DE SANG
Toute la nuit, Ibn Jad marcha dans la direction du Nord. Au refus de Guinalda d’avancer, le cheik l’avait fait attacher et deux hommes qui se relayaient la portaient sur leur dos comme un colis. Malgré ce fardeau, ils avançaient rapidement, car ils étaient aiguillonnés par le désir de sortir au plus tôt de la vallée, avant d’être découverts et écrasés par les cavaliers qu’ils avaient vus la veille dans la plaine.
L’aurore les trouva au pied des montagnes qu’Ibn Jad avait décidé d’escalader plutôt que de donner l’assaut au château qui gardait le débouché de la vallée. Il paya d’audace en se glissant en silence le long de la barbacane qui gardait la route de la Cité du Sépulcre et la troupe des Bédouins ne fut aperçue par les sentinelles qu’alors qu’elle se trouvait déjà en sûreté sur la piste qui conduisait au sommet du défilé de la montagne.
Ibn Jad et sa bande arrivèrent le soir à leur camp, mais le cheik n’accorda qu’une heure de repos à ses hommes et donna ensuite le signal du départ, tant était grand son désir de regagner au plus tôt le désert sablonneux dont il était originaire.
Le pesant trésor fut divisé en plusieurs charges et confié aux plus fidèles compagnons du cheik. Quant à la garde de la captive, elle fut attribuée à Fahd, dont la princesse ne pouvait supporter sans angoisse le regard déplaisant.
Stimbol, intimement persuadé, au départ de la razzia, que toutes ces histoires de trésor et de vallée mystérieuse étaient des
contes enfantins, avait été ébahi à la vue de tant de richesses et d’abord avait été tenté de les attribuer à une hallucination causée par la fièvre. Très affaibli, il marchait en trébuchant le plus près de Fahd qu’il pouvait, car il savait que c’était seulement de celui-ci qu’il pouvait espérer quelque secours en cas de besoin.
Au pied des montagnes, Ibn Jad tourna à l’Est, afin d’éviter d’avoir à traverser à nouveau le pays de Batando. Il avait ensuite l’intention de pousser vers le Sud, puis de tourner à l’Ouest, pour ne pas repasser par la région où avait régné Tarzan, et où ses guerriers fidèles pourraient lui réclamer des comptes au sujet du meurtre du seigneur de la jungle.
Tard dans la soirée, Ibn Jad s’arrêta enfin et établit son camp. Les guerriers étaient tellement exténués qu’ils eurent à peine la force de préparer le repas du soir. Seule, la lumière du feu et une petite lanterne de papier éclairaient la tente du cheik, mais la pénombre ne fut pas suffisante pour empêcher Ateja de voir Fahd jeter quelque chose dans le plat de couscous qu’elle avait préparé pour son père et qui était placé par terre entre le cheik et Fahd, son hôte.
Au moment où le cheik s’apprêtait à puiser dans le plat, Ateja s’élança de derrière la tenture qui séparait la tente en deux compartiments dont l’un était réservé aux femmes, et, d’un geste brusque, elle arrêta la main de son père. Avant qu’elle ait eu le temps de parler, Fahd, comprenant que sa perfidie était découverte, saisit son mousquet et s’élança dans le compartiment des femmes où Guinalda se trouvait sous la garde de Hirfa. Saisissant la jeune fille par le poignet, il l’attira derrière lui, fendit d’un coup de poignard la paroi de toile et courut à sa propre tente.
« Il a jeté du poison dans ta nourriture ! cria Ateja à son père. Je l’ai vu, et sa fuite est la preuve de son crime !
- La malédiction d’Allah soit sur lui, s’écria Ibn Jad. Ce fils de chien a voulu m’empoisonner ! Qu’on s’empare de lui et qu’on me l’apporte !
- Il vient de s’enfuir en emmenant la femme infidèle ! » hurla Hirfa au même moment.
Les Bédouins s’élancèrent à la poursuite de Fahd. Mais celui-ci, arrivé à la porte de sa tente, se retourna et tira sur les poursuivants. Ceux-ci battirent en retraite pour aller chercher leurs mousquets. Fahd se rua sur Stimbol qui dormait d’un sommeil agité de cauchemars.
« Debout ! murmura-t-il à l’oreille de l’Américain. Ibn Jad veut vous faire égorger, vite, suivez-moi, c’est votre seule chance de salut ! »
Avant que Ibn Jad ait pu rassembler ses guerriers en armes, pour cerner avec précautions la tente de son ennemi, Fahd, tirant derrière lui Guinalda et suivi par Stimbol, avait disparu dans l’obscurité de la nuit et s’élançait vers l’Ouest.
