‹ Tarzan Edgar Rice BurroughsChapitre 4 sur 24 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

BOLGANI, LE GORILLE

Un porteur noir se prit le pied dans une racine et tomba sur le sol, éparpillant sa charge autour de lui.

Cet accident, qui n’a rien en soi de très extraordinaire, devait modifier entièrement l’existence de James Hunter Blake, jeune et riche Américain qui était parti pour l’Afrique, en expédition de chasse, avec son ami Wilbur Stimbol.

Ce dernier avait passé trois semaines dans la jungle, deux ans auparavant, et il était par conséquent le chef moral de l’expédition ; il se considérait comme une autorité infaillible en matière de chasse au gros gibier et de mœurs indigènes. De plus, comme il était l’aîné de Blake d’au moins vingt ans, c’était une raison de plus pour qu’il eût le pas sur son compagnon.

Toutefois des froissements n’avaient pas tardé à se faire sentir entre les deux hommes. Blake s’était rapidement senti irrité par le ton cassant et les manières brutales de son camarade. Ils étaient partis avec un opérateur de cinéma, afin de prendre des vues de la jungle, mais celui-ci, excédé par l’attitude de Stimbol, s’était bientôt séparé d’eux.

Blake était surtout révolté par la façon dont Stimbol agissait envers les indigènes de l’escorte. Pourtant, il espérait bien prendre le chemin du retour sans s’être positivement fâché avec Stimbol...

Mais un nègre se prit le pied dans une racine et renversa sa charge...

Stimbol et Blake marchaient côte à côte, non loin de là. Dans sa chute, le porteur entraîna Stimbol, qui tomba avec lui, sous les rires de tout le safari, qui s’amusait sans malice de l’incident.

Le porteur se releva péniblement et Stimbol s’épousseta, le visage pâle de colère.

« Maudit imbécile ! » s’écria-t-il.

Et, avant que Blake ait pu s’interposer, il brandit sa cravache et en assena de toutes ses forces un coup sur le visage du noir abasourdi. Il releva le bras, pour l’abattre de nouveau, mais déjà Blake, indigné, s’était précipité sur lui et, n’écoutant que le dégoût que lui inspirait cette conduite inqualifiable, il zébrait à son tour le visage de Stimbol d’un coup de cravache semblable à celui que celui-ci venait d’infliger à l’indigène.

Stimbol tomba sur les genoux et chercha son revolver dans son étui. Mais Blake l’avait devancé :

« Haut les mains ! clama-t-il, en dirigeant sur son compagnon le canon de son revolver. Levez-vous et, maintenant, écoutez-moi, Stimbol. Ceci est vraiment la goutte qui fait déborder le vase ! C’est fini, désormais, entre vous et moi. Demain matin, nous partagerons le safari et l’équipement et, quelle que soit la direction que vous preniez, j’irai dans la direction opposée ! »

Ayant ainsi parlé, Blake se détourna et fit signe à l’escorte de reprendre sa marche. Le safari se remit donc en mouvement, sans rires ni chansons, chacun étant absorbé par la pensée des événements qui venaient de se dérouler.

Blake établit le camp dès qu’un endroit convenable se présenta à lui. Il avait hâte que, durant l’après-midi, il fît le partage des provisions et des munitions, afin que les deux safaris pussent repartir dès le lendemain matin.

Stimbol, l’air sombre, n’avait pas desserré les dents. Avec deux hommes bien armés, il quitta le camp pour aller chasser et surtout pour échapper à la vue de Blake.

Il avait à peine parcouru un kilomètre avec ses guides lorsque l’un des noirs le saisit par le bras pour lui recommander la prudence. Stimbol aperçut alors une masse sombre parmi les arbres, à quelque distance.

« Qu’est-ce que cela ? murmura-t-il.

- Un gorille ! » répondit le nègre, sur le même ton.

Aussitôt, Stimbol leva son arme et tira sur la silhouette à peine distincte. Bien entendu, il manqua son coup.

« Sapristi ! s’écria-t-il. Allons, courons sur lui... Je veux l’avoir. Ce sera un superbe trophée ! »

Ils continuèrent donc à avancer et à plusieurs reprises se retrouvèrent en vue de l’animal qui battait en retraite. Chaque fois qu’il l’apercevait, Stimbol tirait et, chaque fois, il manquait la cible, en poussant de grands jurons. Les nègres le regardaient, narquois. Ils détestaient Stimbol et tous avaient eu plus ou moins à souffrir de ses brutalités.

De loin, Tarzan, qui était toujours en compagnie de la tribu de Toyat, entendit le premier coup de feu et aussitôt s’élança dans la direction d’où venait le bruit. Il se croyait certain que cette détonation n’avait pas été produite par le fusil d’un Bédouin, car il connaissait la différence d’intensité qui existe entre la détonation d’un antique mousquet, comme ceux dont se servent les Arabes, et celle d’une arme plus moderne.

Ce coup de feu annonçait donc la présence d’un Blanc, et d’un Blanc civilisé, dans la forêt qui était le domaine de Tarzan. Il n’était donc pas étonnant qu’il voulût se rendre compte de plus près de ce qui se passait.

