SECONDE QUESTION
Nous avons dit, au commencement de ce travail, que, dans la discussion des intérêts forestiers, on pouvait poser deux grandes questions principales ; nous venons d'étudier la première, la seconde peut se formuler ainsi :
Etant donnée une forêt domaniale en pleine exploitation, examiner : s'il y a bénéfice en argent pour l'Etat^ à la vendre et à placer le produit de cette ventCy à 5 pour cent en moyenne^ sur les fonds publics?
Cette question exige avant tout qu'on détermine, d'après le revenu annuel fourni par la forêt, le taux du capital engagé sur le fonds et la superficie.
Supposons qu'il s'agisse, comme tout à l'heure, d'une futaie normale de 200 hectares de fertilité moyenne, située dans l'arrondissement de Nancy et valant 750 fr. l'hectare pour le fonds seulement. L'aménagement est à 200 ans.
Si l'on continue l'exploitation de la même manière, c'est-àdire si, après le prélèvement de la coupe principale de chaque hectare, on replace encore à plus de 4 pour cent le capital qu'on engage de nouveau, on devra indéfiniment retirer, somme toute, au bout de chaque révolution, la même rente de la forêt et de plus les intérêts des intérêts des produits touchés pendant la révolution; quel que soit le capital en bois sur la superficie, le taux du placement devra donc être plus élevé
que pour un seul hectare , c'est-ànlire que celui que nous avons calculé page 511 . Ce raisonnement nous parait régulier.
Cependant on a jusqu'ici dit tout le contraire et on a mis en avant, pour le prouver, des calculs qui, selon nous, n'étaient que spécieux, ainsi que nous allons chercher à le faire voir.
En effet, nous pouvons, dans ce nouveau cas, appliquer la formule A, c'est-à-dire qu'il nous faudra chercher le taux du placement du capital engagé sur une exploitation forestière déjà en train et qui doit se prolonger 200 ans, et pour cela, apprécier d'une part la valeur du capital engagé, et de l'autre le produit total au bout de 200 ans.
Or, ce capital se compose :
1^ de la valeur du fonds et des frais de repeuplement et d'administration, ou de 915', 80 X 200=. . . 182760'-, 00^
2* du capital superficiel qui s'élève à (i). 1585675, 00
Total 1767675'-, 00*
Quant au produit annuel, il est égal :
l"" à la somme des éclaircies annuelles 5955'-, 00*^
2^ au produit annuel de la coupe principale. 15159, 00 Revenu annuel. Total 19072'-, 00^
SOau t+ 51,85
TfPI DU CALCUL m. e
\o47 KQVÎ19 nn>
947,59X32,00/ Superficie.
d'où
L'aménagemenl étant fixé à 200 ans, la spéculation forestière devra donc durer au moins cet espace de temps, et le produit total, au bout de ces 200 ans, sera égal d'abord à ce revenu touché chaque année et placé à intérêts composés jusqu'à la fin de la révolution, soit 65981494 20^-, 00
Et comme la forêt aura continué à se re- •produire constamment pendant ces 200 ans, l'Etat possédera encore toute sa valeur, qu'il faudra ajouter au nombre pré-
cédent; cette valeur se compose de
La valeur totale possédée par l'Etat au bout de 200 ans sera par conséquent. . . 659988475'-, 00
Il en résulte donc, d'après la formule A, pour la valeur du taux du placement , le chiffre de 4,44 pour 0|0, qui, comme on le voit, est en effet, plus élevé que celui que nous avons trouvé par la première marche synthétique.
Ce résultat est bien différent de celui où l'on est arrivé jusqu'ici^ et il devait en être ainsi; car on a raisonné tout autrement que nous; voici, en effet, comment on a procédé :
On a cherché la valeur du capital engagé et celle du produit annuel, et en comparant le second au premier on en a conclu le taux du placement.