Au crépuscule, James Blake arriva au sommet des montagnes et s’arrêta devant le défilé, qui conduisait de la vallée du Sépulcre au monde extérieur. À une centaine de mètres, sur sa droite, s’élevaient les tours grises de la barbacane. À sa gauche, s’étendait la piste qui devait le conduire vers celle qu’il aimait. Mais tout autour de lui, cachés dans les buissons, étaient dissimulés les hommes d’armes du roi Bohun. Il ne pouvait deviner que les gardiens de la barbacane avaient surveillé sa lente ascension le long de la colline.
Exténué par la rude montée et par les fatigues qu’il avait endurées précédemment, Blake ne put résister au choc d’une douzaine d’hommes d’armes qui se jetèrent sur lui derrière les buissons. Ainsi, sire James, chevalier de Nimmr, fut pris et traî-
né devant le roi Bohun. Celui-ci reconnut aussitôt le chevalier noir qui avait ruiné ses plans et qui lui avait arraché la princesse Guinalda. Cette découverte mit le comble à la fureur du roi. Il déclara à Blake que le délai nécessaire à chercher une torture digne de ses crimes le sauvait seul d’une mort immédiate. En attendant, le roi ordonna de mettre rAméricain aux fers, et celuici fut conduit par les gardes dans une oubliette où, à la lumière des torches, un forgeron riva autour de sa cheville une lourde chaîne attachée à l’autre bout à un mur de pierre humide.
Blake s’aperçut que deux créatures émaciées et également enchaînées se trouvaient dans un coin. Silencieusement, les gardes et le forgeron s’éloignèrent, et Blake resta plongé dans l’obscurité et le désespoir.
En plaine, sous la cité de Nimmr, Tarzan avait rejoint la colonne de Bédouins conduite par Abd-el-Aziz et, après s’être assuré que la jeune fille ne se trouvait point parmi les Arabes, il était reparti, sans leur avoir révélé sa présence, se hâtant vers le Nord, pour reprendre la piste de l’autre colonne.
Pour prendre un peu de nourriture et de repos, il passa les heures de la grosse chaleur dans le bois des Léopards et reprit ensuite son chemin vers le camp maintenant désert, où la tribu d’Ibn Jad avait attendu le retour de son chef, pendant la razzia que celui-ci avait faite dans la vallée du Sépulcre.
Il s’était bientôt aperçu qu’il perdait la trace de Blake, mais comme en revanche il avait retrouvé celle de la jeune fille et qu’il savait que le sauvetage de Guinalda importait à l’Américain plus que le sien propre, il continua à suivre la piste d’Ibn Jad.
Il perdit toutefois un certain temps, trompé par le fait qu’il ne trouvait plus l’empreinte de la petite sandale médiévale de Guinalda. En effet, les chaussures légères de la jeune princesse
avaient été rapidement usées, et elle avait été forcée d’emprunter une paire de grossières sandales appartenant à Ateja pour poursuivre son voyage. Dès lors, Tarzan eut les plus grandes difficultés à différencier les empreintes des deux jeunes filles, qui étaient à peu près du même poids, et dont les traces étaient donc identiques.
Tarzan se contenta alors de suivre la piste de la tribu et il arriva à l’endroit où les Arabes avaient campé pour la nuit et où Fahd avait enlevé Guinalda, sans découvrir que trois membres de la suite du cheik s’étaient enfuis vers l’Ouest, tandis que le reste des Arabes continuaient leur chemin vers l’Est.
Pendant que Tarzan s’acharnait ainsi à suivre Ibn Jad et son escorte, une centaine de robustes Waziris s’avançait vers le Nord, sur la vieille piste des Bédouins. Parmi eux se trouvait Zeyd qui, lors du passage des Waziris dans le village où il était resté, les avait suppliés de l’emmener avec eux.
Lorsque Tarzan eut rejoint les Arabes, ils tournaient déjà vers le Sud, après avoir dépassé le flanc est des Montagnes du Sépulcre. Il aperçut les lourds sacs que transportaient les hommes de confiance du cheik et devina leur contenu, mais il ne vit ni la princesse, ni Stimbol.
Tarzan était furieux. Furieux que les Bédouins pillards aient osé passer outre à sa défense, et furieux d’avoir été joué en une certaine mesure par eux.
