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Tartuffe

e ne suis pas un érudit; on le sait de reste, sans doute, et les études que je hasarde ne révèlent, je le confesse, aucun document nouveau. Je me borne à chercher, dans ceux connus déjà, la justification des idées que m'a pu suggérer le texte même de Molière sur l'interprétation la plus vraie de ses personnages. Ces documents, par malheur, peuvent faire défaut; personne n'ignore que Molière n'a point laissé de manuscrits, ou, pour mieux dire, que des mains intéressées ont détruit soigneusement tout ce qui pouvait subsister de son écriture : sans l'invention de Gntenberg, Molière nous serait moins

connu qu'Aristophane. Si jamais donc érudits font œuvre pie, c'est quand ils tentent de suppléer à la perte des papiers de Molière, à la disparition de ses malles volées, on ne sait comment, mais on se doute bien par qui, à la consigne de la Postérité. Malheureusement, malgré la sainte obstination des moliéristes, la récolte est pauvre et plus d'un point reste obscur encore. On ne saurait donc s'étonner si, dans la brève étude qui suit, moi qui n'ai pas l'honneur d'être un de ces laborieux chercheurs, je me vois contraint de risquer, ça et là, quelque hypothèse après tant d'autres qu'ils se sont permises.

On me demandera peut-être pourquoi je n'ai pas fait pareille confession quand je me suis occupé du Misanthrope et de YEcole des femmes. Il m'en fût revenu, m'assurera-t-on, un peu d'indulgence pour certaines assertions qui, faute de ce modeste aveu, m'ont valu d'assez vives critiques.

Je réponds que, dans mon étude de ces deux chefs-d'œuvre, je marchais sur le terrain le plus uni, le plus certain, le plus solide : l'œuvre même de Molière, pleine, entière et sortie d'un seul jet.

Ses intentions me semblaient si évidentes que j'étais dans l'admiration qu'il pût seulement y avoir doute. Nous avions là sa pensée, écrite toute à l'aise, accusée où il lui avait plu; il avait eu ses coudées franches; il avait ri du bon de son cœur. Pour Tartuffe il n'en va pas tout à fait de même. La pièce a été refaite. Il y en a eu trois versions différentes. Celle qui subsiste est la troisième; les deux premières ont disparu. A chacune, l'œuvre subissait, par ordre, des corrections, des adoucissements. Lapenséedel'auteur se déguisait — le mot est de lui — pour s'évader jusqu'à nous. Il faudrait, pour la posséder avec certitude, l'avoir toute nue, comme elle naquit d'abord; et voilà ce qui nous manque. Ce premier trait, cette première copie de Tartuffe, sans retouches, sans altérations, nous ne l'avons pas, et il faut démêler l'idée originale entre les lignes d'une troisième édition reprise et amendée.

De là des incertitudes, de là, dans l'interprétation du personnage essentiel, des variations, des contradictions. A ce point que le rôle, avec tuut ce qu'il a d'effets buts, n'en est pas moins un des plus difficiles du répertoire.

Il n'est plus tout d'une pièce : voilà la vérité; sans parler d'autres singularités, très propres à tenir l'esprit en suspens : comme l'absence absolue d'à parte. Tartuffe n'en a pas un seul; pas un vers, pas un mot qui révèle ce qu'il pense ; on dirait qu'il évite de se parler de peur de se tromper soi-même. On comprend donc mes perplexités.

Cependant, tenu par métier de me former une idée nette du personnage, je me suis pris à lui comme j'ai pu, j'ai tâté sous son manteau, j'ai cherché, et je ne dirai pas que j'ai trouvé, maisj'assurerai qu'en toute conscience je crois que le rôle a passé, lui aussi, par une transformation analogue àcelled'Alceste, devenu, en dépit de Molière., un rôle tragique; que Tartuffe n'est rien moins que cela; qu'il était originairement, qu'il devrait être encore un... Ah! ah! se récrient déjà tous ceux qui dans mes études sur Alceste et sur Arnolphe m'ont pris pour M. Josse, un comique, n'est-ce pas, Monsieur Coquelin? Toujours!

