‹ Tarzan Edgar Rice BurroughsChapitre 6 sur 24 · ARA, L’ÉCLAIR, ET USHA, LE VENT · texte numérisé non relu

ARA, L’ÉCLAIR, ET USHA, LE VENT

À l’heure dite, les paquets étaient prêts et les porteurs attendaient en silence. Blake et Stimbol fumaient tous deux, sans mot dire.

Tout à coup, le feuillage d’un arbre frémit, et Tarzan se laissa choir à terre avec légèreté. Des exclamations de surprise craintive jaillirent des lèvres des porteurs. Se tournant vers eux, Tarzan leur adressa la parole en leur langue :

« Je suis Tarzan, le Seigneur de la Jungle, dit-il. Vous avez accompagné jusqu’ici des Blancs qui viennent tuer les créatures de mon empire. Je suis mécontent ! Ceux qui veulent conserver la vie et revoir un jour leur village et leur famille feront bien d’écouter Tarzan et d’exécuter ses ordres sans discuter !

« Toi, reprit-il en se tournant vers le chef des porteurs, tu accompagneras le jeune Blanc, que j’autorise à prendre des images de la jungle où et quand il le voudra. Choisis la moitié de tes hommes pour accompagner le jeune maître. »

Il se tourna ensuite vers le plus vieux des porteurs : « Et toi, fit-il, tu prendras la tête de l’autre moitié des hommes et tu escorteras le vieux maître jusqu’à la côte, par le plus court chemin et sans aucun délai. Il n’a pas la permission de chasser et ne pourra se servir de son fusil que pour sa nourriture ou pour sa sécurité. J’ai dit. Obéissez ! Rappelez-vous que Tarzan sait tout et que Tarzan n’oublie jamais ! »

Il se tourna ensuite vers les deux Blancs.

« Blake, dit-il, toutes les dispositions sont prises. Vous pouvez partir quand il vous plaira et où il vous plaira, avec votre propre safari. La question de la chasse est laissée à votre discrétion : vous êtes l’hôte de Tarzan.

« Quant à vous, ajouta-t-il en s’adressant à Stimbol, vous quitterez le pays par la route la plus directe. Vous avez la permission de garder vos armes pour assurer votre sécurité, mais, si vous en abusez, cette permission vous sera ôtée. Le chef de votre safari veillera à l’exécution de mes ordres.

- La plaisanterie est excellente, railla Stimbol, mais vos calembredaines commencent à me porter sur les nerfs. Je suis citoyen américain, sachez-le, et, de plus, je pourrais vous acheter votre maudite jungle et vous-même, en payant dix fois plus cher que vous ne valez, sans seulement m’apercevoir que je me suis appauvri d’un centime ! Parbleu, Blake, expliquez donc à ce pauvre diable qui je suis, avant que je ne perde patience ! »

Tarzan appela d’un signe le chef qu’il avait désigné pour le safari de Stimbol :

« Tu peux prendre la route maintenant, dit-il. Si le Blanc ne vous suit pas, laissez-le en arrière. Prenez soin de lui s’il obéit à mes ordres, et amenez-le sain et sauf sur la côte. Obéissez-lui si ses ordres ne vont pas à l’encontre des miens. Et maintenant, va ! »

L’instant d’après, le safari de Stimbol était prêt, ainsi d’ailleurs que celui de Blake, qui désirait s’éloigner de son côté. Stimbol jura, menaça, fulmina, mais ses hommes, semblant soudain l’ignorer, s’engagèrent dans la direction de l’Est.

Tarzan disparut dans les frondaisons et soudain Stimbol se retrouva seul, dans le camp déserté.

Ulcéré, humilié, écumant presque de rage, il se mit à courir après ses hommes, en proférant des insultes qu’ils ne parurent même pas entendre. Vaincu, il finit par se taire et se résigna à

marcher en tête de ses porteurs, dans la direction qu’ils avaient adoptée. Il reconnaissait enfin que la puissance de Tarzan était plus grande que la sienne, mais son cœur était plein de ressentiment et il échafaudait mille projets de vengeance.

Pour s’assurer de la stricte exécution de ses ordres, Tarzan avait pris les devants et, d’arbre en arbre, était arrivé jusqu’à un endroit où le safari de Stimbol devait passer. Immobile dans le feuillage, il attendait l’escorte, dont il entendait déjà le piétinement lointain. Au-dessus des arbres, dans le ciel jusqu’alors si bleu, de gros nuages s’amoncelaient.

Soudain, sur la piste, une lourde silhouette velue apparut.

