 Préface
nécessité où il était de gagner, comme les autres, son bifteck, le poète apprit vite qu'il n’est pas suffisant au monde d’avoir le culte des beaux vers. Jean Pellerin sut se prêter aux circonstances. Sa plume ne pêcha plus dans l’encrier ces rimes impertinentes qu’elle y trouvait toujours, mais, inlassablement, des mots et des mots qui finissaient par faire les dix lignes d’un écho ou celles d’un article de journal qui lui était payé. Jusqu'à la guerre, il signa, dans les feuilles, des « soirées parisiennes », des contes. des critiques, des notes, des interviews. Cela lui prenait tout son temps, mais je savais qu'après minuit le brillant chroniqueur renonçait à la gloire des salles de rédaction pourse livrer à son démon.
Qu'aurait-il fait de mieux ? Jean Pellerin était d’abord poète et ne vivait que pour la poésie. Que de fois, l’ai-je surpris à relire Baudelaire, Verlaine, Mallarmé, Rimbaud, Guérin, Apol-
Préface f
linaire, Jean-Marc, Toulet, Allard, Derème! Il envoyait ses vers à de petites revues, n’en parlait à personne et nourrissait secrètement le désir de réunir en un volume ces stances exquises et désabusées que je n'étais pas seul à admirer.
Hélas ! Jean Pellerin n'aura pas vu de son vivant paraître ce volume auquel il donnait tant de soins, ni cette nouvelle que les Amis d'Edouard publient et qu'il écrivit comme en se . jouant. La Romance du Retour ne contenait qu'un poème, qu'un beau, qu'un déchirant poème... Les autres, dispersés dans d’obscures publications, attendaient qu'on les rassemblât. Il a fallu sa mort pour que, réalisant enfin l’ambition de Jean Pellerin, j’entreprisse à sa place d'offrir au grand public l’œuvre qu’il nous a laissée. Puisse-t-elle conserver longuementses couleurs diaprées, son arome, son arrangement fier et tendre. Ce n’est point un bouquet de fête
6 Préface
cueilli dans un parterre bourgeois, mais un de ces bouquets que, seuls, achètent les camarades près d’un cimetière pour en orner une tombe devant laquelle ils se découvrent. Humblesfleurs quoique brillantes et délicatement choisies, les vers de Jean Pellerin, ses contes sont de ceux que l’on n’oublie guère après qu’on les a lus... Ils ont l’accent de la jeunesse, de sa jeunesse blessée par bien des abandons, de sa jeunesse toujours vivante, même si elle se désole à compter ce qui reste, après deux longues années, des amours et des trahisons.. Cen’est pas moi, c’est lui qui a écrit:
Aujourd’hui, je reviens et tel Qu'hier. La cloche sonne.
La même cloche au même hôtel.
Je ne revois personne.
Ah ! sil pouvait revenir, comme il serait ému d'entendre tant d’admirateurs l’appeler par
son nom !
Francis Carco.
Préface 7
LPNRARINNE
— Mon ami, cria M. Rougereau à l'employé, je n’aime pas beaucoup les mises en demeure ! Vous menacez votre chef de bureau de vous faire régler si on ne vous donne pas une permission. Et voilà ! Est-ce que vous appelez ça des facons convenables ?
L'homme eut un haut-le-corps. Il ébauchaun geste timide. L’industriel continuait, en pianotant sur son bureau.
— Si l’on n’était pas très content de votre travail, savez-vous ce que je vous dirais? Eh bien ! je vous dirais : « Mon ami, passez y donc tout de suite, à la caisse. Et bon voyage ! » … Mais vous vous êtes fort bien tenu, jusqu'ici... Enfin, pourquoi êtes - vous devenu agressif, comme ça ? Je ne vous crois pas un mauvais esprit. Hein ? Expliquez-vous…
L'autre se mit à parler d’une voix étouflée.
Ilavait un besoin urgent de sa liberté pour l'après-midi. Et lorsque son chef avait allégué des écritures en retard.
— Voyons ! on ne vous l'a pas positivement refusée, cette autorisation, mon cher monsieur Duget. Alors ?
— Oui, maisje me suis imaginé... Et à la pensée qu’on pouvait me répondre non, je me suis affolé, balbutia Duget. Ce que j'ai dit, monsieur, je le regrette.
