‹ TartineChapitre 2 sur 2 · DE À · texte numérisé non relu

DE À

tout haut. Et je me représente la dame au tailleur bourru du Princier. Ensuite, c’est au tour de la pauvre fille qui s’assied en face de moi au restaurant, qui pétritson mouchoir.

Enfin, c’est une autre Marcelle qui se lève, et dans le décor que j'ai sous les yeux. La Marcelle dont les cheveux tombent sur les épaules, dont le corsage s'ouvre, glisse le long des bras, ces beaux bras charnus, dorés de leur duvet... Alors, monsieur, il se produit une chose qui m’étonnera toujours, non pas en elle-même, mais par sa brusquerie et son intensité: un désir me prend de cette femme, un désir incroyable. Et si fort qu’il dépasse la sorte de volupté que l’on ressent à souhaiter le corps d’une femme ! Un désir qui va jusqu’à la douleur... Je résiste, je me raisonne. Il faut expliquer cela ! Il n’y a pas à chercher longtemps. Je viens de passer une soirée agitée avec mes types de Buenos-Ayres. Les compliments du

bonhomme, le gain, tout cela m'a excité. D’un autre côté, voyant qu'il avait à faire à des clients de marque, le patron a fait monter du bon champagne et je suis habitué à la bibine des autres soirs. Je dis « Ça va se passer ! » je me confectionne une camomille à quatre têtes, je mets un bon filet de fleurs d'oranger dedans et je me fourre au lit. A peine étendu, je m'endors.

Mais une heure après, je me réveille. Et la première chose que j'éprouve avant même d’avoir les yeux ouverts, c’est un sentiment de détresse atroce. Marcelle n'est pas là! Cette femme qui m'a tant fatigué de ses prières, de ses lettres, que je n’ai jamais évoquée, sauf pour déplorer son obstination ou pour me réjouir de son silence, cette femme me manque. Je veux son corps et non seulement son corps, Sa VOÏx, sa voix que je nai jamais cherché à me rappeler et dont je m'irrite à demander les intonations

au souvenir de cette nuit — si lointaine. Impossible de retrouver le sommeil! Le calmant ne m'ayant pas réussi, j'essaie d’un autre remède : lJassommoir. Je me verse un grand verre à vin de sherry, plus un autre demi-verre afin d’avoir la bonne dose. Un quart d’heure après, l'estomac me brûle, mon cœur bat plus vite mais ma tête reste froide. Je ne m’endors pas, je n’apaise ni n’augmente mon obsession : il me faut Marcelle.

Que faire? Je me lève. Il est sept heures du matin, notez bien, et en ce temps-là je me levais toujours après-midi. J'écris un pneumatique à Marcelle, je l'invite à dîner pour le soir. Je cours glisser le papier à la poste et je reviens me coucher, tout heureux. Je n'ai pas le moindre doute. Ce soir à sept heures, à mon restaurant, Marcelle sera là. Et cette certitude me permet de me reposer.

Le soir, à sept heures pas de Marcelle. A

sept heures et demie, je l’attends encore. Il y a sans doute un pneumatique chez moi. Je fais un saut impasse de Guelma. Rien. Jecoursàmon restaurant. La dame n’est pas encore venue.

Huit heures. Huit heures et demie. Je me décide à dîner seul. Si on peut appeler ça dîner ! Ma gorge est serrée à tel point que ce m'est un supplice d’avaler une bouchée de pain.

Avant d'aller au Princier, je retourne encore une fois chez moi. Pas de pneumatique. Au Princier, à chaque ouverture de porte, j'ai un coup au cœur. Elle ne vient pas. Ce qui vient, c'est la fermeture, le moment de rentrer à la maison. Or, rentrer seul, retrouver ma chambre sans elle, cela m'apparait comme une épreuve insupportable, je lutte contre cette idée, je fais trois fois le tour de la place Pigalle et je finis par décider : « Je vais chez Noémi. »

— Un clou chasse lautre ! fit observer M. Rougereau.

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— ]l ne faudrait pas se tromper sur Noémi, poursuivit Duget avec une inflexion respectueuse. Noëémi n'était pas ma maitresse. Je crois même qu’elle n’était la maîtresse de personne. C'était une danseuse de chez nous.

Mais pas une femme à la côte. Elle avait de largent à elle et ce qu’elle gagnait au Princier, c'était pour son opium. Je savais qu'à cette neure elle était en train de fumer, qu’elle me recevrait gentiment... Je file avenue Frochot. Je frappe à la porte de latelier selon une certaine consigne et Noémi vient m'ouvrir.. Dans cette grande pièce, les tapis, les soies de Chine, la petite lampe — et Noëémi, accueillante. tout cela compose une atmosphère si douce que mes nerfs se détendent: je me mets à pleurer comme un enfant.

