‹ Tchèques et MagyarsChapitre 22 sur 40 · PET0EF1 SANDOR · texte numérisé non relu

PET0EF1 SANDOR

pii ces d - i eu\ dont le cœur ne bat pas et qui n'ont que des oreilles, s'imaginent que je suisattentive à Leurs jérémiâ et que je me désole avec eux par une sympathie volontaire. Je suis pâle, il est vrai, mais ce n'est pas la douleur qui pâlit mon visage- je suis pâle de colère quand je vois tous ces ténébreux pleurards, dan- les nuits étoilées, venir m'adresser la parole, comme si nous avions jadis gardé les pourceau? • oble. Quelquefois, je l'avoue, il en vient un qui n'appartient pas à la canaille littéraire, c'est un vrai poète, maevive étincelle jaillie du front de Dieu, et quand son chant retentit, je sens s'épanouir mon cœur et se dilater ma lumière; mais pour un chanteur de cette - . et en attendant qu'il arrive, il y en a des milliers qui me rendent la vie dure. De cesdrôles-là, il en po îs derrière chaque buisson. Jamais d'année stérile pour une ré-

- ire, jamais de morte saisoc pour - aux

criards. Toutes les nuits, il faut que je me pr< pare à endurer

mon supplice ; quelli s ang sses! à tout instant peut commen-

meert de crécelles qui viennent me déchirer les oreil-

:i voici un! \ - n attitude mélancolique, voyez- = bras de singe, comme -'il voulait les jeter loin de lui. Pourquoi cette gesticulation? Uniquement parce qu'il n'a rien à embrasser. Il pousse de gros soupirs comme un bohémien qui reçoit la bastonnade. Ses i - - gonflent; son vis devient sombre, toujours plus sombre ; il crie, il a le délire; il me supplie d'aller dans la chambre de sa bien-aimée et de lui

qu'elle l'ait. — Lh bien 1 je vais j aller. — la bienaimée, mon ami, exhale une forte odeur de lard : la voilà qui s'approche du four; elle porte a sa bouche des pommi - de i cuite- sous la cendre : elle se brûle solidement l< - lèvres. Ah ! la vilaine grimace qu'elle fait en pleurant! En vériti -a fig est bien dune de la tienne... .Maintenant que j'ai résolu tous t' -

doutes, va-t'en d'ici, imbécile, et que le diable t'emport I ci bien d'autres en couraient de

312 LA POÉSIE BONGROISE AL" DIX-NKrviKME SIÈCLE.

bouche en bouche à travers les contrées hongroises. La prédiction de Michel Vôrôsmarty se confirmai! de jour en jour; Petoefi était décidément lepoëte le plus populaire de son pays. Aimé des paysans el des lettrés, aussi célèbre dans les campagnes que dans les académies, maître île la jeunesse par ses chansons d'amour et de plus en plus sympathique aux hommes par les accents profonds de ses derniers vers, il avait travaillé au succès de la guerre nationale avant que celle guerre fui commencée. Au moment où la révolution éclata, une carrière nouvelle s'ouvrit à son ardeur. Pendant que les politiques délibéraient dans les assemblées, pendant que les généraux organisaient des troupes, Pctoeli avait sa tâche à remplir; il chantait la guerre de l'indépendance, el ses strophes inspirées, comme une marseillaise magyare, enfantaient des soldats à l'héroïque Bem. Pourquoi faut-il que M. Kerlbény n'ait pas osé traduire ces chants, les derniers et les plus beaux, assure-t-on, qui soient sortis de celte âme enthousiaste? De telles œuvres appartiennent à l'histoire. Si l'Autriche les proscrit, les autres entrées de L'Allemagne ont bien le droit de les entendre, el puisque c'esl par l'intermédiaire de l'Allemagne que M. KtTtbéin s'adresse à l'Europe entière, nous lui demandons de compléter son œuvre.

