I. Locution magyare pour désigner la Hongrie
d'hui et sera prête demain à verser la dernière goutta de ion
san
« Je crois, et cette foi me ravit, je crois que notre jeune souverain, s'il voulait séulemenl voir de ses yeui et entendre de oreilles, >'il Be décidait à ne suivre que les conseils de son espril e1 les inspirations de son cœur, — ah ! vienne ce jour que j'appelle! — je Crois, <lis-je, que notre jeune souverain ferait bientôt pâlir devant la Hongrie du dix-neuvième siècle la glorieuse Hongrie de Mathias Gorvin*
« Voilà ce que je lis dans l'avenir ; j'ajoute que je me confie de toutes les forcée de mon âme aui décisions de la Providence, qui peut bien frapper durement les souverains et les peuples en punition de leurs fautes, mais qui ne Souffre pas en lin de compte qu'une nation généreuse périsse, ni qu'un prince au cœur honnête demeure toujours aveugle. Soutenu par cette provision de l'avenir et par cette foi en Dieu, voici à quel parti je m'arrête comme fondateur de cette académie : s'il n'y a aucun moyen de résister, s'il faut absolument subir lea changements de règle qu'on nous impose, j'accepte li s statuts nouveaux, bien qu'en réalité je n'en approuve pas un seul : je les accepte tous sans la moindre objection, avec la résignation du vaincu dont on peut déchirer le cœur, mais dont on n'enchaînera jamais la pensée. En même temps, fidèle à la grande devise : juâtvm ac tenaeem proposai cirum, je déclare ici de la manière la plus solennelle que je cesserai de payer les Intérêt! dfi II lomme consacrée par moi à cette fondation le jour où j'apprendrai que ce sacrifice de ma fortune est employé à un autre usage que celui primitivement live par les fondateurs, reconnu par une loi, sanctionné par un contrat entre la nation et le souverain. Iprès moi, je n'en doute pas, mes héritiers prendront le même engagement et 3 conformeront leur conduite. Si donc un jour, malgré notre confiante soumission et en dépit des prom< qui nous sont faites, l'événement que je redoute se réalise, aussitôt mes héritière ou moi nous retirerons notre offrande .1
LE COMTE STÉPHAX SZÉCHENYI. 483
cette académie, désormais empoisonnée, pour la consacrer à une autre œuvre patriotique, à une œuvre que nous établirons nous-mêmes, dont nous écarterons toute ingérence étrangère, et que nous n'abandonnerons que contraints par la force. »
Ainsi résignation provisoire, concession limitée, au delà de cette limite résistance inflexible, pardessus tout confiance absolue dans l'avenir qui doit accabler l'Autriche et relever la Hongrie, voilà le résumé de ce manifeste, écrit en 1858 au fond d'une maison de fous. Quel était à cette date l'esprit le plus vigoureux et le plus sage de toute la monarchie autrichienne?
L'année 1859 justifia quelques-unes des prévisions de Széchenyi. Le système du baron de Bach commençait à chanceler, la guerre d'Italie vint en précipiter la chute. Ce n'était pas seulement la Hongrie qui avait Boufferl de celte réaction de dix ans; Tchèques et Croates, adversaires des Magyars en 1848, étaient obligés de se dire : « On nous a donné pour récompense ce qu'on a infligé aux M tgyars comme châtiment. » Tous les peuples de l'empire étouffaient sous le même joug. Si les résultats de cette compression meurtrière n'avaient pas encore suffisamment éclairé la Jeune monarque^ Il igenta et Solferino allaient enfin lui dessiller les yeux. C'est un grave symptôme pour un empire quand le drapeau est déployé sur le champ de bataille, et qn peuples
sont obligés de faire des vœux pour l'ennemi. L'Autriche donna ce spectacle en 1869, Àtanl même que la guerre éclatât, dès la lin de is s 'est -à-dire au moment où les rapports devenaient chaque jour plus hostiles entre Tu-
