‹ Tchèques et MagyarsChapitre 12 sur 40 · LE ROI QBORÔE DE PO 01 IB RIO · texte numérisé non relu

LE ROI QBORÔE DE PO 01 IB RIO

étranger aux querelles religieuses de la Bohême, représentai! la politique du roi. Ajoutons que maître Wencealas Koranda écrivail jour par jour le récil des faits e( gestes de l'ambassade, el que ce journal, mis plus tard sous les yeux «lu roi au parlemenl de Prague^ lui attesté s;iu> réserve par tous les intéressés, adversaires ou amis. <>n a encore I»1 récit «le l'ambassade par If chancelier Procope el les rapports qu'une plume Inconnue, sans doute celle d'un prêtre catholique, envoyait alors Breslau. Grâce à ces révélations contrôlées l'une pai l'autre, le fiasse se débrouille et revit sous nos yeux C'est une bonne fortune de pouvoir assister familièrement

es curieuses conférences d'où vont sortir des événements si tragiques.

Le chancelier Procope de Rabstein, qui avait maintes loi- hébergé ASneas-Sylvius pendant ses voyages en Bohême, fut reçu très-cordialement par Pie II et [< dans son palais. Le jour môme de l'arrivée à Rome, .Rabstein lit dire à son collègue, le sire Kostka, que le pape roulait les entretenir tous les deux avant de recevoir l'ambassade. Kostka vint le rejoindre au palais, et Rabstein parla ainsi à Pie 11 : « Très-saint père, le roi de Bohême nous envoie prêter serment d'obéissance à Votre Sainteté etlui adresser quelques prièri irment,

quand Voire Sainteté le permettra,, uoussommes disp à le prêter selon l'usage des royaumes chrétiens et selon la tradition des rois prédécesseurs de notre maître. » Le pape répondit : « .le ue puis accepter ce serment d'obéissance dans la forme usitée pour les autres souverains. Le royaume de votre maître n'est pas dans l'unité <!<■ l'Église ; ils'en est séparé en adoptant des rites particuliers, pi

votre roi lui-môme, sorti du sein de l'hérésie, avait juré, en recevant la couronne, non-seulement d'obéir au saintsiége, mais de ramener son peuple à l'obéissance. Il n'en a rien fait. Rokycana, ce méchant homme, continue de prêcher toujours comme autrefois; le peuple communie toujours sous les deux espèces; la reine assiste aux prédications de nos ennemis; le jour de la fête du Saint- Sacrement, on a vu le roi quitter la procession de l'église catholique de Prague et se mêler à celle des sectaires. Je ne puis donc accepter son hommage, à moins qu'il ne s'oblige de nouveau à exécuter sa promesse voilà le serment que j'attends de vous. » Les deux ambassadeurs répondirent que, n'ayant pas mission de prêter serment dans cette forme, l'acte serait de nulle valeur. «Eh bien! dit le pape, je tous enverrai quatre de mes cardinaux; entendez-vous avec eux pour trouver un moyen terme. »

La première de ces conférences particulières eut lieu le lendemain 11 mars. D'un coté étaient les deux envoyés bohémiens, Procopc de Rabstein et Kostka de Postupic . de l'autre, les cardinaux Bessarion, Car va j al ei Nicolas de Cuse. Le cardinal Garvajal, qui présidait ce jour-là, se contenta de développer L'allocution prononcée La veille par le saint-père ; les deux envoyés ne purent que persister dans leur réponse, et l'on se sépara sans avoir avancé d'un seul pas. Le 16 mars, ce fui le cardinal Bes sariou qui reçu! les envoyés. ElabsteiD prit la parole pour justifier son maître. « On lui reproche, disait-il, de suivre les processions de Rokycana; il suil également Les processions de la cathédrale. « Rabstein ajoutait : i Vous savez qu'il y a deux sortes de chrétiens en Bohême, ei

que Qotre maître esl I»1 roi de tous, s'il se déclarait pour les uns, les autres l'abandonneraient. » Alors le cardinal Bessarion, rappelant aux envoyés bohémiens la cérémonie de la veille, je \ »n \ dire l'abjuration solennelle du roi de France eJ l'anéantissement de la pragmatique, ne craignil pas de prononcer ces incroyables paroles:

Vous savez pourtant qu'il > a cenl el un évoques en France, el de riches abbés, etdes prélats puissants. Tout le clergé s'opposait de toutes ses forces à cette résolution du roi'; mais le roi a voulu, le clergé a cédé. Aussi vous avez \ h quels honneurs lui ont ri»'1 rendus dans la journée d'hier. Que le roi de Bohême imite le roi de France! Il sera fêté aussi magnifiquement. » Ainsi l'indépendance de l'esprit, de la conscience, de la foi vis-à-vis des puissants de la terre, ce principe tant de fois invoqué par le saint-siége. t'était lesaint-siége qui le sacrifiait. Le saintsiége disait à L'église gallicane : « Rendez à César ce qui esl à Dieu ! »

Cet exemple d'un pays comme la France pouvait bien toucher le chancelier Procopé ; il fallait d'autres arguments pour vaincre la résistance des envoyés hussites. Le 19 mais, l'ami du roi George, Koslka dePostupic, fui mandé seul auprès du pape. Là, en présence du cardinal Nicolas de Cuseel de quelques évoques, Pie II s'efforça de prouver a L'ambassadeur bohémien que les compactais n'avaienl plus aucune valeur, ayanl éié faits seulement pour uni1 génération qui avail disparu de la terre. L'argumenl était hardi dans la bouche d'un pape. Il y a donc des décisions du sàint-siége qui peuvent être révisées, modifiées, supprimées, car elles ont été prises pour mm génération et ne conviennent point à une autre! Appli-

quez cela au culte, aux institutions, à tel ou tel dogme. c'est toute une révolution dans le catholicisme. Les pontifes du moyen âge, dans la plénitude de leur foi, ont souvent de ces hardiesses-là. Un pape moderne, né^ sai rement plus timoré, craindrait, en parlant ainsi, d'ébranler les voûtes de Fédifice. Un autre argument, moins élevé, moins hardi, mais de nature plus italienne. fut développé ensuite par Pie II. a Ces compactais, disaitil, on ne les a octroyés aux hussiles que pour vaincre leur opiniâtreté et rétablir plus promptement la paix. Ainsi faisait Moïse avec les Juifs. A présent que la paix est rétablie, il est temps que les Tchèques abandonnent la double communion et ne se séparent plus de l'église de Rome. » Kostka répondit au pape que les Tchèques étaient attachés à leur foi, que cette foi était conforme aux décisions du concile de Bàle, et que certainement ils n'y renonceraient pas, à moins qu'il ne leur fut démontré que leur foi portait à faux et que le concile s'était trompé. A ce mot de concile, le cardinal Nicolas de Cuse et quelques-uns dés évoques présents intervinrent pourexpliquer dans quel sens les théologiens de Bâle avaient entendu le texte des compactais. La discussion, déjà si subtile, si scolastique, du moins quant à la forme, alla bientôt se perdre. en des chicanes singulières. Le pape 3 coupa courl par une véhémente apostrophe. ■< Quel esl donc L'homme, s'écria-t— il, de qui vous tenez cette communion sons les deux espèces? Ksi ce quelque grand esprit, quelque personnage illustre? Il s'appelait Jacomell; c'était un maître d'école qui enseignail la grammaire aux enfants. El voilà votre guide! Ah! revenez, revenez à l'unité de L'Église, et votre roi, votre pays,

Mi LE ROI OEORfiE RE POR1EHRAO.

nous tous enfin, vous en recueillerez tant il»1 gloire el de bénédictions qne jamais peuple sur la terre n'aura fail une moisson pareille à la vôtre ! »

A l'accent passionné des paroles 'lu saint-père comme à la résistance opiniâtre du député Iiussito, on voit qu'il il ici de ton! autre chose que d'une simple question de forme. C'est la première fois dans le monde chrétien qu'un peuple se sépare de l'église romaine au nom de l'Évangile. La modération même do ses peu md son

exemple plu- redoutable. Il est chrétien, ce peuple; il esl chrétien et catholique dans le sens primitif de ce mot ; il a l'instincl d'une église universelle dont la variété môme attesterait la vie, et, tout en maintenant le culte qu'il préfère, il déclare ne pas se séparer de l'église de Rome. » Revenez à l'unité de l'Église, dit le pape Pie 11. — Nous ne l'avons pas quittée, » répond l'ambassadeur du roi George. Dans un»' question ainsi posée, quelle solution possible?

D'une manière ou d'une autre il fallait en finir, l.a première audience solennelle accordée aux, députés du roi George eut lieu dans la journée du 20 mars. Pie II •'ail sur son trône dans la grande salle du consistoire ; en face de lui étaient assis vingt-quatre cardinaux: derrière t'ii\ les ambassadeurs se tenaienl debout; puis venait le clergé, archevêques, évoques, prélats, docteurs, apanl toutes les places et. remplissant la salle entière. Le docteur Wolfgang Forchtenauer, représentant de l'empereur Frédéric III, s.' leva le premier el demanda .m nom de son maître la bienveillance du pape pour les députés du roi de Bohême. Après lui. la parole fut donnée au chancelier Procope, qui offrit au saint-père lesexcuses

du roi pour le*long relard dé l'ambassade, et prêta le serment d'obédience. « Mais ce serment n'est qu'au nom du roi, s'écria Pie II; il est d'usage de le prêter au nom de tout le royaume. » Alors le chancelier, se tournant vers Kostka : «Que faire? dit-il à voix basse. Je puis prêter ce serment pour les miens (les catholiques), car je suis sûr de leur adhésion; à. toi de décider ce que tu dois faire pour les tiens! — Prête serment au nom de tous, répondit Kostka. La nation et le roi marchent d'accord ; ce que le roi trouve bon, la nation l'approuvera. » Le chancelier prêta le serment d'obédience au nom du roi et du royaume de Bohême. « Maintenant, dit le pape, si vous avez quelque chose sur le cœur, parlez. » C'était le signal de la lutte, c'était l'occasion prévue et désirée qui allait provoquer ta sentence.