— Voyons! racontez-moi votre histoire! »

dit Noémi. Je raconte tout. Noëémi m’enveloppe dans un kimono, me fait une pipe. J'avais

une répugnance difficile à dire pour cette drogue noire. J'étais si désemparé, toutefois, que j'aurais dominé une aversion encore plus grande et je ne laissai rien voir de mon dégoût. Je m’appliquai à fumer. Noémi tenait le bambou au-dessus de la flamme, activait la combustion d'une aiguille et me donnait des conseils, patiemment. Mes deux premiers essais ne furent pas heureux. Mais le troisième eut un plein succès; je continuai, éprouvant un bien-être surprenant, une sensation exquise de délassement complet qui détendait mes jambes, faisait de mon corps une chose heureuse, délicieusement repue, rompue. L'image de Marcelle s’effaçait, se perdait dans mille autres images.

— C'est assez pour un début ! murmura Noëémi. Allongez-vous bien, calez votre tête et demeurez immobile, autant que possible.

Je me laissai dorloter, entourer de coussins. Ma béatitude était si parfaite que j'avais besoin

de lextérioriser, de bavarder. Ma compagne mit un doigt sur mes lèvres et me regarda de telle façon que je gardai le silence. Quelle gratitude je vouais à cette gentille amie ! Je ne souffrais plus. J'érais engourdi de bonheur, d'un bonheur lucide. Mais, de quelle atroce pérfidie ! Lorsque mes pensées se renouèrent, ce fut pour me montrer un avenir charmant dont, bien entendu, le charme principal, que dis-je, unique? était la présence, l'amour de Marcelle. Je la voyais chez moi. Elle venait m'attendre à ma sortie du Princier, elle m'y conduisait. Sa voix que j'avais cherché vainement à me rappeler se nuançait à mes oreilles. Ses gestes, ses beautés que je m'étais obscurément suggérés, se dessinaient, se multipliaient sans cesse. Au bout d’un temps que je ne puis déterminer l’enchantement décrut. Je voulus le retrouver aussi vif qu'auparavant, fumer encore. Noémi s’effara.

— Ce n’est pas raisonnable, vous savez!

Une première fois!

Jinsistai. Pour le coup, je fus pris, ayant aspiré trois nouvelles pipées, d’une exaltation qui ne me donnait plus le loisir de rester étendu. Je me persuadai qu'il y avait une lettre de Marcelle chez moi. Une force irrésistible m'attirait impasse de Guelma et je dus me lever. Noémi avait beau parler d’imprudence. Je ne pouvais pas attendre, monsieur.

Je laissai tomber mon kimono surles coussins, je repris mon pardessus, je courus dans la nuit.

.… Au seuil de ma chambre, vite, je grattai une allumette. Ma concierge plaçait toujours les lettres distribuées le soir sur ma cheminée contre un petit vase de Chine. La lueur me montra une enveloppe jaune, semblable à toutes les enveloppes dont Marcelle s'était servie pour m'écrire. Je poussai un cri de joie,

oui, sans songer qu’on pouvait m’entendre. Je me dépêchai d’allumer ma lampe, je saisis le papier. Ce n’était pas l'écriture de Marcelle. C'était un prospectus pour des vins de Bordeaux.

Fût-ce la déception? Ou Noémi avait-elle sagement calculé ? Mais je fus pris d’étourdissements, de nausées. Un mal de cœur me précipita sur ma table de toilette. Une demiheure après l'estomac vide, le front serré de migraine, frissonnant, je me couchai. Tous les bienfaits de l’opium s'étaient retirés de moi. Cependant, je gardais ce mensonge dont il m'avait ensorcelé, je continuais de revoir Marcelle avec la netteté obtenue par cette baguette de bambou, cette précision maintenant torturante. Je n'avais pas endormi ma douleur, je l'avais décuplée… »

Duget fit sonner ce « décuplée » avec rage.

Il serra les poings. M. Rougereau pencha le buste vers le conteur :

— Et, naturellement, quelques heures après!

Un taxi ! Et en chasse !