184 HOMMKS D'ÉTAT DK LA HONC.R1E.
lin et Vienne, Seéchenyi prévoyait des catastrophes et ne pouvait s'empêcher de les considérer comme une crise nécessaire à la rénovation de V Autriche. «Il y a, disaitil, des châtiments qui peuvent amener la guérison, à moins que le malade ne soit incurable.» Avec quelle joie il lisait une brochure de M. Charles Vogt qui lit alors grand bruit en Allemagne, et qui, sous une forme trèsacerbe , aboutissait aux mêmes conclusions que les siennes! Pendant que l'armée française affranchissait l'Italie, la Hongrie frémissante n'attendait qu'un signal pour se soulever. Rien n'atteste que Széchenyi ait désiré ce soulèvement où le parti révolutionnaire aurait sans doute dépassé le but, et, comme en 1848, compromis la cause nationale; mais il est certain qu'il salua dans les victoires de la France la chute désormais inévitable du système de M. de Bach, du système de fer, comme disaient les Hongrois.
A ce moment-là même, un livre paraissait à Londres SOUS ce titre singulier : Réponse à un écrit anonyme publié à Vienne au mois d'octobre 1857, et tiré seulement à un petit nombre d'exemplaires pour un cercle intime de lecteurs, pur un Hongrois; Londres, 18591. L'écrit anonyme auquel répondait l'ouvrage imprimé à Londres était un exposé des avantages que la Hongrie, suivant Fauteur,
1. Le lilreest ltien plus singulier dans Je texte, il est même si singulicr, que lu langue française se refuse à en donner une traduction exacte; je n'ai pu nue ['Interpréter en le simplifiant. Voici la tranacrip'
lion littérale : lirt/ard sur le regard m arrière anonyme public a
Tienne, ele... Ein Blick avf den anonymen RUckblick, weleher fur einen
vrrirmtien Krris, in verhâltniezmùnig wenigen Kxemplaren im )lonaic October t s ;, 7 in Wien ersckien. Von einem Ungar, London, 18
devait à la centralisation autrichienne appliquée par le baron de Bach. Regards en arrière sur le récent développement de la Bongr?'e, tel était le titre de ce livre composé, on le sait aujourd'hui, par un des hauts employés du ministère, et que M. de Bach lui-même avait revu et corrigé. Affirmer que la Hongrie avait gagné à ce régime oppressif, c'était provoquer des contradictions accablantes. L'auteur ne cherchait pas le scandale ; il voulait surtout rassurer la conscience du souverain, car François-Joseph commençait à se demander si la politique suivie par ses ministres n'était pas le chemin de la ruine, et le mémoire de l'anonyme n'était en réalité que la justification de M. cle Bach. Voilà pourquoi ces assertions hasardeuses, prudemment soustraites à la publicité, ne devaient être lues que dans un cercle choisi; mais on a vu déjà que rien n'échappait au prisonnier de Dôbling. Pouvait-il laisser sans réplique une telle apologie, lui «lui appelait de ses vœux impatients l'heure où le jeune et loyal souverain serait enfin détrompé? Pour confondre le mensonge, il n'avait qu'à rassembler ses notes. Chaque jour, à chaque preuve nouvelle de l'imprévoyance des gouvernants, à chaque nouvelle conséquence du système qui étouffait les forces de l'empire, Széclienyi notait le symptôme et le commentait en quelques lignes, réfutation se taisait ainsi d'elle-même. (Vêtait l'histoire au jour le jour; ici ^\^^ traits de feu, là dos sarcasmes, souvent menu1, trop souvent, des caricatures, des bouffonneries à taire rire et pleurer. PTécriYanl d'abord que pour se soulager, fauteur ne se gênait guère, et les pensées l< - plu- nobles éclataient en gros mots. Le In re
imprimé à Londres en 1859 n'est autre chose que le re-
cueil de ces noies. On devine ce que paut être "" pareil ouvrage, I. as uns L'ont jugé peu digne du grand Magyarf Les autres ont vu dans cet incroyable mélange de cris de douleur el de facéties, de noblesse el de grossièreté, nonsculement une des œuvres les plus originales du vieux patriote, mais une image effroyablement ressemblante [entêetzlich zutreffend) de l'Autriche sons la réaction. L'éditeur, personnage fictif, dit très-bien dans La pré* face; «Quand je vis L'auteur pour la dernière fois, il pleurait sur le sort de son pays. Prenez, me dit-il, cee apborismes incohérents tels que je les ai jetés sur le papier au milieu des tortures de mon âme et aussi quelquefois sous le vague sourire d'un rayon TT espérance. — Maintenant^ quand je juge ce livre en son ensemble, je trouve dans les pages mêmes qui d'abord m'avaient semblé triviales l'expression de la plus profonde douleur, car la douleur voisine du désespoir s'exprime aussi bien par de folles boulïonneries que par des plaintes acerbes. » C'est le jugement de Szécbenyi sur son œuvre.
