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peut-être ne serait pas sans honneur. Le père avait des idées toutes différentes; il voulait que son fils fût un paysan comme lui, et il commençait à se défier de ces études qui avaient tourné la tête de l'enfant. Ces goûts littéraires, cette manie de faire des chansons, tout cet enthousiasme que la mère accueillait avec joie ne lui semblait autre chose qu'un prétexte à vagabondage. Pour punir l'écolier rebelle, il le retint près de lui pendant quelques années, puis enfin, ne pouvant réussir à lui imposer un genre de travaux qui répugnait à tous ses instincts, il se décida à le renvoyer au lycée.
Petoefi avait un parent à OEdenburg; c'est dans cette ville et sous la surveillance de ses parents qu'il doit achever ses études. Il part à la fin des vacances de 4839, pour se rendre à son poste. Chemin faisant, une idée subite lui traverse le cerveau; l'amour de la liberté était bien autrement vif dans son cœur que le goût des études régulières. Ira-t-il s'enfermer dans un lycée, lui qui la veille encore montait les chevaux sauvages de ses steppes natales et parcourait dans tous les sens les grands espaces déserts qui s'étendent de la Tbeiss au Danube? Il a seize ans bientôt, la vie active l'appelle, il n'a pas besoin d'être emprisonné pour continuer ses éludes. Il arrive à OEdenburg, et, au lieu de se diriger vers la demeure de parents qui le recommanderont à ses maîtres, il court à la caserne el s'engage dans un régimenl de hussards. Il servil deux ans, deux ans de souffrances et d'ennuis de toute espèce; son caractère turbulent lui suscita plus d'une méchante affaire, el sans les consolations de la poésie ces deux années lui eussent paru un siècle, il chantai! déjà toutes les impressions de son cœur; maintes
Wfc LA POÉSIE HONGROIS!-: M DïX-NBU VIÈME SIÈCLE.
pièces, imprimées dans ses œuvres cl devenues popu* laires, ont été composées par loi pendant ce premier apprentissage de la vie de soldat, et charbonnées d'une main impatiente sur les murailles des corps de garde.
Petoefi Savait que dix-huit ans lorsqu'il abandonna la carrière des armes. Plus tard, quand la Hongrie se battre pour son indépendance, il saura bien retrouver ane èpée; en attendant ces grands jours, que ferait-il dans ane garnison? Exempté du service pour cause de santé, il va mener une existence inquiète, vagabonde, une \ ie de déceptions supportées joyeusement, qui ne sera pas inutile à l'éducation complète de son esprit. Le voici d'abord étudiant, puis bientôt comédien. Il réalise enfin le rêve de sa jeunesse, et s'en va do ville on ville avec une bande d'artistes nomades, jouant lesceuvres de Shakspeare traduites en hongrois, ou les essais dramatiques de Charles Kisfaludy. D'après le témoignage de ses compagnons et de tous ceux qui l'ont entendu, c'était an acteur des plus médiocres. Pendant toute l'année 1842, il parcourut ainsi une partie de la Hongrie sans Faire le moindre pro-
!S dans cet art dont il était affolé. En même temps, il écrivait dos verset les publiait dans tes recueils littéraires, il commençait à vivre de sa plume; des écrivains, journalistes ou romanciers, lui tendaient une main amie et l'attiraient à eux. Un littérateur asseï distingué, >i. Fgnace Hagy, qui faisait paraître une collection de romans traduits de l'étranger, chargea Petoefl de lui traduire un roman anglais, Robin Hobd, de M. James, et une nom elle française, la Femme de quarante ans, de. M. Charles de Bernard. Il avait employée ces travaux les premiers mois de Tannée 1843, quand il fut pris d'un irrésistible
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désir de remonter sur la scène. Il quille ses amis de Peslh. et va jouer sur le théâtre de Dehreczin un rôle trè>-secondairc du Marchand de Venise. On le Siffle, que lui importe? il est persuadé que sa vocation est là et il s'y obstine avec un entêtement, passionne. En vain ses camarades du théâtre Dehreczin refusent-ils de L'enrôler avec eux; tous ces avertissements sont inutiles. Il rassemble quelques-uns de ses compagnons qui n'ont pas mieux réussi devant le public, et, prolestant ainsi contre les spectateurs, il forme une petite troupe de comédiens ambulants qui ne lui disputeront pas les premiers rôles. Quelques mois après, il revenait à Dehreczin, malade, misérable et plus déguenillé que le dernier des bohémiens.