Au nous d'octobre 1848, Petoefi alla prendre sa place parmi les compagnons qui axaient répondu à son appel. Élu capitaine dans le vingt-septième bataillon de honveds, il pril part à tous les combats qui fuient livrés dans les provinces du Bas-Danube. Au mois de janvier 1849, le généra] Bem, qui commandait l'armée de Transylvanie, l'appela auprès de Lui en qualité d'aide de camp. Bem,

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un de ses admirateurs, l'aimait comme son enfant, et, bon juge en fait de bravoure, il le décora de sa main sur le champ de bataille. C'est dans l'intervalle des combats que Faide de camp du général Bem composait des strophes bien touchantes sur son vieux père et son fils nouveau-né. Tandis que Jellachich vaincu s'enfuyait dans la direction de Vienne, on avait remarqué aux premiers rangs de l'armée hongroise un vieillard qui, tenant d'une main ferme le drapeau de l'indépendance, entraînait ses jeunes compagnons à la poursuite de r ennemi. «Quel est ce vieux porte-drapeau? — C'est mon père, dit Petoefi. Hier il était malade, souffrant, accablé par l'âge et les chagrins; à peine pouvait il se traîner de son lit à sa table et de sa table à son lit; dès que ces mots la patrie est en danger! ont retenti à ses oreilles, il a retrouvé sa vigueur d'autrefois, et, jetant là ses béquilles, il a pris en main le drapeau du régiment. » Quand le poète, versant des larmes, dépeinl ainsi son vieux itère rajeuni par le patriotisme, il nous fait bien comprendre le caractère de cette guerre vraiment nationale et l'enthousiasme qui, des premiers rangs de la société jusqu'aux plus humbles, enflammait tout un peuple. Et quelle reconnaissance, quelle vénération pour le courageux vieillard ! « Jusqu'ici, ô mon père, tu disais que j'étais ton orgueil; c'est loi désormais qui es ma gloire et ma couronne do chêne. Si je te revois après cette campagne, jo baiserai avec un tremblement de respect ot d'amour ces mains qui oui porté ou avant de nos bataillons L'étendard sacré de la patrie! b Quelques mois après, sa femme lui donnai! un fils, el il le saluai! de ses crisdejoie au milieu dc> émotions publiques. Voilà certes

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des inspirations puisées aux sources les plus fécondes. La poésie récompensai! bien le travail intérieur de sa vie, je mmi\ dire le progrès moral el le viril développement tlt' ses facultés, quand elle lui permettait de couronner ainsi son œuvre, et de mêler si ardemment, si profondément, les purs transports des joies de la famille à l'enthousiasme du citoyen. Gel enfant né au milieu dos combats, il le consacrait d'avance à la Hongrie, et les vers qu'il lui adresse., répétés aujourd'hui par des milliers de voix, entretiennent dans la génération qui se lève une espérance immortelle.

Une autre pièce, bien touchante aussi, et l'une des dernières qu'il ail écrites, c'est le souvenir qu'il donne à ses frères d'armes tombés sur le champ de bataille, quand il envoie ce poétique appel au printemps de 1849 :

« Jeune printemps, li!s du vieil hiver, fila radieux, riche d pérances, où donc es-tu? Pourquoi tarder ainsi à remonter sur ton trône?

a \ieu>! \iens! Tes amis te cherchent dans le monde dépouillé. \ iensdéployer sous le ciel bleu la tente verte îles arbres:

« Nions guérir l'aurore, la fille sereine de la création; viens la guérir, elle est malade. Vois comme elle est assise, toute pâle, au bord de l'horizon*

« Elle bénira de nouveau les prairie- quand tu auras béni le ciel bleu; guérie par toi, elle versera de pures larmes de joie, fraîche rosée pour la terre.

« Amène-moi aussi tes alouettes, mes douces maîtresses de poésie; ce sont elles qui m'ont appris de beaui chants de liberté, lorsque j'étais encore enfant

« Et n'oublie pas les fleurs, oh! n'aie garde de les oublier, apportes-en le plus que tu pourras, remplis-en tes deux mains ;

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« Carie champ de la mort s'est agrandi dans ces derniers temps; les saintes victimes de la liberté sont étendues de toutes parts, moissonnées dans la bataille.