L'inspiration fondamentale de ces pages, le sentiment qui * * ii rachète les trivialités, c'est une colère sainte contre les hommes qui ont condamné La Hongrie à mort. Pour les renverser, si cela est possible, toutes les armes lui sont bonnes- « Que de l'ois, dit M. de Kecskemôtnj, seul à seul avec lui, je l'ai vu prendre plaisir à m'en faire La lecture! Il choisissait de préférence les passages sérieux. Sa voix était monotone et mélancolique \ il accentuail pourtant les traits décisifs, il ressentait une émotion nouvelle à chaque indignité qu'avait retracée sa plume, l'indignation enflammait son visage;.,, puis la
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bâte appuyée sur ses mains, absorbé en lui-même, il demeurait longtemps pensif et silencieux. Parfois c'étaient les bouffonneries de l'ouvrage qui l'amusaient. Singulier livre, disait il. grossier, commun, sans noblesse, tout rempli d'inconvenances ! N'importe, je voudrais savoir qui l'a écrit. On y trouve ça et là des choses... salées. — Et il riait de ce bon rire cordial qui rend la gaieté communicative. Un autre jour il considérait son œuvre d'un point de vue tout différent. — En vérité, me dit-il. ce livre est misérable; mais savez-vous comment s'est formée l'île Marguerite? D'après une vieille légende, le Danube coulait autrefois à la place qu'elle occupe; une charogne, je ne sais comment, vint y échouer sur un banc de sable et demeura là comme attachée; peu à peu l'écume* les herbes, les feuilles, bref, tout ce que lelleuve charriait s'amassait autour de ces débris, si bien que de l'alluvion continuellement accrue naquit un jour l'île magnifique. L'ouvrage dont il s'agit est pareil à cette chai Qui sait ce qui peut un jour en sortir?»
J'ignore ce qu'une telle polémique aurait pu produire à la longue; on ne peut pas dire en tout cas que le livre du comte Szécoenyi ait seul contribué à la chute de M. de li. A la date où il parut, les jouis du ministère étaient comptes surtout la guerre d'Italie, la paix de V il—
lafrauca, la nécessité pour l'Autriche d'une politique ii<>ii\eih\ qui mirent tin, au moins pour quelque temps, à L'expérimentation désastreuse des dix dernières anm i<
I Jl . tût 18 '. M. le baron de Bach quittait enfin le
ministère où il avait exercé une action si funeste, et. un politique plu- intelligent, un esprit ouvert aux idées de réforme, M. le baron de H ùbner, prenait la direction de
£8 I10MMKS D'ETAT DE LA HONfiHÏE.
l'intérieur. A cet appel Av* circonstances, Széchenyi répondit aussitôt par ane sorte (Tactivité joyeuse. Il encourageait M. de Hûbner, il lui envoyail des plans de rérorme, il rédigeait ou inspirai! à ses amis de* mémoires sur la rénovation de l'Autriche, et Ton pense bien que, cherchant à concilier tous les droits, à féconder toutes les ressources, il n'oubliait ni les ressources ni les droits de la Hongrie. Plusieurs des hommes qui, soit dans le ministère, soit dans les rangs de l'opinion libérale, avaient désapprouvé naguère le despotisme bureaucratique «le M. de Bach, s'étaient mis en rapport avec l'illustre Hongrois. M. de Rechberg, M. de Schmerïing, esprits libéraux à coup sûr, si on les compare aux Bach et aux Schwarzenberg, n'avaient pas craint de venir s'asseoir à la table du solitaire de Dobling. De tels hommes dans une telle maison, certes la scène est curieuse. C'étaient de vraies conférences politiques sous la présidence du comte Széchenyi. Quelle devait être la constitution de la future Autriche? On avait l'épreuve «le la centralisation oppressive; sous quelle forme retrouverait-on la vie, la libre vie des races diverses, sans nuire à l'unité de l'empire? Fédération do> peuples autonomes ou bien dualisme de l'Autriche allemande et de l'Autriche hongroise, toutes ces questions qui ne sont pas encore résolues étaient traitées par Széchenyi avec autant de loyauté que de modération. On eût dit le signal d'une période nouvelle, et il semblait que la renaissance espérée de la Hongrie achevait déjà la guérison du comte.