Un des députés du roi George, un de ceux qui n'avaient pas encore paru dans les conférences particulières, maître Wcnceslas Koranda, représentant plus particulier des croyances religieuses du peuple tchèque, entra en lice pour la justification de ses frères, et demanda, au nom des compactais, que les partisans de la double communion ne fussent plus regardés comme des hérétiques. 11 s'exprimait d'abord en suppliant, il parla bientôt en accusateur. Sa voix retentissante, les paroles qui se précipitaienl de ses lèvres (voce sonora, torrenti <>/<i/i<»}r) révélaient, avec La fermeté de sa foi, l'irrésistible élan d'une pensée longtemps contenue qui Nient de rompre ses freins. Il raconta ['histoire de Bohême sans trouble, suis remords, rapportant au contraire à l'assistance du Père, du Fils et du Saint-Esprit tout ce que le peuple tchèque avait entrepris et exécuté. Qui avait inspiré ;'i

ses frères L'ardent amour de la vérité éVangélique? Qui Les avait protégés contre tant d'ennemis? Qui avait détruit avec une poignée d'hommes de si nombreuses armées? A Dieu seul en revenait La gloire. El Des Tchèques, toujours vainqueurs', comment avaient-ils profité de Leur triomphe? ïls avaient tendu la main aux pères du concile de Bâle pour arrêter L'effusion du sang; ils avaient accepté comme roi et seigneurie plus cruel de leurs ennemis, L'empereur d'Allemagne, Sigismond, ne lui demandant, en échange de la couronne de Bohème, que le respect des compactais. Sigismond avait juré de respecter cette grande charte; ses successeurs Pavaient juré aussi; Le nouveau roi avait prêté le même serment, et, gouvernant d'après celle loi sainte, il donnait à la Bohême des jours de paix et de bonheur que les vieil- Lards du pays ne se souvenaient pas d'avoir jamais connus. Cf bénédiction de Dieu! mais bénédiction troublée par les \ iolencés des hommes! « De toutes parts, ajoutait l'orateur, la ruse et la calomnie nous enveloppent. Le roi et le peuple sont outragés. On nous appelle schismaliques, s< claires, fauteurs d'hérésies, et on affirme que c'est l'opinion du saint-siége, comme si de ce foyer d'amour pouvait sortir l'œuvre de haine. Nous n'avons opposé à nos ennemis que notre patience, car [es compactai nous lont une loi d'oublier Les outrages et dé oe pas y chercher l'occasion de rompre la paix; mais nous attendons que le saint-père nous vienne en aide. Nous attendons que, châtiant Les violateurs de la foi jurée, il rétablisse L'alliance enlre la Bohême et Le reste du monde chrétien. Nous le prions, nous le supplions de reconnaître solennellement Les compactais, afin que toute divi-

sion cesse parmi nous, et que la Bohème, assurée de son repos intérieur, puisse enfin, selon ses vœux, ouvrir la croisade contre les Turcs. »

L'assemblée écoutait dans un religieux silence. L'orateur s'exprimait avec tant de force et d'autorité, qu'aucun murmure, aucun souffle n'avait interrompu son discours. Quand il eut fini, le pape prit la parole, et, comprenant qu'il fallait détruire l'effet d'une harangue plus semblable à une accusation qu'à une requête*, il déploya pendant plus de deux heures toutes les ressources du savoir et de l'éloquence. Avant d'exercer l'autorité de sa charge, il voulut faire apparaître à tous l'autorité de l'esprit. Lui aussi, comme maître Koranda, il connaissait l'histoire de la Bohème; il avait été mêlé à ces tragiques événements. Légat du pape ou chargé d'affaires de l'empereur, il avait rempli plus d'une mission à Prague. Ces pays dévastés par la guerre civile et par les passions religieuses, il les avait parcourus en tous sens, il avait recueilli la tradition, il savait la vérité comme un témoin, et déjà il l'avait proclamée à la face du monde. L'Europe n'avait-elle pas lu sa description •de l'Allemagne, son tableau de la Bohême, sa Vie île l'empereur Si gisinond? Cette histoire, il la reiit'à grands traits, insistant sur les horreurs que le député hussite avail laissées dans l'ombre et faisant frissonner l'auditoire au récit des massacres. Koranda, qui ne pouvail ni réveiller ni écarter complètement ces souvenirs, les avail justifiés d'un mot, à la manière biblique, en attribuant au glaive de Dieu l'épouvantable hécatombe; son devoir était de peindre avanl loul la paix, l'ordre, la sécurité, rétablis en Bohême par la main du roi George. Pie II,

en avocat consommé, détourne L'attention des auditeurs de ce tableau des choses présentes, et les reporte trente ans en arrière. « Ah! que de ruisseaux de sang! que de prêtres que de couvents souillés et détruits!

Les plus beaux monuments de l'antique piété de Bohème ne sont plus que des ruines, el quelles ruines! i\c> charniers. Un jour, sous le roi Ladislas, j'arrive à Beneschau, el je m'empresse d'aller revoir une de ces belli églises de Bohême, les plus grandes, les plus riches qui fussent dans toute la chrétienté. Hélas! si horrible était la dévastation, que je no pus retenir mes sanglots. Pourquoi doue parler des compactais du concile de Bâle? Ils n'ont été accordés aux hussites que pour mettre tin à tant de barbarie. C'est la contrainte qui les a fait voter; la contrainte cessant, le droit commun reparait. Vous désirez la paix, vous demandez la paix, dites-vous, cl ce que vous sollicitez de ce saint-siége est le contraire de la p;ii\, puisque c'est une atteinte à l'unité de l'Église. Cependant vous êtes nos tils, nous sommes votre père; comptez sur notre paternelle sollicitude. Si un fils sollicite de son père une grâce qui doit lui être funeste, c'est par amour pour so'n fils que le père est tenu de rester inflexible. Nous convoquerons nos frères, nos con-

illers, et nous vous donnerons une réponse conforme à notre honneur et à vos intérêts. »

La réponse était indiquée d'avance. Pendant une dizaine de jours, les conférences particulières recommencent entre les cardinaux el les envoyés du roi de Bohême. Mêmes arguments de part et d'autre, même impossibilité île s'entendre. Enfin, le mercredi .'M mars, Pie lï, dans un consistoire solennel, en présence de plus de quatre s

mille personnes, proclame sa décision. Son discours, très-long, très-éludié, reproduit tous les arguments que les cardinaux'ct le pape lui-même ont déjà mis en œuvre. Pour des motifs de discipline, de théologie, de morale, bien plus, pour des raisons politiques et dans l'intérêt du peuple tchèque, la communion sous les deux espèces est déclarée contraire à la foi orthodoxe. « Revenez h votre mère, disait le pape en terminant, revenez à l'Église infaillible; alors seulement la gloire et la paix resplendiront de nouveau sur ce royaume, que frappent depuis si longtemps la malédiction et la mort. » Lorsque Pie II a fini de parler, Antoine d'Eugubio, procureur de la foi, se lève et prononce cette sentence à voix haute : « Je déclare publiquement devant rassemblée des vénérables cardinaux, archevêques, évêques, et de tontes les personnes ici présentes, que le saint-père rapporte et supprime les compactats accordés au peuple de Bohême par le concile de Bâle; que la participation des laïques à l'eucharistie sous les deux espèces est défendue et interdite, enfin que le serment d'obédience prêté par le roi de Bohême estacceplé, mais seulement sous la condition pour lui d'extirper I1 hérésie de ses États, fle rentrer dans le sein de l'église romaine, de se conduire et de conduire son royaume d'après la loi du saint-siège. Et j'ordonne ;iu\ notaires publics de consigner cet événement en plusieurs manuscrits pour tous les temps 6 venir. »

Le lendemain, rr avril, les députés de la Bohême étant venus prendre congé du pape, pi.1 il les reçut dan- son jardin, en présence de quelques cardinaux, et leur adn

paroles : i Dites bien à votre loi que ROUI Tannons

et que nous sommes prêta à taire pour lui tout ce qui ne

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sera pas contraire à l'honneur de ce saint-siége. Votre requête était inadmissible. Dites au roi, à la reine, aux barons, de fuir les nouveautés religieuses. El toi, ELostka, si cher à ton souverain, toi qu'il aime entre tous, exhorte- Le à nous obéir. Ce sera une source de gloire pour le royaume. Qu'il ail le courage de communier publiquement sous une seule espèce, qu'il fasse communier avec lui la reine, ses enfants, toute la cour; le peuple le suivra sans résistance, car le roi est aimé, et le peuple, -en loui pays, imite volontiers le roi qu'il aime. El von-. maîtres, docteurs, excitez à l'obéissance envers nous toutes lés âmes dont vous avez la charge. Songez-y, si Tri reur continuait à se propager dans l'ombre, nous serions obligés de recourir à des mesures de rigueur, voulant que ce royaume soit ramené à l'Église, quelque prix qu'il en coûte. Ne vaul-il pas mieux se soumettre de bonne grâce que de céder à la force? »