Des jours meilleurs allaient se lever pour lui. Tandis que les spectateurs sifflaient le comédien ridicule, les chansons du poète, sous un nom supposé, faisaient leur chemin d'un bout de la Hongrie à l'autre» Peloelî comprit enfin sa destinée. Encouragé par la réputation naissante de ses vers, il n'hésite plus à s'en déclarer l'auteur, et, retournant à Peslh pour la quatrième fois, il s\ consacre désormais aux œuvres de la poésie. C'est à cette époque, au printemps de l'année 1844, qu'il fui accueilli par L'illustre écrivain, Michel Vorosmarty, comme un jeune maître devant lequel devaient s'incliner lesan-r tiens. Un a h ire écrivain, un noble vieillard, dévoué aux lettres nationales et patron empressé de quiconque les honorait, ML Paul Széméré, fut aussi dès le premier jour parmi les protecteurs du poêle. Le Cercle national, société politique et littéraire où se déployait sans bruit un libéral esprit de renaissance hongroise, lui vota, sur la proposi-
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Lion de Vôrôsmarty, de solennels encouragements. Ce jeune homme de vingl et un ans, qui, la veille encore, s'ignorani lui-même, s'exposait à être sifflé sur de vulgaires traiteaux, passai! (oui à coup au rang de poète consacré, ci c'était une société nationale qui se chargeait
de publier ses vers.
Ce premier recueil, intitulé simplement Poésies de PetoefiSândor, parut à OFen en 1844. Les pièces qu'il renferme se rapportent aux trois années précédentes. Toutes les émotions que le poëte a ressenties pendant son existence vagabonde, ses cris de joie on de douleur, ses juvéniles ardeurs entremêlées de défaillances mélancoliques, ses courses à travers le pays, ses longues rêveries dans les tavernes, les remarques bouffonnes ou attendries que lui inspire le spectacle du monde, voilà le sujet de ses chants. Certes il n'y a point là d'éclatantes occasions pour l'essor de la pensée lyrique ; Petoefl ne chante pas encore la patrie et la liberté. D'où vient donc que ce tableau de la vie d'un bohémien a si vivement saisi les imaginations? D'où vient que ce coureur d'aventures, cet échappé de la caserne, ce comédien sifflé, est accepté par tous dî^ <c< premières confidences etsalué comme le chantre national? Deux choses peuvent expliquer ce succès extraordinaire. Bohémien ou non, c'était bien la Hongrie que peignait Peioeli Sândor, et il le faisait dans uni1 langue simple et mâle, familière et vibrante, qui jamais n'avait résonné ainsi aux oreilles des Hongrois. Rien de convenu, rien d'académique, comme chez les laborieux artistes qui l'avaient précédé. Servi par son instinct, le naïf chanteur avait retrouvé les accents perdus de la poésie primitive. Soit qu'il chantât
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ses amours, soit qu'il célébrât le vin de Hongrie avec ses compagnons attablés, toujours quelque chose de viril relevait chez lui la vulgarité du sujet. Tantôt c'est un regard qui le trouble, tantôt c'est le démon de la taverne qui lui met le feu au cerveau ; jamais pourtant la mélancolie énervée, jamais non plus la fiévreuse débauche n'auront place dans ses vers. Bien qu'il sente avec une vivacité extrême, il se possède en homme. Xe le prenez pas au mot, quand il parle de son dégoût de la vie, de son désir de la mort; ce cri subit que la passion lui arrache, un instant après il l'a déjà oublié. Dans une courte pièce, intitulée le Premier rôle, et qui rappelle les épigrammes de Goethe, les quatrains d'Henri Heine, il disait à dix-neuf ans :
« Je devins comédien, et je jouai mon premier rôle; dès mon entrée en scène, j'avais à rire aux éclats.
« J'ai essayé de rire cordialement sur la scène; le destin, je vais déjà, me réservait pour l'avenir assez d'occasions de pleurer. »
Simt lacrimœ rerum, il le sait dès le premier jour; mais il sait aussi que la vie a ses joies et ses devoirs, il sait que la patrie est belle et que la liberté est sainte. Qu'il (•liante donc avec fougue tantôt la gaieté insouciante, tantôt l'amertume de ses premières amours : un jour viendra, ei ce joui- n'est pas loin, où il exprimera plus vivement encore des sentiments plus puis, le bonheur du foyer, l'ivresse de la lune de miel el les transports du père devant le berceau de son enfant. Rapprochées des recueils qui vonl se succéder si vite, les pièces ardentes
f) LA POÉSIE HONGROISE AU D1X-NKI VI KME SIKCLE.
du premier livre acquièrent un intérél singulier. Un jour il décrie dans sa gaieté toile : « il pleut, il pleut, il pleul des baisers! Et au milieu de cette pluie, quels éclairs ! Ce sou! tes yeux, ma bien-aimée, qui étincellenl dans l'ombre. Pluie, éclairs, ce n'est pas tout; voici l'orage qui éclate, voici le tonnerre qui gronde... Adieu, il faut tuver, ma colombe, j'entends la voix de ton père. » Une autre fois il apostrophe son cheval : « Allons, tais
loi seller : encore une rourse, je dois être ce soir auprès de mon amoureuse. J'ai le pied à l'étrier, et déjà mou Ame a pris les devanls. Vois cet oiseau sur nos têtes, il passe, il a passé... Comme il est loin déjà ! Lui aussi, il va là-bas. au loin, retrouver Sa compagne. Vile, au galop, dépasse-le, mon cheval; il n'aime pas sa bien-aimée pi US que je n'aime la mienne. » Malgré le galop de son cheval, je crains <pie Potoeli ne soil arrivé trop lard, car je -lis dans le même recueil :
« Dans lr vUlage, le long des rues, chants et violon m'accompagnent. D'une main j'agite ma bouteille pleine, etje danse comme un fou derrière le musicien.
