CHAPITRE V
LE TARMANGANI
Pendant l’absence de Stimbol, Blake s’occupa donc de diviser les provisions et l’équipement en deux fractions égales. Pour la répartition des porteurs il avait préféré attendre le retour de Stimbol avant de procéder à cette opération, et il était en train d’écrire lorsque les chasseurs revinrent au camp.
D’un coup d’œil, il constata que Stimbol était de fort méchante humeur, mais, comme c’était l’état habituel de celui-ci, Blake ne s’en inquiéta pas, tout en se félicitant intérieurement d’avoir pris la décision de se séparer définitivement de son compagnon.
Lorsqu’il passa devant les deux tas d’effets et de provisions élevés par les soins de Blake, le visage de Stimbol s’assombrit encore.
« Vous voudrez bien vérifier si la répartition est faite à votre convenance, lui dit Blake.
- C’est inutile, fit l’autre, brusquement. Je sais très bien à l’avance que vous avez agi pour le mieux.
- Merci, dit Blake.
- Et quant aux porteurs ?
- Ce ne sera peut-être pas aussi simple que pour les provisions, dit Blake avec embarras. Vous ne les avez pas pris par la douceur, il faut bien le dire, et je crains qu’aucun ne souhaite partir avec vous.
- C’est vous qui êtes dans l’erreur, Blake. Vous ne connaissez rien aux indigènes et vous leur passez tous leurs caprices. Il en résulte qu’ils n’ont aucun respect pour vous parce qu’ils ne vous considèrent pas comme un maître. Je ne serais pas surpris qu’ils veuillent tous m’accompagner. Vous avez fait le partage du matériel, laissez-moi en faire autant pour le personnel.
- Parfait, dit Blake, satisfait d’échapper à cette corvée.
- Hé là ! toi ! fit Stimbol en se tournant vers un des porteurs. Viens ici, et plus vite que ça ! »
Le noir accourut et s’inclina devant les deux hommes.
« Rassemble tous les hommes du camp, dit Stimbol. J’aurai à leur parler dans dix minutes.
- Bien, Seigneur. »
Le noir s’en fut, et Stimbol se tourna vers Blake :
« Un étranger s’est-il présenté au camp cet après-midi ? demanda-t-il.
- Non. Pourquoi ?
- J’ai rencontré une espèce de sauvage pendant la chasse et il m’a ordonné très majestueusement de ne plus chasser dans la jungle et de partir au plus vite. Que dites-vous de cela ? fit Stimbol en riant aux éclats.
- Un sauvage ?
- Oui ! Enfin, un homme des bois, un ermite, je ne sais quoi, un fou aussi, probablement. Les nègres avaient l’air de le connaître.
- Qui est-ce ?
- Il m’a annoncé, toujours en grande pompe, qu’il s’appelait Tarzan. » Blake haussa les sourcils.
« Ah bah ? Vous avez rencontré Tarzan, le Seigneur de la Jungle, et il vous a ordonné de partir ?
- Vous avez entendu parler de lui ?
- Certainement, et, si jamais il m’ordonnait de quitter la jungle, j’obéirais !
- Vous peut-être, mais pas Wilbur Stimbol !
- Pourquoi vous a-t-il donné cet ordre ?
- Est-ce que je sais ? Il m’a empêché de tuer un gorille que je tenais au bout de mon fusil... il avait sauvé cette bête d’un python ; il a tué le python, m’a ordonné de quitter la jungle, a annoncé sa visite à notre camp et a disparu avec le gorille, en le tenant par le bras comme un ami. Je n’ai jamais vu chose pareille, mais il en faut davantage pour m’impressionner, et je ne me laisserai pas donner des ordres par un déséquilibré...
- Qu’est-ce qui vous fait penser que Tarzan soit fou ?
- Avouez qu’il faut l’être pour se promener dans la jungle, seul, presque nu et sans armes !
- Ce n’est pas mon avis, Stimbol, et, si j’étais fou, j’obéirais à Tarzan avant qu’il ne m’en coûtât trop cher !
- Diable ! vous avez l’air de bien le connaître. L’avez-vous déjà rencontré ?