Telle fut la conclusion de ces mémorables scènes. Pie II, qui connaissait si bien la Bohême, effarait d'un liait de plume quarante années de son histoire, au risque de réveiller Igs fureurs que le concile de Bâle était venu apaiser. N'avait-il pas \ u de ses yeux avec quelle facilité un peuple est poussé au fanatisme lorsque des gens qui valent moins que lui essayent de lui arracher sa foi? ou bien croyait-il que l'ardeur des vieux hussites était à demi éteinte chez leurs enfants, et qu'il suffisait d'un coup d'Étal pour l'étouffer sans retour? Mais ces événements extraordinaires soulèvent de bien autres questions. Pourquoi les fils des vieux hussites ne sont-ils pas plus conséquents avec eux-mêmes? Pourquoi, repoussant l'autorité de Rome, veulent-ils rester dans l'église catho-

lique? D'où vient qu'ils n'osent pas se séparer? ou plutôt d'où vient que l'idée d'une séparation est aussi douloureuse pour eux que l'idée d'une soumission absolue? Avant les profondes études de M. Palacky, on regardait les hussites comme des précurseurs de Luther.. Cela est faux, cela n'est vrai du moins qu'avec bien des explications et des nuances. A la lumière dés faits nouveaux révélés par l'histoire de la Bohème, tout un ordre de pensées se déroule devant nous; il faut bien les résumer en quelques mots avant de continuer notre récit On comprendra mieux tout ce qui va suivre. Quand nous lisons aujourd'hui ces scènes d'un autre . il nous est diflicile d'en apprécier l'importance et de les juger d'une manière équitable. Certes, à première vue, on ne peut donner tort à Pie II quand il dit aux hussites : «Choisissez! » On est forcé d'approuver sa logique, et même sur plusieurs points son esprit de sagesse; je mets à part la versatilité de sa conduite, je ne pense pas à .-Eneas-Sylvius, mais au pape. Le pape avàit-il tort de répéter : « Décidez-vous! » et les hussites avaient-ils le droit de répondre: «Nous voulons être hussites et catholiques tout ensemble? » La logique n'est-elle pas du coté du pontife de Rome? La contradiction n'est-elle pas chez les chrétiens de Bohême? Prenez garde : >i vous allez au fond des choses, vous verrez que l'opposition (\c> Tchèques ne ressemble pas à relie qui éclatera bientôt avec Luther; elle renfermait, nous l'avons dit. l'ébauche confuse d'un système où l'Église catholique, c'est-à-dire l'Église chrétienne universelle, admettrai! maintes libertés particulières, ouvrirait' son vaste sein à maintes Églises nationales. Lin Tchèques

du quinzième siècle, ne se rendant pas compte de leurs idées, paraissaient enfoncés dans une contradiction aussi absurde qu'opiniâtre, quand Us disaient, sans vouloir en démordre: «Nous sommes hussites, et nous ne cessons pas d'être catholiques; » mais qu'importe la contradiction? Un des esprits les plus pénétrants de nos jours a dit que, sans un peu de contradiction, c'est-à-dire Bans une certaine ampleur de pensée, on n'aboutit qu'à des vérités étroites et incomplètes. Est-ce qu'il ne nous arrive point, dans notre conduite comme dans nos pensées, de réunir souvent des principes contraires en apparence, dont le lien, quoique réel, nous échappe? Ce tien nous taisant défaut, notre conduite est illogique, notre pensée est contradictoire; il nous est impossible d'en rendre raison. Nous persistons cependant; pourquo ? Parce que L'instinct , dans son premier essor, va quelquefois plus loin que la pensée réfléchie, parce <iue nous atteignons tout d'abord par l'inspiration inconsciente (\c^ choses qui ne nous seront dévoilées que longtemps après par l'analyse. C'est là un phénomène que nulh- psychologie vivante ne saurait constater, et on le retrouve chez les peuples comme chez les individus. Si le- Tchèques du quinzième siècle avaient pu analyse] leur- sentiments comme un moraliste du dix-neuvième, l'apparente contradiction de leur attitude se serait vite évanouie.

Au reste, ce que faisaient les Bohémiens du roi George au grand êtonnemenl de l'étroite logique italienne, nos gallicans le faisaient aussi a leur manière et précisément dans cette même période. « Jamais, dit Bossuet, il ne fut tant parlé qu'à cette époque des libertés de l'église

gallicane. » La contradiction que nous venons de signaler, moins grave chez nos savants docteurs, ne se produisait pas avec celte candeur véhémente qui donne aux sujets du roi George une physionomie si originale ; elle avait toutefois de bien étranges hardiesses. Chose digne de remarque, le système qui réclame à la fois la liberté et l'union, la vie particulière et la vie commune, le système qui voudrait faire de L'Église universelle une grande fédération cltféticnnc, apparaît au moment même où le moyen Age finit et où commence le monde moderne. Il apparaît dans deux pays bien différents, chez un peuple de race romane et chez un peuple slave, en France et en Bohême. Il est représenté chez nous par les hardis gallicans du concile de Bourges, et chez les Tchèques par les nouveaux hussites. Or, ce système non formulé encore, et qui est moins une doctrine qu'un pressentiment, la papauté le combat de tout son pouvoir, en France, par une diplomatie infatigable, en Bohême par une guerre d'extermination. Qu'arrive-t-il? Cinquante ans après, un autre peuple réclame aussi son autonomie religieuse, et, acceptant le dilemme de Pie II avec cette logique résolue que les Italiens bétonnaient de ne pas rencontrer chez les hussites, il n'hésite pas à déchirer l'Église. Si le système des hussites et des gallicans avait triomphé au quinzième siècle, l'histoire aurait suivi un autre cours; l'église allemande eût pris sa place sans troubles, sans déchirement, comme l'église de Bohème et l'église gallicane, au sein du christianisme.

I 5 I LE ROI QEORGE DE PODIEBRÀD.

Les ambassadeurs de Bohême partirent de Rome le ,'{ ;i\ ril el arrivèrent à Prague vers la lin du mois de mai. Un courrier dépêché par eux avait déjà porté au roi la terrible nouvelle : les litres de L'église nationale étaient anéantis par le pape. Dire la douleur et la colère de George, c'est chose impossible. Il vit là un coup de mort pour la patrie, et lui-même le ressentit au cœur. Se soumettre, pouvait-il y penser? A part la question d'honneur et de foi, c'eut été se perdre aux yeux de tout un peuple et déchaîner la révolution, cette révolution furieuse, hideuse, qu'il avait domptée à force de vigueur el de sagesse. Entrer en lutte avec le pape, quel péril! La croisade allemande allait peut-être se former de nouveiiu contre la Bohême. De quelque côté qu'il dirigeât regards, l'avenir était menaçant. Toutefois il n'hésita point. Sans rien faire pour précipiter la lutte, il l'attendit de pied ferme. La seule politique à suivre, c'était de tenir pour nulle et non avenue la sentence du 'M mars, de veiller comme par le passé à l'exécution des compactais, et d'être toujours prêl à parer le coup du saint siège.

Ce n'est pas tout : la prévision de cette rupture inévitable lui inspire subitement une pensée audacieuse et grandiose. Il conçoit le plan d'une nouvelle Europe. Le pape el l'empereur, dans la hiérarchie du moyen â sont les tuteurs du monde chrétien; George de Podicbrad a l'ambition d'émanciper les peuples et les rois. Il \riii organiser une vaste ligue d'États dont l'indépen-

dance n'aura plus rien à redouter ni du pape ni de l'empereur. S'il réussit, ce sera toute une révolution; le moyen âge aura reçu le coup de mort, et la société moderne atteindra en naissant le but que lui a marqué la Providence. Immense et périlleuse entreprise! il faut la mûrir en silence, il faut en préparer les voies avec une stratégie consommée. Il sera long et pénible, le siège de la vieille forteresse; en attendant l'heure d'investir la place, le roi George s'empresse de rassurer ses sujets. Il convoque les États dans le palais même, le 8 août 1 4G:>, impatient de s'expliquer avec le pays, simplement et à cœur ouvert, sur la situation qui lui est faite.

Les représentants de la nation vinrent en grand nombre, non-seulement de la Bohême, mais de tous les pays de la couronne; la Moravie, la Silésie, la haute et basse Lusace y avaient leurs députés. Des évoques catholiques, les évèques de Breslau, d'Olmûtz, d'autres encore, accompagnés des principaux dignitaires de l'Église, prieurs d'abbayes et doyens de chapitres, s'étaient rendus à l'appel, car le roi George, dans sa loyale impartialité, avait convoqué même ses ennemis. La première séance publique s'ouvrit le 12 août, à onze heures du matin. Le roi présidait en personne ; à ses ««'•tés étaient assis la reine Jeanne et ses (ils. Il voulait que ce lut comme une grande assemblée de famille. La .séance ouverte, le roi prit la parole; il rappela brièvement tout ce qu'il avail fait pour L'honneur, la paix el la prospérité du pays; il ajouta que pour couronner son œuvre, el sur le conseil de ses plu- fidèles amis, il avail envoyé une ambassade au pape, espérant que cette démarche dissiperait les préventions de Rome, espéranl

1*6 I.K ROI 0 KO RGB DE PODIEHRAD.

qu'elle consoliderai! la restauration politique el religieuse d'un étal longtemps dévasté par la tempête, mais ardemment chrétien. L'ambassade était revenue, el avec quelle réponse! les représentants de la Bohême allaient l'entendre. Mors le sire de Kosika lit une sorte d'introduction en quelques mots, puis le chancelier Procope de Rabstein et maître Roranda lurent le journal qu'ils avaient rédigé des travaux <!<* la mission. Pas un détail u'\ manquait; la lecture dura plusieurs heures. Reprenant ensuite son discours, le roi exprima noblement la douleur qu'il ressentait à titre de roi et de chrétien. La première pensée qui s'offrail à lui, c'était le souvenir de la longue anarchie qui avait désolé la Bohême; cette anarchie heureusement vaincue grâce à la loi de concorde votée à Bâle par les plus hauts représentants de l'Église, le pape voulait-il donc la déchaîner de nouveau en détruisant l'œuvre de <r> supérieurs? On lui reprochait, à lui G 'ge de Podiebrad, d'avoir manqué au

senuent qu'il avait prêté en recevant la couronne; quel était donc ce serment? Il en lut le texte à haute voix et s'écria : « Vous l'entendez, nous avons juré d'extirper de ce royaume les hérésies et les sectes. Or, vous le savez, nous n'aimons ni les hérétiques ni les sectaires : nous les as frappés et dispersés; mais la communion sou- les deux espèces est-elle une hérésie? Est-ce une hérésie, la cène instituée par le Sauveur? Kst-ce une hérésie, la foi consacrée par un concile œcuménique? Élevé dans cette foi dès notre enfance, fidèle à dos religieuses pratiques comme simple membre de la noblesse, puis comme lieutenant du royaume, n<>u- n"\ avons pas renoncé en montant sur le trône; pouvait-on croire que sons ce oom de