Mais il avait des méthodes personnelles de châtiment et les appliquait avec humour. Il aimait se venger de ses ennemis en les punissant par ce qu’ils avaient de plus cher. Sachant que les Arabes le croyaient mort, il décida de ne pas leur révéler encore qu’il avait échappé au piège tendu par Ibn Jad, mais de commencer à leur faire sentir son mécontentement en les effrayant.
Se mouvant silencieusement à travers les arbres, Tarzan poursuivit donc son chemin parallèlement aux Arabes. Il ne les
perdait pas de vue un instant et pourtant aucun d’eux ne se doutait qu’ils étaient suivis.
Cinq hommes étaient chargés du trésor, bien que, à la rigueur, un seul eût suffi à le porter sur une courte distance, pourvu qu’il fût d’une force peu commune. Tarzan s’attachait surtout à suivre ces cinq hommes ainsi que le cheik.
Soudain, et sans le moindre avertissement, une flèche vint traverser la cuisse d’un des porteurs de trésor, qui marchait à côté d’Ibn Jad. Avec un cri, l’homme se jeta à terre et les Arabes aussitôt brandirent leurs mousquets, prêts à accueillir l’attaque de pied ferme. Pourtant, malgré leurs efforts, ils ne purent apercevoir l’ombre d’un ennemi. Ils attendirent longtemps, anxieux, et soudain une voix s’éleva, loin au-dessus d’eux, lançant ces mots lourds de menace :
« Pour chaque joyau, une goutte de sang ! »
Puis le silence retomba...
Sombre et inquiète, la horde se remit en marche, hâtant le pas dans l’espoir d’atteindre la lisière de la forêt avant la tombée de la nuit. Mais la jungle était fort étendue, et force fut aux Arabes de dresser leur camp avant d’avoir pu émerger de cette mer de verdure.
Pourtant, la nourriture et la haute flamme des feux ramena un peu de calme au cœur des Bédouins, et bientôt les rires et les chants retentirent comme à l’accoutumée pendant la veillée. Le vieux cheik était assis au seuil de sa tente, surveillant d’un œil jaloux les cinq sacs qui contenaient le trésor de la Vallée du Sépulcre. Afin de se réjouir la vue, il fit ouvrir l’un d’eux, dont il se mit à admirer le contenu, en buvant son café avec ses séides.
Mais un sifflement léger retentit, un homme chancela et tomba, le bras transpercé, tandis que la voix moqueuse retentissait de nouveau :
« Pour chaque joyau, une goutte de sang ! »
Ibn Jad se mit à trembler comme s’il avait la fièvre, et tous les guerriers se groupèrent autour de sa tente serrant leurs amulettes sur leur poitrine et marmonnant des conjurations contre le mauvais esprit qui, seul, était certes capable de se manifester ainsi.
Hirfa, effrayée mais curieuse, se glissa hors du compartiment des femmes pour venir voir ce qui se passait, laissant sa fille étendue sur sa couche. Ateja écouta distraitement les chuchotements des guerriers et ne vit pas une ombre qui se glissait sous la tente, mais brusquement elle sentit une main qui la bâillonnait, tandis qu’une voix lui murmurait à l’oreille :
« Tais-toi ! Je suis un ami de Zeyd et ne te veux point de mal. Si tu me dis la vérité, nul danger ne te menace. Où est la femme qu’Ibn Jad a enlevée dans la Vallée du Sépulcre ? »
Et l’inconnu, certain qu’après les paroles qu’il venait de prononcer, la jeune Arabe ne donnerait pas l’éveil, retira la main dont il lui avait couvert la bouche pour étouffer ses cris.
Ateja tremblait comme la feuille. Elle n’avait jamais vu un djinn, c’est-à-dire un mauvais génie, et, malgré l’obscurité qui régnait dans la tente, elle était persuadée qu’elle avait affaire à l’une de ces créatures diaboliques. Aussi resta-t-elle muette, paralysée par la terreur, sans répondre à la question qui venait de lui être posée.
« Réponds ! reprit la voix avec impatience. Si tu veux sauver ta vie et celle de Zeyd, réponds et dis la vérité ! »
Alors, cette fois, Ateja se décida :
« Fahd s’est enfui la nuit dernière, en emportant la jeune fille, murmura-t-elle. Je ne sais pas où ils sont allés ! »
Elle n’obtint pas de réponse et resta immobile, terrifiée et muette.
Quelques instants plus tard, lorsque Hirfa rentra dans la tente, elle trouva sa fille seule comme elle l’avait laissée et ne se douta pas de l’étrange entrevue qui venait de se dérouler entre Ateja et le « djinn ».