‹ Tarzan Edgar Rice BurroughsChapitre 13 sur 24 · SOUS LA TENTE DE ZEYD · texte numérisé non relu

SOUS LA TENTE DE ZEYD

Ibn Jad attendit pendant trois jours les guides promis par Batando, puis il envoya Fejjuan rappeler au chef ses promesses et lui dire de se hâter. L’Arabe redoutait une nouvelle intervention de Tarzan, et il se sentait mal à l’aise à la pensée que celuici pourrait surgir inopinément pour le punir de ne pas lui avoir obéi et quitté la région comme il en avait reçu l’ordre.

Il savait qu’il était maintenant hors des domaines du fils de la jungle, mais cela ne suffisait pas à le rassurer. Il espérait bien pourtant que Tarzan attendrait pour le châtier qu’il repassât par les terres soumises à sa juridiction, et Ibn Jad avait le ferme dessein de faire un détour aussi grand qu’il serait nécessaire, au retour, pour échapper à la vindicte de son redoutable ennemi.

Au seuil de la tente du cheik se trouvaient Tollog, Fahd, Stimbol, Ibn Jad lui-même, et quelques autres Arabes. Ils discutaient au sujet du retard apporté par Batando à expédier ses guides et ils redoutaient quelque trahison, car ils n’ignoraient pas que le vieux chef réunissait une grande armée, et cette nouvelle les inquiétait, bien que Fejjuan leur eût affirmé que les Gallas ne se tourneraient contre les Arabes que s’ils avaient à se plaindre d’eux.

Ateja vaquait aux menues besognes qui lui étaient dévolues, mais les rires et les chants de la jeune Arabe s’étaient envolés, car son cœur était lourd d’angoisse à la pensée de Zeyd. Elle entendait la conversation qui se déroulait non loin d’elle, entre les notables, mais elle n’y prêtait qu’une attention distraite. Seu-

- ni -

lement, lorsque ses regards tombaient sur la silhouette de Fahd, une lueur de haine s’allumait dans ses yeux.

Elle vit tout à coup Fahd tressaillir et pâlir, tandis que, du doigt, il désignait fébrilement un point dans l’espace.

« Par Allah ! Ibn Jad ! Vois donc ! » s’écria-t-il d’une voix étranglée.

Toutes les têtes se tournèrent, et une même exclamation jaillit de toutes les poitrines.

S’avançant tout droit vers la tente du cheik, un géant armé d’une lance, d’un arc et d’un couteau, venait d’apparaître.

« Tarzan ! bégaya Ibn Jad. La malédiction d’Allah soit sur

lui!

- Il doit être suivi d’une nombreuse escorte qu’il a dissimulée dans les environs, murmura Tollog. Sinon, si hardi qu’il soit, il n’oserait se jeter ainsi entre nos mains ! »

Ibn Jad, plein d’anxiété, grogna un acquiescement, tandis qu’il suivait des yeux le géant qui venait de s’arrêter devant le groupe, et qui dévisageait maintenant Stimbol.

« Où est Blake ? demanda-t-il sèchement à l’Américain.

-Vous devriez le savoir, grommela l’autre, de mauvaise grâce.

- L’avez-vous revu depuis que vous avez partagé l’escorte entre vous deux ?

- Non.

- Vous l’affirmez ?

- Puisque je vous le dis ! »

Tarzan se tourna vers Ibn Jad :

« Tu m’as menti, Arabe. Tu n’es pas venu ici pour faire du commerce mais bien pour piller une ville et voler ses trésors !

- Par Allah, c’est faux ! s’écria Ibn Jad. Celui qui t’a fait un tel conte est un vil menteur...

- Je ne crois pas, répliqua le fils de la jungle. L’homme qui m’a mis au courant de tes intentions m’a au contraire fait l’effet d’un honnête et loyal garçon.

- Qui est-ce donc ? grommela le cheik.

- Il se nomme Zeyd ! »

Ateja entendit ces mots et son cœur battit plus vite, tandis qu’elle étouffait un léger cri de joie.

« Que t’a-t-il encore dit, Infidèle ?

- Qu’un traître lui avait volé son fusil et avait tiré sur toi en laissant croire que Zeyd était le coupable.

- C’est aussi faux que tout le reste ! » hurla Fahd, pâle de rage et de terreur.

Ibn Jad resta un instant silencieux, les sourcils froncés. Enfin, il jeta sur Tarzan un regard cauteleux :

« Le pauvre Zeyd n’est pas responsable des folies qu’il débite, dit-il d’un ton mielleux. Qu’il ait voulu me tuer et qu’il dise le contraire maintenant, cela n’est pas pour m’étonner. Il n’a jamais eu tout à fait sa tête à lui, mais je n’aurais pas cru qu’il deviendrait un jour un fou dangereux... Il t’a induit en erreur, ô Tarzan, et mon peuple te le confirmera, ainsi que cet Infidèle qui vit pour l’instant parmi nous. La vérité est que je m’apprête à t’obéir et à quitter ce pays. Sinon, pourquoi suivrais-je ce chemin ?

