‹ Tchèques et MagyarsChapitre 20 sur 40 · LA CIGOGNE · texte numérisé non relu

LA CIGOGNE

« Il > a bien des oiseaux! L'un plaît à celui-ci, l'autre plaît lui-là; l'un se l'ait aimer pour son chant, l'autre pour son

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splendidc plumage si richement bariolé; l'oiseau que j'ai choisi ne sait pas chanter, et il va simplement, comme moi, vêtu moitié de blanc, moitié de noir.

« Entre tous les oiseaux, mon favori, c'est la cigogne, la cigogne, fille de mon pays, habitante fidèle de mes belles (daines* natales. Oh ! si je l'aime aussi cordialement, c'est peut-être parce qu'elle a été élevée avec moi. Lorsque je pleurais dans mon berceau, elle passait en volant au-dessus de ma tète.

« Avec elle s'est écoulée mon enfance. Déjà, de bonne heure, elle m'inspirait de sérieuses pensées. Le soir, pendant que mes camarades couraient après les Vaches qui rentraient à l'é table, assis dans la cour,je regardais les nids de cigogne sur les toits; en silence, et «l'un œil curieux, j'épiais les petits des cigognes yant leurs jeunes ailes.

« Alors je pensais à bien des choses. Combien de fois, je m'en souviens encore, cette idée fermentait dans ma tête : « Pourquoi donc l'homme n'a-t-il pas été créé avec des ailes? » Les pieds de l'homme peinent le conduire au loin, mais non dans les hauteurs ; et que m'importait d'aller au loin? c'est dans les profondeurs du ciel que m'emportait mon désir.

« Les profondeurs du ciel ! c'était là le but de mes rêves. Oh ! que je portais envie au soleil! il me semblait le voir déployer sur la terre un vêtement splendide tressé de rayons; mais j'étais bien triste le soir quand je le voyais se couvrir de teintes sanglantes et lutter avec la mort. Je mê disais : Est-ce donc là le sort de quiconque veut répandre la lumière?

« L'automne est la saison chère aux curants, car L'automne

imblable à une mère qui porte à son fils bien-aimé une

corbeille pleine de fruits. Mais moi, je détestais l'automne;

quand il me donnait sçs fruits à manger, je lui disais : Garde

tes présents, je sais que tu vas m'enlever mes cigognes.

« Le cour bien gros, je regardais les cigognes du village se rassembler en troupes pour leurs migrations lointaine-, comme je regarde aujourd'hui ma jeunesse déjà prête a s'enfuir; mes

.."'. LA l'OKSIK B0NGR018E AU DÏX-KÈUVIÊMB SIÈCLE,

yeui N'iimn niaient de larmes quand elles prenaient leur vol. E1 les nids vides sur les toits des maisons, quelle image d< solée! Je me sentais assailli de pressentiments; c'était mon avenir que j'apercevais devant moi.

« A la fin de l'hiver, quand la terre se dépouillait de sa blanche fourrure de neige et prenait son vert dolman parsemé de Qeurs, mon àme se parait aussi de vêtements neufs, de vêtements de fête; j'avais retrouvé la joie, et, tout petit que j'étais, je me traînais jusqu'au bout de la prairie <lu voisin pour aller au-devant des cigognes.

« Puis, quand L'étincelle devint une flamme, lorsque l'enfant fut devenu un jeune homme, le sol brûlait mes pieds, je montai a cheval, et bride abattue, sur l'étalon rapide, je me lançai à travers la Puszta. Le vent, pour m' atteindre, avait besoin de redoubler d'efforts.

« Je L'aime, la Puszta! c'est là seulement qu'habite la liberté; là mes yeui peuvent errer de tous côtés sans obstacles; poinjt de rochers noirs qui nous menacent, point de ces regards troubles que nous jette l'onde agitée des fontaines, point de bruits de cascades qui ressemblent à un cliquetis de chaînes !

« Kt que personne ne dise que la Puszta n'est pas belle ! Merveilleuse est sa beauté; niais, comme une jeune fille pudique, elle la cache sous son voile, et si elle le soulève, ce voile, c'< st s tulement pour les visages connus, en présence des amis ûdèli s; al >rs soudain une fée leur apparaît, une fée aux regards de flamme !

« Oli ! je l'aime, la Puszta! Sur mon hardi coursier, j'aime à errer d tns ses Libres ''-pair-, et Là où l'on ne trouve plus la trace de L'homme poursuivant son gain, à L'endroit le plus solitaire de la lande, je descends de cheval, je me repose sur Le gazon et j'écoute les murmures de L'air... Tout à coup, au bord <ln marais, j'aperçois mon amie; ma cigogne est là!

« Elle m'a donc suivi jusqu'ici ! ïpus deux nous avons exploré la Viis-ja dans tous Les sens, elle plongeant dans les eaux

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des marais, moi suivant du regard les jeux de la lumière dans les buissons sauvages. C'est ainsi que j'ai passé avec elle mon enfance et ma jeunesse, et c'est pour cela que je L'aime, bien qu'elle ne sache pas chanter, bien que ses ailes n'étincellent point de vives couleurs.

