‹ Tchèques et MagyarsChapitre 30 sur 40 · I. .Mu · texte numérisé non relu

I. .Mu

lui ressemblaient, nous ne serions pas réduits à accepter l'invitation dv* Russes.» Ces paroles, dans la bouche d'un homme aussi loyalement attaché à l'Autriche,— il l'a prouvé en des circonstances décisives, — éclairent Loute une situation. Assurément la plainte esl excessive, Széchenyi n'était pas seul : il y a dans la Hongrie nouvelle plus d'un personnage d'élite, homme d'État ou publiciste, qui a recueilli l'héritage de son libéralisme; comment nier cependant que les défiances de* Slaves nu soient justifiées par l'esprit général de la politique magyare? En tout cas, les remontrances de 1842 peuvent être utilement rappelées aux Hongrois de 1867. C'est un homme de leur race qui leur adresse ces objurgations si noblement humaines, un homme dont la vie et la mort disent assez le patriotisme; espérons que ses conseils ne soulèveront plus de murmures. Széchenyi, formé à l'école de l'Angleterre et de la France, était chez frères d'Orient l'initiateur de la civilisation occidentale; s'il reste quelque chose de l'esprit féodal et tartare parmi les fils d'Arpad, il est temps que ces vieilleries disparaissent.

Suivie de 1843 à 1848 la lui te de Széchenyi contre l' influence prestigieux' de Kossulh, ce serait faire l'histoire de la Hongrie pendant une période remplie de complications sans nombre. Un volume n'y suffirait pas. Marquons du moins les principaux épisodes; nous verrons Széchenyi poursuivre constamment le double but de sa carrière, d'un côté l'affranchissement matériel et moral de la Hongrie, de l'autre la résistance à une révolution dont il prévoyail les désastres. Si Kossulh \eui porter toute l'activité commerciale du pays vers le littoral de

LE COMTE STÉl'HAN SZÉCHENYI.

l'Adriatique et faire du petit port de Fiume un immense foyer qui ruinera' Trieste, il esl possible que Széchenyi ait combattu trop durement ces chimères; on ne lui reprochera pas du moins d'avoir signalé mal à propos les contradictions du grand agitateur. Rien de plus étrange, par exemple, que la conduite du parti révolutionnaire dans la double question des douanes et des impôts. Il y avait une ligne de douanes qui séparait la Hongrie du reste de l'Autriche, et le maintien de celte barrière était un des griefs de l'opposition contre le gouvernement; or, au moment où le cabinet de Vienne, ramené à des idées plus sages, propose de le détruire, le parti révolutionnaire change de tactique, prétend se faire un rempart de cette ligne qu'il attaquait la veille, et organise une société pour la protection du travail national. Est ce tout? Pas encore. Il y avait une loi féodale qui exemptait dos impôts l'aristocratie magyare; tandis que Széchehyi combine la loi nouvelle qui établira l'égalité, prépare la transition, propose des compromis, crée en un mot toul un système de ressources dont la Hongrie entière profitera, koss'iib el son parti prennent occasion de celle grande réforme pour arracher au gouvernement le système de la responsabilité ministérielle. Nous payerons, dit Kossutb, mais nous voulons contrôler efficacemenl l'emploi de nos finances. Juste demande, mais prématurée; surtout tactique bien imprudente, si elle empêche la réforme qui allait s'accomplir, et ajourne la défaite dc> prh ilégiés! A chaque .jour sa tâche, disail Széchenj i ; toul ou lion, répondait l'agitateur. Certes, ions i]i>u\ avaient le même but, la reconstitution ^\v la Hongrie : l'un \ marchait logiquement, régulièrement, par la ré-

forme des mœurs et des lois; l'autre voulait tout emporter de haute lutte, s'inquiétanl peu de provoquer l'Autriche et d'exaspérer les Magyare. C'esl après l'échec de justes projets, entravés par fLossuth, que Széchenyi adressai! au tribun ces terribles el prophétiques paroles que j'emprunte à un de ses derniers ou\ rages, Fragments eftifi programme politique , publiés en 1847 :

« L'État sera ébranlé ; alors les serviteurs sérieux de la cause magyare, pensant à quelle hauteur las -- politique aurait pu élever ce pays et dans quel abîme l'auront précipité les chimères des brouillons, navrés, saignants, frappés au coeur, n'auront plus désormais d'autres ressources, d'autre science politique que la prière. Ils prieront, ils supplieront la Providence de les prendre eu pitié, pauvres mineurs incapables de se conduire ! Cette nationalité hongroise, pour laquelle nous avons si longtemps, si noblement, si loyalement combattu, et non sans quelque succès déjà, entrera probablement dans la période de la Buprème agonie. Et vous, Kossuth, vous, un ami «lu pays, un homme d'honneur, bien plus encore, un cœur généreux et bon, pour qui la vertu n'esl pas un vain mot, — c'est là du moins ce que j'aime à voir en vous, — quel tourment sera le vôtre, lorsque après tant de déceptions trop faciles à prévoirvous serez obligé d'expier vos illusions et «le vous dire : — M«>i qui me croyais plein de cette sagesse par laquelle prospèrent les États, je n'étais qu'un homme d'imagination et «le tend.ro! — v i qui me regardais comme un prophète, non-seulement je n'ai rien prévu, mais je n'ai pas même su comprendre les plus simples événements à mesure qu'ils se produisaient sur la e ! .le me prenais dans mon infatuation pour un génie créateur, et je n'étais qu'un de ces fabricants de projet» toujours prêts .1 tout ronimeiicer, incapables de rien mener à bonne

fjn ! Moi qui voulais conduire les autres, je ne savais pas me gouverner moi-même ! — Moi qui me vantais d'être le bienfaiteur de la nation, je n'étais que le boute-feu des passions populaires ! — Moi (lui nie croyais un nouveau messie dans l'ordre politique, un véritable homme d'État au regard profond, je n'ai jamais été qu'un honnête frère, delà miséricorde, mettant de petits emplâtres sur chaque blessure, faisant d'après de faux calculs cuire du pain pour les pauvres, n'encourageant que la paresse, habile peut-être à organiser un grand hôpital national, impuissant à régénérer une nation ! — Moi qui m'enivrais de L'espoir de consolider nos institutions, d'affermir notre liberté, je n'aurai fait que rejeter la patrie dans une servitude plus grande !

a — Alors, quand vous serez entièrement désabusé (et cette heure viendra, n'en doute/ point, carie monde que vous vous êtes créé' à vous-même n'a pas plus de réalité que les mirages de la IVt Morgane , trouverez-vous dans votre cœur un seul sentiment de consolation?... Ah ! je vous le demande au nom sacré de la patrie, quittez le terrain périlleux de L'agitation \ renoncez, je vous en conjure, renoncez pour jamais à votre rôle de tribun. Vous refusez? vous êtes décidé à aller jusqu'au bout? Eh bien! faites. Soulevez toutes les nationalités contre la nationalité hongroise, secouez la flamme des torches sur les toits de nos paysans, unissez contre vous tous les intérêts de la monarchie autrichienne, provoquezrîes à une résistance furieuse et remplissez de votre poison la coupe de la vengeance! Il se peut que sur cette voie la faveur populaire vous porte liant ; mais, quand vous reconnaîtrez, trop tard bêlas! qu'au lieu d'une action bienfaisante nous n'avez apporté parmi nous que la malédiction et l.i ruine, vous ne pourrez donner pour excuse que la nation entière .1 part illusions, que nulle voix Loyale

ne s'est élevée a temps pour interrompre ces rêve9 menteurs, que personne n'a eu le courage de \mb tenir tête et u'\ a employé toutes ses forci

A la véhémence de ce langage, à l'éclat sinistre de ces prédictions, on s'aperçoit aisémenl que des événements décisifs se préparent; l'orage n'est pas loin. Il ne faul pas dire que notre révolution de février a lait éclater la révolution de Hongrie; la moindre circonstance analogue, une flamme, une étincelle, eût amené l'explosion inévitable. La sommation de Széchenyi, on le pense bien, n'a pas détourné Kossuth de son entreprise. La diète de IcS'iT va s'ouvrir; l'éloquenl tribun esl élu député à Pesth. Puisque Széchenyi, si résigné d'abord à la perle de sa popularité, se trouve rappelé dans l'arènepar l'imminence du danger prévu, il ne reculera pas devant la lutte. ïl quitte son siège à la chambre des magnats et sollicite des électeurs un mandat à la chambre des députés, résolu à combattre jusqu'à la dernière extrémité la politique des agitateurs. Il veut provoquer Kossuth à une discussion solennelle. Assez longtemps les déclamations ont fait taire le bon sens politique; il s'agit de prouver, pièces en main, que Kossuth, avec sa philanthropie décevant»1 et son magyarisme arrogant, compromet à la fois et les réformes civiles el la restauration nationale. Les affaires industrielles ou le rêveur enthousiaste avait engagé les finances du pays ne prêtaient que trop à la censure. Qu'avaient donc produit et V Association protecti ice du travail et V Entreprise du port de F hune? Les amis de Kossuth eux-mêmes étaient forcés de convenir que c'était là un désastre. Celui-ci avail cru que du jour au lendemain, par la vertu de la foi patriotique, on peut transformer une nation agricole eu une nation industrielle1.