« Bolgani ! » héla le fils de la jungle.

Le gorille s’arrêta et regarda autour de lui.

« Je suis Tarzan !

- Et moi, je suis Bolgani ! grogna le singe.

- Le Tarmangani approche ! dit Tarzan.

- Bolgani tuera le Tarmangani !

- Non ! Tu laisseras passer le Tarmangani ! Lui et ses gens, ils ont des bâtons à feu. J’ai chassé le Tarmangani hors de la jungle. Laisse-le passer. Écarte-toi un peu de la piste. Les stupides Gomanganis et le Tarmangani, qui est encore plus stupide, passeront sans seulement se douter de la présence de Tarzan et de Bolgani. »

Dans le ciel obscurci, les nuées s’amoncelaient, et les deux bêtes contemplaient ce spectacle terrifiant.

« Pand, le tonnerre, est en chasse, remarqua Tarzan.

- Il chasse Usha, le vent, dit Bolgani.

- Et tout à l’heure, nous allons entendre Usha voler à travers les arbres pour s’enfuir, ajouta le fils de la jungle. Kudu, le soleil, lui-même redoute Pand, et se voile la face lorsque le tonnerre gronde ! »

Ara, l’éclair, jaillit et zigzagua dans le ciel. Pour Tarzan et Bolgani, c’était une flèche lancée par l’arc de Pand, et les grosses gouttes de pluie qui commençaient à tomber lentement n’étaient autres que des gouttes de sang de Usha, le vent, blessé par la flèche.

L’obscurité se faisait plus opaque. Usha courait à travers la forêt, et les arbres gémissaient sur son passage. Soudain, la pluie déferla et, avec des clameurs, tous les éléments se déchaînèrent.

Tarzan et Bolgani s’étaient accroupis, résignés, le premier sur une branche, l’autre en bordure de la piste.

Soudain, avec un fracas assourdissant, une lumière jaillit, le sol frémit et l’arbre sur lequel était perché Tarzan se fendit en deux, frappé par la foudre !

Assommé, Tarzan tomba à terre, sous la grosse branche qui lui avait servi d’asile.

Aussi vite qu’il était venu, l’ouragan s’éloigna. Kudu, le soleil, reparut à travers les nuages et les éloigna promptement. Bolgani, transi et terrifié, n’avait garde de bouger, ne se souciant pas d’attirer sur lui l’attention de Pand, le tonnerre.

Trempé jusqu’aux os et remâchant sa colère, Stimbol avait repris sa marche sur la piste détrempée, il n’avait même pas remarqué qu’il était très en avance sur son escorte, qui s’était arrêtée pendant l’ouragan.

À un détour du chemin, il se trouva soudain face à une grosse branche qui barrait le chemin. Tout d’abord, il n’aperçut

pas le corps de l’homme qui gisait dessous, mais, lorsqu’il l’eut reconnu, un espoir naquit en lui. Si Tarzan était mort, il serait libre d’agir comme bon lui semblerait. Était-il bien mort ?

Il se pencha sur la poitrine du géant et une expression de désappointement passa sur son visage. Tarzan vivait encore. Alors, Stimbol se redressa doucement et lança un regard oblique sur la piste. Ses hommes n’étaient pas encore en vue ! Il était seul avec l’auteur de toutes ses humiliations !

Seul, il ne l’était pas comme il le croyait, car il ignorait la présence d’un être velu qui, derrière les buissons, le couvait de son regard fauve.

Le fils de la jungle remua faiblement et Stimbol comprit qu’il devait se hâter. Il tira son couteau de sa gaine et le leva sur la poitrine de son ennemi...

Au même instant, un terrible grincement de dents retentit derrière lui. Épouvanté, Stimbol se retourna et aperçut la face terrifiante de Bolgani, qui découvrait ses crocs jaunes en un rictus menaçant.

Le gorille allait se jeter sur Stimbol lorsque Tarzan ouvrit les yeux.

« Kriig. Ah ! » cria-t-il au singe.

Bolgani s’arrêta et lança un regard à son allié.

« Laissez-le aller ! ordonna Tarzan.

- Le Tarmangani voulait tuer Tarzan, dit le gorille, Bolgani l’en a empêché. Bolgani tue ! »

Et il grinça des dents.

« Non ! Laisse le Tarmangani ! »

Le gorille lâcha Stimbol, qu’il avait saisi par le bras. Les premiers hommes du safari apparaissaient déjà, et la nervosité de Bolgani s’accrut à la vue de cette troupe nombreuse.