- Non, dit Blake, mais j’ai entendu nos hommes parler de lui. Il est aussi célèbre dans la jungle que le lion ; peu de nos porteurs ont eu l’occasion de le voir, mais il a sur leur imagination une influence aussi grande que les sorciers de leurs tribus, et ils redoutent davantage encore de provoquer son courroux. S’ils pensent que nous nous sommes attiré son inimitié, nous allons au-devant de complications sans fin.
- Peuh ! vous vous noyez dans un verre d’eau ! Moi, je conseille à votre homme des bois de ne plus se frotter à Wilbur Stimbol ; cette fois, il pourrait lui en cuire !
- Il doit nous rendre visite, n’est-ce pas ? fit Blake. Je serais bien aise de le voir, car je n’entends parler que de lui depuis que nous avons pénétré dans la jungle dont il a fait son domaine.
- C’est curieux, moi, je n’avais jamais encore entendu prononcer son nom.
- Vous ne parlez jamais à nos hommes, remarqua Blake.
- J’ai mieux à faire que d’écouter les bavardages d’une poignée d’indigènes ignorants », dit Stimbol.
Blake sourit et ne répondit pas, car les hommes du safari approchaient.
« Mr. Blake et moi allons nous séparer, annonça Stimbol en s’éclaircissant la voix. Pour ma part, je compte aller chasser un peu plus loin à l’Ouest, faire un tour par le Sud et retourner vers la côte par un autre chemin. J’ignore quels sont les projets de Mr. Blake, mais il a droit à la moitié des porteurs, que vous le vouliez ou non ! »
Il s’arrêta un instant pour donner plus de poids à ses paroles, puis reprit :
« Je désire que tout le monde soit content, aussi ceux qui par hasard auraient envie d’aller avec Mr. Blake sont libres. Maintenant, écoutez bien ! Le tas qui est de ce côté représente la part de Mr. Blake, celui qui est près de moi représente la mienne. Par conséquent, que ceux d’entre vous qui veulent partir avec Mr. Blake se rangent près du matériel qui lui revient. »
Aussitôt, l’un après l’autre, tous les hommes s’alignèrent autour des effets de Blake.
En riant aux éclats, Stimbol se tourna vers son compagnon.
« Ah, ah ! dit-il, ce sont vraiment des têtes de bois. Je croyais m’être exprimé clairement et aucun d’eux n’a compris ! »
Et, sans attendre la réponse de Blake, il apostropha les noirs :
« Idiots que vous êtes ! Je ne vous ai pas dit que vous deviez tous partir avec Mr. Blake, j’ai dit que ceux qui préféreraient partir avec lui pouvaient le faire. C’est clair, je pense ? Bien ! Alors que ceux qui veulent rester avec moi passent de ce côté. Compris ? »
Pas un homme ne bougea. Stimbol devint cramoisi.
« C’est de la mutinerie ! gronda-t-il. Celui qui a machiné cela s’en repentira ! Viens ici, toi ! - et il saisit rudement l’un des guides par le bras. - Qui vous a ordonné d’agir ainsi ? Mr. Blake vous a-t-il donné des instructions ?
- Soyez donc raisonnable, Stimbol, fit Blake en haussant légèrement les épaules. Personne n’a influencé nos hommes et ils ne se sont pas mutinés le moins du monde. On ne prend pas les mouches avec du vinaigre, et vous n’avez que des injures à la bouche lorsque vous vous adressez à ces malheureux. Si vous n’aviez pas été aveuglé par votre outrecuidance, vous auriez prévu qu’ils réagiraient ainsi. Je ne vois pas pourquoi des noirs seraient plus friands d’insultes et de coups que des blancs ! »
Déconcerté et abandonnant pour un temps sa morgue habituelle, Stimbol passa en revue les visages d’ébène des porteurs. Leur expression était dure, fermée, hostile. Pas un seul n’eut un regard amical dans sa direction. En désespoir de cause, il se retourna vers Blake :
« Voyez ce que vous pouvez faire ! implora-t-il.