— Non, monsieur, j'étais trop malade, poursuivit l'employé de qui l’exaltation avait décru. Toute ma journée et ma nuit se passèrent au lit où j'étais prostré comme une pauvre bête sans forces. Vers le soir, j’obtins une sorte de torpeur, d’hébétude, puis, dans cette fatigue

absolue de mon corps, cette impuissance totale à me mouvoir, et à souffrir, je sentis mon intelligence se ranimer par degrés. La raison qui m'avait abandonné la veille me reprit, me calma, me démontra ma stupidité. Je me traitai de tous les noms. Moi, l’homme pondéré, je venais de me comporter comme un gamin. Un artiste qui se flattait d’être consciencieux, manquait une soirée — et dans l’une des meilleures passes de la saison — pour une bêtise. Je me mis à haïr cette Marcelle, à me la montrer telle que je l’avais estimée au Princier : une fille dépourvue de goût, de chic. Tout ce qui me revenait de forces au cerveau, je l’utilisai à combattre mon engouement si peu explicable, à me guérir de ma folie, à m'assainir l'esprit. J’eus à ce moment-là quelques minutes de satisfaction intense, monsieur. Le sommeil me prenait et, encore à demi conscient, j'ébauchais un rêve où Marcelle redevenait la cliente

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gauche et ennuyeuse. Je me promettais la délivrance au réveil.

Je dormis d’un sommeil de brute. Je me levai sans pouvoir coordonner mes idées, je m'habillai lentement. En reprenant possession de moi-même, je n’osai plus discuter avec mes principes ainsi que je l'avais fait. Je comprenais l’inutilité de me regimber. J'étais vaincu. Il ne me restait qu'à obéir à la décision que la nuit venait de m'imposer. Il fallait que jaille à la recherche de Marcelle. C'était un ordre. Il me semblait que tout ce qui soutient l'amour, que l'espoir, l'enthousiasme ne pourraient plus me réconforter désormais, que j'étais simplement l’esclave d’une destinée. Et mon cœur ne battit pas plus vite lorsque j’arrivai devant ce 163 de la rue Cardinet où Marcelle avait toujours fixé son adresse.

C'était un hôtel, l'Hôtel du Lac Majeur. Une maison étroite, deux fusains roussis à la porte,

deux tristes plantes enfoncées dans une terre lézardée et couverte de mégots, un paillasson déchiqueté, un tapis galeux. Au bureau, une grosse, grande et laide vieille femme triait le courrier sur une table en désordre. Je demandai Madame Bonval.

— Bonval? ronchonna l’autre. Bonval ?.… Ah ! oui, le 30, Partie !

— Pour la journée ?

— Je ne dis pas sortie, je dis partie.

— J'ai envoyé un pneumatique.

— Je me souviens. On la fait suivre !

Et le vieux monstre déplaça sa chaise pour me tourner le dos et couper la conversation. Je m'inquiétai de la nouvelle adresse. La patronne se leva en hurlant qu’on ne devait pas poser des questions de ce genre, qu’elle ne disait jamais où les gens étaient allés, et je vous passe tous les boniments que vous devinez. Ils ne m'intimidaient pas. J'ai trop usé mes valises

pour m'arrêter à ces histoires. Je tirai tranquillement de ma poche un billet de cinquante francs.

— Bon, j'admets que vous ne puissiez pas me la dire cette adresse. Puisque vous avez donné votre parole. Mais écrivez-la sur un bout de papier.

Je secouai le billet. La vieille siffla.

— Toi, mon vieux, tu te démerdes !

Ele consulta son bouquin et écrivit : 44, rue Desbordes-Valmore. Elle ajouta d’autres renseignements, de vive voix. Marcelle avait quitté VHôtel du Lac Majeur depuis exactement quinze jours. Elle n'avait jamais amené qui que ce fût dans sa chambre. Personne n’était jamais venu la demander. La patronne, une fois lancée, ne s'arrêtait plus. Elle ignorait quelles pouvaient être les ressources, l'existence de cette Bonval.

— Une qui ne doit pas être bien à la page.

C’est brave fille, c’est péquenaud.…

Je m'en allai sur cette appréciation. Rue Desbordes-Valmore, le décor différait. Un hôtel encore, mais un hôtel privé avec une grille, un petit jardin tarabiscoté, une allée à graviers roses, un perron. Comment la Marcelle que j'avais connue, celle que dénigrait la mégère des Batignolles pouvait-elle habiter là ! Une pensée me vint : domestique, sans doute. Je sonnai. J'entendis des pas. Peut-être allait-elle m'ouvrir. Je vis une jeune femme de chambre,

une jolie brune à col blanc, à régate noire glissant sous la dentelle d’un tablier.

Au nom de Mr Bonval, la jeune femme

s’inclina.

— Madame est restée trois jours ici. Mais maintenant Madame ne vient plus.

— Mais son courrier. On a dû faire suivre

“un pneumatique.

— Je l'ai remis à la personne qui vient pren-

dre le courrier de Madame.

— Mais son adresse.

