‹ Tartuffe; ou, L'imposteur; comédie en cinq actes. Ed. nouv. à l'usage des classesChapitre 63 sur 122 · ACTE m, SCENE lU. 8V · texte numérisé non relu

ACTE m, SCENE lU. 8V

El que rien ici-bas n'arrête vos désirs.

TAUTUFFK.

L'uinour qui nous attache aux beautés éternelles

N'étoufi'e pas en nous l'amour des temporelles.

Nos sens facilement peuvent être charmés

Des ouvrages parfaits que le ciel a formés.

Ses attraits réfléchis ' brillent dans vos pareilles,

Mais il étale en vous ses plus rares merveilles ;

U a sur votre face épanché des beautés

Dont les ^-eux sont surpris et les cœurs transportés ;

Et je n'ai pu vous voir, parfaite créature,

Sans admirer en vous l'auteur de la nature,

Et d'un ardent amour sentir mon cœur atteint,

Au plus beau des portraits où lui-même s'est peint.

D'abord j'appréhendai que cette ardeur secrète

Ne fût du noir esprit une surprise adroite - ;

Et même à fuir vos yeux mou cœnirse résolut,

Vous croyant un obstacle à faire mon salut.

Mais enfin je connus, ô beauté tout aimable,

Que cette passion peut n'être point coupable ;

Que je puis l'ajuster avecque la pudeur,

Et c'est ce qui m'y lait abandonner mon cœur.

Ce m'est, je le confesse, une audace bien grande

Que d'oser de ce cœur vous adresser l'offr mde ;

Mais j'attends, en mes vœux, tout de voire bonté,

l.t rien des vains efforts de mon infirmité.

En vous est mon espoir, mon bien, ma quiétude ;

De vous dépend ma peine ou ma béatitude :

Et je vais être enfin, par votre seul arrêt.

Heureux si vous voulez, malheureux s'il vous plaît.

La déclaration est tout à fait galante ;

Mais f^Ue est, à vrai dire, un peu bien * surprenante.

"\'oi's deviez, ce me semble, armer mieux votre sein.

Et raisonner un peu sur un pareil dessein.

Un dévot comme vous, et que partout on nomme. ..

1. llé/leclii'!, c'est-à-dire rellétos. « La lumière vraie et directe de l'expression et la lumière re/liichie de !a m^ïlaphore » (Diderot, Lettre sur les aveiif/les).

2. Adroite, Vaug.'l.is constate que droit se prononçait droit.

3. Un peu bien, familier, comme un pfu beaucoup. .: is t'ai f;iil cette confideuce avec franchise et cela m'est sorti un peu bien \i\c je la bouche. ..

[JoH Juan, l. 1.)

Ah ! pour ôlre {ic>ol je n'en suis pas moins homme*:

El lorsqu'on vient ix voir vos célestes appas,

Lu cœur se laisse prendre et ne raisonne pas*.

Je sais qu'un tel discours de moi paraît étrange ;

Mais, madame, après tout je ne suis pas un ange ;

Et si vous condamnez l'aveu que je vous fais,

Vous devez vous en prendre à vos charmants attraits.

Dès que j'en vis briller la splendeur plus qu'hupaaine,

De mon intérieur ^ vous lûtes souveraine ;

De vos regards divins l'inefTable douceur

lorçala résistance où s'obstinait mon cœur:

Elle surmonta tout, jeûnes, prières, larmes,

Et tourna tous mes vœux du côté de vos charmes.

Mes yeux et mes soupirs vous l'ont dit mille fois;

Et pour mieux m'exprujuer j'emploie ici la voix.

Que si vous contemplez d'une âme un peu bénigne

Les tribulations de votre esclave indigne ;

S'il faut que vos bontés veuillent me consoler,

Et jusqu'à mon néant daignent se ravaler,

J aurai toujours pour vous, o suave merveille *,

Une dévotion à nulle autre pareille.

V(jtrc honneur avec moi ne court point de hasard.

Et n'a nulle disgrâce à craindre de ma part.

). Homme. Ce vers est-il une parodie de Corneille?

Ah! pour être Romain, je n'en suis pas moins homme.

[Serlor., VI, I.)

Certains critiques trouvent qu'une parodie dans une pareille scène, si sérieiisemenl traitée, pourrait en contrarier l'etrct. Us font remarquer que tout ce passade est iniilé d'une nouvelle de Boccace, ou un certain abbé, qui joue le niéin'î lôle que Tartuffe, dit en finissant sa déclaration : « Pour être abbé, je n'en suis pas moins homme. » L'analogie est frappante en effet ; mais il n'en reste pas moins que le vers de .Molière a ejaclement la même forme que cilui du poète tiagiqiic. lourquoi ne pas admettre qu'on imitant Boccace, .Molière s'est iovolontairenienl souvenu de Corneille, sans intention de parodie?

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