« Joue-moi un air triste, bohémien, afin que je puisse pleurer toutes mes larmes; mais quand nous serons là-bas sous cette petite fenêtre, aussitôt entonne une chanson joyeuse.
« (/est là que demeure ma chère étoile, l'étoile qui brille de si loin à mes yeui ! Elle veut se tenir cachée pour moi, et c'est aux autres seulement qu'elle se i itre.
« Bohémien, voici la fenêtre, .loue-moi ton air le plus gai. Qu'elle n'apprenne jamais, la perfide, combien je souffhîè cause
d'elle. »
Ces orages et ces douleurs dc^ affections illégitimes
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remplissent une grande partie du recueil de 1844. il était clair cependant que le poêle ne >'\ absorbai! pus tout entier. A la rapidité de ses strophes, à l'accent énergique de son langage, on voyait que son âme pouvait rendre d'autres sons. Un noble esprit a flagellé récemment les chantres de la volupté, comme autrefois, en face du mouvement de la pléiade, Jacques de Thou et Régnier de La Planche condamnaient les poètes de Diane de Poitiers et dénonçaient leur influence corruptrice. On ne peut pas faire à Petoefi les reproches que M, Victor de Laprade adresse aux efféminés de notre temps :
Tu n'as rien entendu dans l'immense nature; Dieu ne t.- disait rien dans ta propre torture, Et le tressaillement des peuples agiti - Ne secoua jamais tes lourdes volupfc - '.
Il n'y a rien de lourd, rien d'étouffant pour l'esprit, même dans les voluptés coupables qui inspirent trop souvent le poêle hongrois. Son cœur veille, x»n esprit léfend. Au milieu des défaillances morales, il gaule toujours un goût de la vie active qui éclate dans un cri, dans une image, dans un subit élan d'inspiratioïi lyrique. Un tel homme, «m le sent bien, peut choquer çà et là les esprits délicats ; jamais il n'exercera une influence énervante. Voyez-le aussi pendant les orgies de la taverne; à l'heure même ou sa raison succombe, il a encore paroles viriles. (Quelle nuii ! s'écrie t— il. Sur cette table autour de laquelle nous étions assis, ce fui une seconde ba« taille de Mobacs : levin représentai! les Turcs; mes camarades el moi, nous étions les Hongrois. Morbleu! nous
28ti LA POÉSIE HONGROISE AU DIT-NEUVIÈME SIÈCLE.
nous sommes bien battus, surtout au moment où le roi, — c'est l'intelligence que je veux dire, — a été désarçonné par l'ennemi. Ah! comme nous buvions à longs traits! Veuille le destin nous réserver dc> jours aussi longs que nos longues rasades, et nous pourrons encore voir une époque de bonheur dans I11 triste pays des Magyars. » Ce souvenir de la pairie, ce ressentiment des publiques infortunes à travers les fumées de rivresse est un trait distinctif des premiers chants du poëte. Quels m11*' soient le sujet qui l'amuse et la débauche où il s'oublie, L'esprit hongrois est toujours là. Soyez sûrs que ces chansons de cabaret n'auraient pas enthousiasmé dès le premier jour toute la nation magyare, s'il n'avait été question ici que de l'amour ou du vin. Derrière l'étudiant amoureux et le comédien aviné, j'aperçois le Hongrois qui ne se connaît point encore lui-même. Ses compatriotes du moins le devinèrent au premier signe. Son esprit, sa \er\e, son ardeur belliqueuse, l'agilité de ce chanteur nomade, toujours prêt à monter à cheval et à se lancer au galop, voilà ce qui avait frappé tout d'abord chez ce poëte de taverne. Il pouvait déjà dire, en publiant son premier travail, ce qu'il dira plus tard, aux applaudissements de son pays :
« Mon Pégase n'est pas un cheval anglais, avec des jambes en échasses et mie poitrine grèlej ce n'est pas non plus une bête allemande, épaisse, énorme, à larges épaules, un lourdaud, une espèce d'ours, aux allures pesantes.
« Mon Pégase est un poulain hongrois, un vaillant poulain, pur sang de Hongrie, et soigneusement étrillé, si bien que le soleil aime à faire jouer les refl< ts de ses rayons sur sa robe de liss .
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t< Il n'a pas grandi à l'écurie, il n'a pas été à l'école comme un cheval de qualité; il est né en plein air, je l'ai pris sur le sjihle chauve et nu de la Petitc-Koumanie.
« Je ne l'ai pas chargé d'une selle, une natte d'osier me suffit pour me tenir à cheval; dès que j'y suis, le voilà qui s'élance et qui vole. Il est parent de l'éclair, mon cheval aux lueurs fauves.
« Il aime surtout à me conduire dans la Paszta ». Cette libre lande est son pays natal; quand je le dirige de ce ente, il se cabre de joie, et frappe du pied la terre, et pousse des hennissements.