sectes et d'hérésies le roi George comprenait la religion de sa patrie cl la sienne? Si quelqu'un au monde a jamais pensé- que, pour obtenir la consécration de mon pouvoir, j'étais capable de renier ma foi et mon Dieu, c'est une étrange erreur, une erreur que rien de ma part n'a pu autoriser; je n'en suis pas responsable. Or, pour qu'il n'y ait plus nul doute à cet égard, sachez tous que nous resterons éternellement fidèles à la communion sous les deux espèces, je dis nous tous, moi, le roi, ma femme assise à mes côtés, et tous mes chers fils qui m'entourent, et non-seulement nous resterons fidèles à noire foi jusqu'à la dernière heure, mais, s'il faut y sacrifier notre couronne et notre vie même, nous sommes prêts. » Le roi avait prononcé ces paroles avec une si vive émotion, que l'assemblée presque tout entière no put retenir ses larmes !. On agita ensuite la question de savoir si les compactais, malgré le décret du pape, devaient toujours être considérés comme la loi fondamentale du royaume. Le roi fit lire aux états le récit ofiieiel des négociations des hussiles avec le concile de Bâle, le texte authentique des compactats, les confirmations scellées du sceau des rois ses prédécesseurs, Sigismond, Albert, Ladislas, et après avoir ainsi confronté le décret de Pie II avec les titres imposants du droit public de la Bohême, il demanda «pie chacun do assistants répondit à cette question : «Si quelqu'un, au sujet des compact attaque le roi ou If royaume, soil l'outrage à la bouche,

i. Ad aijiis profegsionem fere tota tynodu$} mu pro nta/ori Mrf*< pr;r jiciu effudii laeryma$t comme dll le greffier, témoin de oee grande* icènet.

soit les armes à la main, êtes-vous prôl à le défendre? La séance lui suspendue * j 1 1 <* 1 < j 1 1 < * lemps pour que rassemblée put délibérer. Les députés, comme on devail s\ attendre, se divisèrent en deux groupes. Les véritables représentants du pays, les députés hussités, s'empressèrent de parler les premiers; Kostka, leur interprète, remercia le roi, la reine, leurs enfants, de cette généreuse profession de foi qui allait enflammer la Bohême, et déclara, au milieu des acclamations de ses amis, qu'ils étaient ions résolus à donner leurs biens et leur sang pour la défense du trône.

Les catholiques ne pouvaient tenir ce -langage; ils avaient deux maîtres à servir, le roi et le souverain pontife. C'étaient presque tous des membres de la haute noblesse, seigneurs et barons; leur chef, Zdének de Sternberg, promit au roi l'assistance de ses amis en tout ce qui ne serait pas -contraire aux instructions du saintsiége. On comprend que le roi n'ai! pas été satisfait d'une telle réponse. Il n'y avait pas de concordat au quinzième siècle, le pape s'attribuait le droit de régenter tous les Étals chrétiens ; dans fine lutte entre Pie II et le roi George, les catholiques n'avaient pas de mesure pour discerner le juste et l'injuste, ils ne pouvaient plus obéir qu'à un seul maître, et ce maître était un souverain italien. Le roi, tout mécontent qu'il était, dit aux évoques et aux barons qu'il se fiait à leur loyauté, à leur patriotisme, qu'il voulait le respect ^\^> consciences, et ne souffrirait pas que la paix publique fût jamais troublée par i\r^ questions religieuses.

Cette âme \ raiment royale, et qui pratiquait si bien les devoirs de sa royauté, n'était pas disposée à la laisser

avilir. On le vit clairement à la seconde séance, où le légat du pape fut entendu. Ce légat était un de ces docteurs, théologiens ou légistes, qui se mettaient an service des divers gouvernements, et formaient, nous l'avons vu. la libre diplomatie du quinzième siècle. Il était Dalmale de naissance et ardemment catholique; Georg . qui n'était pas un chef de secte, mais un roi, s'était l'ait représenter par lui auprès de Pie II. Fantin de Valle, c'est son nom, occupait encore celte charge quand l'am-

'hémienne était arrivée à Rome. Les envi du roi, craignant que leurs compatriotes ne les ac i s ssent de faiblesse on d'inhabileté, n'étaient pas fâchés de ramener un témoin qui pût certifier l'exactitude de leur- récits. Le pape, de son côté, n'avait pas cru p ssible, dans les circonstances présentes, de trouver un il plus convenable que le théologien du roi Geoi si ainsi que le docteur Fantin de Valle, après avoir servi le roi de Bohème comme chargé d'affaires à Rome, revenait à Prague comme légal du pape. Au moment de le faire introduire dans la salle des États 13 août), le roi parla ainsi au>! députés : « Nous allons l'entendre aujourd'hui en qualité d'ambassadeur du pape; demain, il comparaîtra comme noire chargé d'affaires. Quels que soient les discours qu'il tienne iei au nom du souverain pontife, je vous ordonne à tous de demeurer calmes et de ne pas l'interrompre. « Fantin fui introduit et traité de la même façon que les envoyés bohémiens au consistoire i\t- Rome : il dut rester deboul en présence du roi, comme les envoyés du roi riaient restés deboul en présence du pape.

« Àvanl d'exposer L'objet de ma mission, dil le légat,

lit) le ROI OEOHGK DB PODIBBRAD.

je demande si je puis parler librement et en toute sécurité. — Libremeni el en tonte sécurité, » répondit le roi . Alors Pantin commença son discours, qui ne lui qu'une paraphrase véhémente des paroles de Pie II dans le consistoire «lu •*)! mars. A desYécriminations \ iolentes contre Les premiers hussites, à une interprétation sophistique des compactais, à des lieux communs déclamatoires bui l'unité romaine, enfin à la proclamation du décret pontifical qui mettait ;'i néant la charte religieuse «lu concile Je Bàle succédèrent bientôt des exhortations altières renfermant une insulte pour le roi. « Tenez votre serment ! s'écria-t-il. Recevez la communion des mains des prêtres catholiques, vous, sire, et la reine et imite votre maison. Qhassez de la cour tous ces chapelains effrontés, maîtres d'erreur et ministres de ruine; livrez-les à l'administrateur du chapitre d<' Prague pour qu'il châtie leur impudence ; défendez à tout sectaire la distribution du saint sacrement, qui devient une profanation entre leurs mains; sinon, devant Dieu el devant les hommes. vous n'échapperez point à la honte du parjure. • A mots, le roi ne put s'empôcher d'interrompre l'orateur, prenant Dieu et sa conscience à témoin que jamais, et en\ers qui que ce lui, il n'avait violé son serment. « Il ne vous appartient pas, répliqua Fantin, d'interpréter ce sermenl a votre guise. C'est à celui qui l'impose, non à celui qui le prête, d'en fixer le sens et la portée. » Le roi répondit avec calme . « Dans les choses de conscience, je le- reconnais personne ici-bas pour mon juge. — Voulezvous donc braver l'autorité du saint-siége? reprit impélueusement le légat. Prenez garde : le pape ne laissera ,ni. une révolte impunie, et ses coup- portent loin, ne

l'oubliez pas. Quelle est la source de tous les pouvoirs de la terre ? Qui donne aux rois leurs couronnes, aux prélats leurs privilèges, aux universités leurs franchises? Celui qui confère les droits peut aussi les retirer. » La mission du légat était Unie; en jetant celte menace au roi de Bohême, il quitta rassemblée.

Aussitôt le roi prit la parole : « Vous l'avez entendu, barons, chevaliers, bourgeois, peuple de Bohême! Vous qui nous avez nommé votre protecteur, votre roi, on vient vous dire que ce n'est pas à vous, mais à un étranger, de choisir le roi de ce pays! Cet homme a osé touchera notre honneur I S'il n'était pas renvoyé du pape, je jure Dieu que celte heure serait la dernière de sa \ ie. L'honneur, mes amis, je l'ai toujours placé au-dessus de tous les biens d'ici -bas : a-t-on jamais vu sur ce trône un seul manquement à l'honneur comme il y en a eu de toute sorte sur le siège romain? Mais Fan tin recevra son chaliment, et nous espérons que vous tous, en fidèles sujets, vous ressentirez l'insulte faite à l'honneur de votre roi!» Après avoir donné ce libre coursa son indignation, il revint avec plus de calme à l'exposé des choses publiques. L'intérêt le plus urgent était d'écarter les otages qui pouvaient fondre de nouveau sur le royaume. Le roi, dès les premières nouvelles de Rome, s'était déjà misa l'oeuvre; il apprit aux députés que le comte palatin Frédéric et le duc Louis de Bavière offraient leur médiation cuire la Bohême ri le saint-sié'ge. Il promit de réunir encore les états, d'invoquer encore leur appui, leurs conseils, et la séance fut Levée.

