‹ Tarzan Edgar Rice BurroughsChapitre 22 sur 24 · AU SECOURS · texte numérisé non relu

AU SECOURS

Désespéré, Blake gisait toujours sur le sol fangeux de son cachot. Il avait essayé d’adresser la parole à ses compagnons de misère, mais l’un d’eux seul lui avait répondu, d’une voix discordante et aiguë qui avait appris à l’Américain que l’infortuné avait perdu la raison dans l’horreur de sa prison.

Il n’aurait pu évaluer le temps qui s’écoula dans les ténèbres et le silence. Il dormit longtemps, resta ensuite éveillé à remuer des souvenirs, puis se rendormit, et, lorsqu’il se réveilla de nouveau, il entendit des pas qui se rapprochaient de sa prison, et bientôt une lueur aveuglante envahit les ténèbres.

Lorsque ses yeux se furent habitués à la lueur de la torche, il constata que deux chevaliers se tenaient devant lui.

« C’est bien l’homme que nous cherchons ! dit l’un.

- Ne nous reconnais-tu pas, sire chevalier ? » fit l’autre.

Blake dévisagea attentivement son interlocuteur et sourit en voyant le bandage qui lui entourait la tête.

« Ah ! je vois ce que c’est, dit-il avec mépris. C’est moi qui vous ai blessé, pendant le tournoi, et vous venez m’asticoter maintenant que je suis enchaîné !

- Asticoter ? répéta l’autre avec étonnement. Tu parles par énigmes, chevalier. Mais écoute : nous sommes venus te délivrer, afin que notre gracieux sire n’apporte point d’opprobre sur le bon renom des Chevaliers du Sépulcre en te suppliciant comme il en a l’intention. Sire Guy, que voici, et moi-même,

nous avons appris que tu étais destiné au bûcher, et nous avons juré que, tant qu’une goutte de sang coulerait dans nos veines, tel mécompte n’arriverait point, par la volonté d’un tyran, à un vaillant chevalier comme toi ! » Et, en disant ces mots, sire Wildred se mit en devoir de délivrer Blake de ses fers.

« Comment ! vous voulez m’aider à m’évader ! s’exclama Blake. Mais si vous êtes découverts, vous serez sûrement châtiés !

- Nous ne serons point découverts, déclara Wildred. Sire Guy garde la barbacane, cette nuit, et il t’aidera à reprendre la route de Nimmr.

- Explique-nous maintenant une chose qui nous a remplis d’étonnement, dit à son tour sire Guy. Tu as enlevé la princesse Guinalda dont notre roi s’était emparé par félonie et, pourtant, elle a été vue plus tard aux mains des Sarrasins. Comment cela se fait-il ?

- On l’a vue ! s’écria fiévreusement Blake. Dans quelle direction ? »

Sire Guy lui expliqua comment les Arabes étaient passés au nez et à la barbe des Chevaliers du Sépulcre, et à son tour Blake lui conta comment il avait été victime de la traîtrise des Bédouins.

Il acheva son récit au moment où tombaient ses chaînes. Wildred le précéda jusqu’à ses appartements particuliers, qu’ils atteignirent sans encombre ; là, les deux chevaliers lui apportèrent de la nourriture et des vêtements semblables à ceux des Partants, de façon qu’il pût circuler dans la Cité sans attirer l’attention.

Il était minuit lorsque Wildred fit sortir Blake du château et le conduisit jusqu’à la barbacane. Là, sire Guy lui fit don d’un bon coursier, et l’Américain fit de chaleureux adieux à ses chevaleresques ennemis. Puis il enfourcha sa monture et se lança

au grand galop sur le sentier raboteux qui conduisait au sommet des Montagnes du Sépulcre.

Toyat, roi des orangs-outangs, venait d’extirper une larve succulente du tronc d’un arbre pourri. Autour de lui s’étaient égaillés les membres de son peuple sauvage. L’après-midi était chaud et les grands singes flânaient nonchalamment dans une clairière ombragée de la jungle. Ils étaient repus, satisfaits et en paix avec le reste du monde de la forêt.

Trois personnes s’avançaient dans leur direction, mais le vent soufflait contre elles, empêchant les singes de capter leurs émanations et de s’apercevoir de leur approche. De plus, le sol de cette partie de la jungle était recouvert d’un épais tapis de mousse qui étouffait le bruit de leurs pas. Enfin, les trois voyageurs s’efforçaient de faire le moins de bruit possible, car ils n’avaient pas mangé depuis deux jours et cherchaient à surprendre un gibier quelconque.

Le premier des trois était un homme émacié par la fièvre, qui avançait péniblement en s’appuyant sur un bâton grossièrement taillé, puis venait un Bédouin à l’œil vif et cruel, portant à la main un mousquet, et enfin une jeune fille dont les somptueux vêtements étaient déchirés et souillés. Son visage était las et couvert de poussière ; pourtant, elle était encore belle comme le jour, malgré cet état misérable. Elle marchait avec effort et semblait prête à tomber à chaque pas de faiblesse. Mais elle ne se plaignait pas et jetait parfois sur ses compagnons un fier regard empreint d’un courroux dédaigneux.