À mesure qu’il approchait, les coups de feu se faisaient plus distincts, et bientôt il entendit un bruit de branches cassées et le murmure des voix.

Bolgani, le gorille, fuyait avec précipitation, car il redoutait les Tarmanganis et leurs terribles armes. Il se hâtait si bien qu’il n’aperçut pas Histah, le python, qui enroulait son long corps autour de l’un des patriarches de la forêt.

L’énorme serpent, dont le tempérament est naturellement irritable, était déjà de mauvaise humeur à cause du bruit des détonations qui l’avaient troublé dans sa sieste. Aussi, lorsqu’il aperçut Bolgani, il décida de passer sa colère sur celui-ci, qu’il laissait cependant généralement tranquille.

Ses petits yeux froids dardés fixement devant lui, il attendit le passage du gorille et lorsque celui-ci, sans défiance, passa audessous de la branche sur laquelle était enroulé Histah, le serpent se laissa tomber sur sa proie. Aussitôt les redoutables anneaux se mirent à étreindre Bolgani qui, hagard, essayait de se débattre. Grande est la force du gorille, mais plus grande encore est celle de Histah, le python.

Un cri désespéré, presque humain, jaillit des lèvres de Bolgani lorsqu’il se rendit compte de la situation dans laquelle il se trouvait. Déjà, il était jeté à terre et complètement paralysé par la terrible étreinte qui allait se resserrer jusqu’à ce que son corps broyé ne fût plus qu’une masse informe qu’Histah ingurgiterait alors, lentement, entre ses mâchoires démesurément distendues...

C’est à ce moment que Stimbol et Tarzan surgirent simultanément des fourrés. Mais nul n’aperçut le fils de la jungle, car, comme toujours, il était arrivé silencieusement par le chemin aérien qui lui était familier, et maintenant debout, sur une branche, dissimulé par les frondaisons, il assistait au spectacle qui se déroulait devant lui.

Il vit Stimbol lever son fusil, enchanté à l’idée du magnifique coup double qu’il allait réaliser et qui lui permettrait d’enrichir à la fois sa collection des trophées d’un gorille et d’un python.

Tarzan n’avait pas d’affection particulière pour Bolgani le gorille. Depuis son enfance, il l’avait toujours évité, sans raison spéciale et simplement parce que c’était l’usage chez les orangs.

Cependant, cette fois, il lui sembla excessif que le malheureux Bolgani eût à affronter deux ennemis à la fois et il entreprit de lui porter secours.

En deux bonds, il se précipita sur Stimbol, le jeta à terre, l’étourdit d’un coup de poing et lui arracha son couteau de chasse. Puis, prompt comme l’éclair, il se retourna vers la masse confuse et effrayante que formaient le python et le gorille.

Lorsque Stimbol rouvrit les yeux, il crut rêver devant l’incroyable spectacle qui s’offrait à sa vue. Un géant, qui n’était vêtu que d’une peau de bête en guise, de pagne, luttait de toute la force de ses muscles prodigieux contre le python qui cherchait à l’étreindre, sans y parvenir. Des grondements et des rugissements se faisaient entendre et, incrédule, Stimbol s’aperçut que ces cris ne provenaient pas du gorille inanimé, mais de ce géant, semblable à un demi-dieu grec !

Épouvanté, les yeux hors de la tête, Stimbol recula à distance, craignant pour sa vie s’il restait à proximité de ces trois extraordinaires fauves de la jungle.

Il savait à l’avance que l’homme, quelle que fût sa force, finirait rapidement par être vaincu par le serpent, car quel être humain pourrait, seul, échapper à l’étreinte mortelle des redoutables anneaux du python ?

Déjà Histah avait enserré le torse et une des jambes de l’homme, mais son pouvoir de constriction était diminué par son combat contre le gorille, et Tarzan, au moyen de la lame

qu’il avait arrachée à Stimbol, lui infligeait de terribles blessures.

L’homme et le serpent étaient couverts de sang. Tarzan enfonçait son couteau dans le corps du monstre, tandis que celuici resserrait ses anneaux, pour essayer de le paralyser. Enfin, il parvint à trancher la colonne vertébrale alors que Histah venait de s’enrouler une fois de plus autour de lui.

Le monstre eut encore quelques mouvements convulsifs, puis peu à peu son étreinte se relâcha et Tarzan put rejeter à terre le corps inanimé de son ennemi.

Alors, sans jeter un coup d’œil à Stimbol, il se tourna vers Bolgani.

« Vas-tu mourir ? lui demanda-t-il dans le langage des grands anthropoïdes.

- Non ! fit le gorille. Je suis Bolgani ! Je suis Bolgani et je tue, Tarmangani !

- Je suis Tarzan, et je t’ai sauvé de l’étreinte de Histah !

- Tu n’es pas venu pour tuer Bolgani ? fit le gorille étonné.