« Va dans la jungle, Bolgani, dit Tarzan. Je m’occuperai du Tarmangani et des Gomanganis. »

Avec un grognement, le gorille s’enfonça dans les taillis, et Tarzan resta seul avec Stimbol et ses hommes.

« Il est heureux pour vous que vous n’ayez pu me tuer, ditil gravement à l’Américain. J’étais là pour deux raisons, la première pour voir si vous obéissiez à mes instructions, la seconde, pour vous protéger contre vos hommes. J’ai surpris leurs regards ce matin... Il leur serait facile de vous abandonner dans la jungle, et ce serait votre fin, aussi sûrement que si vous receviez une balle dans la tête. J’estimais que j’avais certaines responsabilités à votre égard, et c’est la raison pour laquelle je voulais vous protéger ; mais vous venez de me délier de toute obligation de ce genre. Je ne vous tuerai pas, comme vous le méritez, Stimbol, mais je vous abandonne, et vous verrez bientôt sans doute qu’il vaut mieux avoir des amis que des ennemis dans la jungle ! »

Puis il se tourna vers les hommes de l’escorte :

« Tarzan, Seigneur de la Jungle, suit son chemin. Vous ne le reverrez peut-être plus. Faites votre devoir auprès de cet homme tant qu’il agira selon mes ordres, mais je lui interdis désormais de lever son fusil contre aucune bête de la jungle ! »

Sur ces derniers mots, Tarzan bondit dans les basses branches d’un arbre et disparut.

Lorsque Stimbol, par des questions répétées, réussit à se faire traduire le discours de Tarzan et à apprendre qu’il ne reparaîtrait plus, il retrouva une partie de son assurance et de sa morgue insolente. De nouveau, il se considéra comme le chef de

ses hommes, leur lançant des ordres d’une voix qui claquait comme un coup de fouet, les raillant et les abreuvant d’injures.

Il croyait que, par ces façons, il s’attirait un respect craintif, flatteur pour sa basse vanité. D’ailleurs, de cette façon, pensaitil, il montrait à ces simples d’esprit qu’il n’avait pas peur de Tarzan, et il comptait bien s’assurer ainsi un grand ascendant sur eux.

Puisque Tarzan avait dit qu’il ne reviendrait pas, Stimbol n’avait plus aucunement l’intention d’observer ses instructions et, apercevant une antilope, sans une hésitation, il épaula son fusil, fit feu et tua la bête.

Ce soir-là, les indigènes palabrèrent longuement à voix basse.

« Il a tué une antilope, et Tarzan va être courroucé contre nous ! disait l’un.

- Il nous punira, c’est sur ! faisait l’autre.

- Le seigneur Blanc est un mauvais seigneur, déclarait un troisième. Je voudrais qu’il soit mort !

- Nous ne pouvons le tuer, Tarzan l’a défendu !

- Si nous l’abandonnons dans la jungle, il mourra !

- Tarzan nous a dit de faire notre devoir !

- Oui, tant que le mauvais seigneur obéirait à ses commandements !

- Il a désobéi !

- Par conséquent, nous pouvons l’abandonner ! »

Exténué par la longue étape, Stimbol dormait comme une souche. Lorsqu’il s’éveilla, le soleil était déjà haut. Il appela son

boy, mais nul ne répondit. Il appela de nouveau, sans plus de succès.

« Maudits macaques ! grommela-t-il entre ses dents. Paresseux comme des couleuvres ! Je m’en vais les activer un peu, moi ! »

Il se leva et s’habilla, mais, peu à peu, le silence absolu du camp l’emplit d’une sorte de malaise, si bien qu’il abrégea sa toilette et sortit de la tente.

Dès qu’il eut mis le pied au dehors, la vérité lui apparut. Tous les hommes avaient déserté et tous les ballots de provisions avaient disparu à l’exception d’un seul. Il était abandonné au cœur de l’Afrique sauvage !

La première impulsion de l’Américain fut de saisir son fusil et de courir sur la trace de ses porteurs, mais la réflexion le convainquit rapidement de la vanité de cette méthode.

Il ne lui restait plus qu’une chose à faire, c’était d’essayer de rejoindre Blake et de rester dorénavant auprès de lui.

Les noirs lui avaient laissé des provisions et ne lui avaient dérobé ni son fusil ni ses munitions, mais la difficulté était de transporter cette lourde charge. Les provisions étaient insuffisantes pour de nombreux jours, mais Stimbol savait qu’il ne pourrait les porter, ayant de plus la charge de son fusil et de ses cartouches.