i. Un dci membres les plus éelairéa an parti qui voulait la sépara-

Sur ce terrain de l'économie politique, malgré sa prestigieuse éloquence, il n'était pas de force à lutter contre la science précise d'un Széchenyi. Il vit le danger, et dès l'ouverture de la diète il chercha son refuge dans des questions d'un autre ordre. Széchenyi, aussi bien que son rival, espérait que la Hongrie saurait un jour se gouverner elle-même, qu'elle aurait son administration distincte, qu'elle amènerait l'empereur d'Autriche à être le roi constitutionnel des Magyars, qu'entre ce roi et la nation il y aurait un ministère responsable, un ministère chargé par le pays des affaires du pays et toujours prêt à rendre ses comptes. Seulement, on l'a vu déjà par les détails qui précèdent, Széchenyi, voulant que la Hongrie fût plus forte avant d'affronter ces épreuves, demandait que la réforme sociale préparât la réforme politique; Kossulh, au contraire, indigné de celte prudence, invoquait le droit éternel, sans souci de la réalité. Ce grand débat, si souvent renom elé, allait reparaître à la diète de Presbourg comme dans une bataille suprême, quand tout à coup les événements extérieurs prévinrenl les deux champions el donnèrent la victoire àKossuth. La révolution du 24 février 1848 avait eu son contre-coup à Vienne le 13 mais;

lion absolue de la Hongrie et de l'Autriche, M. Daniel iranyi, dans ha loyale Hiitoire de la Révolution de Hongrie : n'a pas cherché ù dissimuler ces erreurs «!•• Kossulh. « L'affaire, «lit-il, considérée au point <!• vue commercial, étail une affaire madquée. Les manufacturière Hongrie restaient notablement Inférieurs à ceux des contrées voisines, n'ayant encore que fort peu d'expérience Industrielle; de puis les capitaux, le matériel, lea i uvriers liabllus, loul leur manquai! à la lu Hit ■< poliliq i delà ïïvvoluti n '.' par Daniel Iranvi ut

Charles- Louis Chassin. Paris, 1850; t. \" , p. i;v.

trois jours après, un Comité de salut public s'établissait à Pesth, espèce de pouvoir révolutionnaire chargé de surveiller le palatin, La diète, et de diriger les événements. Le seul-moyen pour le gouvernemenl el pour la diète de reprendre la direction des affaires, c'était d'instituer au plus tôt an ministère responsable. Le 23 mars, le comte Louis llatibian\ (Hait nommé président d'un cabinel où Széchenyi allait siéger à côté de Kossuth !

Singulier assemblage de noms! dramatique sujet de rapprochements, si Ton songe à tout ce qui a suivi! Le comte Louis Batthiany, celui-là même qui devait être fusillé par ordre de Windischgraetz, était alors invoqué comme un sauveur par l'archiduc Etienne, palatin du royaume. Présidenl sans portefeuille, il dominait les éléments disparates du conseil, et représentait en face de la l'évolution le système si longtemps prêché par Széchenyi, l'union de la Hongrie et de l'Autriche, renouvelée au profit de l'intérêt commun. Barthélémy Szemere avait l'intérieur, le prince Paul Eszlerhazj les affaires étrangères, c'est-à-dire les relations entre le royaume de Hongrie et l'empire d'Autriche; Lazare Mesz&ros la guerre, François Deâk la justice, Gabriel Klauzâl l'agriculture et le commerce, le baron Joseph Eotvos l'instruction publique et les cultes; on avait donné les travaux publics au comte Széchenyi etles finances à Louis Kossulh.

Des personnages que. réunit cette liste, les uns sont tombéssous les balles .le la réaction autrichienne, Les autres n'ont échappé au supplice que par l'exil; d'autres enfin, après de longues années d'angoisses, réconciliés

aujourd'hui avec l'Autriche, ont retrouvé leur place au sein du ministère national: ce sont ceux qui reprennent en ce moment même, au milieu des acclamations de la Hongrie, l'œuvre interrompue en 1818 par les violences delà guerre et par dix-neuf années de servitude. Qu'est devenu le plus illustre d'entre eux ? quel a été le lot de l'adversaire de Kossutlr/

Le comte Széchenyi n'avait accepté les fondions de ministre que le désespoir dans l'âme. Il avait trop de clairvoyance pour se prêter ta aucune illusion. Pendant les six mois qu'il est demeurée son poste, du mois de mars au mois de septembre 1848, tout ce qu'il avait prédit dans ses manifestes s'accomplissait de jour en joui*. Kossulh était dépassé par les démagogues magyars; la crise, chacun le comprenait, ne pouvait être terminée que par une guerre avec l'Autriche, et celle guerre, quel que fût le sort des armes, Széchenyi savait bien qu'elle amènerait la ruine de son pays H savait quel'Autriche était nécessaire à l'équilibre de l'Europe, (pie l'Europe ne la laisserait pas démembrer, que toutes les victoires des Hongrois ne feraientque retarder une défaite suprême. El alors quelle réaction horrible! Victorieuse ou vaincue, l'Autriche serait sans piiié. ho la voie des concessions où elle s'engageait peu à peu, la guerre la rejetterait dans 1rs voies de L'oppression meurtrière. Que de violences, que de crimes, que de haines nouvelles ajoutées aux ressentiments séculaires allaient ajourner l'œuvre de la réconciliation! Ce sérail la mort de la Hongrie, ce serait aussi la mort «le l'Autriche. Széchenyi voyait tout cela, el son impuissance le dé lait. Vainement Balthiany, Franz Deak, Szcmcre, Mes-

znros, vainement Kossutu lui-même, instruit parl'expérience, éclairé peut-être par les paroles de Szêchenyi, s'efforçaient de concilier les exigences opposées et d'empôcher la rupture définitive avec 1rs Habsbourg; le déchirement était i 1 1 <'• \ itable.

Deux épisodes également graves, l'insurrection itnlichneel 1»' soulèvement des Slaves de Hongrie, viniv ni précipiter les événements. On vil alors combien Szêchenyi avait eu raison de prémunir ses compatriotes contre leur esprit de domination; si l'arrogance des Magyars n'avait pas excité la défiance des Croates et fourni à la coin- de Vienne l'occasion d'exploiter ces haines fratricides, la Hongrie eûtété bien plus libre dans la question italienne. Fallait-il accorder ou refuser ta l'Autriche le concours i]i>< troupes hongroises pour combattre l'armée de Charles-Albert? Terrible alternative: refuser ce concours, c'était manquer à une des obligations du pacte fondamental, c'était se séparer de la monarchie cl accepter les conséquences de la rupture; raccorder, c'était s'associer à une guerre inique et attaquer chez les Italiens ce même droit national dont les Magyars étaient si jaloux pour eux-mêmes. Il n'y avait évidemment qu'une conduite à tenir ; il fallait déjouer hardiment le piège «les circonstances et maintenir la neutralité de la Hongrie. Se figure-t-on pourtant les difficultés de celle politique au moment où les Croates, en haine de la domination hongroise, prêtent leurs troupes au gouvernement autrichien et se préparent à sauver l'empire pour écraser leurs rivaux? Kossulh luimême est effrayé de ces complications sans issue, N rallie aux modérés du ministère; on imagine des Iran-

sactions, on promet à V Autriche le concours des régiments

hongrois à la condition que le but de la guerre sera non l'asservissement de l'Italie insurgée, mais rétablissement d'un régime nouveau, la consécration de l'autonomie vénitienne et lombarde sous le sceptre des Habsbourg. Rêveries insensées, ou plutôt désarroi des esprits enfermés dans un dilemme de mort î Tandis qu'on négocie longuement sur celte base, l'Autriche, victorieuse des Italiens, se porte sur la Hongrie. Jellachich s'avance avec ses Croates... Il n'y a plus qu'un parti à prendre : guerre à l'Autriche, puisque l'Autriche le veut ! Kossuth n'eut pas de peine a se décider, il rentrait dans son rôle. Après avoir louvoyé plusieurs mois entre lesécueils avec les libéraux du ministère Batthiany, il allait devenir le dictateur de la révolution. Qu'on se représente au contraire les perplexités de Széchenyi. Sa place est sous le drapeau <\^> Magyars; el il esl persuadé pourtant que cette guerre est la ruine de son pays, que la Hongrie a besoin de l'Autriche comme l'Autriche a besoin de la Hongrie, qu'elles ne peuvenl subsister l'une sans l'autre. Reniera-t-il la foi de toute sa n ie? Il maudit la duplicité du cabinet de Vienne, qui exploite les passions croates et pousse les .Magyars au désespoir; il redoute les extrémités meurtrières où la révolution nu entraîner ses compatriotes. Pas une issue, pas an rayon de lumière; de toutes parts la ruine, la boute, la mort. 11 \ a des jours

ou la clairvoyance esl un don funeste. Heureux celui qui ne \oii qu'un aspect (\v> choses el à qui son erreur même permel de suivre résolument une idée ! Malheur à l'homme que la sagesse paralyse! C'en esl fait du es ces heures tragiques; le sage, victime fatale, esl con-

Ho.MMKS D'ÉTAT DE LA HONGRIE,

damné d'avance, On appril bientôt que le grand Magyar était frappé de folie.