Confiance naïve! espoir trop vite déçu! après deux mois d'efforts inspirés par le meilleur esprit, M. de Hûbner fut obligé de se retirer. Ses idées sur la transformalion constitutionnelle de l'empire, si timides qu'elles fussent, avaient déplu comme des témérités. Un des personnages appelés au ministère en ce remaniement du mois d'octobre 1859, M. le baron Thierry, chargé de la direction de la police, arrivait au pouvoir avec toutes les rancunes de l'administration antérieure. Figurez-vous M. de Bach prenant sa revanche par l'entremise de l'un de ses disciples. Même obstination à repousser tous les vœux de réforme, même poursuite de l'unité qui tue: nulle différence avec la réaction dont on s'était cru délivré, si ce n'est que des mains plus brutales maniaient le joug et le bâillon. Décidément il fallait encore d'autres épreuves que la guerre d'Italie pour dissiper l'aveuglement de la cour de Vienne.
Ces secousses avaient nécessairement leur contre-coup dans Tàme du comte Széchenyi. Un des plus graves symptômes et l'une des causes perpétuelles (le son mal,
c'était L'extrême sensibilité ave. laquelle il accueillait tout motif d'espérance ou de crainte. Au moment où le système de .M. «le Bach se détraquait, M. de Kecskeméthj apportant i\c> nouvelles à Dôbling assista un soir à une scène singulière : le comte, après avoir écouté son hôte.
pril aussitôt sa csdkàny, une sorte de flûte hongroise dont il jouai I volontiers, el se mil à exécuter un air joyeux, tout en faisan! maintes pirouettes avec une gaieté fébrile. Il portail ce jour-là un costume bizarre, moitié hongrois, moitié turc, car il avait la manie des habillements fantasques. Est-ce bien là le grand Magyar! se disait M. de Kecskemétby, el involontairement il pensait au roi Lear « chantant de toute sa force, couronné de fumeterre rampante, de bardane, de coquelicots et d'ivraie.» Estce bien le grand Magyar, cel homme vêtu comme un pacha et se trémoussant comme un baladin? Ce qui n'empêchait pas qu'une demi-heure après, la fièvre apaisée, le vrai Széchenyi reparaissait avec ses hautes pensées et sa causerie é tin celante. Rarement pouvait-il supporter sans un accès quelque nouvelle grave sur les choses qui lui tenaient au cœur. On peut se représenter ce qu'il éprouva en voyant le système de fer s'appesantir de nouveau sur les peuples de l'Autriche. Ce fut d'abord an abattement profond. Pour le malade connue pour la Hongrie, ces dix années de souffrances semblaient avoir passé en vain; l'expiation était à recommencer. Bientôt cependant il se reprit aux idées de lutte. Cette nouvelle réaction pouvait-elle durer aussi longtemps que la première? était-il possible que le souverain ne fût pas désabusé avant peu? Autour du prince, dans le ministère même, il y avait des esprits qui désapprouvaient la dictature administrative du baron Thierry. C'est à eux qu'il s'adressait les mains jointes. Votre devoir, leur disait-il, est d'averti* l'empereur; tâchez du moins que la voix du pays se fasse entendre, et ce que vous n'osez dire, la nation l'exprimera. Il n'y a plus qu'une chance de salut
pour celte monarchie, la bonne volonté du souverain; d'une manière ou d'une autre, il faut en appeler a vege maie in formate* ad regem meliv.s informandum. Il avait conçu dans ce sens le projet d'une assemblée des notables, et il pria un jour M. le comte de Rechberg de venir en conférer avec lui. Une constitution pour l'Autriche, une constitution pour la Hongrie, les affaires distinctes traitées séparément, les affaires générales discutées en commun, telles étaient les grandes lignes de ce programme. .M. de Rechberg, un des hommes pourtant à qui appartient l'honneur d'avoir détourné l'Autriche des voies de l'absolutisme, ne vit là que de pures chimères, le rêve d'un cerveau malade. « On voit bien, disait-il en revenant à Vienne, on voit bien que le comte Széchenyi est l'hôte d'une maison de fous. » Cela se passait au commencement de l'année 1880; qu'en pense aujourd'hui M. le comte de Rechberg? Comme il arrive souvent dans les alTaires humaines, la folie de la veille est la sagesse du lendemain. Pour nous, sans sortir du cadre de 1860, comment ne pas être frappés de voir chez le penseur solitaire cette Vigueur d'esprit toujours croissante au milieu des accès renouvelés du mal qui l'obsédait? Commenl ne pas le croire assez forl pour supporter désonnais toutes les Iniquités du lorl !