Il ne pouvait pas non plus être question de rester sur place à attendre du secours. La route de Blake allait dans la direction opposée, et des années pouvaient s’écouler avant qu’un être humain ne passât par l’endroit où il se trouvait.

S’il marchait vite et s’il trouvait la bonne direction, il pouvait espérer rattraper Blake, et c’était là sa seule chance de salut ! Réconforté par cette idée, Stimbol prit un copieux déjeu-

ner, puis se contenta d’un petit paquet de provisions et partit sur la piste.

La route était facile et l’Américain n’eut aucune peine à regagner l’emplacement du camp où Blake et lui s’étaient séparés.

Comme il avait atteint cette petite clairière au début de l’après-midi, il décida qu’avant de poursuivre sa route il s’accorderait un instant de repos.

Il s’assit donc, le dos contre un arbre, sans remarquer une légère ondulation dans les hautes herbes, à quelque distance.

Ayant achevé sa cigarette, Stimbol se leva, remit son chargement sur ses épaules et s’apprêta à suivre le chemin dans lequel s’étaient engagés Blake et ses hommes le matin précédent, mais à peine avait-il fait quelques mètres qu’un rugissement terrifiant l’immobilisa. En même temps, les herbes s’écartèrent pour livrer passage à un lion magnifique dont le pelage était entièrement noir.

Avec un hurlement, Stimbol laissa tomber son fardeau, jeta son fusil et se mit à courir vers l’arbre sous lequel il s’était paisiblement reposé un instant auparavant.

Le lion, déconcerté lui-même, resta un moment indécis puis se lança à ses trousses.

Stimbol atteignit l’arbre juste à temps. Les mâchoires de Numa se refermèrent à moins d’un centimètre de ses talons, tandis que l’homme, le visage ruisselant de sueur, s’élevait de branche en branche.

Désappointé, le lion tourna sa rage sur le paquet que l’homme avait laissé choir en fuyant. Il se mit à l’éventrer, puis à griffer et à mordre les boîtes de conserve qui roulaient dans tous les sens, jusqu’à ce que les provisions fussent devenues inutilisables.

Stimbol se morfondait sur son arbre et se maudissait intérieurement d’avoir laissé tomber son fusil à terre. Il se lamentait sur ses provisions disparues, mais se consolait à la pensée que Blake était encore sans doute tout proche, et que jusqu’à ce qu’il l’ait rejoint, il pourrait se nourrir avec le produit de sa chasse. Dès que le lion se serait éloigné, il se lancerait sur les traces de son ancien ami.

Numa, las de mordiller le contenu du paquet, se dirigeait maintenant, nonchalamment vers les hautes herbes, mais son attention fut attirée par un objet brillant, à terre. Il flaira précautionneusement le fusil, lui donna un coup de patte puis, finalement, s’en saisit dans sa gueule puissante.

Stimbol assistait à cette scène, désespéré mais impuissant. Si la bête endommageait le fusil, il se trouverait sans aucun moyen de défense et sans ressource pour trouver sa nourriture.

« Lâche ça ! Lâche ça ! » criait-il machinalement.

Sans s’occuper de ces cris, Numa s’éloigna majestueusement, emportant le fusil de l’Américain.

Cette journée et la nuit qui suivit parurent un siècle à Wilbur Stimbol. Tant que dura le jour, le lion resta à proximité, visible, de haut, dans la prairie herbeuse, et, quand la nuit tomba, Stimbol se sentit incapable d’affronter sans armes les dangers de l’obscurité.

Pourtant, il songeait avec terreur que chaque instant qui s’écoulait rendait plus grande la distance qui le séparait de Blake et de son escorte.

À plusieurs reprises, il fut sur le point de descendre de l’arbre, prêt à tout risquer pour se rapprocher de son ancien

compagnon, mais l’effroyable rumeur nocturne de la jungle lui semblait alors augmenter d’intensité et le cœur lui manquait.

Ce n’étaient que rugissements, cris d’agonie au loin, sinistres ululations et froissements suspects des feuillages, avec des moments de silence total, plus effrayants encore que tous ces bruits !

Lorsque le jour parut, Stimbol, épuisé, était encore cramponné à sa branche.

Tout, autour de lui, était maintenant paisible et silencieux. Seuls les débris méconnaissables des boîtes de conserve indiquaient que les hyènes étaient passées par là.

En tremblant, l’Américain descendit de son refuge.

Et c’est un être hagard, aux yeux fous, tressaillant au moindre bruit, claquant des dents, et en qui nul n’aurait reconnu l’arrogant successeur de la firme Stimbol et Stimbol de New- York, qui s’enfonça lentement dans la jungle.

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