« Puisque dans leur tombe bu midi' les morts sont couchés sans linceul, comme un linceul sur les morts jette tes Heurs à mains pleines. »

Il n'y a point trace de découragement dans cette pensée des morts. On sait que le poëte et le soldat ont confiance dans ce printemps qu'ils appellent. Hélas! c'était le derdier mois de mai qu'il devait saluer de ses chants; mais pourquoi eût-il perdu courage? S'il avait survécu à cette guerre, il aurait envié le sort des vie h mes pour lesquelles il demandait une pluie de fleurs. Un de ses vœux les plus ardents étail de mourir l'épée à la main pour la cause de la Hongrie. Il s'écriait déjà en 1846 : « Une seule pensée me tourmente, la pensée que je puis mourir dans mon lit, sur des coussins, languissant comme la fleur dont le ver a mordu la racine! Épargne-moi une telle mort, ô mon Dieu! Si ce peuple, fatigué du joug, s'élance un jour au combat, c'est avec lui que je \eu\ mourir. Fais que le sang de mon cœur coule sur le champ de bataille, que mon corps soit Coulé aux pieds des chevaux, et que je reste là jusqu'à l'heure où triomphera la justice ! Alors seulement puisse-t-on rassembler mes os, afin que j'aie ma place en ce jour solennel où le cortège de la patrie en deuil, au milieu des mélodies funéraires, au milieu i\c> étendards repliés et couverts d'un crêpe m>ir, Ira déposer dans une même tombe lous les héros morts pour la liberté! » Dieu n'a exaucé que la moitié de celle prière : Petoefi est mort dans la guerre oatio-

nale; mais le jour n'esl pas encore venu où la Hongrie, maîtresse de son Indépendance1, pourra rendre les suprêmes honneurs aux héroïques victimes d'une cause sainte.

Ce jour viendra-t-il? La Hongrie l'espère, el il faudrait mm singulière confiance dans L'organisation politique de la vieille Europe pour (a mm- de folie l'opiniâtreté de ><>ii désir. Des peuples moins énergiques voienl se réaliser en ce moment même des espérances qui semblaient moins fondées que les siennes. En attendant les chances de l'avenir, la Hongrie fait bien d'accroître pacifiquement ses titres nationaux. Le premier de ces titres assurément, c'est la rénovation intellectuelle qui depuis une cinquantaine d'années a suscité chez elle une littérature vivante, et le plus complet représentant de celle littérature est le poète Petoefi Sàndor.

L'impétueux jeune homme dont nous avons raconté la \ ie et la mort a été le chantre de L'amour, de la patrie et de la Liberté : une place lui est due parmi les maîtres de L'inspiration lyrique au dix-neuvième siècle, car les sentiments qu'il a glorifiés appartiennent à toutes les nations; mais c'est en Hongrie surtout que son rôle est efficace et son souvenir immortel. 11 a inscrit son nom

1. Nous t'envions ces pages on 1SGO ; six ans après, la Hongrie avait reconquis pacifiquement Bon indépendance, et devenait, au lendemain de Sadowa, mu: des forces de l'Autriche nouvelle, liit-n que la conclusion «le cciit' étude >c rapporte à une situation qui n'est plus, il nous semble qu'il n'j a pas lieu de la modifier. Nus paroles étaient vrai leur date, et elles Bervenl aujourd'hui à marquer le chemin qu'on a fait. N'est-ce pas d'ailleurs une joie légitimé pour l'écrivain de voir à quelques années de dislance, nous ne dirons pas ses conseils si bien suivis, m ils m'- espérances et ses prévisions si pleinemenl confirmées?