- Non ! Soyons amis ! »

Bolgani fit un effort pour concentrer ses facultés sur ce surprenant problème. Enfin, il reprit la parole :

« Nous serons amis, en effet, dit-il, mais le Tarmangani qui est derrière toi s’apprête à nous tuer tous les deux avec son bâton à feu. Tuons-le d’abord ! »

Péniblement, il se redressa.

« Non, dit Tarzan. Je vais chasser le Tarmangani loin d’ici !

- Le chasser d’ici ? Mais il ne voudra pas partir !

- Je suis Tarzan, seigneur de la Jungle, fit le géant avec orgueil. La parole de Tarzan est la loi de la jungle ! »

Stimbol, de loin, voyant l’homme et la bête grommeler et gronder, supposait qu’un nouveau duel se préparait. Retrouvant son assurance, il cria à Tarzan, au moment où celui-ci s’approchait de lui :

« Écartez-vous, jeune homme, pendant que j’achève cette bête. Après la lutte que vous venez de soutenir contre le serpent, je suppose que vous n’avez pas envie de vous frotter à ce gorille ! »

Tarzan continua à s’approcher et croisa les bras devant l’Américain, qui, tranquillement, s’apprêtait à tirer.

« Baissez votre fusil, dit-il. Vous n’allez pas tirer sur ce gorille.

- Par exemple ! Et pourquoi pas ? Pour quelle raison pensez-vous que je l’aie pourchassé jusqu’à maintenant ?

- C’est votre affaire, mais vous n’allez pas le tuer.

- Dites donc, mon garçon, savez-vous qui je suis ? fit Stimbol, à qui la moutarde commençait à monter au nez.

- Cela ne m’intéresse pas, répliqua froidement Tarzan.

- Eh bien, vous le saurez quand même. Je suis Wilbur Stimbol, de la Compagnie Stimbol et Stimbol de New-York ! »

C’était un nom universellement connu à New-York, commercialement estimé à Londres et à Paris, mais il fallait l’esprit borné du chasseur pour imaginer que cet état civil impressionnerait le moins du monde son étrange interlocuteur.

« Que faites-vous sur mes domaines ? reprit Tarzan avec non moins de hauteur que l’impérieux héritier de la firme Stimbol et Stimbol de New-York.

- Vos domaines ? Qui donc êtes-vous, mon garçon ? » Sans répondre, Tarzan se tourna vers les deux noirs qui suivaient ce débat, bouche bée.

« Je suis Tarzan, leur dit-il en leur dialecte. Que fait cet homme sur mes domaines. Combien de blancs sont avec lui ?

- Ô grand Seigneur ! répondit l’un des noirs avec déférence, nous avons compris que tu étais Tarzan, maître des forêts, lorsque nous t’avons vu lutter contre le serpent. Nul autre dans la jungle ne réaliserait pareil exploit. Ce Blanc est un mauvais maître. Il est en compagnie d’un autre Blanc qui est un bon maître. Ils sont venus pour faire la chasse aux lions, mais ils n’ont pas eu beaucoup de chance et, demain, ils doivent partir.

- Où est leur camp ? demanda Tarzan.

- Près d’ici », répondit le noir.

Alors le fils de la jungle se tourna vers Stimbol :

« Retournez à votre camp, dit-il. Je vous y rejoindrai ce soir et je parlerai avec vous et votre compagnon. Mais ne chassez plus sur les terres de Tarzan, sauf pour la nourriture qui vous est nécessaire. »

Il y avait dans la fière attitude et dans les manières de l’étranger quelque chose qui impressionna Stimbol et l’incita au respect - sentiment qu’il n’avait jamais éprouvé jusque-là que pour quelques milliardaires américains dont la fortune était plus considérable que la sienne.

Sans répondre, il fit demi-tour, en grommelant quelques vagues menaces. Puis il jeta un regard en arrière et, avec ébahissement, vit l’homme et la bête, se tenant fraternellement par le bras, disparaître ensemble dans les fourrés.

Alors, il essuya longuement la sueur qui ruisselait sur son front, rassembla ses idées en déroute et se retourna vers ses porteurs, d’un air furibond :

« Une journée entière est perdue, cria-t-il. Quel est cet individu ? Vous avez l’air de le connaître ?

- C’est Tarzan, répondit l’un des noirs.

- Tarzan ? Je ne connais pas ce nom ! fit Stimbol avec dédain.

- Tous ceux qui connaissent la jungle connaissent Tarzan !

- Peuh ! fit Stimbol, en recouvrant graduellement toute sa morgue, ce n’est pas un coureur de bois qui va apprendre à Wilbur Stimbol où il doit chasser et ce qu’il doit chasser !

- Maître ! dit le noir qui avait déjà parlé, la parole de Tarzan est la loi de la jungle. Ne l’offense pas !

- Taisez-vous !... Je ne vous paie pas pour recevoir vos conseils ! hurla Stimbol hors de lui. Si je dis que nous allons chasser, nous chasserons, et vous tâcherez de ne pas oublier que c’est moi qui suis votre maître ! »

Et, toujours furieux, il se remit en marche, à pas rapides, pour retourner au camp.

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