- Il est nécessaire que la moitié d’entre vous accompagne M. Stimbol à la côte, dit Blake aux noirs, d’une voix ferme. Il paiera doubles gages à ceux qui le suivront, pourvu qu’ils le servent avec loyauté. Discutez la question entre vous, et faites-nous transmettre votre réponse par votre chef. J’ai dit ! Vous pouvez vous disperser. »
Le reste de l’après-midi s’écoula. Chacun des deux Blancs s’était isolé sous sa tente. Les noirs se tenaient à l’écart et discutaient à mi-voix. Stimbol et Blake prirent séparément le repas du soir, puis ils se réunirent pour attendre la réponse des hommes du safari. L’attente se prolongeant, Blake envoya chercher le chef des porteurs.
« Alors, avez-vous décidé lesquels d’entre vous accompagneront M. Stimbol ? demanda Blake.
- Aucun ne veut aller avec l’autre maître, dit le noir. Tous, ils veulent partir avec toi, B’wana !...
- Mais M. Stimbol les paiera bien, observa Blake, et il est nécessaire qu’il garde la moitié des porteurs.
- Il ne pourrait pas payer assez cher, fit le noir en hochant la tête. Mes hommes ne veulent pas aller avec lui.
- Vous vous êtes engagés à nous faire escorte durant tout notre voyage, rappela Blake, vous devez remplir vos engagements !
- Nous nous sommes engagés à accompagner les deux maîtres ensemble, mais rien n’a été convenu pour un retour séparé. Si le jeune maître reste avec le vieux, nous remplirons nos engagements ! »
Le ton dont ces paroles avaient été prononcées semblait définitif. Blake réfléchit un instant et dit :
« C’est bien. Nous en reparlerons demain matin. »
Les noirs s’étaient depuis un moment enveloppés dans leurs couvertures pour dormir, lorsque la silhouette d’un homme apparut, claire sous la lueur du foyer. « Qu’est-ce que c’est que cela ? s’exclama Stimbol. Hé, Blake ! voilà l’homme sauvage ! »
Blake s’approcha et se sentit impressionné par l’attitude pleine de calme dignité du nouveau venu.
« Ainsi donc, vous êtes Tarzan ? » dit-il.
L’homme inclina la tête.
« Et vous ? dit-il.
- Je me nomme James Blake, de New-York.
- J’ai entendu votre conversation avec le chef du safari, dit Tarzan. J’ai déjà eu l’occasion de me former une opinion sur votre compagnon ; aussi je suppose que vous vous séparez parce que vous ne pouvez vous entendre ? »
Blake eut un léger signe d’assentiment.
« Et quels sont vos plans ensuite ?
- J’ai l’intention de pousser vers l’Ouest, dit Stimbol, puis
de...
- Je parlais à M. Blake, observa Tarzan. En ce qui vous concerne, j’ai déjà pris ma décision.
- Par exemple ! Mais...
- Silence ! fit le fils de la jungle. Continuez, monsieur Blake.
- Nous n’avons pas eu beaucoup de chance jusqu’ici, dit Blake, en partie sans doute parce que nos méthodes diffèrent. J’ai un appareil de prises de vues, mais je n’ai pas encore réussi à enregistrer une seule scène de la vie de la jungle. Je suis con-
trarié de devoir abréger cette expédition, en raison du temps et de l’argent que j’y ai consacré, mais puisque nos hommes refusent de nous accompagner séparément, il ne nous reste plus qu’à reprendre ensemble le chemin le plus court vers la côte.
- Ma parole, on dirait que je n’existe pas, à vous entendre tous les deux ! fit hargneusement Stimbol. J’ai dépensé autant de temps et d’argent que Blake dans ce ridicule voyage. Vous oubliez que je suis venu ici pour chasser ; j’ai bien l’intention de mettre ce projet à exécution, et ce n’est certes pas un singe déguisé en homme ou un homme déguisé en singe qui réussira à m’en faire démordre ! »
Tarzan ne tourna même pas les yeux vers Stimbol, qui trépignait de colère.
« Préparez-vous à lever le camp une heure après le lever du soleil, dit-il à Blake. Vous n’aurez plus de difficultés quant à la répartition du safari. Je serai là pour y veiller et pour vous donner mes dernières indications. »
En disant ces mots, il fit un léger signe d’adieu et disparut dans l’ombre.