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pour toujours dans l'histoire d'une période généreuse. Ses œuvres sonl le couronnement d'une renaissance littéraire à laquelle les meilleurs esprits de son pays avaient concouru, les uns par leurs propres ouvrages, les autres par leurs sympathies et leurs encouragements. A côté de lui, et comme au souffle de sa parole, d'autres écrivains se sont levés; on peut dire qu'il y a désormais une littérature hongroise, c'est-à-dire un titre sérieux à l'appui des réclamations d'une nohle race. Petoefi n'est pas une apparition isolée. Que la Hongrie poursuive son développement moral, qu'elle grandisse librement dans le domaine des lettres, qu'elle prenne enfin, partout où elle le peut, pleine possession de ses forces, qu'elle accoutume l'Europe à voir chez elle une vie originale; il faudra bien lot ou tard que le l'ait soit reconnu comme un droit. Les peuples sont les artisans de leurs destiuées, et les nationalités se défendent par l'esprit plus sûrement que par le glaive.

Les deux poètes qui dominent la littérature hongroise du dix-neuvième siècle, Vôrôsmarrj Miliâv et Petoefî Sândor1, onl très-nettement indiqué à leurs successeurs le rôle (jui appartient aux lettres, à l'imagination lyrique surtout, dans le pays des Magyars. Certes, il n'y a guère de ressemblance entre ces deux maîtres. Vôrôsmartj est un artiste scrupuleux et délicat plutôt qu'un génie inspiré, Petoefî est une nature fougueuse, aussi originale par le sentiment que par la forme. Je ne prétends pas retrouver, avec certains critiques hongrois, dans Vôrôsmart) la sérénité classique de Goëihe, dans Petoefî l'impétueux essor de Schiller. Goethe, savant et poëte, philosophe et artiste, observateur intelligent el respectueux drs manifestations infinies de la puissance créatrice, Goethe est un génie si complet qu'il est impossible de lui comparer personne dans notre dix-neuvième siècle. Quant au généreux enthousiasme de Schiller, il esl associé à <\r> réflexions si profondes, à une préoccupation si constante

I. Mihdly, Michel; Sândor, Alexandre. Les Hongrois, on l'a déjà ui plus haut, placent le nom de baptême après le nom de famille.

de la philosophie de Fart et de la liberté, qu'une (elle nature de poëte n'a pu se produire qu'en Allemagne. Nous ne sommes pas en Allemagne, nous sommes en Hongrie. Vôrôsmarty et Petoefi, — c'est là une partie de l'intérêt qu'ils nous offrent, —ne relèvent ni de l'Allemagne ni de la France, ni de l'esprit germanique ni de la tradition latine. Evitons, en parlant d'eux, des rapprochements qui affaibliraient l'idée de leur mérite ; c'est avec les hommes de leur race qu'il faut les comparer. Or la différence qui sépare ces deux, représentants de la poésie hongroise tient aux diversités d'esprit, d'inspiration, de culture, qui se retrouvent dans tous les temps ci dans tous les pays. Vôrôsmarty est une intelligence grave et studieuse, Petoefi une imagination primesautière. Vôrôsmartj esi le poëte des académies, Petoefi le poëte du peuple. L'un polit ses vers, combine ses effets, assortit ses images, appelle la rhétorique au secours de ses poétiques pensées; l'autre, n'écoutant que son cœur, exprime ses émotions dans l'idiome franc et hardi de ses campagnes natales. Eh bien ! ces doux hommes, qui se ressemblaient si peu, qui s'adressaient à dr* auditoires si différents, qui se faisaient de la poésie un idéal si opposé, obéissaient en définitive à une inspiration (Minimum1. Pour le poëte académique comme pour le chantre populaire, il s'agitavanl toul de célébrer la Hongrie el d'entretenir dans les âmes de leurs compatriotes, avec le ressentiment de la servitude, l'invincible espoir de la délivrance.

Michel Vôrôsmartj a beau être très-occupé des ques1 lions de forme, il ne perd jamais de mi»1 sa patriotique mission. Au milieu des tableaux qui semblent le moins s'y