i .: mars 1860, à six heures et démit1 du matin, un employé supérieur du ministère de la police, M. Pelsenthal, accompagné de deux commissaires, entrait à Dôblingchez h1 '••unie Széchenyi et procédait à une perquisition minutieuse. Le comte, si prompl d'ordinaire à sï'iiMiixoir, ne wi là qu'une pauvre scène de comédie,
et, comme s'il voulait la relever en \ jouanl son rôle, il se mil à faire les honneurs de son logis avec l'aisance d'un parfait gentilhomme. Il dirigeait les recherches entretenait la conversation, faisait accepter des cigares à ses hôtes, puis les criblait, eux et leur chef, d'épigrammes irréprochablement acérées. Il était maître en ce genre d'escrime; M. Felsenthal et ses deux acolytes, le rapport olliciel en fait foi, n'y virent que du feu. Cette bonne humeur du comte ne pouvait être de longue durée. Il apprit bientôt que, pendant cette visite saugrenue, une forte escouade d'agents de police et de gendarmes cernait l'enceinte de l'hospice ; il sut aussi qu'une expédition pareille avait eu lieu chez ses amis de Vienne; ses deux (ils d'abord, le comte Bêla et le comte Odon, ses familiers les plus assidus, le comte Geiza Zichy, M. Maximilien Falk, M. Ernest Hollan, M. Aurèle de Kecskeméthy, avaient reçu la même visite, à la même heure, avec le même appareil. Ces voilures, ces commissaires, ces soldats à cheval, tout ce luxe de précautions, tout ce déploiement de forces, avaient causé dans Vienne un certain émoi, et le gouvernement faisait dire, pour expliquer sa conduite, que la police était sur la trace d'une vaste conspiration dont rame était le comte Széchenyi.
Dès ce moment, l'équilibre fut dérangé de nouveau dans l'àme du malade. Son imagination se représentait des périls odieux. Il se croyait provoqué à une grande lutte, il voyait tous les regards Lournésvers l'arène, el il ne se sentait pas de foire à .soutenir son oom et sa cause. Ce n'était pas la crainte de succomber qui l'effrayait,
C'était la crainte de ne pas succomber dignement. On
voulait déshonorer en lui toute la nation magyare. Sans doute, et il le savait bien, ni à Dobling, ni à Vienne, on n'avait rien trouvé qui pût le compromettre, — pensée peu rassurante avec de tels adversaires. Est-ce que la conduite du baron Thierry n'indiquait pas un parti-pris violent et comme la résolution d'en finir? On avait saisi chez le comte une cassette renfermant des lettres intimes, des papiers de famille; le comte la redemande au ministre, il le supplie même de lui faire l'honneur d'une visite à Dobling, il voudrait lui ouvrir son cœur, dissiper ses préventions, lui montrer que le dévouement du Magyar à la Hongrie peut se concilier avec le dévouement à l'Autriche; n'a-t-il pas autrefois causé familièrement de toutes ces choses avec le prince de Metternich, malgré les dissidences qui les séparaient? Le ministre repousse cette invitation dans les termes les plus durs, et il ajoute que le comte doit se préparer à quitter Dobling, que l'hospice de Dobling ne peut être plus longtemps son asile. Ce mot d'asile employé de la sorte indiquait bien que la maison des fous était une protection pour le comte, et que, ramené aux conditions de la vie commune, il serait surveillé de plus près. Quitter son refuge, quitter l'ombre bienfaisante où a reverdi son âme, être exposé devant tous sur les ruines de son pays! Cette pensée iv\ cille en lui les souvenirs des jours sinistres. Il se croit revenu en 1848. Il se rappelle ses premiers mois à Dobling, il s'attache à ces murailles où il s'esl enfermé pour la vie. De tragiques Incidents \ iennenl encore effaroucher son imagination. Plusieurs de ses amis sont victimes des colères de Vienne; le baron Nicolas Vas est poursuivi,
Zsedényi ci Richter sonl emprisonnés, le général Ey-
»!>i HOMMES D'ÉTAT DE LA îlONflRIE.