« Dans les villages, je m'arrête devant maintes maisons où sont assises des jeunes filles semblables à un essaim d'abeilles; je demande à la plus belle de nie donner une fleur, et je repars aussi rapide que le vent.
« Aussi rapide que le vent, mon coursier m'emporte, et un seul mot me suffit pour qu'il m'entraîne au delà du monde. L'écume Hotte à sa bouche, tout son corps fume. Ce n'est pas signe de lassitude et de découragement, c'est le feu de son ardeur toujours prête.
« Jamais encore mon Pégase ne s'est senti fatigue, et si cela lui arrive un jour, je n'en serai pas satisfait, car il est encore bien long, le chemin que j'ai à parcourir sur la lenv ; elles sonl bien loin là-bas, les bornes de nies désirs.
« En avant, mon coursier, en avant, mon doux cheval ! Franchis rochers et ravins. Si un adversaire nous barre la route, passe-lui sur le corps, et toujours en avant ! »
A partir do la publication do ce premier recueil, Petoefi déploie une verve intarissable. Pendanl les années 1845
l. C'est le nom que les Hongrois donnenl aux landes Immenses de leur pays, àce ?aale déserl pléiade marais qui s'étend entre laThelu ci le Danube*
290 LA POÉSIE HONGROISB AU DIX-HEUVIÈMÉ BIÈCLB.
et 1846, poèmes el strophes s'échappent à l'envi de ses lèvres mélodieuses. Tantôt ce sont des récits, de longs récits ou comiques ou poétiques, tantôl de petites épopées qu'il emprunte soi l aux mœurs de la Hongrie moderne, soit aux traditions légendaires. Tels sont : te marteau du I Mage, l n rêve magique, Salgô, la Malédiction de F Amour, lay Pista, Maria Széchi, el surtout le Héros Jânos, véritable chef-d'œuvre de grâce, de passion, rêve héroïque et tendre raconté avec un demi-sourire. L'érudition de nos jours a retrouvé ces poëmesdu moyen où le trouvère, pour exprimer les instincts aventureux de son temps et de son pays, jetait pêle-mêle maintes choses extraordinaires : expéditions fabuleuses, voyages rapides du nord au sud, de l'ouest à Test, royaumes conquis à coups d'estoc et de taille, merveilleuses prouesses accomplies en courant. Le Héros Jânos est une de ces chansons de gestes où éclatent naïvement, comme «lie/, nos vieux trouvères, et toutefois avec un sentiment très-moderne, les désirs secrets de l'inspiration hongroise.
Un jeune paysan, le candide et amoureux Jânos, garde les troupeaux de son maître sur le penchant de la montagne; non loin de là, [luska la blonde, à genoux au bord du ruisseau, lave de la toile dans l'eau courante. Jânos et Iluska se sonl rencontrés en ce lieu plus d'une fois, el le plaisir que trouve Jânos à regarder les blonds cheveux d'Iluska, Iluska le ressent aussi à écouler la voix ('•mue de Jânos. Que devient le travail pendant ces causeries sans lin? La fermière est impitoyable; la jeune fille aura bientôt à rendre compte de l'ouvrage oublié el des instants perdus. C'est bien pis pour Jânos : le loup a
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mangé ses moutons, et le voilà chassé par son maître. D - que la nuit est tombée. Jânos retourne au villa il va frapper doucement sous la fenêtre d'Iluska, il prend lûte et joue sa mélodie la plus triste, une mélodie si triste, si navrante, que les astres de la nuit en ont pleuré. Toti s - itles d'eau qui brillaient sur les buissons du chemin, ce n'était pas la rosée, dit le poète, c'étaient le- larmes les. ïluska dormait ; aux accents plain-
tifs de la flûte bien connue, elle se lève et aperçoit par la fenêtre la pâle figure de son amant. < Qu*est-il arrivé, Jânos? Pourquoi es-tu si pâle? » Jânos lui conte son malheur, et il ajoute : « Ïluska, il faut nous quitter; je vais courir le monde. Ne le marie pas. ma chère ïluska, reslemoi fidèle, je reviendrai avec un trésor. — Hélas! dit la jeune îille. puisqu'il le faut, séparons-nous, nue Dieu te conduise, ami, cl pense a moi, qui t'attendrai toujours ! » Il part, les yeux pleins de larmes e1 plus désolé qu'on ne pourrait le dire; il va, il \ \ savoir où, il marche
toute la nuit, et il trouve sa cape de laine bien pesante suc ses épaules. Il ne se doute pas, le pauvre Jânos, que
- d cène, son cœur gonflé de tristesse, qui lui j si lourdement.
Quand l<- soleil se leva et renvoya la lune en son domain» . Jânos aperçut la Puszta tout autour de lui comme une mer. Du levant a L'occident s'étendait devant ses yeui la lande uniforme et sans lin.
Pas une plante, pas un arbre, pas un buisson ne s'offrait a la \u.'. Sur le gazon, .1 fleur de terre, i tincelaienl des d.- r is v - a iche du soleil levant flamboyait un lac
unir, bordé de lentilles vertes comme d< s émeraudi s.
! LA POÉSIE HONGROISE AU nix-N kuvikmk SIÈCLE.