« Maintenant encore j'aime la cigogne, et cette amitié fidèle et douce est le seul bien qui me soitresté du beau temps de mes rêves. Maintenant encore, chaque année, j'attends avec impatience le retour des cigognes dans le village hospitalier, et quand elles nous quittent en automne, je leur souhaite un heureux voyage, comme je le ferais à mon plus vieil ami. »

Vers la fin de Tannée 1846, une transformation profonde s'accomplit dans l'âme du poêle; il avait rencontré la jeune fille qui devait être la compagne de sa vie. Les vers que Julie Szendrey a inspirés à l'auteur de tant de chansons amoureuses sont assurément les plus purs et les plus passionnés qu'il ait écrits. Pendant toute une année, le père de Julie, craignant le caractère fougueux du jeune écrivain, ferma obstinément l'oreille à sa demande; soutenu cependant par une fidélité qui répondait à la sienne, Pelocfi triompha des obstacles, et au mois de septembre 1847 il emmenait chez lui sa jeune femme, Il passa la lune de miel à Kollô, chez un de ses admirateurs devenu son ami intime, le jeune comte Alexandre Téléki. Mais pourquoi parler de lune de miel? Pendant les dix-huil mois que Peloeli a passés avec sa femme, lous les jours oui eu pour lui les mômes ravissements. Il a intitulé un de ses recueils Journées de bonheur conjugal, ci quelques-unes des pièces qui le composent portent la daie glorieuse de sa mori. La première émotion

qu'il exprime, c'est la béatitude du repos, de la sérénité,

UOti LA POÉSIE BONGROISE AU D1X-HEUV1ÈME SIÈCLE.

et avec elle une loi virile en soi-même. Tantôt il chante ce bonheur avec ane gaieté candide, tantôt il emprunte pour la peindre les images d'une poésie éthérée. Me

voici roi, dit-il, depuis que je suis marié. Assis sur mon trône, je donne audience à mes sujets, je rends Injustice el punis les coupables. Approchez tous. Qui es-tu, la belle tille? Ah! c'est toi qur j'ai si souvent poursuivie aaguère, et qui m'échappais toujours! Tu t'appelles la joie. Je te tiens maintenant, tu ne m'échapperas plus. Je te prends à mon sen Lee comme jardinière; chaque jour, avec tes doigts de fée, tu me cueilleras de belles fleurs odorantes. Et toi? lu es le souci du lover; je n'ai pas le temps d'écouter tes radotages, et je saurai bien te fermer la bouche, si tu n'as que de prosaïques histoires à raconter. Et toi là-bas, sombre compagnon? Va, je te reconnais bien; que de fois, ô noir chagrin, nous nous sommes battus ensemble! Tu m'as l'ait de cruelles blessures, hélas! j'en frémis encore, -le t'ai vaincu cependant, et la clémence sied au vainqueur. Reçois le pardon de les méfaits. Mais quel est ce bruit dans la cour? quel est ce cheval qui piaffe? Est-ce le coursier du poêle qui s'indigne de rester inactif? Patience, patience, mon cheval; bientôt nous nous envolerons de nouveau dans les nuées. Attends un peu; Laisse-moi jouir encore de ma dignité de roi. » Un autre jour, il chante l'immortalité de Pâme; il n'\ songeait guère autrefois dans sa vie turbulente, et quand il lui arrivait d'\ songer, son esprit ne voyait là que ^\r> chimères. Ce que la philosophie n'a pu enseigner à s<m intelligence, une révélation tendre et forte vient de L'imprimer au tond de sou cœur. Ce progrès inoral si profondément dé\eloppé est un

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des traits caractéristiques de l'inspiration de Petoefi. Songez que le poète n'a que vingt-quatre ans, et qu'il était hier encore le chantre des joies turbulentes; aujourd'hui, sous le regard de l'épouse, auprès du berceau du nouveau-né, sa verve s'épure sans s'affaiblir. Le calme a multiplié ses forces. Ses passions, non pas éteintes, mais transformées, s'attachent à ce qu'il y a de plus noble ici-bas. Les grandes questions qui agitent son pays, les réformes de la diète hongroise en 1847, les patriotiques espérances de 1848, toutes les émotions de la renaissance nationale se mêlent à ses joies intérieures. La pièce intitulée Ma Femme et mon Epée exprime vivement celte intime alliance du foyer domestique et de la patrie. Pendant que l'épouse repose dans les bras de l'époux, l'épée du poète, accrochée à la muraille, semble jeter des regards de colère sur ce tableau si tendre : «Eh! mon vieux camarade, lui crie le vaillant poète, serais-tu jaloux de ma femme? vraiment lu ne la connais guère. Le jour où la patrie aura besoin de mon bras, ce sera elle qui de ses mains attachera ta lame à ma ceinture, ce sera (die qui m'enverra au combat de la liberté. » Julie Szendre\ méritait bien que le poêle lui rendît ce témoignage : (Yv> le premier jour où Petoefi fut aimé (Telle, l'amour et l'enthousiasme de la patrie se confondirent dans les élans de son cœur. Son chant de fiançailles fut un chant de guerre :

« Je rêve de jours sanglants uni feronl crouler le monde, et qui de tes débris du vieux monde nous construiront un monde nouveau.

