LES SINGES DE TOYAT
Trois jours passèrent lentement. Les Arabes poursuivaient leur chemin vers El-Habash. Pendant ce temps, Tarzan gisait dans la petite clairière, garrotté et veillé par Tantor. Chaque jour, l’éléphant allait chercher de l’eau et de la nourriture pour son compagnon.
Les courroies de cuir ne cédaient pas et rien ne semblait devoir permettre à Tarzan de s’en délivrer. Il avait appelé Manu, le singe, pour lui demander de le délier, mais Manu, toujours étourdi, avait promis avec emphase et oublié tout aussitôt.
Aussi le fils de la jungle restait-il sans secours, inerte et sans défense, sachant fort bien que la situation pourrait s’éterniser ainsi jusqu’à sa fin.
Le matin du quatrième jour, Tantor montra des signes d’impatience et de malaise. Il avait épuisé les ressources des environs pour assurer sa nourriture et celle de Tarzan. Il désirait maintenant partir et emporter son compagnon, mais le fils de la jungle, lui, s’y opposait.
En effet, Tarzan se rendait compte qu’il aurait moins de chances encore d’être délivré s’il s’enfonçait plus loin dans la jungle. Tout compte fait les seuls êtres qui fussent capables de le délivrer, c’étaient les Mangani, les grands orangs. Or, il se trouvait déjà à la limite de la contrée habitée par les grands singes, et, s’il s’en éloignait, toutes ses chances disparaîtraient du même coup.
Pourtant, Tantor désirait vivement s’en aller. Il saisit doucement Tarzan avec sa trompe et le retourna sur le gazon ; puis il l’éleva dans les airs.
« Remets-moi par terre, Tantor ! » dit Tarzan.
Le pachyderme obéit, mais il se détourna et s’éloigna. Arrivé au bout de la clairière, il hésita et s’arrêta un instant, en agitant sa trompe avec indécision.
« Pars, Tantor ! dit Tarzan. Va plus loin, là où la provende est plus abondante. Demain, les Mangani viendront peutêtre ! »
L’éléphant eut un barrissement joyeux et s’enfonça dans la jungle. Longtemps, Tarzan entendit les pas de son ami qui s’éloignait.
« Il est parti ! se dit-il. Je ne peux pas lui en vouloir... Et, d’ailleurs, qu’importe que mon sort se décide aujourd’hui ou demain ? »
La matinée s’écoula, puis la chaleur accablante de midi s’étendit sur la jungle. Seuls les insectes semblaient encore vivants. Ils tourbillonnaient autour de Tarzan en nuées compactes et l’importunaient, mais le poison de leur piqûre était depuis longtemps sans effet sur le géant.
Soudain un grand remue-ménage se fit dans les frondaisons. Le petit Manu et toute sa famille descendirent en troupeaux des basses branches sur lesquelles ils étaient perchés, jasant, babillant, piaillant et grimaçant pour exprimer une extrême terreur.
« Manu, cria Tarzan. Que se passe-t-il ?
- Les Manganis ! Les Manganis, répondirent les macaques.
- Va les chercher, Manu ! ordonna Tartan.
- Mais nous avons peur !
- Va sur la cime des arbres et, de là, tu diras aux Manganis de venir près de moi, dit Tarzan. Tu sais bien qu’ils ne peuvent t’atteindre lorsque tu es sur les hautes branches.
- Nous avons peur !
- Allons, va ! Manu est courageux et n’a point peur des Manganis !
- C’est vrai, c’est vrai ! s’écrièrent les singes ravis de cette flatterie imméritée. Allons ! »
Et quelques-uns parmi les macaques, séduits par ce compliment, se mirent en devoir de grimper à la cime des arbres.
Tarzan attendit.
Bientôt, il entendit les paroles gutturales des grands singes, ses frères, les Manganis. Peut-être les membres de la horde qui s’approchait le connaissaient-ils ? En tout cas, c’était sur eux que reposait son unique espoir !
Tarzan entendit les macaques héler les Manganis, tandis qu’ils se tenaient à distance respectueuse, tout au haut des plus grands arbres, là où les branches supportent à peine leur poids et où les grands singes ne peuvent se hasarder.
Puis le silence se fit, troublé seulement par le bourdonnement des insectes. Tarzan savait que, maintenant, à travers les épaisses frondaisons, des yeux injectés de sang l’épiaient attentivement. Sans doute sa vue allait-elle éveiller la haine et la colère des singes, car, extérieurement, n’avait-il pas l’apparence d’un homme, d’un Tarmangani, et par conséquent de l’ennemi le plus cruel des Manganis ?
Il se hâta de prendre la parole, dans la langue des orangs :
« Je suis un ami ! cria-t-il. Les Tarmanganis m’ont capturé et m’ont lié les poignets et les chevilles. Je ne peux plus bouger, je ne peux plus me défendre, je ne peux plus chercher ni eau ni fruits. Viens et ôte mes liens ! » Le feuillage bougea légèrement :
« Tu es un Tarmangani ! répliqua une voix.
- Je suis Tarzan ! rectifia Tarzan.
- Oui ! s’exclamèrent les macaques, il est Tarzan ! Il est Tarzan, c’est vrai ! Les Tarmanganis et les Gomanganis l’ont capturé et Tantor l’a amené ici !
- Je connais Tarzan ! » fit une autre voix.
Le feuillage frémit et un grand singe velu apparut. Il s’approcha de Tarzan.
« M’walat ! s’exclama Tarzan.