Quand on sut ce qui s'était passé aux étals, une hum l

dable agitation se répandit dans La ville. On ne pouvait

132 LE ROI GEORGE DE l'ODIEHRAD.

supporter l'idée que le légal <!u pape, en pleine séance royale, eûl traité d'hérétiques tous les calixtins de Bohême. Si le roi n'avait annoncé la punition de Pantin, rémeute eûl éclaté. Les amis du légal lui conseillaient de fuir; mais lui, fier de l'impression qu'il avaitproduite,sentail redoubler son audace. Soil qu'il eûl confiance dans la modération du roi, soil qu'il ne craignît pas le martyre, ii resta ferme à son poste. Le lendemain, le roi le lit mander devant son conseil. Ce n'était plus le légal du pape remplissant sa mission en présence dés états de Bohême, c'était simplement, et on le lui déclara toul d'abord, le fonctionnaire du roi George appelé à rendre compte de l'exécution de son mandai. « Il est vrai, répondit insolemment Fan tin, que j'ai servi le roi comme chargé d'affaires, tant que j'ai espéré que le roi serait fidèle à ses promesses et tiendrait son serment; mais depuis que je l'ai vu parler d'une façon el agir d'une autre, j'ai quitté sonser\iee. » Ace nouvel outrage, le roi tira son épée : « Je ne sais qui me retient, s'écriat-il, de t'étendre mort à mes pieds! » Fantin, bravant jusqu'au bout la colère trop légitime de son maître, répondit qu'il ne pouvait souhaiter un trépas plus glorieux. Cette bravade fut un avertissement. Le roi sentit quelle faute il eût commise. Était-ce à lui de punir de sa main le mandataire infidèle, L'homme qui avait trahi là confiance du roi, la confiance de tout un peuple, et qui se vantail de sa félonie? Il suffisait de le livrer à ses juges.

Le procès ne fut pas long. On produisit immédiatemenl des pièces apportées de Rome par l'ambassade, et prouvant (tue le docteur Fantin dé Valle, loin de servir les

LUTTE AVEC LE SAl.NT-SIÉGE. 133

intérêts de son maître, avait excité contre lui la haine des Romains. La sentence portait qu'il avait mérité la mort, mais que le roi, par déférence pour le pape, exerçait son droit de grâce et se bornait à tenir le condamné sous bonne garde. Le légat fut enfermé le jour même dans les prisons de l'hôtel de ville.

Le chancelier Procope de Rabstein, convaincu aussi d'infidélité, 'fut destitué de sa charge, et obligé sur parole à rester prisonnier chez lui jusqu'à nouvel ordre. A cette nouvelle, quelques-uns des chefs catholiques, Tévéque de Breslau et le baron Zdének de Sternh furent saisis d'une teneur panique et s'éloignèrent de Prague sans prendre congé du roi. Au contraire, Tévéque d'Olmiitz, Procas de Boscowic, resta plusieurs jours dans la ville et s'employa charitablement à calmer les esprits. Ce n'était pas devant la colère du roi, dont la - était connue, c'était devant l'irritation populaire que les chefs catholiques avaient pris la fuite. L'émotion publique était extrême; les imaginations effarées attribuaient au gouvernement les plus sinistres projets.

Le roi, pour étoutïer ces rumeurs, crut devoir signiîier ses intentions au clergé des deux églises. Il ordonna au consistoire hussite et au chapitre «le l'archevêché de rassemblera Prague, le 10 septembre, tous les prêtres soumis à leur autorité. Cet ordre était formulé en termes -i sévères qu-- le doyen du chapitre, Silaire de Leitmeritz, exigea de tous ses subordonnés un reçu de la convocation, afin que nul ne pût alléguer son ignorance. h.- tous les points de la Bohême, les deux clergés répondirent à l'appel, l.e matin du jour où ils devaient se présenter devant le roi, sept cent quatorze prêtres caihô-

134 LE ROI BIOROB DE POD1BBRAD.

liques, réunis chez l€ doyen Hilaire, écoutaient les instructions de leur chef. Le digne doyen leur recommanda la prudence, la fermeté : ni paroles arrogantes ni capitulations peurcus< 3, était l'attitude qui leui

ivenait. si la colère du roi tombait sur l'un d'entre eux,; pourquoi celui-là se troublerait-il? Ils marchaient tous ensemble, ils avaient une môme âme pour soutenir une même cause. Après avoir invoqué Dieu dans la vieille cathédrale, près du tombeau des saints martyrs de Bohême, ils se rendirent au palais comme s'ils marchaient au supplice, les uns fort effrayés, silencieux, abattus, et n'obéissant qu'à la contrainte, les antres transportés d'enthousiasme et heureux de donner leur vie, s'il le fallait, pour attester leur foi. Tous se trompaient. L'homme qui les faisait comparaître devant lui n'était pas un inquisiteur du moyen âge; ils allaient voir une chose dont ils ne se doutaient guère, l'image du christianisme humain, l'un des premiers types, le plus noble peut-être, du vrai souverain moderne.

Le long cortège, descendant des hauteurs du Hrads- «hi ii. traversa le pont de la Moldau et se dirigea vers le palais du roi. Ils marchaient deux a deux, trois à trois, au milieu d'une population hostile, mais apaisée, car elle avait confiance dans son chef. Quand ils arrivèrent, les prêtres hussites, plus nombreux encore selon toute vraisemblance (les documents n'indiquent pas le chiffre . étaient déjà rassemblés dans ki salle des états, sous la conduite de maître Rokycana, l'archevêque élu. Chacun ayant pris place, le roi parla ainsi : «Depuis que la grâce de Dieu m'a fait monter sur ce trône, j'ai consacré tous mes jours, toutes mes veilles, à maintenir au dehors

l'honneur du royaume et sa tranquillité au dedans. Vous au contraire, prêtres des deux églises, vous ne cessez de vous quereller; vous vous injuriez les uns les autres, vous vous traitez réciproquement d'hérétiques, de sectaires, vous refusez la sépulture aux morts et l'entrée des temples aux vivants. Ce n'est pas tout : il en est parmi vous qui se déshonorent en fréquentant des femmes de mauvaise vie, en se livrant au jeu, en se souillant de débauches que j'aurais honte de nommer. Si vous ne vous amendez vous-mêmes, je serai obligé de prendre des mesures pour que l'honnêteté publique ne reçoive pas d'atteintes. En outre, nous vous ordonnons à tous, membres des deux clergés, d'observer religieusement les compactais que le concile de Bàle a donnés à ce poyaume pour y établir la paix. Quiconque osera tes violer n'échappera point à ma colère. Je ne souffrirai pas que vos dissensions nuisent à la prospérité du royaume. » Le doyen du chapitre catholique et l'archevêque hussite répondirent brièvement, chacun au nom de son troupeau. Tous deux commencèrent par rendre grâce au roi des biens dont il avait comblé la patrie. Rokycana soutint que les reproches formulés par le roi ne pouvaient s'adresser aux prêtres hussites, qu'aucun d'eux n'avait violé les compactât*, qu'aucune infraction aux bonnes mœurs n'était restée impunie. Le doyen Hilaire de Leitmeritz prononça aussi quelques mots pour la justification de ses frères, el sans s'expliquer sur la valeur des compactats, protesta de son amour pour la paix. Api es ce colloque, le roi fil connaître le sujel de sa querelle avec le saint-père, exposa les motifs de r emprisonnement de Pantin, et détendit que personne intervint en sa faveur.

138 LE ROI CEORC.E DE POMERRAD.

On remarqua beaucoup an des incidents de la séance. Rokycana s'était plainl de la désobéissance d'un de ses prêtres: « Maître, dit le roi d'un ton sévère, tu veux toujours que tout le monde t'obéisse, el toi, tu n'obéis à personne, n Graignanl sans doute que les chefs du clergé hussitè, animés par la lutte el confiants dans l'énergie du roi, ne se crussent dispensés «le l'équité, il voulait monlrerque, s'il était résolu à maintenir l'église nationale, il était avant tout le grand justicier de la Bohême, le protecteur du droit commun.

L'arrestation d'un légat du pape par le roi George produisit une impression extraordinaire non-seulement en Bohême et en Allemagne, mais dans toute la chrétienté. La lutte était décidément ouverte entre George dePodiebrad e1 Pie II. Quels événements allaient sortir de là? Serait-ce la guerre? serait-ce une croisade.contre l'hérétique? Les deux ennemis avaient les yeux Bxés >uv l'Europe, celui-ci pour trouver un successeur au roi de Bohême, celui-là pour écarter les intrigues et conjurer Forage. l'ne lettre de l'empereur au saint-père, en date du Ie? octobre 1462 (six semaines après les événements dont nous venons de l'aire le récit), nous apprend que déjà un prince étranger, on ne sait lequel, avait sollicité à Home le titre de roi de Bohême. ■

C'était demander trop tôt une mesure qui, ne pouvant être soutenue à demi, exigeait de vastes ressources et une

guerre à outrance. L'heure des grands coups n'avait pas encore sonné. Au contraire, les premiers événements de cette période nouvelle sont favorables au roi George. Le prince auquel Pie II devait s'adresser tout d'abord pour combiner avec lui la déposition de Podiebrad,. l'empereur Frédéric IU, avait été fort mécontent de la suppression des compactais, non qu'il éprouvât la moindre sympathie pour la cause religieuse des Tchèques, mais parce que, menacé d'une insurrection en Autriche, il prévoyait qu'il aurait besoin avant peu de l'énergique secours du roi de Bohême.

L'explosion fut plus prompte qu'il n'avait cru. Le 28 octobre, un seigneur autrichien nommé André Baumkircher arrivait devienne à Prague à bride abattue, après avoir crevé une trentaine de chevaux, dit la chronique. Couvert de sueur et de poussière, il se présente a la porte du palais. La nuit était fort avancée, et déjà le roi s'était retiré dans sa chambre. Les gardes ajournent le messager au lendemain; il insiste, il se nomme, il vienl de la part de l'empereur, il faut qu'il parle au roi. On l'introduit enfin. «Sire, l'empereur est perdu, si vous ne venez à son aide. » Et il raconte au roi l'insurrection de Vienne. Enfermé dans la forteresse avec L'impératrice et sa famille Frédéric n'a que trois ou quatre cents gardes pour se défendre, et la forteresse est enveloppée par une armée de onze mille hommes que grossit de jour en jour une population exaspérée. Ce n'est plusunede • ces luttes féodalesoù les étais révoltés arrachent «les eonions au souverain; c'est tout un peuple en révolution. Les insurgés en veulent à la vie de l'empereur et des siens. La forteresse peut tenir encore, mais ses jours sont

comptés; sans le secours du roi de Bohême, il n'j a plus d'espoir.