- Dans ce cas, pourquoi m’as-tu retenu prisonnier et as-tu envoyé ton frère m’assassiner pendant la nuit ? fit brusquement le fils de la jungle.

- Cette fois encore tu te méprends sur les intentions d’Ibn Jad ! dit le cheik en soupirant comme s’il était accablé par l’incompréhension de son visiteur. Mon frère venait couper tes liens et te rendre la liberté au moment où l’éléphant est survenu et a failli le tuer.

- M’expliqueras-tu alors ce que voulait dire ton frère lorsqu’il s’est jeté sur moi en criant : « Tu vas mourir, Infidèle ! »

- C’était pour rire..., balbutia Tollog.

- Eh bien, moi, je ne ris pas, repartit Tarzan. Mes Waziris vont arriver et nous veillerons à ce que tu prennes bien la direction du désert, Bédouin !

- C’est mon seul désir ! affirma Ibn Jad. Malheureusement, nous sommes harcelés par les guerriers Gallas, et nous craignons d’être attaqués à tout moment. N’est-ce pas vrai, Infidèle ? » fit Ibn Jad en se tournant vers Stimbol.

- Parfaitement exact ! confirma vivement celui-ci.

- Il est vrai, en tout cas, que vous allez quitter ce pays, déclara Tarzan. Demain, vous déguerpirez. En attendant, conduisez-moi à une tente et n’essayez pas, cette nuit, de me tuer par surprise !

- Ne crains rien, Infidèle ! » dit Ibn Jad avec un grand geste de protestation.

Il se tourna alors vers sa propre tente et appela :

« Hirfa ! Ateja ! Préparez la tente de Zeyd pour qu’elle soit digne de recevoir le Seigneur de la Jungle ! »

Aussitôt, les deux femmes se mirent en devoir de dresser la tente noire du jeune homme, puis Hirfa s’éloigna pour vaquer à d’autres soins, laissant à Ateja la tâche de déplier les couvertures et les tapis.

Dès que sa mère eut disparu, la jeune fille s’approcha de Tarzan.

« Oh ! Infidèle, murmura-t-elle. Tu as donc vu mon cher Zeyd ! Est-il maintenant en sûreté ?

- Je l’ai laissé dans un village dont le chef prendra soin de lui jusqu’à ce que ta tribu repasse dans ces parages pour regagner le désert. Il est parfaitement en sûreté et en bonne santé.

- Conte-moi, ô Infidèle, ce qu’il est advenu de Zeyd, car mon cœur a besoin d’entendre parler de lui, implora la jeune fille. Où l’as-tu rencontré ? Que t’a-t-il dit ? »

Tarzan sourit et relata sommairement à Ateja les circonstances dans lesquelles il avait fait la connaissance de son amoureux. Les yeux pleins de larmes de joie, Ateja l’écouta religieusement, puis elle couvrit ses mains de baisers.

« Ma vie est à toi, Infidèle, s’écria-t-elle, puisque tu as préservé l’existence de Zeyd ! »

Cette nuit-là, Fejjuan revint auprès de ses maîtres et trouva Ibn Jad et Tollog en grande conversation ; le cheik renvoya rapidement l’esclave Galla qui se demanda en son for intérieur ce que les deux Arabes étaient en train de comploter. C’était aussi ce que se demandait Ateja qui, dissimulée derrière une tenture, écoutait de toutes ses oreilles.

« Il faut absolument nous débarrasser de lui ! disait Ibn

Jad.

- Mais ses Waziris vont arriver, objecta Tollog. Que leur dirons-nous s’ils réclament leur maître ? Aucun prétexte ne pour-

ra les tromper et ils se jetteront sur nous. J’ai entendu dire que ce sont de terribles guerriers.

- Par Allah ! répliqua Ibn Jad avec impatience, si Tarzan reste parmi nous, nous ne pourrons plus rien faire. Mieux vaut courir un risque que de revenir les mains vides dans notre pays après toutes les peines que nous avons prises.

- Mon frère se trompe s’il compte sur moi pour affronter encore ce diable de la jungle ! murmura Tollog.

- Il faut pourtant que nous parvenions à une solution. Ne pourrions-nous trouver un instrument docile à nos desseins. »

Tollog réfléchit un instant, puis se frappa le front :

« L’autre Infidèle ! s’écria-t-il. Il hait le fils de la Jungle... mais il importe qu’on ne puisse rejeter sur nous la responsabilité de ses actes...

- Ton plan est bon, dit Ibn Jad. Quant à ton objection elle est juste, et nous tâcherons d’y remédier, mais, avant tout, il faut nous débarrasser de Tarzan cette nuit même. Si Batando arrive demain avec ses guides, le fils de la jungle saura que je lui ai menti encore une fois sur mes intentions !