Dans les premiers jours du mois d'octobre 1848, an écrivain qui suivait les événements de Hongrie en observateur sympathique et qui les racontait dans la Revue det Q ç-Mondes avec autant de loyauté que de talent, M. de Langsdoriï, ayanl recueilli ce bruil sinistre : Széchenyicst devenu foui Széchenyi <i voulu se jeter (uns le Dujwbr, insérail cette belle page au milieu de ses études : « La nouyelle n'était que trop vraie. A la suite d'une discussion véhémente avec Kossulh, cette raison si haute* ce bon sens si ferme, cet esprit n if et coloré, qui animait de ses images les discussions les plus arides delà politique, avait chancelé et ployé sous le poids trop lourd, sous les coups trop répétés desevonementsdechaquejour.il y avait encore plusà pleurer cependant qu'à s'étonner : on n'use pas impunément au service de sa patrie sa jeunesse et sa vie; on ne lui a pas consacré toutes ses facultés, sa fortune, ses jours et ses veilles, sans qu'un amer désespoir ne s'empare de l'âme quand on voit périr cette idole, et avec elle aussi son nom, sa gloire, sa renommée dans l'histoire, consolation lointaine du génie vaincu dans l'a lutte Comme les fîmes passionnées, Széchenyi était d'ailleurs sujet à i\r> accès de découragement; quelquefois il doutait de l'oeuvre à la quelle il s'était dévoué. 11 se demandait s'il n'aurait pas mieux valu ne rien entreprendre, lorsque, voyant arriver les années, il sentait que rien n'était fondé encore; il pressentait la tempête qui s'est i\*'<'\\ nuée. « Si les combles de l'édifice ne sont pas vite achevés, disait-il, nous retomberons encore d ms le clin i \. » Il a entrevu le chaos, et la douleur Lui

a obscurci les yeux. Espérons encore; que les nombreux amis que son caractère et sa noble hospitalité lui avaient faits à trav< irope espèrent avec nous! Ce malheur

peut n'être que pass - . - ra avec les malheurs du s, et dans des temps meilleurs le flambeau rallumé de cette intelligence si brillante éclairera encore ses concitoyens et leur montrera la route *. »

pérance si noblement exprimée ne s'est ré lisée qu'à demi, ou plutôt le réveil n'a fait que préluder à une catastrophe plus douloureuse. Le comte Széchenyi a retrouvé sa raison, non pas assez pour triompher de la douleur et reprendre goût à la vie active, assez du moins pour comprendre toul ce qui se passait, pour apprécier les événements, pour juger les hommes, pour entrevoir peut-être à de certaines heures les réparations de l'avenir, el cependant, après douze années d'angôiss s, frappé île nouveaux coups au milieu même de ce martyre moral, le noble esprit a succombé, C'est par le sui-

1. Voyez dans la Revue d> l -M lei du lô octobre 18 »^ le travail intitulé fa Hongrie en 1848. — Koxsulh tt Jeltachlch, lasioir. tix d'iii par M. B. de La x pouvons rappeler

- • i le nom i|ui les signe sans exprimer un vif sentiment de douleur. M. !-• baron de Langsdorff vient d'être en à la mm été Iran-; lise, on pourrait dire à la soci fié euro|»éenne. 1. \ a\ail peu d*e*priu mieui inities qne le >ien aux affaires de l'Europe orten-

tulaire, ambassadeur <!»■ France en Auirit \*ruê lui-même de hautes

lions dlpl sliquei t longtemps habité \ lenne, il a va il risité

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*3fi BOMMES D'ÉTAT DE LA HONGRIE.

cide 1 1 ut* Széchenyi a terminé ses jours. Ces douze années sont un fragment de l'histoire du dix-neuvième siècle, el ions les détails qu'on vienl de lire ne sont que la préface de ce funèbre épisode. Un tel sujet demande une étude spéciale. L'écrivain dont j'ai parlé au début de ce travail, M. Auivlc de Kecskeméthy, a été le confident du comte en ses dernières années; il l'a visité souvent à l'hospice de Dôbling, il a recueilli ses novissimaverba, il a été même enveloppé dans les persécutions dont le prisonnier a été victime; c'est comme son testament qu'il nous apporte. Il nous aide aussi à résoudre cette question tant de fois agitée depuis le jour fatal : Széchenyi élait-il réellement fou? Ce qu'on appelle la folie de Széchenyi n'était-ce pas une crise où éclatèrent en traits plus vifs que par le passé le patriotisme, la clairvoyance, la sagesse du hardi réformateur? M. de Kecskemétln a vu les choses de près ; je veux le suivre dans l'asile du patient et recomposer avec lui le journal de cette période. Ge n'est pas seulement le comte que Ton connaîtra mieux en l'écoutant parler, en le voyant au milieu dr> sien-, entouré de parents, d'amis, de complices, et constamment lace à face avec l'image désolée de sa patrie; on apercevra aussi l'Autriche de la réaction derrière les murailles de Dôbling. C'est elle-même qui était frappée de folie, puisqu'elle laissait tourmenter de la sorte les hommes qui l'avaient servie le plus loyalement. N'\ a-t-il pas quelque chose de shakspearien dans ces tragiques aventures? Le promoteur de la renaissance hongroise assistant du fond d'une maison de fous au spectacle d'une réaction impitoyable, notant les fautes de l'ennemi, prédisant sa chute, el se frappant lui-même, dans un a

de désespoir, sept ans avant le triomphe du système auquel il avait consacré sa vie, tel est le tableau que vont nous offrir, grâce aux confidences d'un témoin, la maladie et la mort de ce grand homme de bien.

DEUXIEME PARTIF.

« Oh! que je ne devienne pas fou ! que je ne sois pas fou! Ciel miséricordieux, conserve-moi de la modération, je ne voudrais pas devenir fou! » On connaît ce cri poussé par le roi Lear quand il sent sa raison chanceler devant l'ingratitude et les outrages de ses filles. Au moment où la révolution prend la place de la réforme dans les affaires de Hongrie, au moment où la rupture est inévitable entre le peuple magyar et les Habsbourg, le comte Széchenyi, promoteur de la Hongrie nouvelle, se sent frappé comme le héros de Shakspeare, et comme lui c'est en vain qu'il s'écrie: « Ciel miséricordieux, conserve-moi de la modération, je ne voudrais. pas devenir fou! » Cette modération, en d'autres termes cette possession de soimême, comment pourrait-il la conserver? Il s'est associé si étroitement depuis un quart de siècle à la renaissance de la Hongrie, il est si bien le cœur ei l'âme de ce peuple nouveau que les épreuves publiques l'attefgnent directement, au fond même de son être. Il qc s'agil pas ici «l»1 la déconvenue d'un homme d'État, il ne s'agil pasd'un système politique renversé par des révolutions, c'est tout

un peuple, il le croit du moins, qui est arrêté bai* un coup île mort dans le généreux éveil de ses forces, è1 ce coup épouvantable, le comte Széchenyi lé reçoit le premier en pleine poitrine. À ce sentiment de la ruine commune, si douloureux qu'il puisse être, s'ajoute donc une angoisse plus douloureuse encore, le tourment de la conscience. Széchenyi s'accuse lui-même <lrs calamités qui vont anéantir sa pairie; c'est le remords qui le rend fou, c'est contre un remords injuste que se débat cette aine si délicatement héroïque. S'il est difficile, à l'heure où sa raison se voile, de ne pas se rappeler le cri shakspearien, il faut pourtant marquer celle différence essentielle entre le grand Magyar et le tragique personnage du poëte anglais. Ce ne sera ni la piété d'une Cordélia, ni le dévouement d'un comte de Kent qui guériront sa blessure : entouré des affections les plus tendres et des plus fidèles amitiés, il demeurera en proie à son mal tant que durera celte guerre civile dont il se reproche d'être la cause; mais aussi, — affinité" mystérieuse attestée par des médecins psychologues, — dès qu'au lendemain de la lutte, et sous le JOUg même de la réaction victorieuse, un signe, un mot, une lueur, lui feront comprendre vaguement que tout espoir n'est pas perdu, l'âme

défaillante se relèvera peu à peu et triomphera de l'ennemi intérieur. Les angoisses patriotiques avaient ébranlé cette ooble intelligence, la patience du peuple magyar lui rendra la loi et la Nie Cette patience virile n*est-elle pas en partie son œuvre, et puisqu'il a ressenti les malheurs publics au point de s'en accuser comme d'un crime, n'est-il pas juste qu'il éprouve aussi l'influence salutaire des vertus qu'il a éveillées chez ses concitoyens? En ce

LE COMTE "STEPIIAN SZÉCHENYI. 439

drame lugubre, tel que ma pensée le conçoit, c'est à Là Hongrie tout entière qu'appartiennent ces paroles attribuées par le poète à la fille du roi Lear : « Dieu bienfaisant ! réparez celle grande plaie que lui ont faite les injures qu'il a subies ; rétablissez les idées dérangées cl discordantes de ce père métamorphosé par ses enfants ! » La grande plaie a-t-elle donc été réparée? rs'on pas complètement, hélas! Le coup avait porté trop avant, aux sources ni&mes de la vie. L'intelligence put rallumer sa (1 anime ; la volonté resta paralysée. De là ce spectacle navrant à l'heure où son esprit jette encore des éclairs; de là celle honte de soi-même, celte crainte du grand jour, cet attachement à la maison de fous qui est devenue son asile, celte impuissance d'en sortir jamais, ce dés poir secret mêlé aux plus vives ardeurs de la pensée; de là enfin la défaillance suprême le jour où, victime d'une tracasserie odieuse, il se croit provoqué par la persécution à une lutte qu'il ne pourra soutenir. Avant de se donner à lui-même le coup mortel, il a eu du moins la consolation de prévoir pour son poj9 des destinées meilleures. La folie, la guérison, le suicide du comte Széchenyi. telles sont les IroiS phases de cet épisode où se reproduitavec une fidélité dramatique une des plusdou-

loureuses périodes du dix-neuvième siècle.