Il précipitait des excuses. Soudain, M. Rou-
gereau, intrigué, fronça les sourcils, regarda le solliciteur en changeant d’expression. Où avaitil vu ce grand corps un peu voûté, ces mouvements arrondis des bras, ce nez courbé, à l’arête fine, ces yeux si longs ? Une vision lui revint. Il prit une voix aiguë :
— Mais. il me semble... En tout cas, vous lui ressemblez bigrement. Il y avait un tsigane au Princier Tango. C'était vous !
Duget commentait son aveu d’une grimace mélancolique.
— Ça n’est pas banal ! affirma le patron.
Etre tsigane et devenir comptable. D'ailleurs là-bas vous ne vous appeliez pas Duget.
Il y avait sur une petite affiche rouge :
. Machin et son orchestre.
— Tortynn….
— … C’est ça : Tortynn. Un drôle de nom.
— Oui, un nom idiot que l’on m'avait collé à mes débuts... N’empèche que je n'aurais
Tartine II
jamais dû le lâcher ! Et mon métier donc !
Quand ça ira mieux dans la musique, peut-être que je reprendrai l’archet.
M. Rougereau éprouvait un sentiment bizarre où entraient la vague sympathie que le mot d'artiste éveille chez les bourgeois et le mépris indulgent de la bohème. Puis, tout à coup, il devint curieux de connaître les raisons qui avaient transformé un tsigane en comptable d’une maison de moteurs électriques. Il commença par octroyer à Duget la permission demandée, le fit asseoir et bientôt après, mis à l'aise par des compliments, des exclamations joviales, l'employé racontait son histoire.
— J'étais là où vous m'avez vu, monsieur, j'étais au Princier Tango et je gagnais bien ma vie. J'étais sérieux. Oui, oui, je sais ce qu'on raconte : les béouins, les femmes, Rigo.. De tout ça il faut en laisser plus qu’on n’en prend.
Quand elles sont au restaurant, qu'on les regarde, en penchant la tête, qu’elles entendent la musique, évidemment, les clientes, ça leur fait quelque chose ! Mais neuf fois sur dix, elles sont accompagnées. La dixième fois, elles n’osent pas. Et puis, elles sortent, elles n’y pensent plus un quart d'heure après, ou, si elles en gardent un souvenir, il y a tant d'obstacles : le mari, l’ami, la peur de se compromettre, la fierté, le quant-à-soi ! Du reste, je ne cherchais pas les aventures ! J'avais un gentil petit appartement, impasse de Guelma, à dix minutes de mon travail. Je prenais pension chez un marchand de vins de la rue des Martyrs et comme je donnais des leçons de violon aux petites filles, javais des prix spéciaux, des plats spéciaux aussi. Il y en a qui n’apprécient pas ces choses là ! Moi je me rendais compte, j'avais dix ans de mouise et de mauvaise carne derrière moi, je savais faire la comparaison.
J'ai eu la bêtise de plaquer tout ça. Une nuit, voilà une femme qui vient au Princier, une drôle de créature. Blonde, un peu forte, l'air commun et mal habillée. Elle avait un tailleur tout fait, en grosse étoffe bourrue, ces espèces d’étoffes anglaises qu’on emploie beaucoup pour les manteaux de voyage. Avec ça,un chapeau qu’elle portait sur le sommet de la tête comme en province et des bottines à boutons, des bas de fils. Rien de la clientèle d'habitude. L'idée qui vient tout de suite : « Encore une qui se trompe ! ». Tout le monde la regarde. Elle commande une bouteille et n’a pas l’air de remarquer qu'on la tient à l'œil. Elle:ne fait attention qu'à nous... Je dis nous... La voilà quise met à me fixer. Les camaradess’en amusent et me racontent tout ce que vous pensez. Le lendemain, même exercice. Et les jours suivants. La bonne femme est toujours là, toujours avec son même tailleur, ses mêmes chaus-
I4 Tartine
sures et son chapeau pas plus enfoncé. J'avais fini par faire taire les autres qui m’énervaient en m'envoyant leurs allusions, mais je ne pouvais m'empêcher de rager, en remarquant que sion ne me charriait plus, on n’y pensait pas moins.
Un soir, au moment où je rentre au Princier, vers les dix heures, qui est-ce que je vois sur le trottoir ? La cliente. Elle était en plein dans la lumière de la grosse boule électrique. Je lui envoie un regard où il n’y avait rien d’aimable et la voici qui se met à me faire son plus beau sourire. Moi, ça me rend furieux. Je m'approche d'elle :
— Est-ce que vous en avez pour longtemps avec votre petite histoire ?
Ma bonne femme devient toute pâle. Elle essaie de parler et n’y arrive pas. Elle avale, elle avale. Enfin, elle me répond d’une voix tremblante :
— Quelle histoire ?