natten s'isi pendu aux grilles de son cachot. Neseraientae pas les derniers jours de la Hongrie? Qu'irait-il faire au milieu de ses concitoyens? Assister aux supplices, sali ré d'un n'il effaré les scènes de la tragédie! étaler publiquement son Impuissance, lui, le comte Btephan &tèehenyi, l'homme qui se glorifiait d'avoir eréé la Hongrie di' l'avenir! Vainemenl il repousse les tentations mauvaises; vainement, pour se distraire et se vaincre, il passe des jours, (1rs nuits, ;'i jouer aux échecs avec son secrétaire, M. Kiss, comme autrefois avec le pauvre Asbôlh; la maladie triomphe, la folie est revenue. Le principe de celle folie suprême, on n'en saurait douter, ce fut le sentiment de l'impuissance, la conscience d'une paralysie morale, hi noble honte de ne pouvoir plus payer sa dette à son pays. Quand la main du malheureux pressa la détente de son arme, il y avait longtemps que le ressort de la volonté s'était rompu.
Le «S avril 1860, à sept heures du matin, les deux domestiques du comte, étant venus frapper à la porte de sa
chambre. Selon la règle de leur service, furent surpris de ne recevoir aucune réponse. Ils frappèrent encore et à plusieurs reprises; pas un mot, pas un souille, ou eût dit que la chambre ét:iit vide. Pressentant quelque malheur, ils \onl prévenir un des médecins de l'hospice. On entre, quel spectacle! Le Comte Széchenyi était dans son fauteuil, la tète fracassée, le bras gauche [tendant, la main droite tenant encore le revolver. Appuyée sur l'orbite de l'oeil gauche et tirée m bout portant, t'arme n'avait rendu qu'un bruit BOttfd. L'explosion n'avall troublé personnel Un malade, couché au rez-de-chaus! au-dessous de ta chambre du comte, raconta seulement
qu'il avait cru entendre un bruit vague vers le milieu de la nuit.
Le surlendemain, 10 avril, à dix heures du matin, une centaine de personnes, parents, amis, compatriotes, ceux-là du moins qui se trouvaient alors à Vienne, étaient langés autour d'un simple catafalque dans la chapelle de l'hospice de Dôbling. Pendant que le prêtre donnait la bénédiction, on entendait des sanglots et des frémissements. Une demi-heure après, le cortège funèbre se rendait à la station du chemin de fer, et le cercueil était transporté à Zinkendorf, la demeure héréditaire de Széchenyï, pour y être enseveli dans les caveaux de la famille. Il arriva dans la soirée. Tous les habitants du lieu, tous ceux des villes voisines étaient venus avec des torches allumées au-devant de l'illustre mort. Quand le corps fut déposé dans la chapelle du château, plus de six mille personnes se pressaient à Tentour. L'enterrement tut lieu le lendemain. Huit jeunes comtes de la famille des Szécbenyi se chargèrent du cercueil et le placèrent sur le char, attelé de quatre chevaux. Les petits enfants du pays, les jeunes gens des écoles, tous les habitants de Zinkendorf ouvraient la marche; puis venait le curé de la paroisse avec seiie ecclésiastiques, un peu après ions les domestiques du comte, enfin le char funéraire portant le catafalque Bur lequel on apercevait le oostume bon* grois du défunt, sou kalpalk et son attila de couleur violetle, qu'il aimait à porter dans les occasions solen* oellés* \ droite et à gauche marchaient quatre cenis porteurs de torches, l'élite *\^> habitants du district/ Derrière le char, accablés par la douleur, s'avançaient h- deux nis du grand Magyar, le comte Bêla et le comte
ii)6 HOMMES D'ÉTAT DE LA HONGRIE.