«unleSléphan S/.échen\i élait entré le 89 mars ISÎN

dans le ministère que présidait le comte Louis Batthiany.

La Formation de ce ministère avail été un d(^ premiers résultais «les événements de février; le ministère Bat-

i!iian\ ('(ail responsable de ses actes, le régime parlementaire commençai! pour la Hongrie. Il \ avait dan- ce seul programme toute une révolution. On a vu par la première partie de notre étude quel avail été jusque-là le rôle de Széchenyi dans la transformation politique et sociale de son pays. Persuadé que l'histoire de l'humanité a ses lois el qu'on ne les enfreint pus Impunément, il répétait sans cesse que les réformes logiquement accomplies riaient les seules durables. Par quel privilé disait-il, la Hongrie pourrait-elle passer sans transition du régime féodal au régime parlementaire? A\ant do réclamer dc<< libellés qui tourneraient contre le salut commun, il fallait détruire les abus de l'ancien monde. La revendication des libertés politiques entraînerait infailliblement une lutteavec l'Autriche, et quelle serait l'issue de celte lutte? Une issue désastreuse^ quel que lût le sort des armes. Vaincus, les Magyars retomberaient sous le joug déjà plus qu'à demi brisé, et celle vie nouvelle qui s'éveillait en eux serait pour longtemps arrêtée ; vainqueurs, ils subiraient les entraînements du triomphe, ils rompraient tout lien avec l'Autriche, et attireraient sur eux les représailles de l'avenir; car l'Autriche^ — c'était la foi du comte Széchenyi, — est aussi nécessaire à la Hongrie que la Hongrie esl oécessaire à la dynastie (\f> Habsbourg. Aucun de ces dangers n'était à craindre, si la renaissance hongroise suivait sou développement régulier. Remplacer le vieux magyarisme par l'esprit moderne, détruire les privilèges, fonder l'égalité, provoquer le travail, donner l'essora toutes lesforces delà

LE COMTE STEPHAN SZÉCHENYI. 'lit

nation, telle était la tâche que le comte Széchenyi jugeait la seule légitime, la seule féconde, dans L'état où se trouvait son pays. Ce système, avec tous les développements qu'il embrasse, avait été la pensée constante de sa vie; il 5 avait bientôt un quart de siècle qu'il travaillait à cette régénération du peuple magyar, et déjà la plupart de ses idées avaient pris racine dans le sol malgré la résistance des magnats et les impatiences des tribuns. Débordé sur plusieurs points par les passions révolutionnaires, il ne désespérait pas de les vaincre, quand le contre-coup du 24 lévrier, renversant le gouvernement autrichien (13 mars 1848), donna subitement la victoire aux agitateurs de Pesth et de Presbourg. C'est au milieu de ces orages que le comte Széchenyi accepta une place dans le ministère Batlhiany. Il allait y rencontrer quelques-uns des hommes qu'il avait le plus énergiquement combattus, Széchenyi allait siéger à côté de Kossuth. Etait-ce une raison pour s'abstenir? Non certes. Si on ne pouvait se dispenser de lui offrir cette mission, lui non plus il n'était pas libre de la refuser. Le premier ministère responsable eût paru incomplet, si Batlhiany n'eût tendu la main à celui (pie L'opinion publique nommait toujours a le grand Magyar; » il eût manqué aussi quelque chose à la carrière de Széchenyi, s'il n'eût [tas répondu à cet appel. Entrer dans un ministère où l'influence appartenait à ses rivaux, n'avoir que la direction des travaux publics lorsque l'intérieur était donné a Szemere, In guerre à Meszâros, les finances ;'i Kossuth, assurémenl c'était faire preuve (Tune rare abnégation. Qu'importe! n 'avait-il passa voix dans le conseil? Jusqu'au dernier

jour, \\ pouvait rendre service à son pays. S'il hésita,

l'hésitation ne fui pas longue; cette pensée suffisait pour le décider. Personne assurément ne devail voir là une marque d'ambition ou un signe de faiblesse; c'était un acte de dévouement patriotique et de courageuse humilité.

Dévouement, humilité, ce n'était pas assez dans une situation si violente; pour que le comte Széchenyi put traverser impunément les émotions de ces jours terribles, il eût fallu i|iiti sa clairvoyance lui lit défaut. Or la clairvoyance, dans la plus large acception du mot, étail pré-

iiient un des caractères qui révélaient en lui l'homme d'État: il Voyait net et loin. Cet administrateur si exact était aussi un spéculatif au regard perçant. Il avait prévu en temps de calme le danger delà Hongrie; la lutte engagée, il voyait déjà le lendemain. La révolution avec ses emportements, la réaction avec ses cruautés, telle était pour lui l'alternative iné\ (table. Si la prévision trop nette de l'avenir paralyse les cœurs faibles dans 1rs heures de crise, elle n'empêche pas les âmes viriles d'accomplir virilement leur devoir. La défaillance du comte Széchenyi vient d'une tout autre cause. Un jour, — c'était au moment on le ban Jellachich marchait sur Peslh avec

Croates, — Széchenyi assistait au conseil des ministres dans la demeure deKossuth. Taciturne, immobile, la tête

dans ses mains, il semblait étranger à la discussion. Soudain il se lève ri sort. Dix minutes après, il revient, lirige précipitamment vers son portefeuille qu'il avait oublié, et le saisissant d'une main brusqué : « N'est-ce pas, dit-il a K.ossuth, n'est-ce pas que vous ne me ferez pas pendre? — Eh! pourquoi nous ferais-je pendref répond Kossuth en riant; il Croyait à une plaisanterie de son col*

lègue, le noble comte étant connu pour ses vives saillies et ses paroles sarcastiques. — Promeltoz-nioi toujours que vous ne me ferez pas pendre, reprend Széchenyi avec une insistance singulière. — Eli bien! puisque vous le voulez, dit Kossuth, je vous le promets. — Merci, merci! » Et le comte pressa la main de Kossuth, serra son portefeuille sous son bras et sortit. Ce fait, raconté par Kossuth lui-même à l'écrivain qui le rapporte ', est complété par une scène du même genre dont nous devons communication à l'un des amis de Széchenyi. Vers le même temps, le même jour peut-êlre, le comte était entouré de ses confidents les plus chers, et on parlai! naturellement de ce qui occupait lous les esprits; Croates et Autrichiens foulaient déjà le sol magyar, il fallait résister à mort. Le comte, hors de lui, dans une sorte d'exal* talion prophétique et le visage inondé de larmes, s'écria. «Je \.oisdii sang dans Les étoiles, (\u sang, partout du sang. Le frère va massacrer le frère. Une race va exterminer l'autre race. Oh ! quelles fureurs! Ils son! implacables, ill sont fous. On marqué avec des croix rouges lés maisons à Incendier. Pesth est perdue à jamais. Des hordes irrésistibles réduiront en cendrés tout ce que nous avons édiflé. Ma vie, ma vie est détruite! Sur la

VOÛte du ciel, je lis en traits de tl;iiiiuie le nom de Kossuth : flugellum D<i ! » Certes, la raison de ftséchenyi était déjà troublée par le dêàcspoir quand il proférait de telles

paroles ; mais noUs no >ai>issoiis pas encore le sentiment

secrel i|ui ;i bouleversé un»' âme si forte. L'homme qui

demandait è KosSUlh de ne pas le taire pendre n'est pas I. M. Daniel Iranjl, dans éoti ttistom de ta Révolution àe Hongrie.

le vraiSzéchenyi; Le prophètequi pleure d'avance sur les ruines de sa pairie n'csl pus davantage la généreuse victime dont l'ai à raconter les souffrances. Ces craintes puériles el ces lamentations fiévreuses sont le premier effet de la folie, elles n'en sonl pas la cause. Il \ a autre chose que cela dans l'héroïque passion du Magyar. Attendez que le mal terrible ail pris possession «le tout son être; aux paroles incohérentes succédera La pensée ti\<i qui vous révélera sou tragique secret.