- C’est bien Tarzan ! déclara le grand singe.
- Que dis-tu ? s’écrièrent ses compagnons, sans comprendre.
- Quelle est cette horde ? demanda Tarzan à M’walat.
- Toyat en est le roi, répondit le singe.
- Alors, ne leur dis pas encore qui je suis réellement, murmura Tarzan. Coupe d’abord ces liens qui me serrent, car Toyat me hait et me tuera s’il me voit sans défense !
- C’est vrai ! reconnut M’walat.
- Tiens ! fit Tarzan en tendant ses poignets : tranche ces liens avec tes dents !
- Tu es Tarzan, l’ami de M’walat, dit le singe. M’walat fera donc ce que tu demandes ! »
Certes, cette conversation était loin de ressembler à la transcription que nous en donnons ici. C’était un mélange de grognements, de cris gutturaux et de reniflements, mais il suffisait parfaitement à Tarzan et à son ami pour se comprendre.
Tandis que les autres membres de la horde restaient encore invisibles, M’walat se pencha sur les courroies et, d’un seul coup de dents, trancha le lien qui retenait les poignets du fils de la jungle. Après quoi, il opéra de même pour ses chevilles.
Tarzan bondit alors sur ses pieds ; et la bande parut alors. À sa tête se trouvait Toyat, le roi, suivi par une dizaine de grands mâles robustes et un nombre égal de femelles. Celles-ci, avec leurs petits, restèrent en arrière, mais les mâles s’avancèrent tout droit vers Tarzan.
Le roi grondait d’une façon peu rassurante :
« Tarmangani ! cria-t-il l’écume à la bouche.
- Je suis Tarzan, l’ami des Manganis, dit le fils de la jungle.
- C’est un Tarmangani, ennemi des Manganis ! fit Toyat. Ses congénères viennent avec des bâtons à feu et nous tuent. Tuons les Tarmanganis !
- C’est Tarzan ! grommela Gayat. Lorsque j’étais encore petit, il m’a sauvé des griffes de Numa. Tarzan est l’ami des Manganis !
- Tuons le Tarmangani ! » hurla Toyat.
Le cercle menaçant des singes s’était rapproché de Tarzan. M’walat et Gayat s’étaient rangés à ses côtés, mais Tarzan savait qu’à eux trois ils ne pourraient venir à bout de tous les autres. Aussi leva-t-il la main pour réclamer l’attention :
« Silence ! cria-t-il. Je suis Tarzan ! le puissant chasseur, le grand guerrier ! Autrefois j’appartenais à la tribu de Kerchak. Lorsque celui-ci mourut, je devins roi à sa place. Beaucoup
d’entre vous me connaissent ; ils savent que j’ai été longtemps un Mangani et que je suis resté l’ami et l’allié des Manganis. Toyat voudrait me tuer parce qu’il me hait. Il me hait, non pas parce qu’il me prend pour un Tarmangani, mais parce que je l’ai empêché autrefois de devenir roi ! Il y a bien longtemps de cela et la plupart d’entre vous tétaient encore leur mère. Si Toyat est maintenant un bon roi, Tarzan est content, mais Toyat n’agit pas en bon roi en essayant de vous irriter contre votre meilleur ami ! »
Tarzan s’arrêta un instant. Tous les singes l’écoutaient attentivement.
« Toi, Zutho ! reprit-il en désignant du doigt un jeune anthropoïde, tes yeux brillent de fureur et tu es prêt à plonger tes griffes dans la chair de Tarzan. As-tu donc oublié ce jour où, mourant, tu fus abandonné par ta tribu ? As-tu oublié qui t’a apporté des fruits et de l’eau ? Qui t’a protégé de la dent de Numa ou de Sheeta durant les longues nuits ? »
Ce discours était bien long pour les hôtes de la jungle. Avant que Tarzan eût terminé, l’attention des singes s’était déjà détournée. L’un d’eux se grattait avec délices, l’autre cherchait des insectes comestibles dans un tronc d’arbre mort. Pourtant Zutho cherchait à rassembler ses souvenirs, dans son petit crâne obtus.
« Zutho se souvient, déclara-t-il enfin. Zutho est un ami de Tarzan ! »
Et il se rangea aux côtés de M’walat et de Gayat. Mais, sauf Toyat, tous les autres singes s’étaient maintenant désintéressés de la question et commençaient à se disperser en quête de baies et de fruits.
Toyat, lui, continua à gronder, mais, puisque le plaisir de la lutte lui était refusé, il finit par se résigner et se mit à chercher pâture à son tour.
Ainsi donc, Tarzan se retrouvait avec les grands anthropoïdes. Comme si ces événements dataient de la veille, il se rappelait Kerchak, l’énorme bête qui, à ses yeux d’enfant, avait personnifié la force brutale, la férocité et l’autorité à tel point que, rétrospectivement, Tarzan ressentait encore un certain malaise à se remémorer ses gigantesques proportions.
Il se rappelait aussi ses batailles avec Terkoz, puis avec Bolgani, le gorille. Il pensa à Teeka, la gracieuse guenon, à Tana, à Tibo, à tous ses compagnons de jadis et il se laissa reprendre au plaisir de cette vie insouciante et vagabonde, cependant qu’Ibn Jad poursuivait patiemment son chemin vers la légendaire cité de Nimmr et que, à l’autre extrémité de la jungle, se déroulaient des événements qui allaient entraîner Tarzan dans une nouvelle et bien étrange aventure.