Sans nous arrêter à la manière dont on a calculé le capital engagé qui, selon nous, renferme plusieurs erreurs notables, supposons qu'on soit arrivé au même chiff're que nous pour ce capital ainsi que pour le revenu; en raisonnant pour cela comme on l'a fait, on arrive au chiffre de 1 ,08 pour 0|0 pour la valeur du taux qui ainsi se trouve très-abaîssé auprès de celui de 4,44 pour 0(0 que nous venons de trouver tout à l'heure. Ce taux si abaissé est facile à expliquer.
En effet, la forêt présente une suite non interrompue d'hectares couverts de bois qui ont tous les âges de 1 à 2p0 ans. Celui qui porte de la futaie âgée de 200 ans donn^, parmi
toas 9 le taux le plus haut du capital du fonds engagé depuis la dernière fois qu*on y a prélevé une coupe. Mais si Ton abat en même temps les bois de 199,198. . . 180. . . 160. . .100. . . 21 ans, sur les autres hectares, chacun d'eux fournira un taux de plus en plus abaissé , à mesure qu'on descendra au bois plus jeune. Or, dans une spéculation quelconque, à mesure que le taux du placement s'abaisse , le capital engagé devient nécessairement à proportion plus considérable ; donc la somme de tous ces bois constituera un capital engagé trèsélevé , relativement au revenu annuel de la forêt fourni seulement par les bois de 200 ans.
En calculant comme on l'a fait, la cause des forêts de l'Etat a été plus que compromise prés des économistes financiers^ dans les temps où le trésor public est obéré. Car, d'après ces bases fournies par les forestiers eux-mêmes, les économistes s'écrient de concert : « Des biens qui ne rapportent qu'une rente aussi faible sont une charge et un embarras pour l'Etat, et si celui-ci vendait la forêt dont il est question la somme à laquelle elle est estimée, et plaçait cette somme à 5 pour 0|0, il en tirerait annuellement 79^155 fr., au lieu de 19,075 fr. qu'il touche aujourd'hui, c'est-à-dire 4 fois davantage.
On aurait dû cependant, selon nous, remarquer qu'il ne s'agissait pas ici d'une spéculation qui ne doit durer qu'une seule année; qu'au contraire, l'Etat, qui ne meurt pas et qui peut attendre, a fixé cette durée à 200 ans par l'aménagement même qu'il a adopté, auquel se rapportent toutes les opérations de l'exploitation pendant ce long espace de temps, et qui prouvent quHl veut attendre. Il est facile d'ailleurs de comprendre l'avantage qu'il y a de raisonner ainsi ; car^ nous savons qu'au bout de 200 ans, chaque hectare sera venu fournir 4,07 pour 0|0 pour le taux du placement du fonds; et en outre, le produit annuel comparé au capital engagé qui n'est que 1,08 pour 0|0, quand il aura été placé chaque année à 5 pour 0[0 et à intérêts composés , devra se rapprocher, à la fin de la
révolution, du taux des rentes de l'Etat à 5 pour 0[0 ; et en effet telle est la puissance de ces intérêts qu'on arrive ainsi à 4,44 pour 0|0.
Assurément un particulier ne pourrait pas raisonner ainsi; l'Etat seul peut calculer sur des bénéfices qui, pour être obtenus complètement, exigent que la spéculation dure 200 ans.
Le taux de 4,44 pour 0|0, joint à la solidité du placement sur un bien-fonds tel qu'une forêt, est déjà très-satisfaisant et assez élevé pour faire abandonner l'idée de remplacer celle-ci par une rente sur l'Etat, et cependant il est encore bien loin de la vérité, si on le compare au capital qu'on réaliserait, si la forêt était aliénée.