Le roi écoute les prières du messager e( se recueille un instant. Laissera- t-il périr ce souverain qui peut lui raire tant de mal? Essayera-t-il de le vaincre par la grandeur du bienfait? Après une délibération de quelques minutes, il dil à Baumkircher : « Repose-toi cette mut; niais demain, au point du joui', hàte-loi de retouraervers ton maître, et annonce-lui mon arrivée. Quelques jours seulement pour rassembler mes troupes, ci je l»;ir>. Nous sauverons l'empereur, je ic jure, ou nous mourrons avec lui. » Le danger était si grand que cette promesx' ne suffisait pas ; l'envoyé de l'empereur voulail un signe, un gage, qui fit connaître la résolution du roi de Bohème et jetât la terreur parmi les insurgés; il demanda que le fils du roi, le prince Victorin, accompagné de quelques seigneurs de la cour, partît avec lui des le lendemain. «Il partira, » dit le roi.

Que se | ass iit-il donc en Autriche? Il v avait, depuis longtemps, des querelles très-vives entre les états et l'empereur, l'empereur travaillant sons main à étendre son pouvoir dans ses provinces héréditaires, les états détendant leurs franchises avec vigueur. L'ambition île Frédéric III lui faisait <\<'< ennemis que sa faibles enhardissait de jour en jour. Au reste, les orages qu'il soulevait ainsi ne paraissaient guère l'effrayer; il disait que l'orage s'apaiserait, que le temps calmerait les passions, et, comptant sur cet auxiliaire infaillible, il poursuivait tranquillement ses desseins. En vain l'impératrice, une \i\<- et ardente Portugaise, le poussait-elle à se \ enger de ses ennemis : « Le vengeur. cVst le temps, »

répondait-il. Il savait aussi que, dans les moments critiques, les secours ne lui manqueraient pas; n'y avait-il pas toujours quelque prince dans l'empire qui pouvait avoir besoin de lui? La majesté impériale n'était-elle pas encore un talisman? Économe jusqu'à l'avarice, circonspect jusqu'à l'inertie, il souriait dans sa barbe en pensant que tel ou tel de ses puissants vassaux, par déférence pour son titre, ne demanderait pas mieux que de soutenir le poids de la guerre. Il faut connaître ce caractère bizarre, ce mélange de ruse, île ladrerie, d'insouciance apparente, d'impassibilité calculée, pour comprendre les témérités de sa conduite. Cette opposition dont il s'inquiétait si peu avait fini par s'étendre des seigneurs aux bourgeois, des états aux communes. Le cbef des mécontents était son propre frère, le duc Albert d'Autricbe. Sa bonne ville de Vienne, jusque-là si fidèle, venait de se soulever à son tour. Que lui reste-t-il dans ce désarroi général de ses États héréditaires? Il lui reste l'empire, l'empire, qu'il ne connaît point, où il n'a jamais paru, dont toutes les affaires lui sont indifférentes. Il faut pourtant qu'il ait un point où rallier ses amis, en attendant les secours qu'il va solliciter. Il part de si»n château de Neustadt avec une petite armée, et se dil sur Vienne pour arrêter l'insurrection. A cette nouvelle, la ville est eu feu, pn se prépare pour une lutte à mort, et l'empereur, qui n'a eu que le temps »!«• se jeter dans la forteresse avec sa famille et une poignée de sen iteurs, s'empresse de licencier son armée, croyant apaiser la tempête. Malheureusement il a renvoyé ses troupes sans leur payer leur solde : les soldais veulent se venger sur

les bourgeois et menacent de piller la \ ille ; mais bientôt

lit» LE ROI GEORGE DE POMKIUIAD.

bourgeois et soldais s'unissent contre l'empereur enfermé dans son fort. C'est alors que Frédéric III envoya demander l'assistance do roi de Bohême. De leur côté, les bourgeois de Vienne, apprenant que George de Podiebrad allait accourir avec ses terribles bandes, firenl prévenir aussitôt leur chef naturel, le «lue Albert d'Autriche.

Frédéric III, malgré -m inertie, montra qu'un sang royal roulait dans ses veines : il se battit vaillamment sur la brèche. L'impératrice elle-même, assistée de (Mitants, lit si bien son devoir, que la petite troupe des assiégés, enflammée par son exemple, put résister pendant plusieurs jours à un ennemi bien supérieur en nombre et attendre le secours du roi George. Le duc Albert était arrivé à Vienne le 2 novembre (HG2) avec tout un cortège de seigneurs révoltés, ce qui portait à vin,Lrt mille hommes l'armée de l'insurrection. Le 14, le roi George est au bord du Danube avec sept mille soldats, et son armée, grossie chaque jour par des renforts arrivés dis divers points de la Bohême, s'élève bientôt à vingt-deux mille combattants.

Nous n'avons pas à raconter ici les péripéties de la lutte : disons seulement que; le î décembre, l'empereur cl sa famille, réduits à toute extrémité par le froid et la faim, purent sortir de cette forteresse, où une mort certaine les attendait. Le prince Victorin, accompagné <\<>> premiers seigneurs de Bohême, alla leur ouvrir les portes el les escorter par les faubourgs de la ville. Bien que le trajet ne fût pas long, on vit à l'attitude injurieuse du peuple combien était violente et générale l'irritation soulevée par l'empereur. L'impératrice, sous la

garde des troupes de Styrie et de Carinlhie, récemment arrivées au secours de leur maître, prit la route du château de Neustadt. L'empereur, traversant le Danube à Nussdorf, se porta au-devant du roi de Bohême, qui l'attendait sur la rive gauche du fleuve. Malgré un froid des plus vifs, le roi, à cheval dès le matin, y était resté à son poste, afin d'accueillir l'empereur à sa sortie du Burg. Les deux .souverains se saluèrent avec une grande cordialité; puis, chevauchant l'un à côté de l'autre, ils se rendirent à Kronenburg. où était le quartier général du roi de Bohême.

Le roi George employa tous ses soins à la réconciliation des deux frères. ILmanda le duc Albert h Kronenburg et le fit introduire dans la grande salle du palais au moment même où il s'y entretenait avec Frédéric III. Aussitôt que le duc aperçut l'empereur, il s'élança vers lui, s'inclina profondément, s'agenouilla presque, non comme un frère devant un frère, mais comme un vassal devant son souverain. L'empereur, détournant la tête, refusa de l'écouter. Le duc renouvela ses homimi- prières même, car il demandait à l'empereur de vouloir bien sigYier sans rancune le traité dont le roi de Bohême avait été l'intermédiaire. L'empereur, marquant toujours une invincible répugnance à lui parler, répondait indirectement eu s'adressanl à un des seigneurs qui se trouvaient là. Leduc allait s'emporter peufcêtre; mais le roi. qui s'était retiré à L'écart, s'empressa d'intervenir : « Puisque vous ne pouvez vous entendre, dit-il. c'est à moi de nous imposer l;i paix en vertu du pouvoir que vous m'avez attribué l'un et l'autre. » Kl il leur lit signer le traité par lequel il les mettait d'accord.

I U Ll ROI QEORGB DE PODIKBRAD.

Ainsi croissait, ep face du pape inquiel el soupçonneux, l'autorité morale du roi de Bohême. Pendant los quatre joins que l'empereur passa auprès du roi, il lui montra la plus cordiale amitié. Sa reconnaissance était aussi ardente* que sincère, el il la témoignait sous maintes formes. Sans parler des indemnités de guerre promises au royaume, aux villes, à certains barons, à loi ou tel combattant, Frédéric III récompensa sou libérateur par île véritables largesses. Les franchises de la Bohême furent augmentées el ses redevances impériales diminuées (\c moitié. L'empereur s'engagea par écrit à ne plus se mêler i\o* affaires intérieures de la Bohême, si ce n'est sur l'appel du roi et pour lui venir on aide. Le second des fils de George, Hynek (Henri), fut élevé au rang dos princes de l'empire. La reine Jeanne recul une couronne d'or. Enfin voici les marques les plus inattendues de cet enthousiasme de l'empereur pour le roi de Bohême : il décida que s'il venait à mourir avant la majorité de son fils Maximilien, George de Podiehrad serait le tuteur du jeune prince; bien plus, si Maxim i lien luimême n'atteignait pas sa majorité, l'héritier de ses États (Autriche, Styrie, Carinthie), ce serait encore Podiebrad, à l'exclusion du duc Albert el de tous les princes autrichiens. Ces quatre journées de Kronenburg lurent comme la fête de l'amitié. Les deux souverains ne -<i quittaient pas; ils vivaient de la même vie, mangeaient et chassaient ensemble. Frédéric, si prudent, si cérémonieux, avait oublié toutes les lois de l'étiquette impériale : quand il prit congé du roi, le 8 décembre, il se jeta le premier dans ses lu-as.

On devine l'irritation de Pie II à mesure que les évé-

nements de l'Allemagne agrandissent le rôle du roi de Bohême. Il va jusqu'à nier les services rendus à l'empereur par le roi, et c'est à l'empereur lui-même qu'il s'efforce de persuader qu'il est dupe. « Le rusé Bohémien, écrit le rusé Sylvius, aurait pu t épargner ces humiliations en se portant plus vite à ton secours. Il a voulu que tu ne fusses ni complètement vaincu ni complètement vainqueur. Sa politique est de perpétuer les guerres civiles en Autriche, afin d'y apparaître en médiateur et de tromper tous les partis. Dieu te garde de tomber jamais aux mains de L'hérétique! » La colère aveuglait ici cette intelligence ordinairement si tine: Pie II connaissait mal la politique loyalement hardie de son adversaire. Au lieu de ces misérables intrigues en Autriche qu'il lui impute bien à tort, les plus vastes projets occupaient le génie de Podiebrad. Assuré, pour quelque temps au moins, que le pape ne peut soulever l'Allemagne contre lui. il sait aussi que la situation peut changer, que l'empereur est une àme versatile, que Pie II est actif, infatigable, opiniâtre, que le point d'honneur pontifical ne lui permettra jamais de reculer, et que la lutte, un instant suspendue, éclatera un jour infailliblement. 11 sait tout cela, il songe à l'avenir, et. reprenant son projet d'un grand parlement de rois, d'une grande ligue des États chrétiens contre la théocratie romaine, il travaille avec ardeur à l'accomplissement de son rêve

Pendant toute L'année 1463, ou voil que cette pi cupalinn ne le quitte pas. C'était précisément l'époque mi Loin- \i. s'aperçevanl enfin du tort causé à la France par l'abolition (\v> libertés gallicanes, remettait en vigueur les doctrines du concile de Bourges et invoquai!