La femme de chambre eut un sourire qui signifiait : « Vous ne la saurez pas! » Je sortis une pincée d’or de mon gousset. La porte se referma tout doucement, j’entendis s’enfuir la femme de chambre. J'étais furieux, je sonnais. Enfin je me rendis compte que mon insistance ne servirait de rien. Et je m'en fus chez un client du Princier, M. Vignelat qui avait une agence de police privée.

Deux jours après, j'étais fixé. M" Bonval habitait un petit entresol, 112 rue de l’Assomption. L'appartement était loué depuis sept ans par M. de Laugrie, un ingénieur qui habitait 44 rue Desbordes-Valmore. Et il n’y avait pas eu cesssion de bail. Tous les renseignements prouvaient que Marcelle était la maîtresse de ce Laugrie. L’ingénieur la faisait servir par une bonne, venait déjeuner quelquefois avec elle et passait deux ou trois nuits par semaine,

rue de l’Assomption.. Vous dites, monsieur ?

Du chagrin ? Non. Je n’éprouvai pas la jalousie que vous supposez. Marcelle avait un amant.

Qu'est-ce que vous voulez ? C'était la vie ! Je ne pensais qu'à une chose qui me paraissait la plus facile du monde : obtenir que Marcelle quittât son amant. Voilà tout.

Je vis sur le Bottin que ce M. de Laugrie dirigeait une grosse maison d’ascenseurs. Je téléphonai à son bureau. A l'appareil, j'étais Machin, architecte, chargé de construire un palace aux Champs-Elysées et je voulais avoir un entretien avec M. de Laugrie ? Serait-il à son bureau cet après-midi ? Oui, de trois à six.

Pouvais-je compter absolument le voir à ces heures ? Absolument ! Vous pensez bien qu'à trois heures et demie je sonnai rue de l’Assomption.

Madame était sortie. Le lendemain, je n’osai pas reprendre mon subterfuge avec le bon-

homme. Je ne voulais pas d’un soupçon dont Marcelle eut risqué de subir ennui. Lui écrire ? Et si la lettre tombait sous les yeux de Laugrie. Non. Jerésolus de guetter Marcelle, de Paborder quand elle sortirait. Les rues de Passy ne conviennent guère à ce genre de sport. Les petits cafés où l’on peut attendre y sont rares et sur le parcours que je devais surveiller, il ne s’en trouvait aucun. Je me risquai tout de même.

Ma promenade étonna les gens du quartier. On me prit pour un mouchard et j'ai certainement dérangé, pendant cinq jours, les plans de quelques personnes. Car il dura cinq jours, ce guet idiot, inutile, cinq jours qui ne me montrèrent pas une seule fois Marcelle, au bout desquels je me décourageai.. Je dis mal. Ma déconvenue m’encouragea plutôt à redevenir un homme, à ne plus quitter Montmartre, à prendre sur moi. Je résolus d'oublier cette femme, de lutter...

… Et jeluttai. Ce temps d’exil, de contrainte, c’est le plus pénible que je me rappelle avoir vécu ! J'étais devenu machine à jouer du violon, à manger, machine à lire le journal. Ce qu'il y avait de lucide en moi se faisait un âpre plaisir à m’empoisonner l’existence, à me montrer odieux les gens qui m'entouraient. Il n'était pas un inconnu parmi tous les gens que m'offraient les hasards de la rue, non, il n’y enavait pas un seul qui me croisât suffisamment vite pour se soustraire à mon antipathie. Les femmes, surtout, de quel regard méprisant je les suivais.. Un samedi, à la nuit tombante, je marche boulevard de Clichy derrière une passante à manteau de fourrure, un manteau somptueux et je ricane en pensant à ceux qui sont assez poires pour mettre une petite fortune sur le dos d’un-de ces êtres. compréhensible encore lorsque le numéro est d’une beauté rare !... Maïs je parie que celle-ci est

nais Marcelle.

laide comme un fiacre, je tiens à ve presse le pas, la femme se retourne.

Il y a des gens qui savent ce qu'ils disent, ce qu'ils entendent au premier moment, dans des circonstances analogues. Moi, je ne me souviens que d’une sorte de vertige. Lorsque je repris conscience, je vis simplement, d’après le visage de Marcelle, que nous n'avions échangé que des banalités. Je fis un effort pour parler, j'avais la gorge sèche.

— Je vous ai envoyé un mot...

Elle prit un petit air enjoué et évasif.

— Mais oui, parfaitement... Je lai reçu. Je

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voulais vous répondre. D'abord, j'ai eu des empéchements. Ensuite, une longue, longue grippe. C'est ma première sortie aujourd’hui.