prêter, on voit éclater sans cesse la pensée qui ne l'abandonne pas. Soit que, dans ses récits épiques, il chante les glorieuses périodes de la Hongrie, soit qu'en des strophes brillantes il peigne le printemps, la nature el maints tableaux de la vie moderne, il 3 a chez lui une inspiration continue, une idée qui s'efface par instants, mais qui reparait toujours : « La Hongrie a été grande, son passé répond de son avenir. L 11 tel peuple ne saurail mourir, et s'il meurt, il ressuscitera. » Voilà le fond de tous les ouvrages du poëte. Au moment où les chambres hongroises, même avant 1848, délibéraient si noblement sur les réformes qui devaient réveiller la vie nationale, les chants de Vôrôsmarty contribuaient à leur manière à celte éducation du pays. Chantre didactique, moraliste national, si je puis ainsi parler, il répandait sous une forint1 harmonieuse les idées que les orateurs politiques exprimaient dans les discussions de la diète. Souvent il s'inspirait de leurs paroles, plus souvent encore il leur prétait son langage. Il a été bien apprécié par M. Kertbény, l'écrivain hongrois qui s'est donné la mission, nous l'avons vu, d'initier le public allemand à la nouvelle littérature magyare. « Ses poésies, dit M. Kertbény, sont des discours de parlement. Que de fois ses illustres contemporains de la diète, un Nagy, un Balogh, un Wesselényi, un Széchenyi, n'ont t'ait que traduire en prose ses strophes éloquentes ! » Or, on peut oublier un discours prononcé dans un conseil de législateurs, on n'oublie pas la voix du poëte qui sans cesse, sous les formes les plus diverses de la fantaisie pure on de l'indignation brûlante, répèle à tous les enfants de son pays : « Souviens-toi! souviens-toi de ta gloire, souviens-toi de ta

honte! Souviens-toi, et garde au fond de ton cœur l'amertume que je viens d'y répandre. » Aujourd'hui encore, lorsqu'une émotion s'empare du cœur des Hongrois, quand un chef vénéré disparait, quand Széchenyi par exemple \ient à mourir, et que tous les hommes dévoués à la cause nationale, depuis l'archevêque de Gran jusqu'à l'étudiant de l'université de Pesth, l'accompagnent à sa dernière demeure, quelles sont les paroles qui retentissent dans ces pacifiques solennités? quel est le chant que des milliers de voix entonnent et transmettent aux échos lointains? Ce sont ces strophes de Yorosmarly :

« A ta patrie, ô Hongrois, demeure éternellement fidèle. Elle a ét<; ton berceau; quel que soit ton destin, viens-y chercher une tombe.

« Il n'est pour toi dans le monde immense aucun autre lieu de repos. Que ta destinée soit maudite ou bénie, c'est ici qu'il faut vivre, ici qu'il faut mourir.

« Ce pays, c'est celui où le sang d'Arpad a tant de fois coulé en sacrifice, celui où depuis mille ans tant de saint- noms ont apparu.

« Ici jadis combattirent pour leurs foyers Arpad et ses héroïques compagnons; Ici le joug de la patrie fut brisé par la forte main de H un y ad e.

I il d'ici, o liberté, que s'élançaient tes sanglants étendards, impatients de voler à la victoire, alors que les meilleurs d'entre nous tombaient frappés de mort en des guerres -ans lin. «'ii des combats terribles.

- El après tant de désastn s, après tant d'années d'oppn s- Bion, il \ a encore, courbé, mais non brisé, un peuple vivant dans ce pays.

« o toi, vaste monde, patrie ii^ nations, ce peuple te crie

• LA POÉSIE nONOUOlSK AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLK.

dans sa détresse : « Au nom de mille années de souffrance, nous demandons à vivre ou à mourir.»

« 11 est impossible que le sang de tant de co urs ail coulé inutilement, que pour le salut de ce paya tant de poitrines aienl éclaté, brisées par la douleur e1 le désespoir.

« Il esl impossible que la force d'âme, l'intelligence, la volonté droite et pure aient < 1» j > 1< »\ <• en vain tant d'héroïques efforts, impossible qu'une éternelle malédiction les écras

« l'n temps meilleur, il le faut, un temps meilleur viendra ; d'un boutdu pays à l'autre, des milliers d'hommes l'appellent

dans leurs prières.