144 LE ROI OKORGE DE I'ODIEDRAD.

de nouveau la pragmatique, comme s'il ne L'avait pas déchirée avec componction dans une comédie sacrtli Se démentir ainsi à deux ans de distance, après une scène comme celle-là, c'étail un peu fort, même pour Louis XI; mais la lutte était si vive entre l'Église de France el les prétentions théocratiques de Pie II; le clergé, les parlements, la nation toul entière protestaient si ênergiquemenl contre le despotisme de Rome, que ce rétablissement indirect de la pragmatique dut paraître à toute l'Europe, et peut-être aussi à Pie II, la chose la plus naturelle du monde. Il se trouva qu'en violant sa parole personnelle, le hardi comédien rentrait dans le droit public. Le roi de Bohême était-il informé de ces grands mouvements de l'église de France en 1463? Savait-il «pie nos parlements condamnaient de nom eau les empiétements de la théocratie au nom de cette pragmatique sanction, abolie naguère, qui se rattachait par le concile national de Bourges au concile œcuménique de Constance? Préoccupé comme il Tétait de sa lutte contre Rome, il est impossible qu'il ait ignoré de tels événements. On peut même affirmer qu'il en connaissait tous les détails lorsqu'on voit auprès de lui le grand légiste Antoine de Mari ni, ancien conseiller du roi de France. Quoi qu'il en soit, c'est au commencement de Tannée 1464 que le roi George, après avoir mûri ses plan-, envoie une ambassade à Louis XL

Dans le tableau si savant, si original, où M. Michclel fait revivre la France de Louis XJ, Téminent historien, arrivé à l'année 1465, nous montre le roi isolé par ses fourberies et ses violences en face de la réaction féodale qui se dresse dans Tombre, si tristement isolé qu'il s'en

va quêter au loin des alliances singulières. « Louis XI voyait venir la crise, et il se sentait seul, seul dans le royaume, seul dans la chrétienté. Il fallait qu'il sentit bien son isolement pour aller chercher, comme il le fit, l'alliance lointaine du Bohémien et de Venise, alliance contre le Grand-Turc, assez bizarre dans un pareil moment; mais en réalité, si les affaires n'eussent pas marché trop vile, le Bohémien eût probablement attaqué le Luxembourg, Venise eût fourni des galères1. » Les découvertes de M. Palacky nous permettent de compléter le récit de l'écrivain français et d'ajouter une page intéressante à notre histoire du quinzième siècle. Ce n'est pas Louis XI qui a recherché en 1465 l'alliance du Bohémien, pour l'employer à quelque coup de main contre le duc de Bourgogne. Le Bohémien, c'est-à-dire le roi George, avait envoyé des ambassadeurs à Louis XI dès l'année 1401 pour lui proposer cette grande chose : l'organisation d'une nouvelle Europe.

L'ambassade partit de Prague le 16 mai 1464. Elle avait pour chef le sire Albert Kostka de Postupic, frère de celui ([ne nous avons déjà vu à Borne, et le jurisconsulte Antoine de Marini. Quarante personnes environ, secrétaires cl gentilshommes, les accompagnaient. Homme d'étude autant qu'homme de guerre, Albert Kostka était considéré comme le premier diplomate du royaume. 11 n\ avait pas à la cour de Bohème un esprit plus lin, plus cultivé, un grand seigneur d'une vie plus élégante et plus noble. Il était hussite «le naissance, mais sans nul fanatisme. La double communion n'était pas pour lui un dogme ri-

1. Michelet, Histoire de France, t. M. Louit 1/ ci (hurles le Téméraire. Paris, 1844. Pages 85-86.

I 'iti LE mil GEORGE DE PODIEBRAD.

goureux, el il croyait volontiers que l'autre manière de pratiquer la cène contenait la même \<tiu divine. Trèsdisposé ;'i s'entendre sur ce poinl avec les catholiques, il remplissait les meilleures conditions pour s'unir à eui contre la théocratie romaine. Si l'absolutisme du sainte commence à révolter à cette époque toutes les grandes nations chrétiennes «le l'Europe, les hussites, d'un autre côté, excilaienl de vives défiances. On voulait restreindre l'autorité «lu pnpc , on voulait que le pape fût soumis ;iu concile; mais (fui n'eût repoussé avec horreur l'idée de sortir du catholicisme? Or, il Tant bien le dire, c'était L'opinion générale en Europe que les partisans de la coupe sainte avaient rompu avec l'Église universelle. Nul n'était mieux fait que l'envoyé du roi George pour détruire ces préventions ; nul ne représentait mieux le nouvel esprit hussite avec sa largeur conciliante et grand catholicisme dont il avait l'instinct. Quant à son collègue \nioine de Marini,nous avons déjà dit qu'il était un d(\s chefs de la diplomatie européenne. Chargé de plusieurs missions par Louis XI, très-initié à tous ces conllils de l'État et de l'Église, qui sont le grand et mystérieux travail du quinzième siècle, est-il nécessaire d'ajouter qu'il avait accueilli avec enthousiasme les projets du roi George?

Le journal de l'ambassade, rédigé par un des secrétaires nommé Jaroslaw et mis en lumière par M. Palacky, est un curieux tableau de l'époque. Quand les envoyés traversent l'Allemagne et la France, le contraste des peuples est vivement accusé. Pour l'homme du peuple, dans les contrées allemandes, le Bohémien est toujours l'hérétique abominable donl on se détourne avec Imr-

reur. Les Français, qui se rappellent Ziska et les fanatiques du Tabor, sont tout étonnés de voir les Bohémiens si nobles, si graves, des chrétiens et non pas des démons de l'enfer. Les Bohémiens, au contraire, sont surpris et scandalisés de la légèreté des mœurs, surtout dans le clergé, du nombre et de L'impudence des femmes de mauvaise vie. Héritiers d'une révolution terrible, ils en ont gardé la haute sévérité morale en y ajoutant ce qui manquait à leurs pères, la modération dans la force. Ce double trait de caractère est peint avec candeur dans le récit détaillé de Jaroslaw. Les ambassadeurs, par ordre du roi, s'étaient arrêtés dans les cours de Stuttgart, de Bade, où ils avaient reçu un accueil très-cordial. A Strasbourg, les fiers bumijeois de lu ville, comme dit Jaroslaw, leur avaient donné une garde de cent hommes pour les proléger dans les délités des Vosges conlre les brigandages du comte Hans d'Ébersbourg. A Bar-le-Due, ils passèrent deux jours (13 et l i juin) chez le roi René, qui les traita magnifiquement. Ils arrivent enfin à Amiens, et s'informent de la résidence du roi Louis XI, qui chassait alors dans les forêts de la Picardie, tout en combinant son autre chasse, son âpre el juste ch aux tyrannies féodales. Le roi leur donne rendez-vous d'abord à Abbeville, puis bientôt au village de Dompierre, et c'est là qu'il les recuit dans un petit château luit environné de marais.

La première audience eut lieu le 30 juin, en présence de la reine el de son frère le roi de Chypre. ■ Quand <>n nous présenta au roi Louis XI, écrit Jaroslaw, Albert Kostka lui adressa les compliments du roi George el déploya ses lettres de créance; Antoine de Marini lui lit

ensuite les mômes compliments de la pari «les rois de Pologne el de Hongrie, el produisit aussi ses litres d'ambassade. Le roi prit les lettres, en fit lui-même la lecture à ses conseillers, el invita les deux ambassadeurs à prendre place sur les sièges préparés pour eux. Ceux-ci refusant par respect, un <l»'s conseillers du roi leur dit que c'étail l'usage de France, el que tout ambassadeur de prince souverain avait droit de s'asseoir pour lire son message; en même temps il le pria, au nom du roi, d'être aussi bref que possible. » Albert Kostka prit la parole le premier et exposa la demande de son maître. « Le roi de Bohême suppliait le roi de France, à tilrc de roi Très- Chrétien et au nom de son dévouement à l'intérêt général, de convoquer au jour et au lieu par lui fixés un parlement de rois et de princes, pour qu'ils] vinssent en personne ou qu'ils s'j lissent représenter. L'auguste assemblée travaillerait à la gloire de Dieu, au bien de PÉglise universelle el à l'indépendance des États » L'orateur développa ce thème dans un discours plein de belles pensées, de paroles heureuses, au dire de Jaroslaw, et qui ne dura pas moins d'une heure. Antoine de Marini continua la harangue de son collègue par un tableau du pays qu'il venait de parcourir. 11 rendit compte de ses missions en Pologne, en Bohême, en Hongrie, à Venise, à Borne; il parla des sympathies (W> Polonais, t\r> Hongrois, mais surtout des Bohémiens et des Vénitiens pour la France, li raconta ses querelles avec certains é\ êques magyars, il lit connaît!'»1 l'état moral de ces contrées el les lettres injurieuses que le pape \ écrivait contre Louis \1 ; il conclut enfin à la nécessité d'un parlement de rois pour mettre fin à une théocratie plus tur-

bulcnte que forte, et sauver la dignité de l'Église en même temps que la liberté des peuples. Le roi avait écouté attentivement les deux orateurs : il répondit que, l'affaire étant de grande conséquence et méritant réflexion, il leur donnait rendez-vous dans Abbeville, où il irait bientôt les retrouver.