Une sorte de colère me prenait, colère contre elle et contre moi. J'avais souhaité de retrouver, en revoyant Marcelle, une impression aussi fâcheuse que celle du début, de la première visite au Princier, et je m'étais promis d’exagérer pour me défendre le moindre ridicule que je surprendrais. Or, je voyais une belle jeune femme sobrement, parfaitement habillée. Sa voix que j'avais connue saccadée, âpre, était d’une douceur atroce. Je répétai :

— Oui, je vous ai envoyé un mot. Vous n’étiez pas malade quand vous l’avez reçu.

Elle m'interrompit d’un rire clair où j'aurais voulu de amertume, où il n’yavait qu'une gentille gaîté :

— Oh ! entre nous! dit-elle. Et vos réponses à vous, souvenez-vous donc !.… Je ne veux pas

m'arrêter, j'aurais froid — elle trépignait — je vais vous dire au revoir, acheva-t-elle, d’une voix indifférente, en me tendant la main de la manière la plus banale.

— Vous ne me permettez pas de vous accompagner un peu ?..

— Oh ! si vous voulez ! murmura-t-elle, avec une politesse qui m’effraya. Nous redescendimes vers la place Clichy. Je commençai par dire des banalités et brusquement, avec une fureur que j'essayais de retenir mais qui me dominait, qui me secouait la poitrine, je lui avouai tout, tout. Elle n'écoutait, silencieuse, sans que rien sur ses traits marquât l'impression que mon récit pouvait lui faire. Je guettais un clignement, un éclair dans les yeux, une de ces petites contractions nerveuses au coin des lèvres qu’elle avait eues au restaurant quand elle était venue m'y relancer.

Je n'’obtins pas le moindre indice. Lorsque

j'eus terminé, elle se mit à parler à son tour, sur un ton monotone qne je ne lui connaissais pas:

— Voyez-vous, il y a des choses qui ne doivent jamais s'arranger. Il ne faut pas essayer de les contraindre ; le mieux est d'oublier, croyezmoi... À cause de vous, j'ai souffert !.. Maintenant, c’est fini, j'ai épuisé tout ce que je pouvais vous consacrer d'amour, de désir, vous n’existez plus pour moi... C’est drôle l’impression que j'avais en vous écoutant ! Il me semblait entendre une lecture, un passage pris dans un roman auquel on ne peut plus s'intéresser parce qu’on a oublié les personnages, et ce qui leur arrive.

Je la suppliai.

— Je ne suis pas une méchante femme, dit Marcelle. Et cela m'ennuie de vous tourmenter. Je n'ai pas l’intention de vous faire payer ce que j'ai enduré, non, cela vous coûterait trop cher! Bah ! je suis tranquille. Vous allez encore passer quelques mauvais jours et puis, tout sera

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fini. Et vous verrez comme vous l’apprécierez votre repos, après.

Elle s'arrêta brusquement. Elle se rendait compte de la folie où ces consolations pouvaient m'égarer. Ces encouragements maladroits — ou perfides — c’est l’eau destinée à éteindre la flamme et qui l’avive.

— Ne m'abandonnez pas ! lui dis-je.

J'étais prêt à la saisir, à l’entrainer. La rue, les passants, rien ne comptait plus. Elle dût se rendre compte du danger. Ses cils battirent plusieurs fois très vite et elle murmura :

— Et si j'allais chez vous, demain ?

Je ne savais où jen étais dans ce mélange de détresse et de bonheur. Je lui balbutiai je ne sais quoi, une suite de phrases incohérentes. Elle promit. Le lendemain à deux heures après-midi, elle serait impasse Guelma, elle frapperait à la porte de ma chambre.

Je ne vous raconte pas la nuit que je passai.

Je vais vous montrer Marcelle entrant chez moi, exacte, à deux heures précises. J'essaie de la prendre dans mes bras, de rappeler cette nuit où elle est venue. Elle se dégagea, elle s’assit. Elle me fit asseoir à bonne distance de son siège etelle se mit à parler. Un vraidiscours de notaire. Elle avait une situation. Elle voulait bien la quitter si vraiment j'estimais sa présence indispensable à ma vie. Mais que pouvais-je proposer qui compensât la perte qu’elle allait subir ?

Cette préoccupation ne me choquait pas. J'ai horreur de ces sentimentaux niais ou hypocrites à qui les problèmes matériels ne doivent jamais s'imposer. La question de Marcelle me mettait au contraire tout à fait à mon aise. Je fis un tableau de ma situation.