Les capitaux qui représentent les valeurs des forêts subissent en effet, par la mise en vente de celle-ci, une forte dépré- ^ dation, et cela pour plusieurs causes qu'il est facile d'indiquer ; ainsi, par exemple :
i**Ç'à a toujours été après une révolution, et quand les affaires publiques et particulières étaient en souffrance, qu'on. s' est décidé en France à aliéner une quantité considérable des forêts nationales, c'est-à-dire aux époques où les capitaux se cachent, et où le commerce des bois est dans de fâcheuses conditions; car, dans ces temps difiSciles, les travaux de grandes constructions sont généralement suspendus, et il en résulte que les ventes de ces propriétés de FEtat n'appellent qu'un nombre restreint de gens disposés à acheter, et parmi lesquels les spéculateurs proprement dits sont en majorité, attendu qu'ils espèrent tirer de ces biens, achetés à vil prix, des bénéfices considérables^ en les revendant en détail, fonds et superficie.
Or, ces spéculateurs engagent dans ces sortes d'affaires des capitaux dont autrement ils retireraient 5 pour 0(0, sans peine et avec plus de sécurité, et comme le succès de leur spéculation laborieuse est fort incertain, vu l'époque où ils opèrent, il faut qu'ils en retirent encore plus de 5 pour OiO,en tout, plus de 10 p. Ù\0; et, en effet, le placement à iO est
celai qu'exigent les marchands de bois, même dans les temps ordinaires. B'ailleqrs, on conçoit que Fexploitation d'une somme de bois égale à celle de la superficie de la forêt dont nous nous occupons exige déjà matériellement un certain nombre d'années, 5 ans par exemple, et qu'il faut encore tenir compte des pertes d'intérêts qu'on aura à subir pendant cet espace de temps; première dépréciation.
2^ Indépendamment de ce que nous venons de dire, et par suite de l'émission annuelle et pendant ces cinq années consécutives , de 12,000 ™*% là où on n'en vendait que 478, il est évident que l'on ne pourra espérer de placer ces 12,000 °**^, dont les 7 sont des bois de construction , aux mêmes prix que ceux des coupes ordinaires ; il y a même beaucoup de cas où on ne pourrait pas les vendre du tout; et ce que nous disons pour la superficie peut se dire encore pour le fonds; car, dans des circonstances aussi contraires, et où les propriétés foncières, en pleine exploitation, ne se vendent que fort au-dessous de leur valeur , le fonds des 200 hectares de la forêt dont les bois auront été coupés subira aussi une forte baisse ; seconde dépréciation.
3*^ Lorsque l'Etat aliène à la fois une quantité notable de ses forêts , non seulement elles subissent individuellement les dépréciations dont nous venons de parler, mais tous les marchés de bois, où leurs produits viennent aboutir, sont de plus en plus encombrés, et il en résulte une concurrence qui tourne encore au détriment des spéculateurs; troisième dépréciation.
4^ De même que ces ventes nombreuses extraordinaires s^ font concurrence à elles-mêmes, elles font aussi concurrence aux ventes des forêts nationales non aliénées. La moins value des produits de ces dernières doit donc être portée au chapitre des pertes que le trésor supporte, dans les aliénations dont nous parlons ; quatrième dépréciation.
5*" Nous avons estimé le capital superficiel comme s'il jouis-
sait sur tous les points de la forêt et à tous les âges, de i à 200 ans, d'une végétation parfaitement normale, ce qui n'arrive jamais; nous l'avons donc encore coté trop haut; cinquième dépréciation.
6^ Nous n'avons pas parlé non plus de tout ce qu'enlève la maraude pendant l'exploitation générale, où la surveillance est d'autant plus difficile qu'elle a lieu à la fois sur toute la surface de la forêt ^ et il faut , en outre , ne pas omettre les pertes dues à la détérioration à laquelle les bois coupés sont nécessairement exposés, lorsqu'aprés leur abattage, ils demeurent un peu trop longtemps sur la terre des coupes; sixième dépréciation.
V Enfin, il est indispensable de prévoir les banqueroutes qu'on aura lieu de supporter dans des circonstances où le commerce régulier des bois , bouleversé par tant d'éléments qui se font la guerre les uns aux autres, perd son ancienne sécurité ; septième dépréciation.