— Ces façons de venir tous les soirs en tenue de campagne et de me blairer jusqu’à la gauche. Si vous voulez que le personnel et les clients se f...tent de moi, continuez, vous êtes dans le chemin... Jusqu'au jour où je vous sortirai parce que je suis patient et bon garçon.
Je n’en ai pas dit plus. Vous savez que dans la rue si on prononce un mot moins bas qu’un autre, il y a tout de suite un public. Nous avions déjà cinq ou six personnes autour de nous. Je coupe court, je rentre sans même m'inquiéter de la tête que faisait mon numéro. On ne le revit pas cette nuit-là. J’en étais débarrassé ! Mais ça ne devait pas durer longtemps.
Le lendemain, je prenais mon café à ma pension, sur les deux ou trois heures de l’aprèsmidi. Je lisais le journal, j'avais la tête baissée lorsqu'une ombre s’interpose entre la rue et moi. Je lève les yeux. Ma bonne femme est
devant ma table. Debout et qui me regardeavec un air de reproche et deux grosses larmes au coin des paupières.
Ces larmes, ça me remue. Je dis « Allons!
allons ! » et, naturellement, je tire une chaïse : « Qu'est-ce que vous prenez ? — Rien. — Mais si, mais si, buvez quelque chose.— Non.— Une bénédictine ? une chartreuse ? » Elle fait signe que oui. Je commande. Elle sassied. Et puis, monsieur, avec une voix grave, bizarre et qui bouleversait, elle me dit ce qu’elle avait sur le cœur. Moi j'essaie de me rattraper, de la consoler. Plus je m'excuse, plus elle pleure. Elle finit par m'avouer qu'elle m’aimait. Rien qui m'embête autant que d'écouter ces choses-là. Il me semble qu'on doit avoir l'air idiot. Je lui fais entendre raison :
— Comprenez-moi bien : Le Princier, cest mon usine. Ce n’est pas une rigolade que de jouer, de mener un orchestre dans la fumée, le
raffüt. Si on a un agacement par dessus le marché... Et de sentir quelqu'un qui ne vous lâche pas d’un quart de cil, hein ?
— Oui, oui, j'ai eu tort, me répond-elle. Je ne savais pas. Mais si je pouvais vous revoir ailleurs ?
— Ailleurs. Enfin, j'ai ma sortie d’hier soir à me faire pardonner. Voulez-vous que nous fassions un petit souper demain matin quand je sortirai ?
Elle accepte. Mon travail fini, je la retrouve. Nous montons sur la Butte, nous allons chez un bistro qui a fermé dans les premiers mois de la guerre — et c’est bien dommage car on y mangeait, ce qui s'appelle manger — Après... »
M. Rougereau fit une grimace narquoise et dont l'intention était si facilement traduisible que Duget prit un autre ton pour confesser :
— Après, je lemmenai chez moi, bien entendu |
— Ah! si lon savait, monsieur, continua Duget. Le pis est que même si l’on savait où elles vous entraînent, on les referait ces bêtises. Je vois encore Marcelle dans l’impasse de Guelma, Marcelle, serrée contre moi qui cherche ma clef. Elle entre, j'allume un feu de bois dans ma cheminée et elle reste longtemps, longtemps au bord d’un fauteuil, les coudes aux genoux. Moi, je la laissais devant les bûches. Ce qu’elle voulait, je le devinais bien. Que je m'installe près d’elle, que je lui raconte tous
les boniments d'usage... Les mains que l’on prend, et la taille, et les baisers. Mais non ! J'avais fixé une durée à cette liaison : sept heures. Il était cinq heures du matin. Cela durerait jusqu'à midi, à l’heure de mon lever. Après, bonjour !
Aussi ne voulais-je être amené à rien dire qui pût lui laisser une illusion. Je venais de liquider une situation embrouillée etembrouillée précisément parce que j'étais allé trop loin, parce que des choses dites à certains moments m'avaient engagé. Je me tenais sur mes gardes. Vous voyez le tableau : elle, comme abandonnée au coin de son feu, moi, allant, venant, parlant pour ne riendire, rangeant trois fois les mêmes objets. Au bout d’une heure, Marcelle pousse un gros soupir.
— Partir ! dit-elle. Voilà ce que je devrais faire.
Et ne recevant pas de démenti :
20 À Tartine
— C’est bien ce que vous voudriez, n'est-ce pas ? que je m'en aille ?
— Vous plaisantez ! Nous allons dormir.
Couchez-vous, je vous en prie, et permettezmoi d’en faire autant.