Odon, puis Les parents, les amis intimes, les compagnons d'armes, Franz Deàk, Sigismond Kemény, Karolyi, l'rményi, Podmaniczky, Babarczy, Pallavacini, et l'historien de la littérature hongroise, Franz Toldy. Une foule immense, accourue de toutes les contrées environnantes, fermait le cortège. On se dirigeait vers le cimetière de Zinkenilorf, où sont les caveaux des Széchenyi. Zinkendorl esi situé sur la limite de la Hongrie et de l'Autriche. Quelques mois auparavant, le comte Stéphan, dans une. lettre éloquente à ses compatriotes, les invitait à souscrire pour la reconstruction de la vieille église. « Nous autres, disait-il, habitants de Zinkendorf, nous sommes placés à l'extrême frontière de notre chère patrie, autrefois si heureuse. Zinkendorf est le premier lieu du côté de l'ouest où le roi des rois est adoré dans notre idiome maternel, dans cet idiome attaché à nos cœurs et à nos âmes par des racines indestructibles, — et l'église de Zinkendorf est menacée de ruine. Sans doute Dieu entend de toutes parts les gémissements des cœurs désolés; en quelque endroit qu'il se trouve, dans la forêt comme dans la plaine, l'homme peut se faire un autel d'où le sacrifiée monte jusqu'aux cieux; toutefois les œuvres durables qu'il construit à la gloire de Dieu avec des mains pure- et dans une pensée pieuse le rapprochent du but suprême de notre race, lequel n'est autre chose qu'un perfectionnement indéfini et une transfiguration perpétuelle. Relevons donc, avant qu'il soit trop tard, relevons ici le temple de Dieu et dédions-le à notre premier roi, à i e saint Etienne qui a fondé notre royaume il y a près •le trois mille ans, et qui certainement ne le laissera pas périr. » C'est à l'ombre de l'antique église, sauvée de la
LE COMTE STÉ>HAN SZÉCHENÏl. 497
ruine par ses soins, que le vaillant fils de saint Etienne allait descendre au champ du repos. Les huit jeunes comtes qui avaient porté le cercueil sur le char funéraire le déposèrent dans la fosse. Quand le prêtre eut dit les dernières prières, tous les assistants, jusque-là silencieux, entonnèrent d'une seule voix l'hymne national des Magyars, le Szozat du nohle poète Michel Vôrôsmarty.
Quelques semaines après, le 30 avril, une cérémonie plus grandiose encore, car la Hongrie entière y avait ses représentants, fut célébrée à Pesth. L'académie nationale faisait chanter un Requiem pour son glorieux fondateur. De tous les comitats, des milliers d'hommes étaient accourus. Deux cents cierges brûlaient autour du catafalque; tous les membres de l'académie, tous les présidents des sociétés hongroises, des représentants de toutes les écoles, se tenaient debout, une torche à la main, à droite et à gauche du funèbre trophée où brillaient les armes des Széchenyi. Une foule immense emplissait la vaste nef, les bas côtés et les chapelles. Aux environs de l'église, Les places, les rues, les quais du Danube, étaient occupés par une multitude à la fois ardente et recueillie A l'hôtel de ville, à l'académie, au casino, au faite de tous les palais, on voyait flotter des bannières de deuil. Le cardinal-archevêque, primat de Hongrie, Jean Sczito- \/k\ de Groszker, quoique malade depuis longtemps, était venu officier en personne. Après la cérémonie, le comte Emile Desse^ fy, présidenl de l'académie, remercia le cardinal au nom de 9ea confrères, ajoutant d'une voix forte que le clergé hongrois était uni à la nation dans la foi à la justice, dans l'amour de la patrie et dans Pespé-
HiiMMKS D'ÉTAT Dl LA HONGRIE.