« Sinon, vienne la mort, puisque tel sera l'arrêt du destin, une inmi grande et glorieuse, et que tout un empire descende au tombeau, noyé dans une mer de sang !

a Alors ee tombeau, qui aura dévoré un peuple, les peuples l'entoureront comme un cortège funèbre, et dans les yeux de l'humanité on verra *\r> larmes de douleur.

« A ta patrie, é Hongrois, demeure éternellement fidèle ! Elle te nourrit aujourd'hui ; quand la mort te frappera, elle te couvrira de son gazon touffu.

« Il n'est pour toi nul autre asile d'ans l'univers immense! Ouij ta destinée sur ee sol soit bénie ou maudite, c'est ici qu'il Tant vivre, ici qu'il tant mourir. »

C'est ainsi que Vôrôsmarty s'adressait à ses compatriotes en des vers datés de l<s;{f>. A cet ardenl amour du sol natal, à cel espoir in\ incible dans les destinées futures de la Hongrie, il ne craignait pas de mêler par instants des paroles sinistres, des plaintes désespérées, comme pour aiguillonner l'esprit magyar el entretenir la colère au fond des cœurs. Telle est. la pièce intitulée l'Homme sans patrie. Dans un désert, au milieu ^> ronces, au bord dv^ précipices, marche un homme \éiu de

deuil ; à voir ses traits bouleversés, on dirait qif un orage intérieur l'entraîne à l'aventure.

« 0 livre lui dit le poète . loi qui t'en vas par ces routes déV

- 1? Fils de la douleur, quelle malédiction t'a

frappé?— Ali : laisse-moi errer dans ces landes, répond le

: . Errer sans repus, tel est mon sort. Ces déserts, qui

mblent affreux, sont moins désolés que mon âme. — Tu

étais riche peut-être, un mauvais destin t'a réduit à l'indigence?

— Riche ! Oui. j'ai connu le bonheur que donne la rich ss

- lis maintenant les amertumes de la misère, mais le malheur qui m'accable est plus terrible que celui-là. — Sans doute tu avais un ami. une maîtresse; ils t'ont trahi tous les deux? — N - Dieu, je n'ai point ressenti ces tortures de l'enfer;

. qui m'aimaient ne m'ont pas trahi; tons sont morts G à leur foi. — Ils s >nt morts? Ces larmes qui mouillent te> yeux, elles coulent donc pour une se, p »ur un entant bien-aimé

que t'a ravi le tombeau?— J'ai perdu tout ce que j'aimais; maiun cœur viril sait supporter bien des pertes et triompher de la mort. — Qu'est-ce donc qui t'accable ainsi? La honte peut-être ? Le déshonneur a souille ton nom... — Un stigmate de honte mes armoiries, mais c'est pour mon pays que j'ai une tache à mon nom et ma souillure m'est chère. — A. -. tu es un banni, un proscrit : en échange de t« s loya ton-pays t'a chassé? — Non, le proscrit, dans sa douleur, ;

encore une patrie, ><>i\ peuple \it et prospère; moi, le peuple auquel j'appartiens est mort, ma patrie est détruit . jamais elle ne refleurira plus. Le poids qui m - si complusieurs millions de souffrances, car mon âme est errante dans le tombeau d'une nation.

l< - M igj irs eussent été disposés à oublier les istres de leur pays, de telles pages auraient empêché

les cœurs de s'engourdir. Entretenir La souffrance arec l'espoir, la souffrance la plus cruelle, La plus désespérée en apparence, avec L'espoir l<i plus enthousiaste et le plus

confiant, telle est la double tâche que s'est proposée Vôrôsmarty. L'extrême douleur peut décourager les âmes : la foi dans l'avenir peut faire oublier les misères présentes el engendrer l'inertie : il faut souffrir el ne pas se décourager, il faut espérer sans renoncer à l'action. Vôrôsmarly est demeuré fidèle au développement de ces principes, et, léguanl à ses successeurs de beaux exemples dé poésie, il leur a légué surtout une grande tradition morale.