N'est-il donc pas évident qu'en raison de toutes ces causes les forêts doivent se vendre et se sont vendues à perte ; c'est ce que prouvent les procès-verbaux des ventes qui ont eu lieu dans de si mauvaises conditions. En général , les forêts aliénées, au milieu des crises politiques, ont été cédées à des prix qui n'ont guère dépassé la moitié de leur valeur réelle.
Voilà assurément un grand nombre d'éléments de dépréciation que nous recueillons pour les forêts nationales destinées à être aliénées , à ces époques inopportunes où tous les intérêts de la société étaient plus ou moins compromis ; et cependant , nous n'avons encore envisagé qu'un seul des deux côtés de la question. Et, en effet, si d'une part, nous avons cherché à démontrer que le capital représentant la valeur de la forêt serait amoindri presque de moitié par l'aliénation ; de l'autre, il est encore convenable de chercher à savoir si le revenu annuel de la forêt, tel que nous Tavons apprécié, ne serait pas susceptible d'être augmenté.
Or ce revenu, noas TaTons composé de deox parts : !** de ia somme des éclaircies annaelles ; 2^ du produit de la coupe priocipaie.
Maintenant , si l'on veut bien se reporter à nos appréciations précédentes des éclajrcies , on se rappellera facilement que noua n'avons porté en ligne de compte que les valeurs des éclaircies de 20 à 140 ans, et qu'en conséquence nous avons négligé celles que Ton peut prélever après 140 ans. Quoiqu'à la vérité ces éclaircies deviennent de moins en moins considérables, à mesure qu'on s'approche du terme de la révolution, toujours est-il qu'elles ont une certaine valeur que nous ne saurions apprécier dans l'état actuel de la science forestière , mais qu'il serait inexact de passer sous silence. Et de {Aus, il y a lieu de croire que cette pratique , recevant de nouTeau perfectionnements , fournira de plus en plus des produits élevés.
il y a encore d'autres produits dont nous n'avons pas parlé, et qui dans beaucoup de cas ne sont pas à négliger ; ce sont ceux que l'on nomme les menm produits. Il y a tdies forêts des Vosges où ils ont suiB pour l'établissement de très-belles routes forestières, qui ont augmenté considérablement la valeur des coupes annuelles. Us se composent, comme on sait, de ce que l'administration retire des permit d'extraction des herbes , des pierres à bâtir, des pierres à chaux, à plâtre, des sources que l'État concède aux particuliers , de la location des chasses, etc., et enfin des extractions de souches. Dans l'inspection de Nancy, ces souches rapportent jusqu'à 1 fr. par mètre cube. Pans un hectare de futaie de 478'"%Q0, et dans lequel le bois de chauffage, fourni par les hoùppiers, entrerait pour un quart, il y aurait environ 11 9""*^ de souches ; car on sait que le volume des racines est à peu près égal à celui des branches.
Enfin, il y a un grand nombre de cas, où l'établissement des routes forestières et celui du flottage ajoutent de fortes
plus values aux produits annuels, qui, en définitive, grandissent en proportion du progrès de la sylviculture et par Texéculion de toutes les parties d'un aménagement normal (4).
On conçoit donc que toutes ces causes réunies, qui ont pour résultat de faire passer dans les revenus annuels la plus grande partie possible de ce qui comptait au capital engagé, augmentent sensiblement le taux du placement de ce capital, en le rapprochant de plus en plus de 9 pour 0|0.
Gomment donc, dans ces conditions, TÉtat pourrait-H avoir avantage à transformer en rentes à 5 pour cent , qu'une guerre, un ministre dissipateur ou un eoup de vent révolutionnaire peuvent lui faire perdre en peu d'instants, une propriété foncière telle que la futaie en question, qui ne cessera d'augmenter de valeur par la suite, qui offre toute la sécurité possible, et dont les produits sont indispensables aux populations?
Pour appuyer ses projets d'aliénation des forêts de TÉtat, Tabbé Louis, ministre des finances dans les premières années de la Restauration, faisait valoir les raisons suivantes :
(1) 1^ On peut, étant appréciées ces plus values, en déduire facilement le nouTeau taux qui en résulte pour le capital engagé.
