L’ÉPÉE ET LE BOUCLIER
Le soleil caressait les tours du château du prince de Nimmr, et le premier rayon se glissant par une des étroites meurtrières tira d’un profond sommeil un jeune valet qui, rejetant sa courtepointe, sauta immédiatement sur ses pieds. Il secoua ensuite un autre garçon de son âge, qui dormait encore à ses côtés.
« Debout, Édouard ! cria-t-il. Debout, paresseux ! Oubliestu que c’est aujourd’hui que ton maître court grand-chance d’être occis ? »
Ces paroles chassèrent de l’esprit du valet les dernières nuées du sommeil ; il se leva, furieux.
« Tu mens par le diable ! cria-t-il. Il désarçonnera messire Malud d’un seul coup de lance ! Il n’existe pas dans toute la chrétienté chevalier plus fort que messire James ! En outre, Michel, ajouta-t-il d’un ton de reproche, tu médis d’un ami de messire Richard, qui a toujours été bon pour toi. »
Michel frappa sur l’épaule de son compagnon :
« Je plaisantais, dit-il. Je forme tout comme toi des vœux pour le triomphe de messire James. Pourtant, j’ai peur.
- Et de quoi ?
- J’ai peur que messire James ne soit pas encore passé maître dans l’art de la joute. Aurait-il même la force de dix hommes que cela lui serait d’un mince avantage s’il ne sait pas se servir de son bouclier.
- Nous verrons, répliqua Édouard.
- Je vois que messire James a un écuyer loyal », fit une voix derrière les deux jeunes gens.
Et sir Richard apparut dans l’embrasure de la porte.
« Je me suis endormi en priant Notre-Seigneur de guider sa bonne épée à travers le heaume de messire Malud.
- Bien. Maintenant, va, et vérifie soigneusement sa cotte de mailles et ses étriers. Je veux que ton maître entre en lice avec le plus beau harnois de tous les chevaliers de Nimmr. »
Puis, Richard, ayant donné ses instructions, s’en fut.
Vers onze heures, le clair soleil de cette matinée de février brillait au-dessus de la barbacane nord du château de Nimmr. Il faisait étinceler les cottes de mailles des nobles chevaliers, les piques et les hallebardes des hérauts d’armes et chatoyer les robes claires des dames qui se pressaient sur la courtine.
Le prince Gobred et sa cour étaient assis sous un dais dressé au pied du mur, et tout le long de celui-ci avaient pris place les magnifiques seigneurs et les nobles dames de Nimmr. Derrière eux, les hérauts et les hommes d’armes tendaient le cou. Toute la population de Nimmr, jusqu’aux serfs, était grimpée sur les saillies des remparts, partout où l’on pouvait avoir vue sur le combat qui allait se dérouler.
À chaque bout de la lice, se dressait une tente décorée richement aux armes de son occupant, la première arborait les couleurs or et sinople de sire Malud, l’autre d’argent et d’azur de sire James. Devant chaque tente se tenaient deux hérauts d’armes, hallebarde au poing, tandis qu’un valet contenait un destrier fougueux magnifiquement caparaçonné. L’écuyer de chacun des deux combattants procédait aux derniers préparatifs.
Un héraut, raide et immobile, sa trompette aux lèvres, attendait le signal du prince pour annoncer par une fanfare l’entrée des combattants dans la lice.
Sous la tente aux couleurs argent et azur étaient assis Blake et sire Richard. Celui-ci faisait ses ultimes recommandations à son compagnon et, des deux, il était certainement le plus nerveux.
Le prince Gobred lança un coup d’œil sur le soleil et donna le signal au héraut ; les notes claires de la trompette résonnèrent sous les murs de la barbacane. Aussitôt, dans les tentes, à chacune des extrémités de la lice, l’activité s’accrut. Édouard, rouge d’émotion, entra en courant, saisit l’épée de Blake et l’accrocha au côté de celui-ci. Puis, empoignant le bouclier, il suivit son seigneur hors de la tente. Il l’aida ensuite à se mettre en selle, ce qui ne représentait pas un mince exploit pour le jeune Américain, engoncé dans sa lourde cotte de mailles.