— Eh bien ! dit-elle, cela s'arrange très bien. Vous allez quitter votre Princier et votre violon. On peut, quand on est folle comme je viens de l'être, devenir la maîtresse d’un tsigane. Aujour-

d’hui que j'ai retrouvé mon aplomb, je ne veux pas pour mari d’un monsieur Tartine... Tortynn.. oui, moi je voyais toujours Tartine quand je pensais à vous. Pas de madame Tartine, madame Duget.

Elle continua :

— Vous avez trente mille francs d'économies.

J'ai un placement tout trouvé. Une amie à moi veut céder son commerce de bonneterie, un gentil petit magasin de la rue d'Amsterdam. Ce sera pour m'occuper. Lorsque nous aurons pris et arrangé la boutique à votre guise, vous vous chercherez une place. Et quand vous aurez une place, nous nous marierons. Jusque-là.. jusquelà, mon ami, vous prendrez patience ! Vous considérerez votre Marcelle respectueusement, comme une fiancée.

Moi j'essayai de l’attendrir, de retrouver par un baiser, une étreinte, un peu de cette beauté charnelle qui n'avait torturé. Elle me rappela

séchement ses exigences. Je ne voulais pas me plaindre, j'étais enchanté de trop d’espoir ! Et je suivis le programme. Elle écrivit séance tenante une lettre de rupture à son de Laugrie. Et le soir même, je priai le gérant du Princier de chercher un autre violon-chef d'orchestre. Trois semaines après tout s’arrangeait. Je repris ma liberté. Et Marcelle était sur le point de signer l'acte de vente du magasin. J'avais insisté pour que les pièces fussent établies à son nom. Et, un beau mardi, l'affaire allait se conclure. Les papiers devaient s’échanger à quatre heures chez le notaire. Nous nous trouvions Marcelleet moi dans ma chambre où je comptais encore une fois les trente billets de mille que j'avais pris à la banque le matin. Je venais de vérifier la dernière liasse quand Marcelle s’'approcha de moi ; elle crispa ses mains à mes épaules et fit, d’une voix grave, me tutoyant pour la première fois.

— Merci! Tu n'as pas craint d'engager tout

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ce que tu possédais pour notre bonheur... Je veux t'en récompenser mon ami... Quand nous serons mariés, t’avais-je dit. Tu n’attendras pas si longtemps.

Elle se pencna, mit ses seins tièdes contre ma poitrine et me chuchota, tout bas:

— Ce soir. cette nuit, je rentrerai ici. avec toi, tu m'entends ! Je serai à toi...

Vous devinez à quel point ces mots pouvaient me griser et, de fait, je me levai en titubant, ivre de joie. Je regardai ma chambre en désordre, ma chambre indigne de la recevoir.

— Ecoute, répondis-je à Marcelle. Tu n'as pas besoin de moi chez le notaire. Vas-y sans moi. Voilà l'argent, tu n'auras qu’à le donner contre l’acte. Moi, je veux tout préparer ici pour te recevoir.

— Tu plaisantes ! me dit-elle. C’est très bien, comme ça.

— Mais non, mais non, laisse-moi faire ! Et

reviens entre six et sept. Nous irons dîner ensemble. Et puis.

Je la serrai dans mes bras. Elle partit et je courus chez la concierge qui s’occupait de mon ménage. Cette bonne femme ne voulait pas monter, elle n'avait pas le temps de faire la chambre à fond mais je lui collai deux pièces de cent sous et si vous l'aviez vu grimpant mon escalier avec son balai, son plumeau et ses torchons. Pendant qu’elle nettoyait, je courais en taxi jusqu à un magasin. Je rapportai une carpette neuve, des parfums. J'installai mes emplettes, je redescendis chez un fleuriste et je revins avec des roses, des œillets, je parai la chambre avec amour.

À sept heures, pas de Marcelle. A sept heures et demie, j'attendais encore. À huit heures, bouleversé d'angoisse, je me hâtai vers la rue d’Amsterdam.

Le magasin était fermé. Je vis de la lumière

dans l’arrière-boutique. Je frappai, j'entrai comme un fou. Je vis la bonne femme qui nous cédait son fonds, une grande chèvre maigre et brune. Elle me reçut avec son air le plus pincé. Je bégayais :

— Qu'est-ce qu'il y a ?

— Il y a, me répondit la bonne femme, que quand on fait des affaires, on les fait.

— … Qu'est-ce que vous voulez dire ?

— On ne promet pas, comme Madame Bonval — jusqu’au dernier moment ! On n’envoie pas les personnes chez le notaire pour téléphoner que décidément on n’achète pas, que d’ailleurs on part en Amérique le lendemain.

Je n’entendis plus rien. Je tombai — raide — sur le plancher.