En effet, soit a le capital engagé, x le premier taux, et P ce que possède le spéculateur à la fin de la n^^^^ année , on aura :
Soit P' ce qu'il possédera par suite des améliorations et y le nouveau toux, on aura : o (1 4-0,%)»=F.
d»où y=400 (l+0,Oy)lVT ^1
2oSi le Capitol engagé était changé, P restant le même, on aurait, en appelant a le nouveau capitol :
o(l4-0,0a?)n=P; o'(l+0,Oy)^=P;
d'où y = 100 j 1/ Zd +OiO a? ) — 1 1
i** Que rÉtat, après les ventes des forêts domaniales, retirait Fayantage de percevoir d'abord les frais d'enregistrement relatifs à ces mèmes^ ventes, et en outre les impôts aux quels ces propriétés sont taxées aussitôt qu'elles ont passé dans le domaine particulier.
â* Que rËtat profitait à perpétuité du bénéfice des frais demutations que, dans la suite, doivent subir ces mêmes propriétés. Or, ces frais, qui s'élèvent en moyenne, par année, à i,55 à peu près de la valeur de l'immeuble soumis aux frais d'enregistrement de tout genre, reproduisent au bout de cinquante ans environ, la valeur elle-même de ces propriétés.
Nous croyons qu'on peut répondre ainsi à cette manière de raisonner :
Quant aux frais de vente que doit supporter l'acquéreur, ainsi que l'impôt qui frappera sa propriété, comme ils sont connus d'avance , il ne manque pas , après son estimation de la forêt qu'il veut acheter, d'en déialquer le capital qui représente ces frais et ces impôt» ; en définitive, c'est l'Etat qui, au moment de la vente^ supporte cette différence.
Mais il n'en est plus de même , lorsqu'il s'agit des frais de mutations que perçoit le trésor, toutes les fois que ces propriétés vendues changent de propriétaire. On ne saurait nier ces produits. Ainsi, l'Etat a aliéné des propriétés forestières pour la somme 237,779,295^ depuis l'année 4814. Aujourd'hui l'Etat perçoit donc, en moyenne de ces propriétés, à raison de 1,55 p. 0[0, la somme d'à peu près 2,716,522^ Les revenus du trésor sont augmentés de cette somme annuelle.
Il faut même ajouter à cela que les bois devenus plus rares ont augmenté de valeur^ et qu'il en résulte encore une plusvalue annuelle pour le trésor. •
Cela bien admis, il s'agit de savoir si la France, en définitive, n'a pas payé ces avantages par des sacrifices plus grands encore.
Or, les défrichements d^iine partie des forêts vendues, et plos encore, d*un autre côté, rappaaTrissement des fiorèts qui n'ont pas été détmiteis complètement, il est yrai, mais dont les propriétaires o^t abusé , en abattant an grand nombre de réserves en futaie qu'elles contenaient, ont, eomme nous l'avons déjà dit , &it augmenter les prix des bois. Admettons que l'augmentation du produit des coupes de l'Etat, qui est d'environ trois millions , soii due entièrement à cette cause (ce qui n'est pas vrai, car l'introduction des éciaircies, des aménagements pitts longs, la création des routes forestières, etc. ont concouru fortement à cette augmentation). En ajoutant ces trois millions à la somme des frais annuels d'enregistrement que supportent les forêts vendues , et que nous avons trouvés être de 2,716,522 fr., le Trésor se serait tout an plus enrichi d'un revenu annuel de 5,716,522 fr.
Mais la France produit et consomme annuellement environ 40,000,000 de stères de bois ; si donc on supposait que le prix de chaque stère a augmenté seulement de <K*, 16 dq»ais trente*six ans, par suite des grands abattis d'arl»*es qui ont eu lieu, le pays n'aurait rien gagné, malgré tous ces frais d'enregistrement et l'augmentation des revenus du trésor, résultant de la hausse du prix du bois ; puisque si, d'un côté, le trésor est devenu plus riche d'un revenu annuel de 5,716,522^*06, de l'autre la communauté française, c'est-à-dire la nation, est forcée de dépenser, chaque année, en plus 6,000^000 fr.