Quant à Peloefi, ce n'est pas seulement à une prédication qu'il a consacré son talent; sa vie entière est la mise en œuvre de ce programme. La tradition que le poète savant a fondée d'une manière abstraite prend un corps chez Le poète populaire. Chacune de ces paroles esl une action. 11 ne dil pas : « Souffrez ! espérez ! mais il souffre et il espère. Il appelle la lutte, il engage la liataille, bataille tout idéale d'abord, bataille contre la destinée, contre un passé funeste; mais bientôt, quand La Hongrie combat pour son indépendance, el que le poète, devenu soldat, tombe dans celte guerre sainte, les batailles où il sacrifie sa Aie semblent la continuation toute naturelle de ses expéditions poétiques. Quelle unité dans cette tumultueuse existence! quel harmonieux développement de L'esprit et de L'âme à travers tant de pas* sioris orageuses ! Ce que Vôrôsmarly avait si noblement enseigné, Peloefi le mettait sous Les yeux de tous avec la plus généreuse audace; Le drame de sa Nie el de sa mort complétait le drame de ses chants. Désormais, grâce à

ces deux hommes, le rôle de la poésie hongroise au dixneuvième siècle était nettement défini; était-ce le moment de chanter les joies du printemps et les lèves des nui ts d'été? La poésie devait être la voix du peuple, la gardienne des traditions viriles, en attendant qu'elle devînt le clairon des batailles. Tout poète qui oublie d'entretenir le sentiment national et de préparer les fils d'Arpad aux épreuves de l'avenir est infidèle à sa mission. C/e?t à ce point de vue qu'il convient de juger les poêles lyriques hongrois qui ont prétendu recueillir l'héritage de Vôrôsmarty et de Peloefi Gardons -nous bien cependant de leur appliquer étroitement ces principes, et n'allons pas emprisonner la poésie en croyant l'ennoblir. L'imagination a ses franchises ; les devoirs de la vie publique, si sacrés et si impérieux qu'ils puissenl être, ne sauraient anéantir le droit de la vie individuelle. Il est des sujets que la prescription n'atteint jamais : aimer, souffrir, prier, c'est le thème éternel du génie lyrique. Celui qui développe en soi les facultés qu'il a reçues du ciel, celui qui obéit loyalement à la vocation de sa nature, travaille au profit de la communauté sociale, car le bien de Ions. c'est-à-dire la gloire et la prospérité de la patrie, se compose de ions les mérites particuliers, de tous les perfectionnements individuels. « On m'a reproché, disait Goetheàson secrétaire Ëckermann, de ne pas avoir pris les armes en 1813, ou du moins de ne pas avoir agi comme poëte. Comment aurais-je pris les armes, n'éprouvant pas de haine? El comment eussé-je éprouvé de la haine, n'ayant plus les passions de la jeunesse? Si j'avais eu vingl ans quand' ces événements éclatèrent, je n'aurais pas été le dernier

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à jouer mon rôle; mais on oublie que j'avais déjà plus de soixante ans. El puis nous ne pouvons pas tous servir notre pays de la même façon; chacun doit faire de son mieux, suivant les dons qu'il a reçus. J'ai assez travaillé, ce me semble, pendant une moitié de siècle. Dans le domaine que m'a assigné la nature, je puis dire que je ne me suis reposé ni jour ni nuit, que je ne me suis accordé aucun délassement, que j'ai toujours cherché, creusé, travaillé avec effort, autant et aussi bien que je l'ai pu. Si chacun peut dire la même chose, le bien de tous esl assuré... Écrire «les chansons guerrières el rester enfermé dans ma chambre, la belle affaire î Les écrire la nuit, au bivouac, en face de l'ennemi, au bruit de ses avant-postes, aux hennissements de ses chevaux, à la bonne heure! Mais ce n'était point là ma \ie, ma mission, c'était celle de Théodore Koerner. Ses chants de guerre lui ?unt parfaitement. Chez moi, qui ne suis pas une nature belliqueuse, qui n'ai point le sens guerrier, des chants de guerre eussent été un masque, et ce masque aurait grimacé sur ma figure. »