Du mois de mars au mois de septembre 1848, le comte Széchenyi avait pris une part active aux travaux du ministère. Consterné, mais résolu, il était de ceux qui savent mourir à leur poste. On pense bien qu'il dissimulai! ses appréhensions; il se serait fait un cas de conscience de décourager les serviteurs du pays. Avec ses adversaires de la veille, devenus maintenant ses collègues, il se conduisait en toute occasion comme un, loyal frère d'arme.-. Plusieurs actes de K.OSSUth pendant celle période lui avaient révélé chez le fougueux agitateur un chef capable de résister aux entraînements de La foule el de sacrifier, en partie du moins, sa popularité. Il n'a\ait de griefs contre aucun i\v> nommes de son temps; la situation seule, la terrible Logique dc> choses L'épouvantait. Quand éclata L'événement trop prévu, la rupture de la Hongrie et de l'Autriche, quand la guerre lut inévitable et que la révolution de\iut une arme aux mains du | menacé, il crut fermement que tout était perdu. C'est alors qu'il put se dire pour la première lois : ma ^ ie est

détruite, la Hongrie \a mourir. Il se demanda en même temps qui éiiui coupable de cette catastrophe. Était-ce Kossuth ? Non, répondait-il Loyalement. Kossutb, a son

LE COMTE STÉPHAM SZÉCITENYL 445

entrée sur la scène, avait trouvé une arène ouverte à toules les espérances, et il n'avait fait que suivre son imagination patriotique; d'ailleurs, en cette crise su-prême, Kossuth allait tenir le drapeau de la racemagyare et tomber avec elle. Le coupable, ce n'était ni Kossuth, ni Vesselényi, ni le comte Batthiany, ce n'était aucun des hommes jetés avec leurs rêves enthousiastes au milieu des périls d'une situation qu'ils n'avaient pas faite. Le coupable, c'était lui-même. Qui donc, si ce n'est lui, avait enfanté ce péril? Devait-il éveiller de telles ardeurs, n'étant pas sûr de les dominer? Avait-il eu le droit de détruire l'ancienne Hongrie, n'étant pas de force à constituer la Hongrie nouvelle? Et ces pensées amères, ces reproches immérités, le malheureux les tournait contre lui comme une arme vengeresse. Un poêle de nos jours a dit:

Est-ce (iue l'innocent connaît seul le remords?

C'est là en effet un sentiment d'une espèce particulière, douloureux privilège des cœurs d'élite. Le remords de l'innocent, remords cruel, obstiné, implacable, esl tout autre chose que le remords du coupable. L'orgueil peut étouffer l'un, la délicatesse de la conscience rend l'autre plus acéré. Il \ a i\o> hommes qui ne se sont jamais

trompés; ce sont les événements qui ont tort, c'esl l'humanité qui doit être châtiée, ce sont leurs adversaires qui oui tout compromis. Heureux hommes ! ils ne perdront jamais leur sérénité altière, et, s'ils avaient à repasser par les mêmes chemins, leur pied n'hésiterait pas.

Il en esl d'autres qui s'interrogent sans cesse, qui se

sentent responsables envers leur cause, qui ont toujours besoin de rendre leurs comptes, qui se dévoueraient volontiers, victimes expiatoires, pour lesalul commun. El si ee dévouement leur est interdit, que faire? Il ne leur reste plus qu'à se condamner en redisant à toute heure la sentence inflexible : c'est toi qui es le coupable. N'essayes pas de rassurer leur conscience, ils se sont appliqué un cilice aux'pointes aiguës, que chaque mouvement l'ail pénétrer dans la chair. Ne sont-ils pas tous plus ou moins atteints de folie ces « tourmenteurs d'euxmêmes?* Elle est l'are, je le sais bien, cette sublime folie, elle est rare surtout dans Tordre de la politique et de l'action ; c'est pourtant l'honneur de notre race qu'elle puisse se rencontrer même chez les esprits les plus pratiques et à côté de la raison la plus ferme. Tel fut le mal du comte Sléphan Széchenyi. La lésion profonde qui a bouleversé celle nature énergique, s'il faut l'indiquer par une formule, on peut L'appeler le remords de l'innocent. Ce fut dans les premiers jours du mois de septembre que son exaltation devint pour ses amis un sujel d'inquiétude. Sa famille, qui ne pouvait prévoir une telle catastrophe, a\aii quitté Pesth depuis quelques lemaii Il était seul aux" prises avec sa conscience exaspérée. Un

médecin habile, .M. Paul Balogh, averti bientôt par les

serviteurs du comte, ne le perdit pas de vue. Il était manifeste que cette haute raison avait été blessée profonde* ment. La brusquerie des gestes, l'incohérence des p;ii "les, tous ces signes d'une agitation que justifiaient les préoccupations publiques ne tardèrent pas à se compliquer de symptômes plu6 graves: obsédé par i\r> fan* Lûmes, il jetait subitement de grands cris et se précipitait

contre un ennemi invisible. M. Balogh le décida, non sans peine, à s'éloigner du théâtre de la lutte. « Quitter Pesth! s'écriait-il, mais je suis ministre du royaume de Hongrie, je ne puis abandonner mon poste. Il s'agit bien de repos quand l'ennemi est là! » Le médecin profita cependant d'une heure de défaillance, et réussit à l'emmener. Le but du voyage était une maison de santé située à quelque dislance de Vienne, le célèbre hospice de Dobling : un air pur, des soins attentifs, une installation confortable, surtout le calme le plus profpnd, voilà ce que le comte devait trouver dans cet asile. On avait pensé que l'atmosphère de la Hongrie ne lui convenait plus; le moindre souvenir des Magyars ne devait-il pas réveiller ses angoisses? On partit donc: quel voyage! quel martyre ! La raison, avant de succomber, se débatlait contre le mal aggravé d'heure en heure, et on devine alors avec quel désespoir l'illustre patient s'attachait à ce sol de la patrie où il voulait mourir. À Vôrôsvér, il descendit de voilure, et, trompant la surveillance de ><»n guide, il prit sa course à travers champs avec une lelle rapidité que ses serviteurs eurent beaucoup de peine à ralteindre.il \ avait des instants où il songeail à se tuer. On fut obligé de lui arracher un pistolet qu'il avail découvert dans un des caissons de la voiture et qu'il diriii déjà contre sou (Vont. A Gran, se promenant avec le docteur Balogh dans une allée peu éloignée du Danube, il s'élança brusquement, franchit la dislance qui le séparait de la ri\c et se précipita dans le Heine la lèle

la première. Un gros navire descendait le courant; adx cris du docteur, un bateau de sauvetage se détache, ci le malheureux est ramené sur le bord. Sans ce secours mat-

lis HOMMES D'ÉTAT DE LA HONGRIE.

tendu, le comte Széchenyi, le créateur de la navigation du Danube, s'ensevelissait dans le fleuve auquel son nom esl attaché par de si glorieux souvenirs. A Wieselburg, sa tête était en feu; il échappa encore à ses gardiens el se mil à courir par les rues de la ville en criant: Je brûle! je brûle! Le délire commençait, an délire si furieux qu'il fallut le lier avec force pour le ramener dans la voiture. Des compresses froides sur le front le calmèrent un peu, et il putachever assez paisiblement son voyage; mais, à peine installé à Dôbling, la fièvre ('data plus violente que jamais.

Les premières journées furent horribles. On ne pouvait le protéger contre lui-même qu'en L'enchaînant à son lit. Dès qu'Use sentait libre, il s'élançait sur la muraille pour >'\ briser la tête. L'idée qu'il était seul responsable des malheurs de sa patrie, cette idée avec laquelle il s'était si cruellement persécuté pendant des semaines d'insomnie ri qui avait été la vraie cause de son mal, était le lieu unique par où il lût rattaché encore aux choses de ce monde. Toute son énergie morale s'était concentrée daps son remords; il vivait de cette douleur qui le déduisait el le soutenait tout ensemble. Parfois aussi une autre pensée traversai! l'esprit du malade; il se disait sans doute que sa faute ne le dispensait pas de combattre jusqu'à la fin, qu'il avait encore des devoirs à remplir, qu'il ne fallait pas laisser le champ libre aux ennemis provoqués par son imprudence, et alors, s'adossant à la muraille et roidissanl ses bras, il attendait de pied -ferme je ne sais quel adversaire invisible. Était-ce la révolution? était-ce l'armée autrichienne? A coup sûr il n'en savait rien; il avait seulement cette idée que la Hongrie était

menacée de mort, et que tous ses enfants-la devaient défendre.