« Au bord du lac, au milieu des lentilles, un héron était debout, cberchanl sa nourriture el faisant son repas. Des oiseaux pêcheurs volaienl au-dessus des eaux <'t rapidement en effleuraienl la surface; on les voyait, déployant leurs grandes ailes, tantôt s'élever dans les airs, tantôt s'abaisser vers les ondes.
« Jânos continua sa route sans se reposer, toujours suivi de son ombre noire et de -.1 sombre pensée. Le soleil eut beau verser ses splendeurs sur la Puszla, la nuit, la profonde nuit était toujours dans le cœur de Jânos. »
Le peintre do la nature hongroise, celui qui consacrera bientôt tant de pages originales aux steppes de son pays, aux landes de la Theiss et du Danube, se révèle déjà dans pe tableau. Le domaine de Peloeli, c'est la Puszla, l'immense et poétique solitude qu'il a parcourue si souvent emporté au galop de son cheval; niais ici ce n'est pas la terre de Hongrie, c'est l'imagination hongroise que veut peindre l'auteur du Héros Jânos. Toute cette naïve histoire de village, la fuite du jeune paysan, sa course désolée à travers les landes solitaires, ce n'est que l'introduction du poème. Après l'églogue, voici le récit épique; après les scènes pastorales, les aventures de guerre el de chevalerie magyare.
Jânos rencontre des soldats, et s'enrôle dans leur régiment. Un Magyar sait toujours monter à cheval; le jeune pâtre est bientôt au premier rang parmi les hussards de Mathias Corvin. Qu'il a bonne mine avec son pantalon rouge, sa veste flottante et son sabre qui brille au soleil ! L'armée d<^ Magyars, où notre héros s'est engagé, est en mai. lie [tour une expédition importante^ elle va porter secours au roi des Français, menacé par
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les Turcs. Long et difficile est le voyage : il faut traverser la Tariarie, le pays des Sarrasins, l'Italie, la Pologne et l'empire des Indes; après l'empire des Indes, on ne sera pas loin de la France. Excellentes inventions où se peignent bien les lïves du peuple hongrois, les souvenirs confus <jui se mêlent à ces idées guerrières, et l'étrange géographie qu'il se forme ! «. Qu'est-ce que le monde, dit M. Kerlbény, qu'est-ce que le vaste monde pour le paysan de nos landes? A la limite de la Puszta. l'inconnu commence pour lui ; le peu qu'il en sait, il le tient de quelque vieil invalide arrivé d'Italie ou d'Autriche, ou bien d'un colporteur juif, et il mêle à ces renseignements maintes traditions historiques sur les Turcs et lesTartares, telles qu'on les raconte encore le soir dans les cabarets du village. Le poète s'est mis à la place de ses paysans, il a peint le monde tel qu'il apparaît à ces imaginations naïves, et voilà pourquoi il conduit les Magyars jusqu'en France à travers la Tariarie et le pays des Sarrasins. Ne retrouve-t-on pas ici un souvenir du quinzième siècle? L - soldats de Jean Hunyade et de Mathias Corvin ont protégé l'Europe contre l'invasion ottomane; or, pour les Hongrois du vieux temps, comme pour les paysans de la Puszta, l'Europe c'est la France, la France qui a donné à la Hongrie sa glorieuse dynastie i\r> durs d'Anjou, — et de là teiie tradition de la France sauvée du pillage des Turcs par le secours des Magyars.
Il ne serail pas difficile à un commentateur de découvrir dan- la seconde pai lie du Héros Jânot un fantastique symbole des destinées «le la Hongrie. Les Magyars, dans le iei ii du poêle, oui la gloire de déli\ rer la France — «m l'Europe. Au m orne ni ou ils arrivent, les Turcs pillaient
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;'i plaisir cette magnifique proie ; les églises étaient saccagées, les villes dévastées, tontes les moissons emportées dans les granges des vainqueurs; le roi, chassé de son palais, errail misérablemenl an milieu <\<'> ruines, tandis que les barbares avaient emmené sa fille. « Ma 811e, ma fille chérie ! disait le malheureux roi à ses libérateurs; relui qui me la rendra, je la lui donnerai pour femme. — Ce sera moi, disait tout bas chacun des cavaliers magyars, je veux la retrouver ou périr. » Jânos seul
était insensible à celte promesse; il ne cessait de voir dans s<^s rêves les toits de son village et les blonds cheveux d'Iluska. C'est lui pourtant qui tue le pacha des Turcs, c'esl lui qui délivre la fille du roi. Il ne tiendrait qu'à Jânos de régner sur la France; mais Janos n'iiésite pas : Iluska lui a promis de l'attendre, il repart comblé de richesses et s'embarque pour son pays. Le héros n'est pas au terme de ses aventures; une tempête affreuse s'élève, le navire est brisé, et le trésor tombe à la mer. Qu'importe à Jânos, pourvu qu'il revoie Iluska ? Hélas! bêlas ! quand il arrive, la pauvre Iluska est morte. «Ah! s'écrie le béros en sanglotant, pourquoi ne suis-je pas tombé sous le sabre des Turcs? pourquoi n'ai-je pas été englouti par les flots? »