rance d'un avenir réparateur. Le primai répondit dans Le même sens, confirmant par son adhésion ce credo patriotique, puis il tendit la main aux deux fils du comte Stéphan et les embrassa sur le front. Il reçut ensuite une députation de la jeunesse qui venait lui demander sa bénédiction, et, comme la multitude rassemblée autour du palais exprimait le môme désir, il parut au balcon, leva ses mains vers le ciel, envoya les paroles bienfaisantes à hi foule, à toute la ville, à la Hongrie entière, — urbi et patries. Il avail été impossible au cabinet de Vienne d'empêcher cette manifestation de tout un peuple; les scènes que nous venons de décrire s'étaient passée! en présence du gouverneur autrichien, le général llénedek, un des agents les plus redoutés alors de ce système de fer, de cette compression aveugle renversée pour toujours à Sadowa.
Voilàcertes un grand spectacle; il y en a un autre plus grand encore^ Vous avez vu la mort et les funérailles du comte Széchenyi ; songez maintenant ;'i sa résurrection. Sept ans après, le plan qu'il a conçu dans la douleur, les idées pour lesquelles il a si longuement souffert, souffert moriet passion, comme disait le vieux langage populaire, fournissentà l'Autriche en péril sa meilleure chance de salut. Ce n'étaient que les visions d'une âme folle, c'est aujourd'hui le seul refuge des sages. Qu'on se représente à la fois le Requiem célébré à Pesth le 'M) avril 1860, et le couronnement de François-Joseph comme roi de Hongrie en 1867; la mémoire du vieux champion de l'autonomie hongroise pouvaît-elle être plus complète* iiii'iii vengée ?
Tout n'est pas fini cependant* Rien n'est jamais Uni
dans les choses humaines. Une situation nouvelle amène de nouveaux devoirs; à chaque jour sa peine et son labeur. Instruit parle malheur et conseillé plus sn ment, l'empereur François-Joseph est rentré dans les voies de la justice et de la vérité ; que la Hongrie lui soit en aide! Qu'elle reste fidèle à elle-même sans jamais se séparer des intérêts communs de la monarchie! Qu'elle se garde surtout d'un certain orgueil de race qui lui fait dédaigner les autres peuples de l'empire ! Qu'elle ne contribue pas à pousser les Croates et les Tchèques entre les bras de la Russie ! Si l'expérience du système actuel démontre qu'une fédération vaudrait mieux que le dualisme institué par M. de Beust, qu'elle sache se contenter de sa part, sans vouloir opprimer d'anciens ennemis sacrifiés en ce moment comme elle le fut naguère. Hongrie, Bohême, Pologne, États indépendants et unis sous le sceptre des Habsbourg, tel est le programme de l'avonir. Contre les périls de l'Europe orientale, il n'est pas de sauvegarde mieux assurée. Une fois les Slaves autrichiens l'établis dans leurs droits, l'œuvre souterraine du panslavisme sérail anéantie. Jamais sans doute le comte Széchenyi n'a formulé ces idées d'une manière aussi nette; comment douter pourtant que celle inspiration ne lût la sienne? Ne se rappelle-t-on pas avec quelle vivacité il reprochait à ses concitoyens de ne point respecter chez les Sla\.v ce sentiment du droit national qui faisait toute la force des Magyars? En face des intrigues moscovites, le danger esl bien autrement grand aujourd'hui qu'à l'heure eu il tenait ce langage. Le danger de l'Autriche, le danger de toute l'Europe orientale, qui peut le nier? c'est la
propagande pansla> iste. (h-, le solitaire de Dôbling a ré-
pété mille lois qu'il (allait sauver la Hongrie pour sauver l'Autriche et l'Orient. Cela seul dii tout; il n'y a plus qu'à tirer les conséquences du principe. Ce n'est pas la Hongrie régénérée qui déchirera le testament du comte Stéphan Széchenyi.