A cette fièvre de l'âme déchirée, ajoutez l'excitation des bruits extérieurs. C'est en vain qu'on lui avait cherché un asile loin du champ de bataille de la Hongrie; la guerre était à Vienne comme à Pesth, et la voix du canon se mêlait au délire du malheureux Széchenyi. C'était le moment où le prince Windischgraetz assiégeait dans la capitale de l'empire l'insurrection victorieuse; il occupait avec une douzaine de mille hommes les hauteurs voisines de Vienne, et attendait que Jellachich vint se rallier à lui. Il y eut là une heure décisive qui aurait pu forcer le gouvernement autrichien à capituler. Jellachich, désavoué par son souverain dans ce qu'on appelait le différend liongro-croate, c'est-à-dire dans ses entreprises particulières contre les Magyars, était venu se heurter en vain contre l'armée hongroise, rassemblée à Pakord. Seize mille Hongrois, commandés par le général Moga, avaient tenu tête le 29 septembre aux. trente mille hommes du ban de Croatie, et bien que les deux armées, après une journée sanglante, eussent conclu un armistice de trois jours en maintenant leurs positions, Jellachich leva sou camp dès le lendemain, se dirigeant du côté de Vienne. Poursuivi par Moga, il laissa prendre son arrière-garde par les vainqueurs, licencia lui-même une partie de ses traînards, qui l'embarrassaient, et, ne

gardant qu'une quinzaine de mille hommes, ses meilleures troupes, il chercha un refuge sur le sol autrichien,

au moment môme où éclatai! à Vienne la révolution du 6 octobre. Que fût-il arrivé, si le général Moga, profitant de la déroule de Jellachich, IVùi poursuivi l'épie dans

fiOMMIB Jj'kïAT DB LA HONORIS.

les reins an delà de la frontière de Hongrie, tandis que les révoltés de Vienne eussent tenu en échec les troupes de Windischgraetz? Le chef magyar hésita. Il avait agi résolument tant qu'il avait eu à repousser l'invasion austro-croate; avait-il le droit de franchir la frontière avant que la guerre fût officiellement déclarée? Ces scru* pulrs du général étaient bien autrement vifs chez un bon nombre de ses officiers. Il y avait beaucoup d'Allemands dans les cadres de l'armée hongroise. Ceux qui s'étaient battus volontiers contre les (auates désavoués par l'empereur, pouvaient-ils se battre contre les défenseurs i\r l'empire? Déjà bien des soldais désertaient, bien des officiers donnaient leur démission; il fallait reconstituer Gette armée victorieuse hier, aujourd'hui démembrée, D'autre part, les insurgés devienne, aimant mieux sans doute arracher «les concessions au gouvernement impérial que de lier leur cause à celle (\c^ Hongrois, mon* traient peu d'empressement à écouter leur appel. De la, pour des motifs divers, les lenteurs qui paralysèrent la victoire du 2\) septembre. Quand l'armée hongroise épurée par Kossutb vint attaquer Windischgraeli et essaya da tendre la main à l'insurrection viennoise, ce n'était plus l'armée qui, un mois auparavant, avait mis Jellachich en déroute. La discipline ei L'expérience ue venant plus en aide au courage, les Hongrois furent vaincus. Caille défaite, triste lin d'une première campagne commencée d'une manière si brillante, eut lieu le 30 octobre 18'iS dans les plaines de Swôchat, ,'i quelque dislance de celle maison de Dôbling, où lo comte Széciien\i luttait misérablement contre ses fan» i<'-mr>. Tout ce tumulte, toutes ces clameurs arrivaient

jusqu'à lui; qui sait si des visions plus eft'rayantes n'obsédaient pas le cerveau du patient, tandis que les soldats de la Hongrie se dispersaient sous le canon de l'Autriche?

« Széchenyi, dit un écrivain hongrois, était véritablement L'incarnation de la Hongrie nouvelle. Vit-on jamais plus étroite union d'un homme avec un peuple? Il vivait de sa vie, il soutirait de sa souffrance. Tout ce qui intentait la cause magyare avait un écho dans son Ame. Il n'y avait pas une fibre de ce grand cœur qui ne fut en rapport avec ces millions de fibres dont se compose le cœur d'une nation. » Les amis du comte, frappés de la môme pensée, ont signalé un phénomène extraordinaire à propos de son séjour à Dôbling : n 'est-il pas étrange que les phases diverses de sa maladie aient coïncidé d'une façon aussi exacte avec tes phases de la lutte où la Hongrie jouait sa destinée? Qu'on l'explique comme on voudra, sympathie ou hasard, la coïncidente est dramatique Aussi Longtemps que dura la guerre ci\ile, et pour le comte Széchenyi la lutte de l'Autriche et de la lion grie était la plus funeste des guerres civiles, la fièvre ne 'le quitta point. En proie à un continuel délire, il semblait recevoir tous les coups que se portaient les combat* tanls. Heures cruelles] incertitudes poignantes! Après des alternatives de \ ictoire el de revers, après que Buda et Pesth, les deux capitales i\r> Magyars, eurent été tour à tour prises el reprises, la Hongrie, débarrassée enfin de l'invasion austro-croate, promulguait par la voix de la diète sa déclaration d'indépendance au moment même où l'Autriche, désespérant de sa cause, ne craignait pu de faire appel s l'intervention moscovite, C'est le 19 avril

1849 que La diète hongroise rompail ses liens séculaires avec la dynastie des Habsbourg* c'est le 15 avril, on l'a su plus lard, que lejeune empereur François-Joseph avail appelé le Lsaràson aide. Quatre mois après, les Magyars, accablés par le nombre, riaient réduits à déposer les armes; la Hongrie, résolue à ne pas capituler devant l'Autriche, rendait son épée à La Russie (il août 1849). Quand l'âme esj à demi séparée i\r> organes par la folie, 5 aurait-il pour L'insensé, au moins pour L'insensé d'une certaine espèce, i\r> communications mystérieuses avec le monde réel? Est-ce qu'il ne sullirait pas d'un mol, d'un indice, pour éveiller des idées endormies dans la conscience du fou? Je vois, dans les documents relatifs à ces guerres de Hongrie, que le docteur Balogh, celui-là même qui avait amené Széchenyi à Dublin g», a été, ainsi que sa femme, un îles héros de la charité patriotique. Mme Paul Balogh était la providence des blessés; parmi tant de nobles femmes qui se portaient de tous côtés au secours des victimes, elle mérita si bien une place à part que le gouvernement hongrois créa pour elle un titre d'honneur, et la nomma garde-malade en chef des hôpitaux de Pesth. On devait parler soin eut à Dôbling de ces fia-* giques et touchantes aventures. Le docteur lui-même, au milieu de ses courses, ifa-1-il pu visiter le malheureux comte dans L'asile où il l'avait placé? Son altitude, ses préoccupations, son Langage, quelque soin qu'il mit à respecter la faiblesse du malade, n'ont-ils pu lui révéler vaguement ce qui se passait? Admettez L'explication que VOUS voudrez, il J a un fait certain, c'est que du mois de septembre 1848 au mois d'août !<S'«!) la folie du patient o 11 1 i t un caractère particulier d'exaspération, et que, la

LE COMTE STÉPHAN SZÉCHENYl, 453

Hongrie abattue, il s'affaissa subitement clans un calme de mort.

Le cause bongroisea succombé ; lui aussi, désormais, ce n'est plus qu'une ruine. Voyez-le, morne, silencieux, Fœil éteint, la paupière inerte. Mieux valaient ses emportements de la veille; comment avoir prise sur ce néant? On dirait en vérité le commencement de la mort. C'est l'état de son pays qui se retlète en sa personne. Il est toujours plein de vigueur cependant, el si les forces morales n'étaient pas altérées, rien chez lui n'annoncerait un malade. La robuste armure des organes résisterait encore à plus d'une atteinte, pour pou qu'il voulût défendre sa vie. A quoi bon? Pourquoi ces soins dont on l'entoure? Que lui veulent ces serviteurs empressés? que signifient ces témoignages de sollicitude et d'affection? Sa dignité, lui dit-on, exige qu'il s'habille décemment, qu'il ne renonce pas au soin de sa personne, qu'il ne donne pas à ses amis un spectacle repoussant. Sa dignité ! ses amis! l'image qu'il doit laisser de luimême! Ces paroles le surprennent : il a su cette langue autrefois, et il en a perdu le sens. L'homme qui a ranimé tout un peuple au souille do son inspiration puissante a besoin d'être conduit comme un enfant.

s'il se réveille peu à peu de cet engourdissement léthargique, c'esl pour retomber sous le coup du remords immérité qui a bouleversé sa raison. L'idée fixe d'où est venue sa folie est la seule chaîne qui le rattache au momie des vivants. Seulement aux accusations violentes a succédé une tranquillité plus effrayante que ses fureurs. Une étrange loquacité s'empare de lui. Il faut qu'il parle de ses fautes, qu'il en parle sans cesse, sans lin.

ili.MMKS b'KTAT DB LA B0NGRIB.

;i tout venant. Ce Boni les litanies du repentir. Il les psalmodie pour ainsi dire perpétuellement. Quiconque s'offre à lui, fût-ce le dernier <lr> serviteurs, doit écouter sa confession. Il peul rencontrer un interlocuteur capable «le le comprendre; combien s'en trouve-t-il aussi pour qui ces lamentations monotones sont absolument lettre close! N'importe, il continue toujours. Bicarré el douloureux spectacle! le promoteur de la renaissance hongroise du dix-neuvième siècle s1 accusant, s'injuriant, s'tiumiliant à plaisir devant des idiots! C'était le moment où le [dus brutal i\c> vainqueurs, Haynati, prétendait courber une race héroïque sous le régime du sabre et du fouet.