C'est ici que la secrète intention <lu poè'te se dégi des fantaisies qui l'enveloppent. Le trésor que les Hongrois avaient conquis lorsqu'ils se battaient au quinzième siècle pour le salut de la chrétienté, c'était leur existence distincte au sein de la société européenne; la Hongrie des Hunyades était aussi glorieuse que forte, et l'Autriche avait tremblé devant elle. Ce trésor qui lui assurait l'avenir, un jour de tempête l'emporta. Soumise
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par les Turcs en 1526, elle ne fera plus que changer de maîtres. Que lui restc-t-il désormais, sinon le domaine des rêves, ou plutôt celui du long espoir et des vastes censées? C'est aussi de cette façon que Petoefi comprend la destinée de son héros; pour se rendre digne de celle qu'il aime, pour lui conquérir un trésor, le jeune Mag) ai avait parcouru le monde à cheval et le sabre à la main; pour qu'il puisse la retrouver après sa mort, le poète lui ouvre je ne sais quel domaine idéal où l'attendent des merveilles inouïes. Nous ne visitons plus les Tartares ou les Indiens; voici les poétiques apparitions de la Puszta, géants, fées, bienfaisants génies toujours prêts à se mettre au service des Magyars. J'aperçois les Ilots étincelants de la mer d'Operenczer, dont le rôle est si grand dans les fabuleuses traditions de la Hongrie, lumineux océan situé aux confins de l'univers et qui conduit dans l'infini. Jânos, sur les épaules d'un géant, traverse les ondes sacrées et parvient au royaume de l'Amour, où il retrouve Iluska. Puisse la Hongrie retrouver aussi un jour le trésor qu'elle a perdu !
Ainsi, des scènes rustiques du village jusqu'aux splendeurs à demi orientales d'un monde surnaturel, h1 Héros Jânos embrasse toutes les légendes el ions les souvenirs de l'imagination populaire. Avec cela, nulle prétention Bavante. Ces symboles que j'indiquais tout à l'heure, l«v poëte se garde bien d'\ insister; il veut que sa fantaisie épique soil accessible à lous; si les ans en devinent la pensée secrète, il suffil que les autres ressentent une gaieté virile au récil de ces merveilleuses aven lui Avant tout, c'est le poëme du paysan et du cavalier magyar, écrit u\<v mi mélange d'enthousiasme ci de joyeuse
LA POÉSIE 1IONGR01SK AU D1X-NEDYIÊMË SIÈCLE.
allégresse. On dit que l'œuvre de Peloefl esl chantée do Danube aux Carpathes par dv> rapsodes sans nombre, et vraiment je n'ai pas de peine à le croire; le véritable héros esl la Hongrie elle-même : Jânos en représente lour à lour les différentes classes confondues dans La radieuse unité de la poésie. El quelle poésie! on style franc, une imagination alerte, un récil enthousiaste el joyeux, qui court, bride abattue, comme le hussard dans les plaines natales.
A Pépoque où Petoefi composait le Héros Jânos, il avait en occasion de rencontrer deux ou trois fois à Pesth une jeune fille noble dont la grâce l'avait charmé; elle mourut subitement, quelques jours après, à peine âgée de quinze ans, et le poêle, qui connaissait sa famille, ayant vu reniant sur son lit de mort, sentit soudain à rémotion de son cœur qu'il était amoureux d'elle. Était-ce par une sorte de prétention bizarre qu'il se mil à célébrer cet amouiV Était-ce un thème de poésie qu'il cherchait? Tous ceux qui l'ont connu sont unanimes pour attester la franchise et l'impétuosité de ses sentiments. Les touchantes pièces intitulées Feuilles de cyprès, qu'il a consacrées à celle passion idéale, expriment une douleur aussi chaste que violente. Son âme, en effet, commençait à se dégager des instincts désordonnés de la jeunesse. A ses amours d'étudiant vagabond succédaient des affections plus puies. Cette blanche Ételka, si subitement adorée au sein de la mort, lui a inspiré quelquefois des accents dignes de Pétrarque, C'est ici h4 premier symptôme d'une transformation morale qui va se dessiner de plusen plus chez Petoefi, el qui donne un intérêt singulier a celle existence trot» tôt interrompue. L'amour,
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dans celte nature fougueuse, s'unira désormais aux plus nobles passions qui puissent faire battre le cœur de l'homme, à l'enthousiasme de Fart, au culte de la patrie et de la liberté. Quelques mois plus tard, après qu'il a fini de chanter Ételka, le voilà encore amoureux, non plus d'une morte, mais d'une jeune femme aux yeux bleus. «Si j'aime de nouveau, s'écrie-t-il, ce n'est pas que j'oublie la vierge morte. Il y a encore de la neige sur les cimes lorsque la fleur printanière s'épanouit au pied de la montagne. » Et pourquoi craindrait-il de nommer Ételka auprès de celle qu'il chaulait naguère si pieusement? 11 aime aujourd'hui une Béatrice qui épurera son cœur et donnera des ailes à ses meilleures pensées. « Il n'a jamais aimé, dit-il, celui qui croit (pie l'amour est un esclavage, une lâche captivité. L'amour donne des ailes, l'amour donne la force et l'élan ; sur ces ailes de l'amour, je m'envole d'un seul trait bien au delà du monde, dans le jardin des anges... » Ce n'est pas lui cependant qui oublierait la terre et les devoirs que l'homme} doit remplir. La mélancolie germanique n'est point son fait. Voyez quelle saine et vaillante humeur au milieu des transports de la passion!