« J’ai prié pour vous, messire James ! dit le jeune homme. Je sais que vous prévaudrez ! »
Blake vit des larmes dans ses yeux et répondit d’une voix douce :
« Vous êtes un bon garçon, Eddy ! Je vous promets que vous n’aurez pas à rougir de moi.
- Oh ! messire, comment pourrais-je ! balbutia le jouvenceau. Même si vous deviez succomber, je sais que vous mourriez en bon chevalier. »
Et il lui tendit son bouclier. Déjà, précédé par sire Richard, le jeune Américain s’avançait le long de la lice, vers le dais princier, tandis que les trompettes sonnaient et que sir Malud arrivait de l’autre côté, précédé également par son écuyer.
Il y eut un murmure d’admiration dans la foule lorsque les quatre chevaliers s’arrêtèrent en face du prince Gobred. Celui-ci
leur rappela les règles du combat chevaleresque, mais Blake n’écoutait pas, tout occupé à contempler Guinalda, la petite princesse, qui était assise, toute raide, l’œil perdu dans le vague. Elle était très pâle, et Blake se demanda si elle n’était pas malade. « Comme elle est belle ! » songea-t-il. Et bien qu’elle ne lui accordât pas un seul coup d’œil, il s’en consola en se disant qu’elle ne regardait pas non plus sire Malud.
De nouveau les trompettes sonnèrent, et les quatre chevaliers regagnèrent lentement les extrémités du champ. Là, les deux champions attendirent le signal du combat. Blake dégagea son bras de la courroie de son bouclier et le laissa glisser à terre.
Édouard le regardait faire, abasourdi.
« Seigneur ! s’écria-t-il, êtes-vous insensé ? »
Et il se précipita pour lui tendre le bouclier, mais Blake refusa d’un geste. Édouard courut alors vers Richard qui n’avait pas perçu cette scène.
« Messire Richard ! Messire Richard ! murmura-t-il d’une voix entrecoupée. Une sorte de folie a frappé mon maître. Il vient de jeter son bouclier ! Il doit être très malade ; je ne peux pas croire qu’il veuille refuser le combat ! »
Richard s’élança au côté de Blake.
« Es-tu fol, mon fils ? Tu ne peux refuser le combat maintenant sans félonie.
- Où avez-vous pris cela ? dit Blake. Qui vous a dit que j’abandonnais ?
- Prends ton bouclier ! » cria sire Richard.
À ce moment, une dernière sonnerie de trompette donna le signal du combat et, au bout de la lice, sir Malud s’élança.
« Allons-y ! s’écria Blake.
- Ton bouclier ! hurla encore une fois sire Richard.
- Cet ustensile est trop encombrant... » déclara Blake.
Et il piqua des deux.
Les chevaux des deux champions avaient pris immédiatement le galop. Au fur et à mesure qu’ils se rapprochaient, Malud éperonnait furieusement sa monture et Blake comprit que son adversaire voulait le désarçonner au premier choc ou du moins le déséquilibrer de telle manière qu’il lui serait alors facile de lui assener un coup imparable. Malud chevauchait en brandissant son épée, tandis que Blake, s’étant mis en garde, position d’escrime inconnue des chevaliers de Nimmr, habitués à parer les coups avec leur boucher. Les deux cavaliers s’affrontèrent par la gauche, sire Malud se dressa sur ses étriers, brandit son épée et lança un coup terrible, destiné à fendre le heaume de son adversaire.
C’est à ce moment que quelques assistants, dans la loge du prince, s’aperçurent que Blake n’avait pas de bouclier. De toutes parts, les gens s’écrièrent :
« Le bouclier ! Sire James n’a pas de boucher ! Il a perdu son bouclier ! »
Et Blake entendit distinctement une femme crier dans la loge du prince, mais il ne put voir si c’était Guinalda. Quand les deux combattants se rencontrèrent, Blake dirigea son cheval contre celui de Malud, si bien que les deux destriers se trouvèrent flanc contre flanc. Pendant ce temps Malud, dressé sur ses étriers et tenant d’une main son épée et de l’autre son bouclier, ne pouvait diriger son cheval. Perdant l’équilibre, son coup porta à faux, d’autant plus qu’à la grande surprise du chevalier, Blake engagea le fer et écarta la lame en escrimeur consommé. Son cheval bien en main, puisqu’il pouvait tenir les rênes avec sa main libre, Blake rassembla les rênes, battit le fer en quarte et se fendit. La pointe de l’épée déchira la cotte de mailles de
Malud et, avant que le cheval de son adversaire ne fût écarté, il lui entama profondément l’épaule gauche. De longues clameurs saluèrent ce premier avantage. L’écuyer de Malud piqua des deux vers la loge du prince.