Le Bédouin, plus endurci que les deux autres, marchait le premier, et c’est lui qui aperçut un jeune singe qui batifolait dans les basses branches et semblait solitaire, s’étant aventuré à quelque distance du reste de la tribu. Les yeux du Bédouin brillèrent : enfin une proie, qui s’offrait à son appétit aiguisé ! Il le-

va son arme et visa soigneusement. Puis il pressa sur la détente et le bruit de la détonation se mêla au cri d’agonie du pauvre animal.

À l’instant même, la tribu se groupa autour de son chef. Quelle allait être l’attitude des singes ? Allaient-ils s’enfuir en désordre, épouvantés par le « bâton à feu » de l’homme, ou bien allaient-ils venger la mort de l’un des leurs ? La versatilité de ces animaux rendait ces deux éventualités aussi invraisemblables l’une que l’autre. Ce jour-là, ils optèrent pour une manifestation belliqueuse.

Derrière Toyat, qui grinçait des dents et grimaçait hideusement, les fauves s’avancèrent vers leurs ennemis qui, paralysés par la terreur, contemplaient la redoutable horde dont le malencontreux coup de fusil de Fahd venait de susciter la haine.

Stimbol et Fahd tournèrent les talons, en poussant un hurlement, et se mirent à déguerpir, oubliant leur fatigue dans la panique effroyable qui s’emparait d’eux. Dans sa hâte, le Bédouin bouscula Guinalda et la fit tomber.

L’un des orangs se rua aussitôt sur cette victime sans défense et allait enfoncer ses dents dans sa gorge lorsque Toyat intervint. Le roi des orangs était de caractère ombrageux et n’entendait pas que cette proie de choix tombât au pouvoir de l’un de ses sujets.

Bulli, lui, estimait que la victime lui appartenait et, sûr de ses muscles et de sa force, était prêt à affronter son chef. Il poursuivit Toyat au bord de la clairière, où celui-ci venait de traîner Guinalda et lui montra ses crocs d’un air menaçant.

« Va-t’en ! grogna le roi des orangs. Celle-ci est à Toyat !

- Non, elle est à Bulli ! » fit l’autre en avançant.

Toyat se martela la poitrine, défiant son rival :

« Toyat tue ! » gronda-t-il.

Mais Bulli continua à avancer, et Toyat, saisissant sa proie entre ses bras, se mit à fuir dans la jungle, poursuivi par son ennemi écumant.

Guinalda, à demi folle de terreur, essayait de se délivrer de l’étreinte hideuse qui la paralysait. Elle n’avait jamais aperçu ces sauvages habitants de la jungle auparavant et les prenait pour des hommes barbares, habitant ce monde inconnu d’elle qui s’étendait au-delà de la Vallée du Sépulcre. En son esprit passaient des visions épouvantables de cet univers ignoré qui renfermait des monstres semblables à ceux-ci.

Bientôt Toyat se rendit compte qu’il ne pourrait courir très longtemps de la sorte, alourdi par sa proie, et s’arrêta pour faire face à Bulli, qui s’avançait, le mufle en avant.

Toyat jeta donc son fardeau sur le sol, sans ménagement, et Guinalda, à demi privée de connaissance, s’en alla rouler à quelques pas.

Les deux adversaires étaient maintenant absorbés par les préparatifs de la lutte qui allait les opposer l’un à l’autre. Guinalda aurait pu profiter de l’occasion pour essayer de s’enfuir, mais son épouvante et sa faiblesse ne lui permirent même pas de se redresser. Haletante, éperdue, elle fixait des yeux agrandis par l’effroi sur les deux fauves qui s’affrontaient.

Guinalda n’était pas seule témoin de cette scène sauvage. À l’ombre d’un épais buisson, deux larges prunelles suivaient avec intérêt les premières péripéties du combat. Tout d’abord, ni Bulli, ni Toyat ne remarquèrent la suspecte ondulation du feuillage du buisson.

Mais sans doute l’observateur estima-t-il bientôt que son rôle était trop passif, car soudain il se dressa, et les deux combattants, interdits, se trouvèrent face à face avec un superbe lion dont le pelage fauve était doré par les rayons du soleil.

À cette vue, Bulli poussa un cri et s’enfuit, sans plus s’occuper de sa proie, la laissant en quelque sorte en prime à celui des deux hôtes de la jungle qui serait le vainqueur.

Toyat fit un pas vers la victime convoitée, mais à ce moment le lion bâilla, découvrant sa terrible denture, et l’orang, intimidé à son tour, s’éloigna en grommelant des menaces qui se perdirent peu à peu dans l’éloignement.

Alors le lion se tourna vers la jeune fille. Infortunée princesse ! Résignée, ayant abandonné tout espoir, elle gisait sur la mousse, acceptant sans rébellion cette nouvelle forme de mort qui s’offrait à elle.

Le roi des animaux la contempla un moment, puis, sans se presser, s’approcha d’elle. Guinalda joignit les mains et se mit à prier. À prier non pas pour implorer du secours, car elle savait qu’elle n’en pouvait espérer aucun, mais pour demander à Dieu de lui accorder une mort prompte.

Le fauve était maintenant tout près, et son âcre odeur frappait les narines de Guinalda. Elle ferma les yeux pour ne plus voir la terrible bête. Le lion la flairait et, de sa langue râpeuse, lui lécha la cheville. Grand Dieu ? n’allait-il pas en finir d’un seul coup ? La princesse ne put supporter plus longtemps l’épouvantable attente et, avec un soupir, tomba dans un profond et miséricordieux évanouissement...

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