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Je me réveillai à l’hôpital un bon mois après. Je venais d'échapper au cabanon grâce à une fièvre cérébrale et je me rétablis assez vite dès que j'eus recouvré l'esprit. Mais dans quel état rentrai-je chez moi! Amaigri, faible, sans un sou et dans limpossibilité de reprendre mon archet. Je gardais de ma maladie un tremblement nerveux dont je ne suis pas encore délivré.

Chez moi, je trouvai une lettre. »

Duget sortit son portefeuille, en tira quelques feuillets fatigués.

— Lisez-la, tenez, monsieur.

M. Rougereau lut:

— Mon cher ami, nous sommes quittes. Je me suis vengée, vous avez payé pour vous et vous avez payé pour les autres aussi.

Il faut que je vous explique mon cas. La fille Marcelle Bonval était une jeune fille avant d’être une fille. Mon père était médecin en Sologne. Lui et ma mère, une femme dévote, me donnèrent une éducation bourgeoise, stupide. Moi, j'étais vigoureuse, imaginative, sensuelle. Un jeune homme du pays s’en aperçut. Quand il hérita une cinquantaine de mille francs après la mort de son père, son premier désir fut de les manger à Paris avec moi. Il m’enleva. Il avait dix-neuf ans et j'en avais dix-huit

Mon ami était joueur. Il ne fallut pas davantage de six semaines pour le nettoyer, comme on dit. Alors, sans s'inquiéter de moi, il prit un

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beau matin le tramway quile déposa devant un bureau de recrutement, s’engagea dans l’infanterie coloniale.

Et dès lors une vie lamentable commença pour moi. Qu’étais-je dans Paris, malheureuse petite provinciale enthousiaste, naïve, sinon une admirable proie offerte à tous les saligauds qui disposent d’une certaine facilité pour bavarder et pour séduire ? Plus de dix fois, on m'ensorcela de promesses — et l'aventure me rejetait à chaque coup sur le pavé. Je n'étais pas assez rouée, je ne savais pas m'habiller, je remplissais toutes les conditions exigées pour perpétuer la victime. Enfin, je trouvai un emploi qui m'empêcha de mourir.

Mais je vous l'avoue sans aucune honte. Le travail ne me plaisait guère. Tandis que je recopiais des adresses pour un journal, je me rappelais des heures délicieuses, des journées entières de paresse au lit. Et je regrettais un amant,

musicien comme vous (meilleur musicien que vous) un jeune Italien qui me régalait de chansons napolitaines au piano, pendant des heures. J'adore la musique. Et ce fut la musique qui me conduisit au Princier.

Une vieille parente venait demourir, en me léguant une petite somme. Cetargent, je voulus l’augmenter, je le jouai aux courses, je le perdis, sauf trois billets de cent francs que je voulus consacrer à « faire la fête ». Faire la fête pour moi c'était aller dans un restaurant de nuit, et écouter les tsiganes. Je choisis votre boîte. Et je m'en réjouis tout de suite.

.… Tenez-vous bien, une désillusion vous attend. Ce n’est pas vous que je remarquai.

C’est un monsieur assis en face de moi, un monsieur seul, aux yeux pétillants d’intelligence. Quarante ans environ. Je me rendis compte au bout de cinq minutes que je l’intéressais, que je lui plaisais. Bien plus : je sentais

qu'il devinait mon origine, qu'il savait pourquoi j'étais mal habillée et qu’il ne demandait qu’à m'habiller mieux. Je commençais à posséder quelque stratégie. Pour piquer davantage le désir et la curiosité de mon bonhomme, je m'abstins de le regarder, je feignis d’être hypnotisée par votre laideur et vos ronds de bras. Le lendemain, même manège. Enfin, une nuit, je devinais que ma tactique allait donner un excellent résultat. Je me dis « Ce sera pour demain ! » Et le lendemain, en effet, comme j'étais à une minute du Princier, au bout de la rue, j’aperçus mon monsieur qui me reconnut lui aussi, qui pressa le pas afin de m'attendre devant la porte. Vous étiez là, malheureusement... Fidèle à ma méthode, je vous décoche une œillade et voici que vous m'attrapez. Je pense que mon monsieur va intervenir. C'était un homme qui avait horreur de l’esclandre. Je le vois tourner les talons, disparaître.

Alors, rentrée chez moi, je fus prise d’une rage indicible. Je résolus de me venger, de me venger sur vous. Je voulus devenir votre maîtresse et me faire aimer, et faire payer ensuite à un homme tout ce que les hommes m'’avaient fait souffrir. J'éprouvais et je n’ai cessé d’éprouver en vous voyant, en vous touchant, un réel dégoût physique. Mais, le croiriez-vous, cette particularité m'enrageait encore davantage. Et puis j'avais la certitude obscure mais absolue que je devais réussir.