« Messire James n’a pas de bouclier, protesta-t-il. Le combat n’est pas loyal !
- S’il n’est pas égal, c’est au détriment de messire James, observa Gobred.
- Mais nous renonçons à cet avantage, déclara sire Jarred, l’écuyer de Malud.
- Qu’en penses-tu ? demanda Gobred à sire Richard qui avait rejoint Jarred.
- Sire James a renoncé volontairement à son bouclier, dit Richard. Le combat est donc parfaitement loyal. »
Le prince s’inclina.
Cependant, les deux combattants, trop absorbés par la lutte pour prêter attention aux discussions de leurs témoins, s’affrontaient de nouveau, après avoir pris du champ. Malud perdait beaucoup de sang, par sa blessure de l’épaule, mais revenait courageusement au combat. Des clameurs diverses emplissaient l’espace, une partie des assistants marquant leur désapprobation de voir sir James sans bouclier, l’autre exprimant bruyamment sa satisfaction. On engageait maintenant des paris, ouvertement, et, bien que sire Malud restât toujours grand favori, la cote de Blake remontait à vue d’œil.
Le sourire que Malud arborait en pénétrant dans la lice avait disparu. Ses yeux étincelaient de colère tandis qu’il s’élançait vers Blake, il se disait d’ailleurs en lui-même que son adversaire avait simplement été favorisé par un coup de chance. Mais Blake, débarrassé de l’encombrant bouclier, profitait à fond de la rapidité du fougueux cheval qu’il montait et auquel il
était parfaitement accoutumé, car il s’en servait depuis son arrivée à Nimmr.
De nouveau, sire Malud, à sa grande surprise, vit tous les coups d’estoc et de taille qu’il décochait se heurter à une garde infranchissable et, de nouveau, la pointe de l’épée de sire James se glissa sous son bouclier et lui pénétra dans le flanc. La blessure n’était pas profonde, mais Malud souffrait et continuait à perdre du sang. Furieux, il chargea encore une fois. Blake fit cabrer son cheval et, avant que Malud pût rassembler ses rênes, il lui assena un coup terrible au sommet du heaume. Malgré la violence du coup, Malud ne s’écroula pas et fit face. Les deux épées étincelèrent au soleil et, à l’étonnement des spectateurs, et surtout à la stupéfaction de Malud, l’épée de ce dernier lui échappa de la main et s’envola dans l’air, pour aller s’enfoncer dans le gazon, à quelques pas de distance !
Malud tira ses rênes et attendit. Il savait, comme Blake, que, selon les règles du duel, son adversaire avait maintenant le droit de le presser jusqu’à ce qu’il demandât merci, et nul ne pouvait attendre que ce fier et arrogant chevalier s’humiliât ainsi.
Le silence qui tomba sur l’assemblée fut tel qu’on entendit le cheval de Malud mordre son mors. Mais à ce moment Blake se tourna vers sire Jarred :
« Veuillez dire à un écuyer de rendre son épée à messire Malud ! » fit-il.
Des applaudissements éclatèrent de toutes parts, mais Blake tourna le dos aux assistants et s’approcha de sire Richard pour attendre que son adversaire fût de nouveau armé.
« Eh bien ! mon vieux, demanda-t-il gaiement à son témoin. Quelle est ma cote dans les paris, maintenant ? »
Richard sourit :
« Tu as eu grand-chance, frère, dit-il. Mais je pense qu’un bon jouteur aurait déjà dû te terrasser.
- Oh ! je suis sûr que Malud y serait arrivé depuis longtemps si je ne m’étais pas débarrassé de ce grand plat à barbe si encombrant ! » gouailla Blake en désignant son boucher.
Malud avait reprit ses armes et galopait vers Blake. Il arrêta son coursier devant l’Américain et salua :
« Je rends hommage à la courtoisie d’un brave et noble adversaire », dit-il gracieusement.