Cela dura ainsi deux années. Vers la fin de 1850, un symptôme nouveau apparut, faible lueur dans cette nuit épaisse. Il s'ennuyait. Pour remplir le vide des longues heures, il avait recours à des jeux d'enfants auxquels prêtaient ses gardiens. Peuà peu, l'activité de l'esprit réveillant, il sentit le besoin d'une distraction plus forte. Il avait été grand joueur d'échecs autrefois; il revint à ce passe-temps, et y porta une telle passion qu'on ne pouvait l'en arracher. Quand il avait mis la main sur un partenaire, il ne le lâchait plus. Le jour, la nuit, assis devant la table, combinant ses coups, plongé dans tes calculs, heureux 4e faire échec à l'ennemi, il semblait jouir instinctivement du réveil de son inlelligen Lé jeu venant à cesser, les diables noirs reparaissaient. Ce c'était pas chose facile de trouver >\r> gens toujours prêts à lui tenir tête; son ardeur fiévreuse fatiguait les plus intrépides. On lui procura pourtant un adversaire eontre lequel il put s'escrimer à son aise, ('/était un pan-

vre étudiant hongrois nommé Asbôlh, que l'on payait tant par heure pour faire la partie de l'illustre malade. Asbôlh gagnait péniblement de quoi suffire à ses études; dans Fintervalle des cours de l'université de Vienne, il donnait des leçons de langue. Il consentit à venir passer toutes les soirées àDôbling auprès du comte Széchenyi; la partie commençait aussitôt, on jouait d'abord de six heures à dix, on ne tarda pas à prolonger la séance jusqu'à minuit, et bientôt jusqu'aux approches du jour. Un lit avait été dressé dans une chambre voisine, et quand l'étudiant demandait grâce, il allait s'y reposer quelques heures avant de retourner à Vienne. De pareilles nuits, et pour diversion de longues journées d'étude, au bout de quelques mois cela fait une rude campagne. La corvée était trop forte pour le jeune étudiant. Un soir, Asbôlh ne vint pas à Dôbling; était-il malade? Ces nuits sans sommeil avaient-elles provoqué une fièvre nerveuse? Y avait-il chez lui quelque prédisposition funeste? On apprit bientôt qu'il était devenu fou. Le remède qui devait guérir le comte Széchenyi, dit un de ses biographes* avait tué le pauvre Asbôlh. Il mourut peu de temps après, et Széchenyi le pleura comme son enlant.

Il semble, — car tous les épisodes de cette histoire offrent un caractère de singularitértragique, — il semble que l'étudiant hongrois avail emporté dans sa lombe une pari du fardeau sous lequel le noble comte avail fléchi si longtemps. Humble compagnon des mauvais jours, ou

plulôl (\r< nuits sinistres ! douce et bienfaisante victime ! -

Asbôth, en quittanl Dôbling, \ laissail Széchenyi [dus

calme et plus dispos. L'émotion même que cette niorl

causa au grand malade était un signe de renaissance intérieure. Décidément ces jeux, cel exercice, cel effort continu de l'esprit, avaient rétabli un certain équilibre dans ses facultés ébranlées. Et puis il s'était accoutumé à un commerce assidu avec un homme de son pays el de sa race; il ne redoutait plus la présence «les Hongrois. Jusque-là, durant la crise affreuse, il tenait à distance les personnes, môme les plus chères, dont la vue lui rappelait sa carrière passée. Malgré le besoin qu'il éprouvait de s'accuser impitoyablement, il ressen- La.il une sorte de lionle en présence de ses compatriotes. Sa femme, ses enfanls, fpfil aimait de L'affection la plus tendre, avaient grand' peine à pénétrer jusqu'à lui. Après 1852, ce sentiment disparut : il prit plaisir à recevoir tous ceux qui venaient le visiter à Dôbling. Il les appelait même, il provoquait les conversations, il s'informait des nouvelles, il demanda bientôt des journaux et des livres. Avec cette curiosité qui s'éveillait de jour en jour, allait-il retrouver aussi le goûl de La vie el de l'action? Quelle impression allait produire sur l'âme si longtemps séparée du monde le spectacle des choses européennes, particulièrement le tableau de la Hongrie?

Au moment où les yeux du comte Széchenyi se rouvrirent i'i la lumière des idées, l'éiai dr> affaires hongroises devail exercer sur lui deux influences contraires : d'une part le réveil toujours plus vif de L'intelligence, de l'autre

une sorte de paralysie de la volonté. Il devait être excitésans cesse à penser et découragé d'à gir. C'était l'époque où le système de centralisation despotique si impérieusement établi par le prince de Schwarzenberg, si inflexiblement mis en pratique par le baron deBach, étouffait ces forces nationales auxquelles l'Autriche est obligée aujourd'hui de demander le salut de la monarchie. Le niveau avait passé partout. La vieille constitution magyare n'était pas plus respectée que la nouvelle. L'occasion avait paru bonne au prince de Schwarzenberg pour détruire les choses mêmes dont s'accommodait naguère la sagesse rusé;1 de M. de Metternich. Plus de diètes, plus d'administration séparée, plus de comitats autonomes î Où sont les privilèges des villes libres? Que sont devenues les franchises de la commune ? Nouveaux droits, coutumes anciennes, tout a disparu. L'occasion est bonne aussi pour détacher telle et telle province, Transylvanie, Croatie, SI a vonie, de l'antique royaume de Saint-Etienne; la Hongrie est démembrée. La Hongrie ! convient-il de prononcer encore ce nom? Ce n'est plus qu'une expression géographique. L'héritage de six siècles, on l'a dit avec raison, venait d'être dévoré en un jour. Certes, la violence d'une telle politique était bien faite pour frapper d'étonnemenl la raison à demi réveillée du comte Széchenyi, el pour exciter, — toute douleur patriotique à part, — la curiosité d'un génie naguère si clairvoyant. Est-ce bien possible? disait-il, et quelles seront les conséquences de ces entreprises meurtrières? Ce problème

s'empara si bien de son esprit, que l'idée fixe d'où son

mal était né disparut bientôt devant celle-là. L'œuvre insensée «le la réaction, devenuepour lui un sujet d'étude,

acheva de l'affranchir de sa propre folie. Il ne songeait plus seulement à la Hongrie, il longeai! à l'Autriche;

n'ayant pas cessé «le les croire indispensables l'une à l'autre, il voyait dans ceiie destruction du royaume magyar par le gouvernement impérial le premier acte d'un long suicide. C'esl ce spectacle qui provoquai! la curiosité de l'homme d'État, et en même temps, soit que ce travail d'observation suffll à occuper ses forces incomplètes, soitque la \ [olence de la réaction autrichienne lui enlevât tout espoir de modiûer la marche des événements, il semblait avoir perdu à jamais le goûl de la vie active^ Qu'\ avait-il à faire pour lui dans l'Autriche du prince de Schwarzenberg ? Regarder el prévoie môr diter sur le développement d'un système funeste et deviner l'issue inévitable, c'était désormais le seul emploi de ses forces. Assurément il ne pouvait prédire Sadowa: Sadowa du moins ne l'aurait pas élonné. Ainsi un spectateur pénétrant, mais découragé t un témoin inexorable, mais réduit à l'inaction, tel devait être ce comte Siéohenyi, aussitôt que, délivré de ses fantômes, il appliqua de nouveau son intelligence à l'étude des choses de son temps,

G'esl la sans doute uni1 des raisons pour lesquelles il

ne voulut j imais quiter l'hospice ^\^' Dobling. Vainement

sa teinme, ses entants, ses amis, le suppliaient-ils de revenir au milieu d'eux, (le rentrer dans ses domaines, de

reprendre sa vie d'étude sous le toit héréditaire» puisqu'il était redevenu maître de lui-même. Maître de luimême, il sentait bien tpi'il ne l'était pas complètement. Cette paralysie de la volonté qui persistait malgré le réveil de la pensée lui causait une vague inquiétude. Il

craignait peut-être que ses concitoyens, le voyant de retour parmi eux, ne fussent disposés à mettre en lui certaines espérances qu'il n'aurait su réaliser, à lui atliïbuer certains devoirs qu'il était impuissant à remplir. Peut-être aussi craignait-il la surveillance d'une police soupçonneuse; l'asile de ses mauvais jours était encore un des lieux où il pouvait être le plus libre. À quoi bon rrailleurs se créer une nouvelle existence pour l'emploi qu'il devait en taire ? Caché dans l'hospice de Dôbling, ne pouvait-il assister au spectacle qui captivait si tristement son esprit? Des livres, (\r> journaux, des visites, des correspondances, tout cela suffisait pour le travail désolant auquel l'avaient condamné les révolutions de son pays et les défaillances de sa raison. Le cadre d'une maison de fous convenait à son élude.