On conçoit, du reste , que cette augmentation moyenne de 0^*,16 des prix des bois est au-dessous de ce qui est arrivé réellement; et en fixant à 0^*,50, la hausse qu'ils ont subie, en raison de leur rareté toujours croissante, nous serons encore au-dessous de leur véritable valeur; mais alors il faudra en déduire que la France paie, chaque année, par suite des ventes des forêts, 20,000,000^-,Qpdeplus qu'auparavant, tandis que les bénéfices à porter en compensation ne s'élèvent, même en en forçant le chiffre, qu'à 6,000,000'-, 00 tout au plus.
La France se trouve donc obérée d'une dépense annuelle en plus de i^jOGO^OCO^*, 00, et cette somme est même encore plus forte qu'il n'est nécessaire pour contrebalancer les plus« values^ dues au placement à 5 pour cent du capital moyen produit par les ventes de forêts qui ont eu lieu depais 1814, et qui ont donné 237,799,295^ Car à supposer que l'on ait obtenu un intérêt de 3 et i\^ au-dessus de celui que les forêts vendues fournissaient (elles ne donnaient guère qu'une rente de 1 et demi pour cent), ces 237,799,295^* ainsi placés n'ont pu produire jusqu'à présent que 9,322,975 fr. de revenu annuel.
Il nous semble donc qu'il est impossible de ne pas reconnaître que, sous le rapport financier, l'État a perdu à toutes ces aliénations, et nous omettons ici les 60,000^000 fr. que la France est forcée de dépenser aujourd'hui, par an, pour l'achat des bois qu'elle fait venir de l'étranger.
Au surplus, le taux peu élevé du placement du capital engagé dans les taillis sous futaie qui constituent la très-grande partie de ces aliénations a été la cause déterminante de leur vente, et l'on a pensé qu'ainsi, d'une part, le capital résultant de ces aliénations, placé sur. les fonds publics, rapporterait 5 pour cent, et que, de plus, les terrains livrés à l'agriculture seraient plus utiles au pays; car, en comparant le produit d'un hectare très-bien cultivé à celui d'un hectare de taillis sous futaie, on ne saurait nier que ce dernier est beaucoup moindre.
A cette manière d'argumenter, on doit objecter qu'avant de condamner ce sol forestier il faudrait, non pas savoir ce qu'il rapporte, mais bien ce qu'il serait capable de rapporter ; car Ta sylviculture bâtarde des taillis sous futaie ne peut lutter contre une agriculture perfectionnée. La question se réduit donc à changer l'aménagement et à transformer en futaie les taillis sous futaie, où le chêne tend généralement à disparaître, cl qui chaque jour rapportent de moins en moins.
Par suite de celte conversion^ on obtiendra 4,44 pour cent du capital engagé, et si d'ailleurs on tient compte des frais de construction des bâtiments d'exploitation qu'on est forcé d'élever^ quand on transforme la forêt en champs cultivés, l'avantage restera à la forêt, au point de vue même du rendement cultural en argent, et cela d'autant plus que le prélèvement de tout le capital sur pied dans les futaies sur taillis à convertir, vendu lentement de manière à ne pas perdre de sa valeur, et placé à b pour cent par l'État, ou même à 40 et plus, dans des travaux de routes forestières, constituera à la fin de la conversion un boni considérable.
Les partisans des défrichements ont été , d'ailleurs , encouragés encore dans leur opinion systématique par beaucoup de partisans de l'agriculture. Ceux-ci ont cru voir un avantage bien prononcé pour la société dans la conversion en champs cultivés des terrains forestiers situés dans des contrées fertiles. Or, je dis au contraire que ce serait souvent un triste service à rendre aux populations de ces contrées , quand bien même on reboiserait en quantité équivalente des terrains incultes, en pente et situés sur des chaînes plus ou moins éloignées des centres de ces régions.