Elle ne bronche pas. Enfin, elle se lève, elle commence à se déshabiller. Quelle superbe fille ! Tout ce que son chapeau, son tailleur, sa manière de s’attifer comportait de ridicule s’effaçait peu à peu. Je ne voyais plus que de belles épaules, rondes, grasses, des bras admirables lépèrement duvetés de blond. où la lumière de ma lampe faisait courir des frissons d’or. Quand ses cheveux étaient dénoués, l’expression commune de son visage disparaissait et il y avait presque de la noblesse sur sa figure et une espèce de... je ne sais pas comment vous expliquer cela. Le mot va vous sembler prétentieux. Je n’en trouve pas d’autres : une solennité.
La voilà, étendue, fermant les yeux. Et moi, très embarrassé. Je ne voulais pas traiter cette femme comme une femme quelconque, ramassée au hasard, payée au tarif. Je ne voulais pas non plus lui dire combien je la trouvais belle et de compliment en tendresse, de tendresse en amour, m'emballer, provoquer de nouveaux aveux qui m’auraient ému davantage, arriver à une liaison. Les choses s’arrangèrent d’ellesmêmes. Quand je me trouvai près de Marcelle, nous eûmes une étreinte rapide, silencieuse.
Puis, tandis que je cherchais une formule, une phrase au moins de politesse mais qui fût sans danger, le sommeil me prit.
Quand je me réveillai, j'étais seul. Marcelle s'était évadée. Elle m'avait laissé une lettre où elle me disait ceci, à peu près : « Je ne puis « pas vous forcer à éprouver les sentiments que € j'ai pour vous. Mais il n’est si pénible de vous « sentir indifférent que je ne veux pas enten-
DE Tartine
« dre le « au revoir » banal qui m'est réservé. « Je m'en vais, Georges. N’ayez aucune inquié- « tude : je n’irai plus vous ennuyer à votre « Princier Tango ou à votre pension. Si, par « hasard, vous désiriez revoir Marcelle, voici « mon adresse. »
J'ai honte de l’avouer. J’eus une minute d'angoisse. Ce départ sournois pendant que je dormais... Et puis, après tout, je ne la connaissais pas cette femme ! J'allais vérifier mes tiroirs. Rien n’y manquait. Je me souvins d’un comique de la Gaïîté-Rochechouart dans une pièce où il disait : « Décidément, c’est de l'amour ! » toutes les minutes. Je déchirai la lettre et je me jurai bien de ne plus penser à Marcelle.
Huit jours se passèrent. Une autre lettre arriva. Marcelle me répétait sa promesse. Elle ne voulait pas me relancer. Mais elle me suppliait de lui accorder un rendez-vous. Elle disait
Tartine Fe
que l'absence la rendait malade. Moi, je n'avais aucune envie de renouer l'aventure. Pourtant, sa lettre était si pressante que je répondis. J'alléguai beaucoup de travail, des leçons à donner. Je lui disais de prendre patience. Dans un mois, j'aurais quelque liberté, nous dinerions ensemble, et cœtera.
Une chose va vous étonner, monsieur. C’est que, pour la première fois, en allant porter ma lettre à la poste, je me demandai de quel milieu cette femme-là pouvait bien sortir. Des personnes qui ne savent pas s'habiller, on en trouve dans toutes les classes. Et si vous aviez fait la boîte de nuit aussi longtemps que moi, vous sauriez que l'apparence est encore plus trompeuse qu’on ne se l’imagine. Marcelle ne donnait pas l’idée de ce que l’on appelait la fille du peuple ; néanmoins, ce n’était pas la bourgeoise non plus. Elle écrivait correctement ; elle parlait sans accent. Ses façons étaient
simples. À un détail, on se disait: «Elle a été bien élevée » et la minute d’après, un autre détail montrait une lacune. Il était bien difficile aussi de lire dans son passé. Femme mariée, entretenue, ou... Mais non, une veuve plutôt ou une jeune femme quittée par un ami...
Ce problème me harcela jusqu’au bureau de poste. Là, mes préoccupations tombèrent avec ma lettre. Je rentrai pour dîner en pensant à autre chose. Trois jours après, récidive. Nouvelle prière : on voulait me voir absolument. Je ne répondis pas. La semaine suivante, nouvel essai. Marcelle regrettait d’avoir donné sa promesse de ne plus revenir au Princier ou à mon restaurant. Et cela continua jusqu’au mois de juillet. Je reçus une dizaine de lettres, une tous les huit jours à peu près. Je répondais une fois sur quatre, remettant l’entrevue à la quinzaine ou au mois suivant.
