SCÈNE VII ORGON, TARTUFFE
ORGON
Offenser de la sorte une sainte personne!
0 Ciel, pardonne-lui la douleur qu'il me donne. (A Or g on.)
peuple fit place à frère Martin qui s'approcha du malheureux gentilhomme, très aise en son âme de le voir si maltraité, mais faisant paraître sur son visage qu'il en avait un extrême déplaisir, il le releva de terre où on l'avait jeté, l'embrassa et le baisa tout plein de sang et de boue et fit une rude réprimande au peuple : Je suis le méchant, disait-il à ceux qui le voulaient entendre, je suis le pêcheur, je suis celui qui n'a jamais rien fait d'agréable aux yeux de Dieu. Pensez-vous, continua-t-il, parce que vous me voyez vêtu en homme de bien que je n'ai pas été toute ma vie un larron, le scandale des autres, et la perdition de moi-même? Vous êtes trompés, mes frères, faitesmoi le but de vos injures et de vos pierres, et tirez sur moi vos épées. Après avoir dit ces paroles avec une fausse douceur il s'alla jeter, avec un zèle encore plus faux, aux pieds de son ennemi et les lui baisant, non seulement il lui demanda pardon, mais aussi il alla ramasser son épée, son manteau et son chapeau qui s'étaient perdus dans la confusion. Il les rajusta sur lui et l'ayant ramené par la main, jusqu'au bout de la rue, se sépara de lui après lui avoir donné plusieurs embrassements et autant de bénédictions. Le pauvre homme était comme enchanté .. Montufar cependant y avait gagné les cœurs de tout le monde par cet acte d'humilité contrefaite... Il commença de mener la vie du monde la plus heureuse. Le grand seigneur, le cavalier, le magistrat et le prélat l'avaient tous les jours à manger à l'envi les uns des autres. Si on lui demandait son nom, il répondait qu'il était ranimai, la bête de charge, le cloaque d'ordures, le vaisseau d'iniquités et autres pareils attributs que lui dictait sa dévotion étudiée... Il passait ses jours sur les estrades avec les dames de la ville... ne leur parlant jamais qu'en ce magnifique jargon de la cagoterie. »
Si vous pouviez savoir avec quel déplaisir
Je vois qu'envers mon frère on lâche à me noircir1...
ORGON
Hélas!
Le seul penser de cette ingratitude Fait souffrir à mon àme un supplice si rude... L'horreur que j'en conçois... J'ai le cœur si serré2, Que je ne puis parler, et crois que j'en mourrai.
ORGON
(// court tout en larmes à la porte par où il a chassé son fils.
Coquin! je me repens que ma main t'ait fait grâce, Et ne t'ait pas d'abord assommé sur la place. Remettez-vous, mon frère, et ne vous fâchez pas.
Rompons, rompons le cours de ces fâcheux débats. Je regarde céans quels grands troubles j'apporte, Et crois qu'il est besoin, mon frère, que j'en sorte.
ORGON
Comment? vous moquez- vous?
On m'y hait, et je voi Qu'on cherche à vous donner des soupçons de ma foi .
ORGON
Qu'importe? Voyez-vous que mon cœur les écoute?
1. Godeau (Êpîlres morales, Épitre XIII à la marquise de Clermont d'Entraigues) :
Et me faire un reproche aussi honteux que rude
De me noircir sans fruit de cette ingratitude
On les voit accuser et condamner leur frère (Épitre XVI).