« A bas, à bas «le ma tôte, <'» souci, lourd casque, casque noir, • lui m'étreinl et me blesse! Viens, gaieté, léger et brillant shako, "ii Hutte le panache faisant maints signes joyeux !
<( Loin de moi, souci, lance pesante rivée au cœur de ton maître! Viens gaieté, gracieux bouquet de Heurs qui brille si
bien sur ma poitrine !
« Loin de i, souri, chevalet de l'enfer ou le cour se débat
dans les souffrances du martyre ! \ iens, gaieté, cou-mu de plumes de cygne où le cœur rêve si doucement au ciel!
LA POÉSIE HONGROISE Ai: DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.
« Viens, gaieté, joyeuse amie, viens, célébrons ensemble an jour de fête, un jour d'allégresse, tej que jamais encore nous n'en avons célébré de pareil.
« Viens, gaieté; étends en riant les rayons de L'aro-en-ciel sur la lente azurée <le l'espace. Fais retentir la musique <le l'espril : mon àme et mon cœur vont danser.
« Et si tu demandes, gaieté, ma nue, pourquoi une telle fête aujourd'hui, c'est qu'aujourd'hui je vais apprendre si ma bienaimée m'aime, ou ne m'aime pas.
« Si nous revenons de chez ma bien-aimée sans rapporter son amour, jeté renverrai de chez moi, gaieté, ma mie, et jamais pins je ne te reverrai.
« J'ai toujours, je l'avoue, redouté le moment qui s'apprête ici pour moi; mais à présent que nous 3 sommes, la Ûamme «'■teinte de mmi courage se ravive et s'élance.
« Honte au soldat qui marche lâchement à La bataille, le cœur serré d'angoisses! En avant donc: au combat! et courons-} joyeux, dispos; il s'agit de vie et de mort! m
Le recueil intitulé Perle* d'amour^ auquel j'emprunte ces strophes, appartient, comme les Feuilles de cyp comme le Héros Jânos^ à l'année l<s'<;'). A la môme période se rattachent quelques-unes des inspirations les (dus originales de Petoefi, ses tableaux si poétiques et si vrais \\c> grandes steppes hongroises.
Il \ a entre I»' Danube et la Theiss des landes à perte de vue, un vaste désert sans mouvements de terrain. Point de forêts, pas un bouquet d'arbres pour rompre L'uniformité de ces lignes immobiles. Çà et Là seulement des marais, des étangs, et au bord <\c> eaux stagnantes quelques piaules aquatiques, i\r> roseaux ou (\c^ lentilles. La principale végétation de ces plaines, c'est un gazon ras, à Qeur de sol, assez touffus en maints endroits, qui
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nourrit d'immenses troupeaux de bêtes à laine et des
(lions de chevaux sauvages. De loin en loin s'él une pauvre masure où le voyageur peut trouver un gîte. Ces hôtelleries de la steppe, apprîtes csardas, sont fréquentées surtout par les bergers « t 1rs gardiens de chevaux ; mais que de libres espaces où l'on ne rencontre nulle trace de l'homme pendant des journées enlièi Le héron debout au bord des étangs, la cigogne volant au-dessus des marais et plongeant son long cou dans les eaux pour y chercher les reptiles, semblent les seuls habitants de ces étranges solitudes. Tel estl'aspecl delà Puszta hongroise. Un paysagiste classique en détournerait s s \ec dédain : une âme poétique 3 dérouvrira des trésors, et c'est là précisément que se déploie l'originalité de Petoeti.
L'auteur du Héros Jo.nos est le poëte de la Puszta, comme Lermontof est le poète du Caucase1. La Petite- Kuumanic. sa province natale renferme une partie de ce désert. Dés l'enfance, le fils du pauvre boucher de Félégihâsa aimait à s'aventurer dans la lande; plus tard, monté sur son cheval, il la parcourait en tous sens. Je ne si jamais la poésie des solitudes profondes et des horizon< -ans limites a été sentie d'une façon plus vive et plus sincèrement exprimée. Petoefi, nous en sommes sûrs d'avance, ne cherche pas dans la silencieuse étendue de la Puszta ce que cherchait Obermanndans très. Ce n'est pas la rêverie qui l'appelle; ces horizons infinis, cette immensité silencieuse, sont pour lui le domaine «le la liberté. Il ne demande pas au désert l'oubli
1. Voyei notre étude sur le poêle do Caucase dans le recueil Intitulé Allemagne et
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de la \ ie ei des hommes, mais le goût de l'indépendance el l'apprentissage de l'action.