Hé! sans doute. Je n'y puis rien. Je dis toujours la même chose, parce que c'est toujours la même chose; et si ce n'était

pas toujours la même chose, je ne dirais pas toujours la même chose. Pierrot a raison. Molière, même dans Bon Juan, n'a pas fait de drame, ni dans Tartuffe. Et Tartuffe est le personnage comique de la pièce, le ridicule, la dupe. Oui, il est dupe; et savez-vous pourquoi? Parce qu'il est sincère; parce que ce type éternel de l'hypocrisie n'est pas un hypocrite; qu'il est bien réellement ce qu'il se montre, gourmand, sensuel, convoiteux et dévot. II doit faire rire, j'en suis convaincu, rire de lui, vous m'entendez bien. Et telle est l'intention de Molière; et c'est pourquoi la pièce s'appelle Tartuffe; comme il a intitulé les autres l'Etourdi, les Précieuses ridicules, le Misanthrope, l'Avare, Georges Dandin, le Bourgeois gentilhomme, le Malade imaginaire, etc., etc., désignant ainsi, dès l'abord, le personnage dont il entend qu'on rie.

On veut aujourd'hui que Tartuffe soit terrible : nous discuterons cela tout à l'heure, mais, dès à présent, j'affirme que de cet être terrible Molière n'a pas eu peur et qu'il ne veut pas que nous en ayons peur non plus.

Rappelons l'histoire de la pièce.

Je ne veux d'abord que préciser les dates : nous discuterons après '.

C'est en mai 4 664, à Versailles; le jeune roi Louis XIV offre, en apparence aux deux reines, sa mère et sa fe.mme, en réalité à La Vallière, ces fêtes de sept jours, les Plaisirs de Vile enchantée, demeurées illustres dans la légende dorée des fêtes. Le second jour, Molière donne la Princesse d'Elide, qu'il a composée exprès et qu'il n'a pas eu le temps d'achever en vers; la pièce néanmoins réussit; le sixième jour, il donne les trois premiers actes de Tartuffe : la pièce est interdite.

Ce n'est pas que le roi soit contre : il l'a jugée divertissante et croit que les intentions de Molière sont bonnes; tels sont les termes de la Relation, pièce officielle ; mais des personnages de marque se sont scandalisés; la reine-mère, Espagnole et dévote, est du nombre; le roi n'est pas dévot, mais il approuve qu'on le soit ; et Ton a brûlé les Provinciales il y a quatre ans.

Ne pourrait-on aussi brûler Molière? La

1 Voyez l'édition Despois-Mesnard (Grands Écrivains de la France) et l'édition Moland.

chose est proposée, moinsde trois mois après, par un certain Roullé, curé de Saint-Barthélémy, en son libelle : Le roi glorieux au monde, où il démontre que : Molière, ce démon vêtu de chair et habillé en homme, mérite le dernier supplice, et le feu même, avant-coureur de celui de Y enfer. — Remarquons en passant que ceci n'est pas une menace en l'air; on brûlait très bien encore ; c'est cette année même, i ou 1665, quepérit ainsi en Grève le poète Claude Petit, pour des vers contre la Sainte Vierge1. C'est environ à la même époque que le mystique Morin, livré par Saint-Sorlin, de liberLin devenu cafard, endura le même supplice 2. Le livre de Roullé fut d'ailleurs le chant du cygne de son auteur, mort peu après, hélas! laissant comme ttant d'autres son rêve inaccompli.

Il avait été réprimandé pour son excès de zèle; mais la pièce restait interdite.

Molière suit le roi à Fontainebleau (21 juillet-13 août), il lit Tartuffe au légat du Saint-

1 Voir P.iul Lacroix , préface du Parti burletque, da

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