Ah ! il fallait bien cette conviction pour venir à bout de ma répugnance. Aüinsi, la nuit que nous avons passée ensemble, pourquoi mon départ précéda-t-il votre réveil ? Parce que vraiment l'épreuve avait été trop rude et qu'il m'était impossible de la mener plus avant, à ce premier essai.

Je venais de vous envoyer ma dernière prière de rendez-vous, lorsque, dans le métro, à la

station Rome, je fis une rencontre. Le monsieur du Princier ! Ce bon monsieur de Laugrie se hâta vers moi en homme qui ne m'avait pas oubliée, qui me cherchait depuis longtemps.

Quatre jours plus tard, j'étais installée rue de PAssomption où je reçus votre pneumatique.

Ce fut un beau jour, ce jour-là, mon cher monsieur Tartine ! Un jour de triomphe! Tous mes désirs matériels et moraux étaient comblés. Et quelle magnifique jouissance, lorsque je vous vis faire le guet dans ma rue, attendre ma sortie ! Ah ! certes, non, je n'étais pas malade ! On prétend que les plats froids ne conviennent guère à la santé mais aucune nourriture ne m'a fait le teint plus rose, le corps plus alerte, les cheveux et les ongles plus brillants comme ce plat froid de vengeance dégusté à m’en lécher les lèvres !

Après cette histoire de guet, j'aurais dû vous laisser tranquille. Je ne le pouvais pas car je

dois vous l'avouer : tant que dura ma misère je n’éprouvais qu’une rancune un peu lasse et intermittente pour tous ceux qui m'avaient trompée, bafouée et dont vous, le moins coupable, vous vous trouviez, comme dernier détenteur du rôle, être en quelque sorte le syndic. Mon avènement à une vie facile aurait dû ruiner tous les mauvais souvenirs, disperser mes griefs. Mais non. Plus me comblaient les bontés de M. de Laugrie, plus âprement je me rappelai les mauvais jours, les trahisons, les sarcasmes. Mon ressentiment n’était pasassouvi.

Je pris comme lieu de promenade habituel, cette bande de boulevard qui est comprise entre le Delta et la statue de Fourier. Notre rencontre se produisit. Et, rappelez-vous notre premier entretien. C’est place Clichy, à la hauteur de l'avenue, que vous avez émis votre proposition de nr'épouser et parlé de vos petites économies. Eh bien ! cher monsieur Tartine,

nous n’avions pas encore atteint le boulevard des Batignolles, que déjà vous étiez virtuellement ruiné. Quatre pas plus loin, je décidai que la mesure pouvait contenir un surcroît de malheur et de déchéance et je résolus de vous faire perdre votre place. Attendez, je nai pas fini !

Vous souvenez-vous du jeune peintre qui habitait votre maison et dont l’atelier était au premier, juste au-dessus de votre chambre ?

M. Justin Cléray. Pour couronner ma réussite, il importait que j’entrasse en relations avec lui. Cela n’offrit aucune difficulté. Savourez ma combinaison : vous me donnez les trente billets, je descends, je traverse la cour où votre regard attendri me poursuit. Je sors de l’impasse. Je rentre dans votre maison par derrière et un quart d'heure après je suis dans l'atelier de M. Justin Cléray — et dans son lit. Inutile d'ajouter que mon peintre sy couche près de

moi. Nous veillons à ne pas faire de bruit, je tiens à entendre le remue-ménage d’en bas, vos préparatifs. Merci pour les fleurs. Je ne les ai pas vues, mais leur parfum a charmé notre crépuscule voluptueux.

Je voulais rester toute la nuit chez M. Cléray. L’entresol demeurant silencieux, je devins inquiète. Je redoutais un suicide, je craignais que vous n’eussiez brusquement aboli toutes vos possibilités de souffrir. Heureusement, cette peur n'était pas fondée. Vous avez été malade, mais vous voici guéri et en excellente voie pour une réintoxication par la douleur.

Adieu, mon cher monsieur Tartine. Je vous plains, mais oui, sincèrement, car si je ne vous plaignais pas cela m'ôterait un bon tiers de mon plaisir. Ne tentez pas de me revoir. Vous n'êtes pas de force à la guerre que je vous fais, pour laquelle bien avant de la déclarer, j'étais

déjà ainsi que vous l’avez constatée vo: s-mêr « en tenue de campagne ». = di

Agréez ma considération apitoyée.

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