La liberté du mouvement, prélude d'une liberté plus haute, où la trouver aussi complète que dans ces steppes chéries? La montagne, à chaque pas, nous oppose des obstacles. Si elle nous accoutume à la lutte, ('lie nous accable par instants du sentiment de notre impuissance. Le rocher qui borne ma vue, le ravin qui arrête mon élan, autant de signes qui me rappellent ces misères de la condition humaine auxquelles je suis impatient d'échapper; ce sont les imagos de la tyrannie. Ici au contraire je m'élance au galop do mon cheval, je vais à droite, à gauche, je reviens sur mes pas, jo repars en avant, je vais toujours, toujours, aussi libre que lèvent du ciel. Et cette solitude qui m'apprend la liberté, avec quelle grâce elle me donne ses leçons! Dans cette uniformité apparente *\e> prairies sans culture, quels spectacles variés! que de voix mélodieuses au milieu de ce silence ! Les marais, les étangs, les jeux de la lumière sur Pherbe courte, les lignes lointaines de la lande se contondant avec le bleu du ciel, l'hôtellerie délabrée, les hennissements dos cavales sauvages, une caravane de bohémiens qui défile, un mendiant qui s'en va de csardas en csardas, puis la solitude qui reparaît, l'herbe touffue qui m'invite au repos, le grave héron debout sur une patte, la cigogne familière, l'oiseau pécheur rasant les eaux duboul de son aile, le murmure de milliers d'insectes sous les gazons épais, voilà ce que j'aperçois, voilà ce que j'entends au sein demessteppes uatales, el tous ces bruits, tous ces tableaux, perdus pour le voyageur indifférent, composent une harmonie qui m'enchante.
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J'essaye de résumer en prose les sentiments que Petoefi a exprimés dans maintes pièces avec une verve originale. Il a visité la Puszta par toutes les saisons de l'année, à toutes les heures du jour; aucun de ses aspects ne lui échappe. Il la peint dans sa beauté à la fois réelle et idéale. Les plaines de la Hongrie o firent soment de merveilleux phénomènes de mirage, et les paysans de la steppe, croyant y voir l'œuvre d'une puissance magique, la personnifient sous le nom de Délibab, espèce de fée Morgane qui accomplit ses incantations entre la terre et le ciel; la sauvage physionomie de la Puszta, bien que reproduite hardiment dans les tableaux de Petoeli, y apparaît aussi transfigurée par une magicienne toute-puissante. Cette Délibab prestigieuse, c'est l'enthousiasme du poète pour la liberté. Soit qu'il chante les longues plaines de la Petite-Roumanie, soit qu'il peigne la Puszta ensevelie sous les neiges de l'hiver et encore belle comme au printemps, soit que, rencontrant dans la steppe une pauvre csarda tombée en ruines, il raconte poétiquement son histoire : toujours c'est le sentiment îles libres solitudes qui est l'àme de son inspiration, « o Carpathes! monts sauvages, que sont pour moi vos romantiques horreurs et vos forets de sapins? Je vous admire, je ne vous aime pas. M les cimes ni les vallées ne parlent à mon imagination. Là-bas, dans la steppe immense, dans les plaines semblables à la surface unie de la mer, c'est là que je me sens à l'aise; mou âme se déploie alors comme l'aigle qui s'est envolé de sa cage. »
Animé par la poésie de la steppe, il retournera parmi les hommes avec un trésorde saines pensées et de paroles vaillantes. Tantôt il s'assied dans la csarda. autour du
• LA POÉSIE BONGROISB Al' DII-HEUVIÊME BÏÈCLE.
foyer d'hiver, au milieu i\v> pâtres, t\<>< gardiens de chevaux, des mendiants, et il entend conter maintes aventures qu'il popularisera dans ses vers. Tantôt il retourne au village, il > va trouver un vieil hôte qui l<i connaît depuis longtemps, qui l'a toujours bien reçu chaque fois qu'il revenait, digne homme cruellement éprouvé par le soi! ; il s'efforce de le consoler, de lui faire entrevoir des jours meilleurs. ■ Oui, oui, répond le vieillard, cela ira mieux un jour, déjà mes pieds sont au bord de ma tombe. » — «■ Alors, dit le poëte, je me jette à son cou, et je pleure sans pouvoir m'arrêter, car ce bon vieillard, c'esl mon père. Puisse Dieu le bénir de ses (\cu\ mains î » Une autre lois, au sortir de la Puszta, il arrive aux bords de la Theiss, et il est heureux de célébrer ses riants villages, ses champs bien cultivés, comme il célébrait tout à l'heure la sauvage beauié des landes. Ou bien encore, L'âme fortifiée par la solitude, il entonnera d une voii plus vibrante un hymne à la liberté. Il faudrait citer VÎngl pièces a la fois pour montrer les inspirations diverses, et toutes êgalemenl saines et viriles, que le poète allait demander au génie de la steppe. En voici une do moins qui résume assez bien toutes les autres. Sentiment de la nature, amour de la liberté, souvenirs d'enfance, enthousiasme de La jeunesse, sympathie humaine el libérale, tout cela es! groupé avec art dans (W> strophes consacrées à l'oiseau familier de la Puszta.