- Que comptes-tu faire, mon frère ? demanda Tollog.

- Écoute ! Tous les hommes de la tribu savent que Stimbol a voué une haine sans borne au Seigneur de la Jungle. Il l’a assez souvent maudit à haute voix pour que personne ne soit surpris si l’on apprend qu’il s’est glissé dans sa tente pour le poignarder...

- Les Waziris penseront quand même que nous sommes les instigateurs de ce meurtre ! Stimbol avouera que nous l’y avons poussé...

- Attends ! Je ne vais pas ordonner à Stimbol d’assassiner le Seigneur de la Jungle, mais je vais lui en suggérer la possibili-

té, et, lorsque le meurtre sera accompli, je feindrai la consternation et l’horreur. Pour prouver ma bonne foi, j’ordonnerai l’exécution immédiate du criminel et nous serons ainsi débarrassés des deux Infidèles au moment où les Waziris arriveront !

- Allah soit loué pour l’excellence du plan qui t’est venu à l’esprit, mon frère ! s’écria Tollog, séduit.

- Va prévenir maintenant Stimbol que je désire lui parler en tête à tête. Lorsque j’en aurai terminé avec lui, tu reviendras me trouver. »

Ateja écoutait en tremblant. En même temps, une forme indistincte et souple s’éloignait silencieusement de la tente, à l’abri de laquelle cet auditeur invisible avait entendu toute la conversation des deux frères. Quelques instants plus tard, Stimbol s’inclinait devant le cheik, qui lui sourit d’un air agréable.

« J’ai parlé avec Tarzan tout à l’heure, dit l’Arabe, et, comme tu es mon ami, je tiens à te faire savoir ce qu’il trame contre toi... »

Ibn Jad fit une pause, épiant du coin de l’œil l’air anxieux de Stimbol, dont toute la contenance exprimait la crainte et la rage.

« Tarzan prétend que tu as tué ton compagnon, reprit doucement le cheik, et pour le venger il veut te tuer demain !

- Comment ? Me tuer ? Mais... il n’a pas le droit ! Vous ne le laisserez pas faire, au moins ?

- Que puis-je faire ? dit le cheik en soupirant. Mon autorité est bien peu de chose auprès de celle du Seigneur de la Jungle. Non, mon fils, nul ne peut rien pour toi... que toi-même !

- Que voulez-vous dire ? demanda Stimbol après un instant de réflexion, en essuyant son front couvert de sueur.

- Eh bien, mais... Il dort profondément sous sa tente, et tu possèdes un poignard bien aiguisé... Si tu ne tues pas cette nuit, tu seras tué demain ! Ne me dis rien ! Je t’ai averti par amitié, fais ce que bon te semble. Pour moi, j’ai sommeil, il est temps que j’aille prendre du repos. »

Et le cheik se leva pour marquer que l’audience était terminée. Tremblant, Stimbol sortit de la tente et se retrouva, seul, dans la nuit. Pendant un instant, il hésita, puis il s’avança silencieusement dans la direction de la tente qui avait été assignée pour la nuit au Seigneur de la Jungle.

Mais déjà Ateja s’était élancée pour avertir du danger l’homme qui avait sauvé Zeyd des griffes d’un lion. Elle allait atteindre la tente, lorsqu’elle se sentit saisie par une poigne de fer, tandis qu’une main s’appliquait sur sa bouche, comme un bâillon, pour l’empêcher de crier.

« Où vas-tu, ma nièce ? murmura à son oreille la voix de Tollog. Ne tente pas de me répondre, je le sais : tu vas avertir l’Infidèle de nos projets ! Retourne à l’instant auprès de ta mère, jeune fille, et remercie-moi de ne pas dévoiler ta conduite au cheik ton père. Va ! »

Et brutalement il éloigna Ateja qui s’enfuit épouvantée. Tollog suivit sa fuite du regard, en souriant, mais, tandis qu’il se félicitait d’avoir fait bonne garde, une poigne redoutable le saisit par-derrière et une main de fer l’étreignit à la gorge.

Le frère du cheik poussa un sourd gémissement ; tandis que l’agresseur tramait à l’écart son corps inerte.

Pendant ce temps, hagard, couvert d’une sueur froide, Stimbol, un poignard à la main, s’approchait avec précaution de la tente où dormait sa victime. L’Américain était un homme lâche et brutal, mais il n’était pas un criminel. Tout son être se révoltait contre l’acte qu’il allait commettre. Il ne désirait pas tuer, mais il était dans l’état d’esprit d’une proie prise au piège

et qui aperçoit brusquement la possibilité d’échapper à une mort certaine.

C’est agité par ces sentiments qu’il se glissa sous la tente de Tarzan et, poussé par la détermination du désespoir, rampa sans bruit vers le corps étendu dans l’ombre et recouvert d’un vieux burnous...

Page 1