Supposons , pour fixer les idées , qu'on propose de défiriche 100,000 hectares de nos plus belles forêts dans la partie centrale de la France, c'est-à-dire la plus fertile, et que ces terrains soient cultivés en céréales et de la manière la plus intelligente.
Les économistes, amis de l'agriculture , n'ont pas manqué de remarquer que, depuis bO aqs particulièrement, la population s'est accrue dans ces parties les plus fertiles de la France. Or, c'est précisément dans ces contrées que les forêts qui y étaient enclavées ont le plus tenté les spéculateurs, et c'est là aussi, en général, que les aliénations du sol forestier ont été les plus nombreuses. Les économistes en ont déduit que les défrichements ont été une des sources de prospérité
qui ont amené cette augmentation de population, en se fondant d'ailleurs sur les faits suivants.
« Une ferme de iOO hectares nourrit, entretient toute une famille, occupe toute l'année plusieurs domestiques et emploie à l'époque des moissons un bon nombre d'ouTriers. Tous ces hommes absorbent à leur profit plus des deux tiers du produit de la ferme , tandis qu'un bois de la même essence ne donne du travail aux ouvriers, pour son exploitation, que pendant quelques mois de Tannée et ne fait verser à la classe ouvrière qu'environ le dixième de son produit brut. »
Admettons l'exactitude de ces faits, mais examinons maintenant la contre-partie de la question.
Si la proposition que nous venons d'énoncer, il n'y a qu'un instant, de déboiser 400,000 hectares de forêts nationales était mise à exécution, nous savons déjà que, pendant un certain temps, les prix des bois et des terrains subiraient une baisse marquée; les spéculateurs, qui n'auraient pas manqué de la prévoir, auraient estimé en conséquence la valeur du sol et de la superficie de ces forêts , et l'Etat, c'est-à-dire la société toute entière, commencerait par payer la différence, tandis qu'une fraction seule du pays profiterait pendant quelques temps de cette diminution des prix.
En outre, l'établissement de nombreuses fermes nouvelles attirerait une multitude de travailleurs, donnerait aussi du travail à l'ancienne population et répandrait incontestablement, pendant quelques années, de l'aisance dans ces contrées; mais aussi quand tous ces travaux, conséquences des défrichement^ seraient achevés, les choses ne tarderaient pas à se montrer sous une toute autre face.
En effet, une triste réaction se ferait aussitôt sentir ; d'abord les prix des bois s'élèveraient nécessairement plus haut qu'avant le déboisement, et cela pour plusieurs causes.
La première , c'est que la masse des forêts qui existaient dans . ces localités ayant en majeure partie disparu, les bois
à vendre y seraient plus rares et par conséquent plus chers.
La seconde, c'est que les forêts qui y resteraient encore sur pied ne suffisant pas à la consommation , on serait obligé d'aller chercher les bois au loin. Or, il suffit en moyenne , dans ces localités, que la distance du transport soit augmentée d'environ quatre lieues pour que le prix des bois hausse de plus d'un cinquième.
La troisième enfin , c'est que les populations plus nombreuses en consommeraient nécessairement davantage.
Voilà donc incontestablement de bien lourdes charges qu'on ferait peser sur toutes ces populations, pour lesquelles la vie matérielle deviendrait bien plus difficile qu'auparavant, et le développement de la production agricole avec toutes ses conséquences, qui, au dire des économistes, aurait dû améliorer leur sort^ sérail, au contraire, pour elles une cause certaine de décadence et de misère.
Comment alors pourrait-on se décider raisonnablement à livrer, de jour en jour, de nouveaux éléments à cette multiplication effrayante de la population, sans s'inquiéter si la matière première nécessaire à l'existence de la société, c'est-àdire le bois, est encore en rapport convenable avec la consommation toujours croissante.
