ACTE I, SCÈNE I
L'apparente lueur du moindre attachement, D'en semer la nouvelle avec beaucoup de joie, Et d'y donner le tour qu'ils veulent qu'on y croie. Des actions d'autrui, teintes de leurs couleurs, Us pensent dans le monde autoriser les leurs, Et, sous le faux espoir de quelque ressemblance, Aux intrigues qu'ils ont donner de l'innocence , Ou faire ailleurs tomber quelques traits partagés De ce blâme public dont ils sont trop chargés».
MADAME PERNELLE
Tous ces raisonnements ne font rien à l'affaire : On sait qu'Orante mène une vie exemplaire; Tous ses soins vont au ciel, et j'ai su par des gens* Qu'elle condamne fort le train qui vient céans.
DORINE
L'exemple est admirable^ et cette dame est bonne!
11 est vrai qu'elle vit en austère personne ;
Mais l'âge dans son âme a mis ce zèle ardent,
Et l'on sait qu'elle est prude, à son corps défendant.
Tant qu'elle a pu des cœurs attirer les hommages.
Elle a fort bien joui de tous ses avantages ;
Mais voyant de ses yeux tous les brillants baisser,
Au monde qui la quitte elle veut renoncer,
Et du voile pompeux * d'une haute sagesse
De ses attraits usés déguiser la faiblesse.
Ce sont là les retours des coquettes du temps :
Il leur est dur devoir déserter les galants.
Dans un tel abandon, leur sombre inquiétude
Ne voit d'autre recours que le métier de prude;
Et la sévérité de ces femmes de bien
Censure toute chose et ne pardonne à rien :
1. Chargi's. Ce sont sans doute des vers comme ceux-là, qui ont fait dire à Fénelon que Molière « emploie une multitude de métaphores qui approchent du galimatias ». Il faut avouer qu'il y a ici de l'embarras, de la surcharge. Mais la critique de Fénclon est trop générale ; car des taches de ce genre sont rares, surtout dans le Tartuffe, et la langue de Molière est bien celle « où le bon sens fait parler le génie ». '
2. Desgens. .Madame Pernelle ne nomme passes autorités. Mais malgré ses façons ■vagues de parler on n'a pas de peine à deviner le Tartuffe. C'est encore à lui qu'elle songe, lorsque plus bas elle se plaint que chez Elmire on médit « du tiers et du quart ».
3. L'exemple est Raoprocher de ce passage la scène entre Céliraène et Arsînoé. (Misa^ith., m, V.) '
4. Voil'i pompeux. Cf. Tacite, Histoires, IV, 5, portrait d'IIelvidius Priscus. « ... non ut nomine magn,'fco (philosophiae) segne otium velaret, »
ll.iulemenl d'un chacun elles blâment la vie, Non point ])ar cluirilé, mais par un Irait d'envie, Oui ne saurait soullrir qu'un autre ail les plaisirs Dont le penchant de làge a sevré leurs désirs'.
M A DAM K 1' F. UN ELLE, à Elniire .
Voilà les contes bleus qu'il vous faut pour vous plaire,
Ma bru, l'on est chez vous contrainte de se taire; -
Car madame, à jaser, lient le dé ^ tout le jour.
Mais enfin, je prétends discourir à mon tour,
Je vous dis que mon fils na rien fait de plus sage
Qu'en recueillant chez soi ce dévot personnage;
Que le ciel, au besoin, l'a céans envoyé
Pour redresser à tous votre esprit fourvoyé:
Que pour voire salut vous le devez entendre ;
Et qu'il ne reprend rien qui ne soit à reprendre.
Ces visites, ces bals, ces conversations,
Sont du malin esprit toutes ^ inventions :
t.à, jamais on n'entend de pieuses paroles,
Ce sont propos oisifs, chansons et fariboles* ;
Bien souvent le prochain en a sa bonne part,
i:t l'on y sait médire et du tiers et du quart.
KnfMî les gens sensés ont leurs têtes troublées
De la confusion de telles assemblées :
Mille caquets divers s'y font en moins de rien ;
Et comme, l'autre jour, un docteur dit fort bien,
C'est véritablement la tour de Babylone ^,
Car chacun y babille, et tout le long de l'aune ;
1. Désirs. 11 parait, d'après la lettre sur l'Imposteur, que ces vers depuis « tant qu'elle a pu... » appartenaient d'abord au rôle de Cléante. 11 est certain que Is ton de cette tirade est un peu trop élevé pour une suivante forte en gueule, .^ais il faut remarquer d'autre part que, dans sa réplique, madame Pernelie n'a alTaire qu'à Dorine.
2. Tient le dé. Métaph. empruntée au jeu, où le dé passe de main en main.
A vous le dé, monsieur.
{^fisanth., V, IV.)
3. Toutes inventions. Toutes avec le sens du latin tolidem. Cf. supra :
Ce sont toutes façons dont je n'ai pas be^oin.
4. Fariboles. On a donné pour étymol. à ce mot le latin fari ôii'/as. Mais M. Littré croit qu'il est de création individuelle, sans racine réelle, comme /aridondaine.
5. Babylone. Madame Pernelie confond à dessein Babel et Babylone pour avoir l'occasion de faire un quolibet. Ces quiproquo, ces calembours, conviennent à merveille à cette vieille bourgeoise qui, mal;,'ré sa dévotion, a retenu quelque chose déco bon sens gouailleur, de ce franc langage, tout nourri de proverbes, dont Sancho était si fort amateur. M. Augcr cite un jeu de mots analogue, oui le trouve dans un ouvrage du P. Caussin : « Les géants, après le déluge des