« Ah ! si l.i trompette guerrière retentissait tout à coup! Si je

voyais se déployer L'étendard des batailles, L'étendard des futures victoires, appelé par tous les vœux de mon cœur !

« En selle, sur mon coursier rapide, je m'élancerais dans La mêlée je chevaucherais au milieu des héros, impatient de con-

' er mes armes.

« Alors, si l'épéc <!•' L'ennemi me perce la poitrine, il 3 a quelqu'un au monde qui saura fermer ma blessure, il y a quelqu'un qui guérira mes plaies avec le baume de ses baisers.

« Si je tombe vivant aux mains de L'ennemi, quelqu'un saura pénétrer dans mon cachot ; deux beaux v,lx-, étoiles radieuses, viendront éclairer mes ténèbres.

« Et si c'est la mort qui m'attend, si je dois périr sur L'échai'aud «m sur le champ <lc bataillé, un ange, nue femme, le cœur gonflé de sanglots, lavera le sang de mou cadavre avec ses larmes. »

Foyer, patrie, amour et liberté, tout cola est intimer ment uni, vous le voyez, dans les inspirations du poète. Je regrette que M. Kertbény, dans sa traduction d'ailleurs si scrupuleuse, n'ait pas groupé ions ces chants

selon Tordre où ils se sont produits. On aimerait à suivre l'histoire de celte âme; l'intérêt poétique, rehaussé par l'intérêt moral, y gagnerai! une valeur nouvelle. Si tous les chants de Petoefi pendant Tannée 1847, si toutes les pièces échappées de son cœur à la veille et à la suite de son mariage étaient réunies ensemble, on verrai! quelles gerbes dorées ont élé cueillies par le moissonneur en cette chaude saison d'août. Ces! à cette date qu'il nous apparaît dans la force de La maturité. Si jeune qu'il soit encore, L'influence du foyer, les émotions de la pairie on! donné à son talent cette saveur généreuse qui est le résulta! des années dans une existence bien conduite.

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Toutes ces paroles nous révèlent un mélange inaccoutumé de force et de grâce. C'est une grâce non cherchée, c'est une force qui se possède. Quand la patrie est malheureuse, la famille le console, et il trace de suaves tableaux (l'intérieur qui consoleront aussi le peuple des Magyars. Telle est la pièce intitulée le Monde de l'Hiver. Nous sommes au mois de janvier 1848; l'hiver est triste dans les longues plaines de la Hongrie, la terre est nue, misérable, pareille aux bohémiens de la Puszta. Heureuse alors la maison où Ton se réunit en famille! heureuse la plus humble des cabanes où le père et la mère, entre l'aïeul et les enfants, accueillent les amis, les voisins, et forment comme une tribu patriarcale, une tribu confiante et joyeuse au milieu de la désolation du monde ! Cette cabane le poëte nous y conduit. Oh! la bonne salle hospitalière! le gai foyer qui flambe! El quels braves gens! Comme ils résument bien, jeunes el vieux, l'image naïve de l'humanité! — Si ce sont là deslieux communs, le poète en fait une œuvre originale par la vérité des détails et l'accent qu'il y met. Le tableau emprunte (railleurs un sens particulier aux strophes patriotiques que Petoeli écrivait à celte date. On comprend aisément la secrète pensée qui l'anime. « Amis, semble-t-il dire, conservez-vous sains et joyeux; l'hiver ne durera pas toujours, tenez-vous prêts pour le réveil de la nature. Petites tribus dispersées, vous formerez un jour une nation ! »

Les joies delà famille, si cordialement ressenties, n'ont pasfail oubliera Petoeli les de\oir> du patriotisme; le patriotisme ne lui fera pas oublier la poésie. Seulement il la \eut sincère, virile, digne enfin des grands intérêts

qui s'agitent el t\o* lattes qui se préparent. Depuis la renaissance de la littérature nationale, les chanteurs s'étaient levés par centaines, el Dieu sait combien de fadaises menaçaient d'énerver ce jeune Idiome à peine délivré de ses entraves. Petoefi, avec sa franchise populaire, avail toujours délesté

.... Les rêveurs, 1<> pleurards à nacelles, Les amants de l.i nuit, des lacs, g1 itelli s.

La fausse poésie lui devinl plus odieux' que jamais au

moment où tant de mâles espérances faisaient battre les cœurs. Ce qui affadit le goût littéraire peut amollir aussi

les consciences. IVtoeli comprit qu'il faisait œuvre d'artiste et de citoyen en châtiant le troupeau des rimailleurs nocturnes. La satire est violente et comique à la l'ois. Poète de L'action et chantre du soleil, c'est la lune cette fois qu'il fait parler :

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