Or, il est démontré d'une manière irrécusable, mathématique, que cette juste proportion est déjà rompue depuis longtemps.
£n effet : quand le rapport normal qui doit exister entre ces deux éléments de la prospérité publique, les bois et les champs cultivés, est conservé, il est évident que le même travail et la même intelligence appliqués aux terrains de même valeur doivent fournir des revenus équivalents. Lorsque les forêts couvraient une trop forte partie du territoire, leurs produits étaient à trop bas prix pour qu'on songeât à en augmenter la somme par des soins intelligents; la terre y était loin de donner à l'homme out ce qu'elle pouvait produire, et il y
avttt perle pouf tout ie monde. Si , au coatraire » aujourd'hui ce sont les champs cultivés qui ont envahi trop de terrains, la rareté da bois, en e» haussant le prix, doit servir au propriétaire, qui fera gérer sa forêt d*après les méthodes nouvelles, une r^ite pias élevée que celle quon retire, des champs. Or, nous savons qu'il en est ainsi; car si nous nous reportons à ce que nous avons dit ailleurs sur les terrains cultivés en futaies de chêne , nous savons que le taux du placement s'y élève jusqu'à 4,44 p. 0|0, c'est-à-dire beaucoup plus haut que dans les antres biens-fonds. Ainsi donc l'équilibre qui devrait fournir la même rente aux propriétaires de bois et à ceux qui possèdent des champs est détruit ; le sol forestier s'est trop amoindri, et c'est l'agriculture et par conséquent la société toute entière qui en soufifrent.
En résumé, il est prouvé aujourd'hui que ceux des économistes qui, comparant la culture des bois à celle des champs , pifsaienten principe que la sylviculture n'était pas, comme cette dernière , susceptible de progrès et d'amélioration , se trompaient; et ils se tromperaient encore ceux qui voudraient détruire bon nombre de forêts nationales, dans l'intention de proléger l'agriculture et dans l'espoir d'accroître la prospérité de la France ; loin de là, ils multiplieraient déplus en plus sa gène et ses embarras.
Les conséquences que nous avons tirées des applications de la formule mathématique du taux du placement du capital engagé dans les forêts de l'Etat peuvent se résumer ainsi :
1® Quand l'Etat cultive en bois un terrain qui lui appartient y il doit fixer la révolution de la forêt qu'il crée diaprés le taux le plus élevé qvCil puisse obtenir de son capital engagé, et qui dépasse celui que l'on retire des champs ; le chiffre de cette révolution pouvant ainsi être fort élevé ou fort abaissé, selon la valeur du terrain et le prix des bois dans la localité.
2° ^ mesure que les coupes seront prélevées, le repeuple-
ment le plus avanttigeux pourra être dû aux repeuplements provenus de souches, si la révolution est courte^ et ttmt que les souches donneront des produits assez élevés.
5® Si le prix de f hectare indique que le chiffre de la révo-^ lution doit donner lieu à une hatUe^-futaie, le taux le, plus élevé correspond incontestablement aux repeuplements par semis ou plantations.
4** L'Etat propriétaire d'une haute-futaie a avantage à la conserver, même au point de vue financier. Car y en calculant rigoureusement le taux du capital engagé sur le fond et la superficie, ce taux se rapproche de plus en plus sensiblement de 5 pour OjOy à mesure que le sylviculteur apporte au traitement de la forêt toutes les améliorations dont elle est susceptible.
Pour les taillis sous futaie^ l'Etat a encore avantage^ au point de vue financier, à les conserver, pourvu toutefois qu'il substitue à une sylviculture bâtarde un aménagement normal, capable de rivaliser avec une agriculture perfectionnée sur des terrains de même valeur (i).
(1) Nous sommes convaincu qu^on arriverait aux mêmes résultats, en prenant pour données, dans la formule A, celles que les commissions d'aménagement ont recueillies sur les futaies françaises, et pour lesquelles il serait impossible d'élever aucune objection.