Blake répondit à son salut.
« Êtes-vous prêt, messire ? »
Malud eut un signe d’assentiment. Les deux adversaires se mirent en garde et Blake fit une feinte. Aussitôt, Malud leva son boucher pour protéger son visage, et Blake, qui s’attendait à ce mouvement, assena, rapide comme l’éclair, un coup foudroyant sur le heaume de son ennemi.
Le bras de Malud retomba à son côté, il chancela sur sa selle et s’écroula lourdement sur le sol, en vidant les étriers. Agile malgré l’armure qui entravait ses mouvements, Blake sauta à bas de son cheval, posa le pied sur la poitrine de Malud, dirigeant la pointe de son épée vers la gorge de son ennemi.
La foule se pressait autour de l’enceinte pour voir comment serait administré le coup de grâce, mais Blake se contenta de lever les yeux sur le prince Gobred et de lui adresser ces mots :
« Je n’ai aucun grief sérieux contre ce brave chevalier, et je ne voudrais pas l’enlever à votre service, prince, ni à l’affection des siens... »
Et ses yeux rencontrèrent ceux de la princesse Guinalda. Alors, lentement, il se détourna de Richard, tandis que les ex-
clamations d’étonnement de la foule, devant cette incroyable magnanimité, se mêlaient à d’enthousiastes applaudissements.
Édouard était presque hors de lui-même, les yeux pleins de larmes de joie, et il baisa dévotieusement le bas de la tunique de son maître, en l’aidant à se dépouiller de sa lourde armure.
À ce moment, Richard posa sa main sur l’épaule de Blake :
« Tu as agi en preux, dit-il, l’air soucieux, mais je ne sais si tu as agi en sage.
- Tout de même, s’indigna Blake, aurait-il fallu, pour bien faire, que j’égorge ce pauvre diable comme un mouton à l’abattoir ?
- C’est certainement ce qu’il aurait fait s’il avait été à ta place ! riposta doucement Richard. Malud est jaloux de toi et, au lieu de t’être reconnaissant de ta clémence, il ne te pardonnera jamais l’humiliante attitude dans laquelle il s’est trouvé devant toi ! »
Un grand banquet réunit, à l’issue de ce combat, les seigneurs et les dames, dans la grande salle du château. Des porcs entiers, des paons, des faisans furent présentés par les écuyers tranchants, qui découpaient la viande avec dextérité. L’attention générale était tournée vers Blake, héros de la fête, et les chevaliers, en avalant force rasades, ne cessaient de manifester leur étonnement qu’un homme sans bouclier eût vaincu, sans cette défense essentielle, un jouteur consommé comme sire Malud.
Le prince Gobred, assis en haut de la table, entouré de sa famille, leva gravement son hanap, et le silence tomba sur la compagnie. Tous les yeux étaient fixés sur le prince.
« Vive notre roi ! cria Gobred d’une voix retentissante. Vive notre souverain, Richard I er d’Angleterre ! »
Des vivats unanimes lui répondirent et tous les chevaliers vidèrent respectueusement leurs coupes à la santé du roi Richard Cœur de Lion, dont les ossements étaient ensevelis depuis sept cent trente-huit ans !
Ils burent ensuite au prince Gobred, à la princesse Brunhilda son épouse et à la princesse Guinalda. Alors, de nouveau, Gobred se leva.
« Sires chevaliers, dit-il, je vous permets de boire maintenant au valeureux gentilhomme dont nous avons vu tout à l’heure les chevaleresques exploits. Buvons à sire James, chevalier de Nimmr ! »
Un enthousiasme indescriptible éclata. Rougissant malgré lui, Blake vida sa coupe en regardant Guinalda. Mais il était trop éloigné de la princesse pour savoir si le regard qu’elle lui lança était amical ou hostile. Alors, il se dressa et imposa silence :
« Prince Gobred, dit-il, chevaliers et dames de Nimmr, portons encore un toast... à Messire Malud ! »
Un léger désarroi passa sur l’assemblée, puis, lorsque la surprise se fut un peu dissipée, on but courtoisement à la santé du chevalier absent qui, en ce même moment, pansait ses blessures en jurant de se venger.