Cette année-là — en 1913 — j'étais engagé
à Aix avec mon orchestre pour l’été. Une lettre de Marcelle me suivit là-bas, six pages fiévreuses, suppliantes. J'écrivis en fixant mon retour à septembre. En septembre, nous nous reverrions, c'était promis. Cette promesse me valut une grande tartine plus longue que toutes les autres, folle d'enthousiasme. Et je ne quittai pas la Savoie sans en recevoir au moins une douzaine du même genre. Et quand je revins impasse de Guelma la première chose que me remit ma concierge.
— Une lettre de Marcelle! fit M. Rougereau.
— Et quelle lettre ! Des « je vous attends », des «je t'attends» à chaque coin de ligne.
Cette exaltation m'eflraya un peu. J'envoyai un mot à Aix d’où un camarade le réexpédia.
Je parlai de la prolongation de mon séjour làbas. Et les affiches du Princier ne pouvaient pas me démentir puisque la réouverture n'avait lieu que le quinze octobre.
À partir de ce moment, silence, et tranquillité. Marcelle m'écrivait plus. Je ne puis pas vous dire à quel point j’en fus heureux. Je n'ai pas mauvais cœur, monsieur. Et qu’une femme souffrit, se tourmentât à cause de moi, je vous jure que cela m’ennuyait. Quand trois semaines se furent écoulées sans rien m'apporter, j'éprouvai un soulagement !.. Vous ne pouvez pas savoir! À ce moment, je me rendis compte du souci que m'avait causé cette histoire. Je n’évaluai exactement mes préoccupations à ce sujet que lorsqu'elles n’eurent plus aucune raison
’être.
Et la saison de Paris recommença pour moi.
Le Princier s'était transformé pendant les vacances. On nous avait aménagé de meilleures places, à nous, les musiciens. Et, me trouvant là pour la seconde année, j'étais de la maison, je connaissais tout le personnel, une bonne partie des clients. Des Argentins que j'avais connus à
Aïx m'amenèrent des amis. Les pourboires tombaient que c’en était vertigineux. À tel point que Paulot, mon cymbaliste, qui se faisait déjà du mauvais sang à la pensée d'envoyer sa grande fille à lhôpital, Paulot put faire faire l'opération de son Emma dans l’une des meilleures cliniques de Paris.
Une nuit, on nous amena un riche de Buenos-Avyres, un grand diable sec avec des cheveux blancs en brosse, une petite moustache en brosse, des dents en or. Ce bonhomme était à Paris depuis quinze jours, il vadrouillait toutes les nuits et dans chaque boîte qu’il faisait, il demandait aux tsiganes de lui jouer une petite chanson espagnole : « Pipa-pipa… »
Personne ne la savait. Or, moi je l'avais entendue à la Villa des Fleurs à Aix, je l'avais fait apprendre à mon orchestre et, juste au moment où mon type entre, qu'est-ce quil entend ? Sa Pipa-pipa ! Il est fou! Il me fait
recommencer trois fois cette rengaine et, après, il a fallu envoyer tous les airs d’Espagne de notre répertoire, ceux en vogue, et d’autres qu'on ne jouait plus depuis la Saint-Machin : Clavelitos, La Garrotine, Te quiero, Confidencias, et toute la séquelle. Mais quelle recette! Je n'avais pas assez de poches pour y fourrer les louis des quêtes.
Je partis du Princier, enchanté comme vous pensez bien! Cette nuit-là, je la revois, je la sens autour de moi rien qu’à parler d’elle, tout de suite: une magnifique nuit d'automne, un brouillard léger dont on ne se rendait compte qu'en voyant les lumières et un vent d’est coupant, sec, régulier qui poussait toujours les feuilles de la chaussée à la même vitesse. Je marchais vite, joyeusement, mais mon plaisir ne m'empêchait pas de sentir le froid, le premier froid de l’année. Je me promis de faire du feu dans ma chambre en rentrant.
IT
Nous sommes chez moi. Je lève le rideau de ma cheminée, je place mes chenets et je retrouve dans une vieille caisse du petit bois et cinq ou six bûches.
J'obtiens vite une belle flambée. Je tire mon fauteuil pour me chauffer. J’allume un bon cigare. Et, tout à coup, un souvenir que je croyais bien loin, m'arrive. Je revois cette Marcelle amenée un soir et dont j'étais si embarrassé. « Marcelle ! » Ce nom m'échappe, sans que je m'en rende compte, je le prononce