A Abbeville, avant le retour du roi, les ambassadeurs eurent plus d'une conférence avec ses conseillers, et ne tardèrent pas à voir leurs illusions s'évanouir. Bien que Louis XI fût au plus fort de sa guerre avec le saint-siége, bien qu'il n'hésitât point à confisquer le temporel des trois cardinaux, à saisir les impôts romains, à frapper le pape et ses amis à grands coups d'ordonnances, il avait près de lui des conseillers qui prétendaient ménager Rome en haine des parlements. Il les laissait faire, sauf à les désavouer. Sa politique était d'employer tour à tour le pape contre les parlements et les parlements contre le pape. Ses représentants aux conférences (f Abbeville riaient le chancelier Morvilliers, l'évêque LaBalue et le patriarche de Jérusalem; ils jetèrent les hauts cris quand les ambassadeurs bohémiens parlèrent d'annihiler le pouvoir politique du pape. On leur avait écrit non-seulement de Rome, mais de Prague, que le roi de Bohème était mis au ban de l'Église, que ses envoyés étaient rtc* hérétiques comme leur maître, et que ce serait une honte pour la France de s'allier à de tels mécréants.Il 5 eut des .scènes près. pie violentes entre les trois conseillers de Louis \I et les deux Bohémiens. Il

ne s'agissait môme plus du parlement des rois, les conseillers juraient que toute alliance était impossible entre

la Fiance et la Bohême.

150 Ll roi r.Eonoi: de podifbiud.

Le roi pourtanl lui d'un antre avis. Revenu dans \l>beville le lo juillet, il emmena les ambassadeurs à Dieppe, puis à trois lieues du port, dans le petit château (h- Neuville. Là il lui décidé que Louis \l enverrait une ambassade à Prague après les fêtes de ta Toussaint; AJberl Kostka reçut le titre do conseiller du roi de France, el un traité d'alliance lut conclu entre les deux pays dans les termes mômes que désiraienl les ambas deurs. Gomme les évêques essayaient de s'y opposer : « Quo cela vous fasse plaisir ou non, dil Louis XI, je veux être l'ami du roi do Bohême.» Ce traité, doni le texte original est aux archives de Vienne, porte que « les deux rois, pour le bien et l'honneur do> deux royaumes, de la sainte Église cl de toute la chrétienté, M'aient être frères, amis, alliés, dans tous les temps à venir. » 11 n'y est pas dit un mol de ce parlement (\o< souverains de l'Europe, qui était le principal objel de l'ambassade.

«Ce n'était pourtant pas, s'écrie M. Palacky, une cïi i— méiiijiie pensée pour l'époque, comme on serait tenté de le croire aujourd'hui. Les dernières assemblées générales de l'Église, les conciles de Bâle et de Constance. avaient été dr> foyers de Nie ei d'action, rion-seulemeni pour les choses religieuses, mais pour les intérêts politiques (\^^ mitions chrétiennes. Pie II lui-même, en convoquant rassemblée de Manioue afin d'armer l'Europe contre les Turcs, avait montré combien ces délibérations solennelles étaienl conformes à l'esprit public et aux nécessités du temps. Le quinzième siècle est le premier qui ait vu naître ces congrès internationaux, étouffés et rendus impossibles par les déchirements de la période sui-

LUTTE AVEC LE SAINT-SIÈGE. toi

vante. Si le projet du roi George avait triomphé, l'histoire de l'Europe aurait pris une direction plus humaine: mais il fallait pour cela un Henri IV sur le trône de France, et non pas un Louis XL Les plus vivantes idées sont frappées de paralysie quand elles viennent se heurter contre l'égoïsme1. »

Noble langage assurément, et trés-vrai dans ce qu'il a de général; appliqué à Louis XL il est inexact et injuste. Louis XI n'était pas libre d'agir comme Henri IV. Qu'était-ce que ce parlement de princes dans la pensée du roi de Bohême? Un moyen de lutter contre le pape. mais aussi un moyen d'affermir, de consolider l'étal présent de l'Europe. On voit bien le prix que devait \ attacher George de Podiebrad, le hardi parvenu, l'héritier d'une révolution partielle, qui ne songeait plus qu'à maintenir son œuvre. Toutefois l'Europe du quinzième siècle, cette Europe encore enveloppée dan- mille complications féodales, cette Europe qui travaillait à l'enfantement des nouveaux peuples, pouvait-elle se confier à une institution de nre? Ces grandes magistratures

ne sont possibles qu'entre des nations adultes, au moment où l'équilibre général s'établit. Le roi de France, pour ne parler que de lui seul, avait encore une moitié de la France à conquérir. Il faut répéter les vives paroles de M. Michèle! sur la politique de Louis XI : tCe n'étaient pas seulement les primitives vieillerie- du moyen taienl les parlements et uni-

versités, secondes antiquités, ennemie- des premièi

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Abtheilung. Prague, I 8

152 LE ROI GKOROE DE PODIEMUD.

que ce rude roi maltraitait. Naguère importants, redoutables, ers corps se voyaient écartés, bientôl peut-être, comme outils rouilles, jetés au garde-meuble... Les machines révolutionnaires les plus utiles aux siècles précédents risquaient fort d'être à la réforme sous un roi qui était lui-même la révolution en vie1.» Voilà le vrai point de vue; cette pensée, juste et forte, nous aide à rectifier la sentence de M. Palacky. Le projet de George de Podiebrad était aussi une machine révolutionnaire, non pas vieillie, usée, niais d'un emploi dangereux; organisée trop tôt, elle pouvait arrêter la révolution. La révolution en vie, ayant sa tache à poursuivre, l'écarta sans la condamner. Louis XI, avec sa vue perçante, ajournait à cent cinquante ans le parlement des rois et des nations.

Si Podiebrad avait échoué dans l'audacieuse entreprise qui devait le mettre à l'abri des coups du saintsiége, Pie II n'avait pas mieux réussi dans ce projet de croisade combiné à la fois pour repousser l'invasion ottomane et vaincre la rébellion du Bohémien. Le pape avait su que le roi de Bohème songeait à marcher contre les Turcs. Il le voyait déjà, pacificateur de l'Allemagne, joindre à sa redoutable armée quelques-unes (\c> troupes de l'empire, et prendre l'initiative d'une guerre qui allait le consacrer désormais aux yeux de la chrétienté. Impatient de lui ravir une gloire dont il ne le croyait pas digne et qui le rendrait invulnérable, poussé d'ailleurs par sa foi, par son généreux enthousiasme, par la colère

I. Miehelef, Histoire de France, l. VI. Louis XI et Charles le Téméraire. Paris, 1844. Page Te.

LUTTE AVEC LE SAINT-SIÈGE. to3

que lui inspirait l'apathie de l'Occident, il prit lui-même le commandement de la croisade. Il avait dit un jour : « Si le vicaire de Jésus-Christ, entouré de ses frères les cardinaux, marche le premier au combat sous la bannière de la croix, il n'y aura pas un roi, pas un prince, pas un seigneur, pas un homme d'armes dans toute la chrétienté, qui soit assez lâche pour rester en arrière. » Il partit donc de Rome pour Ancônc au moment même où Louis XI recevait en Picardie .les ambassadeurs du roi de Bohême; il partit plein d'ardeur, plein de confiance, mais auparavant il avait lancé une bulle par laquelle George de Podiebrad était cité, à cent quatrevingts jours de date, devant le tribunal du saint-siège pour y répondre à l'accusation d'hérésie.

Ainsi les deux grands ennemis, le Turc et le Bohémien, ces deux ennemis qu'il s'obstinait à confondre dans l'emportement de sa colère, allaient être foudroyés du même coup. Tous les princes chrétiens étaient convoqués à Ancône avec leurs troupes. Un seul, celui qui, avec le Hongrois ou le Roumain, était le plus résolu à prendre les armes, celui qui sollicitait l'honneur et le péril du commandement, exclu de la convocation, était traduit comme un coupable devant la cour de Rome et condamné d'avance !

Hélas! le pape esl à Ancône. Quel vide autour de lui, quel silence dans celle ville où ile\;iieui se rassembler par terre et par mer tous les soldats du monde chrétien ! A peine quelques bandes de condottieri, quelques compagnies de lansquenets, avaient répondu à rappel. La bannière pontificale ne les garda pas longtemps. Les

aventuriers avaient compté Sur l'argent du pape, et le

i:> I LE HOI OEORGE DE PODIBBRAD.

pape comptait sur la générosité des rois. Pic II eu! la douleur poignante de voir s'évanouir sons ses yeux ce fantôme d'armée, [/intrépide vieillard voulail partir avec ses ilères, - ! tire prendre par les Turcs, appeler sur lui l^s derniers supplices, espérant que le martyre d'un pape réveillerai! enfin l'Europe chrétienne. Sans son neveu, le cardinal de Pavie, qui l'empêcha * 1 « - céder au désespoir, il couronnai par cette sublime folie de la •croix les tragiques scènes d'Ancône. Brisé par laui de russes, il se sentait mourir. Le 1 \ août, malade, épuisé, sans forces, il eut la consolai ion de voir arriver les galères vénitiennes; il se lil porter à la fenêtre pour les saluer de loin. Le lendemain, son agonie commençait: il expira dans la nuit en répétant ces paroles: «Continuez, continuez ma saiule entreprise! »

Il n'\ a pas de scène plus touchante dans l'histoire. Quarante ans après, Raphaël, tout jeune encore, chargé de dessiner des rai ions pour le dôme de Sienne. \ retraçait la vie d'JEneas-Sylvius. La grandeur du pontife à demi mort se levant pour saluer les galères de Venise esi un des premiers spectacles qui inspirèrent ce merveilleux génie. Comment ne pas oublier les fautes et les x iolcnces du prêtre en face de ce trépas héroïque?On aime ,'i croire que Podiebrad, si magnanime lai-même, pleura son adversaire. Son émotion eût redoublé sans doute, s'il avait su quelles luttes bien autrement violentes, quelles luttes impies, féroces, antichrétiennes, allait lui susciter l'implacable successeur de Pie IL

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