Goethe a raison; il maintient ici avec un bon sens supérieur les droits éternels de L'âme. Avant tout, il faut être sincère, et un vrai poète ne doit exprimer que les choses qu'il a senties. Rien de convenu, rien d'artificiel, telle est la première loi dans l'empire de Kart, a J'ai aimé, ajoute Goethe, c'est pour cela que toutes mes œuvres d'imagination, poèmes, drames, romans, nou- \ elles, ne sont qu'une longue élude de l'amour. » Encore une fois, tout cela est juste, et dans le domaine des principes ce n'est pas nous qui méconnaîtrons l'indépendance de la poésie. « Soyez vous-mêmes, dirons-nous à ceux

qui ont reçu le don d'émouvoir tes honrau - s pa-

roles harmonieuses; vivez, el couliez à vos chants les enseignements de la vie. Développez eu vous les faculté* qui font l'homme, remplissez les devoirs que la destinée vous impos '''crits nons révéleront ensuite tout ce

qne vos âmes auront acquis en ce travail intérieur. La question seulement est de savoir -i, pour un peuple opprimé, pour une nation menacée de disparaître, et qui défond sou existence morale, le sentiment des devoirs publics ne doit pas se mêler sans cess ai sentiments de la destinée individuelle. Petoefi a aimé: il a connu - amertumes du cœur. Dans la pauvre cabane de son père, i foyer jeune femme, au]

du berceau de son enfant, il n'y a pas un i s 'motion qu'il n'ait éprouvi un devoir qu'il n'ait rempli, et

aidant quel homme a été plus dévoué à la cause nationale? Qu'un esprit b - s circonscrive s Liments

. vie, Pâme d'un véritable poète le à toutes les

circonstances "à te sort l'a placée, et elle accepte sans

ible toutes le- obligations - destinée. Vivez don.-, n poètes magyars : mais si vous vivez d'une vie complète, vous n'échapperez pas aux brûlantes questions qui .mitent aujourd'hui toutes lésâmes généreuses depuis lesCarpathes jusqu'au Danube. »

\ la dei nière page de l'entretien que nous citions tout àFheui the révèle tout à coup le vrai motif qui

explique -ai silence au milieu des crises de -ai p

n'avais poinl de haine pour tes Franc lis, bien que l'ai.- remercié Dieu le jour eu nous fûmes délivrés de leur jou M i. pour qui culture et barbarie sont les seules choses qui aient d,' l'importance, comment au-

rais-je pu haïr une Dation qui compte parmi les plus cultivées de la terre, et à laquelle je dois moi-même la plus grande pari de mon développement intellectuel ?

: ainsi que Goethe se justifie d'être resté inactif au momenl où Théodore Koerner lombail dans la bataille en chantant la Chassi de Lùtzow. L'écrivain hongrois qui pourrail s'approprier ses paroles, le poëte magyar qui pourrail dire : * Je ne hais pas l'Autriche, c'est a elle que je dois L'éducation de mon cœur el de mon esprit, » celui-là seul serait excusable de ne pas continuer la tradition de Vôrôsmartj Mihâly et de Petoefi Sândor. Parmi ceux qui sonl demeurés le plus fidèles à celle tradition patriotique, il faut citer au premier rang M. Gara) Jânos'.Sa vie fut laborieuse et modeste; onn'j trouve aucun de ces épisodes qui donnent à la biographie de Petoefi Sândor le caractère d'un roman et d'un drame. C'est la vie d'un lettré, d'un poète qui gagne en écrivant le pain de sa pauvre famille, ci qui, au milieu des souffrances de la misère, n'oublie jamais un seul jour les douleurs et les espérances de sa patrie. Il était né à Szekszard, en 1812, d'une famille catholique. Après avoir l'ait ses premières études au Lycée de Fùnfkirchen, il suivit les cours d'université de Pesth, el bientôt après, à peine âgé de vingl el un ans, il entra dans l'armée delettrés et j gagna brillamment ses éperons. Celle armée est considérable en Hongrie; à Pesth, à Bude, à Presbourg, dans les villes de province, dans les chefs-lieux i\r> comitats, il \ a des journaux, des recueils littéraires, i\o> publications de toule espèce, où se déploie l'ardeur

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