Les visites, en effet, ne luimaûquaient pas. La première qu'il reçut, et celle-là il l'avait sollicitée lui-même, ce fut la visite de l'archevêque Lonovics. L'éminent prélat, aussi grand par l'intelligence que vénérable par la sainteté de sa vie, était le confident naturel du comte Széchenyi. Que de choses les unissaient l'un à l'autre! même dévouement à la patrie, même douleur en l'ace du grand désastre. La haute dignité de l'archevêque oe l'avait pas mis à l'abri i\c> coups de la réaction ; Mgr Lo* novi es était Interné à Vienne, àussltôl que Széchenyi rentra en communication aveG ses semblables, il exprima le désir de \<>ir ce frère d'infortune, et, suivant des témoignages qu'il n'y a pas lieu de récuser, h- sentiment religieux eut pari ù ce désir autant que le sentiment patriotique. Aussi libre de préjugés vis-à-vis de l'Église

que de re.spccl liuimiin eu lace de la foule, S/.échenvi

étail un de ces catholiques de vieille race <|iii tendent chaque jour à disparaître ^\v> contrées latines. On ne connaît pas de parti théocratique dans un pays où l;i cause nationale domine tout : on ne connaît pas les disputes d'église dans un inonde où l'union dos cœurs esl une nécessité de salul public. On est protestant ou catholique suivant la naissance et l'éducation ; avant tout, on est homme sur le sol commun de la culture chrétienne. Les subtilités maladives propres aux Lemps de décadence n'ont pas encore envahi ces âmes simples; il n'y a là par conséquent ni impiété systématique ni fanatisme de coterie. C'est lopins simplement et le plus naïvement du inonde que Siéchenyi, avant de recommencer sa vie intellectuelle, voulut pour ainsi dire en consacrer le début par un entretien avec l'archevêque Lonovics. La Hongrie était le principal sujet de leurs préoccupations ; l'âme du malade, l'âme tourmentée de Széchenyi ne fut pas oubliée, croyez-le bien, en cette consultation touchante. S'il restait encore quelque scrupule injuste, quelque remords fébrile dans la conscience trop délicate du solitaire, la parole du prélat hongrois effaça ce dernier vestige de sa folie.

El maintenant, viennent les visiteurs de toute sorte! Que chacun lui raconte ce qu'il a mi, que les journaux, les brochures* les livres, lui apportent Chaque jour les faits du monde politique et les mouvements de l'opinion! lue vie nouvelle, entremêlée sans doute de cruelles défaillances, mais enfin une vie nouvelle a commencé pour le prisonnier volontaire de Dôbling. Si vif est son désir de savoir, si pénétrante est la sagacité de son esprit, que, deux ou trois ans plus tard, un hôte admis

LE COMTE STKPHÀH SZÊCHENYI. 461

pour la première fois dans la retraite du comte Széchenyi est vraiment émerveillé de le voir informé de tous les détails, instruit de tous les secrets, nageant enfin, on peut le dire, en plein courant de la vie publique.

« Ce fut un soir, au mois d'octobre LSoT, que j'allai pour la première fois à Dôbling, dans l'établissement de fous du docteur Gôrgen, visiter le comte Széchenyi. Long et mélancolique était le chemin au milieu des brumes de cette soirée d'automne. Pendant l'été, Dôbling est un lieu agréable qui attire chaque jour par milliers les Viennois avides de plaisirs et amoureux de leurs vertes montagnes; en hiver, c'est un triste nid, un nid désert et boueux. J'avais le temps de me plonger dans les souvenirs de toute sorte que la pensée du comte Széchenyi évoquait en moi comme des fantômes. Comment le trouverai-je ? quel \a être son aspect? de quels sujets va-t-il me parler, et sur quel ton? La dernière fois que je le vis, j'étais bien jeune encore. Depuis cette heure, à coup sûr, il a dû terriblement chan- Oh! non, ce ne sera plus cet homme au teint brun, aux souples allures, à la lèvre altièrë et sarcastique, pour qui tous alors, étudiants et juristes, nou> professions un culte voisin de l'idolâtrie, jusqu'au jour ou il publia son livre intitule le Peuple de fEst, <'t oe lut plus désormais à nos yeux qu'un renégat et un traître... Avec quelle libéralité nous lui prodiguions ces titres dans le vacarme dea fés, comme le fait, hélas! aujourd'hui encore une jeunesse irréfléchie !... N'importe, chaque foi que nous l'apercevions dans la rue avec sa cravate de soie i"tiL'«' iiuiitr négligemment, avec ses vêtements d'une élégance exotique, nous ne pouvions nous défendre de le saluer j nous ne pouvions nous défendre non plus d'une curiosité respectueuse ou rcgardanl ces yeux noirs, ces traits singuliers, cette physionomie expressive, où l'observateur superficiel ne lisait peut-être que I" dédain, m. us qui pour le psychologue étaient

402 HOMMB8 D'ÉTAT Dl LA BONGRII,

lei signes inquiétants (rime pensée profonde et d'une Aine per*

petllellemeut agitée...

« Que d'années écoulées depuis ces jours-là! que d'années et quelles années] La révolution, l'ivresse de la liberté, la guerre, une courte victoire suivie d'une déroute complète, en lin cette horrible image a du sang ! du sang! partout du sang! » cette image qui .in. ut frappé d'avance l'âme prophétique de Széchenyi et qui l'axait brisée. Avait-il donc, l'infortuné, commis des fautes assez graves pour que la mort n'ait pas voulu de lui dans les Ilots du Danube? Était-il réservé à de plus cruelles souffrances, jusqu'à ce que le désespoir, à l'idée d patrie ruinée pour toujours, le précipitât dans la folie du suicide? Ces questions, hélas! j'eus maintes fois occasion de nie les adresser plus tard, lorsque, pendant bien des années, devenu le témoin de son existence quotidienne, je voyais végéter mi— sérablemeiît ce martyr du patriotisme.

« Je ne saurais dire que les fibres patriotiques ou même simplement humaine^ de i cœur lussent agréablement affectées

pendant ce pèlerinage à Dôbling. Pressentais?je l'issue tragique de cet épisode ? ou bien était-ce ma propre situation morale qui me troublait ainsi? Ali! certes, li s'était passé bien des choses depuis la chute de Széchenyi et de la Hongrie. J'avais eu le temps de devenir un homme. La révolution, dont les le ros sans cervelle, avec leurs gamineries, ne m'avaient jamais inspiré que du dédain, la révolution, dont les résultats même les plus sérieux m'avaienl toujours cause moins de joie que de crainte, parce que j'en prévoyais la déplorable lin, la révolution, dis-je, avait atteint le terme de sa carrière, <'t devant ce terme effroyable mon âme, déjà dégrisée prématurément, tait comme pétriûée dans le sentimenl le plus complet du posltivisme pratique. Comme la plupart de mes compatriotes, l'éducation latine que j'avais reçue me rendait peut-être propre au service des comitats ; quant à gagner ma vie d'une manière indépendante, j'en étais absolument incapable. Si je ne roulais

LE COMTE SÏÉPHAN SZÉCHENYI. 403

pas, comme cela se voit si souvent chez nous, vivre dans la fainéantise aux dépens du prochain ou jouer le rôle de parasite, il ne me restait d'autre asile qu'un emploi à Vienne. Je devins censeur, et du fond de mon cabinet je pus suivre d'un œil attentif le charlatanisme de la bureaucratie germanisante en Hongrie ; je pus la voir, sous le masque de sa mission ciwlisatrice, travailler comme un élément corrosif à la dissolution de toutes les ressources politiques, morales et financières du pays. En l'année f8ô7, le système de M. de Bach avait atteint son apogée. Encore une dizaine d'années, disait-on, et la génération des aînés, la génération qui s'attache encore obstinément aux souvenirs constitutionnels d'avant 1848, aura disparu de la scène. La génération plus jeune, celle qui avait pris part à la guerre de 1848-1840, paraissait moins dangereuse pour le nouveau système.

« Quelques-uns se consolaient en pensant que de la triple devise de la révolution une idée au moins avait échappé au naufrage, l'idée de l'égalité, assez visiblement réalisée dansée nouvel état de choses, et volontiers ils eussent considère l'Autriche du baron de Bach comme une sorte de démocratie. D'autres, sous le coup des nécessités de la vie, étaient devenus les associés ou les serviteurs du pouvoir. Celui-ci acceptait un emploi; celui-là prenait rang dans l'année, et quelquefois par mégarde il pouvait lui arriver de se rappeli r ou même de rappeler à ses interlocuteurs qu'il avait porte jadis le lier titre de hûiwedl il n'aimait pas cependant que d'autres l'en tissent souvenir. La petite noblesse, cœur de la nation, était rainée plui qu'à demi; dépouillée des privilèges d'autrefois, mal préparée aux dédommagements que lui offraient les nouvelles institutions, elle roulait vers l'abime inévitable. Plus heureuse au

point de v les finances, la noblesse territoriale n'eu était que*

plus misérable dans l'ordre des niées. La jeune aristocratie* exclue du théâtre de la politique, condamnée à l'inaction, m jetait a la poursuite des Jouissances^ et "H voyait avec douleur

ii . i HOMMES D'ÉTAT DB LA HONGRIE.

renaître chez elle cet esprit de caste, cet esprit exclusif et hautain qui caractérise boutes les aristocraties du monde partout où ki vie constitutionnelle ne les rapproche pas de la nation. Si quelques vieillards de cette noblesse, l«'s meilleurs de leur race assurément, ne se lassaient pas d'adresser en liant lieu des protestations au hom tics antiques franchises du pays, c'étaient là des choses qui se passaient dans la coulisse et qu'une police vigilante éloignail de tous les regards; à peine le grand public en recueillait-il quelque indice par des chuchotements. La presse, obligée de s«i taire, prolongeait une existence sans honneur; imitez à part deux ou trois feuilles, toutes les autres n'étaient que des instruments aux mains de spéculateurs et de charlatans. En un mot, la Hongrie semblait étouffée, la nation semblait perdue à jamais.

a Moi du nmins, dans l'épaisse nuit de mon âme, je ne voyais pas luire le moindre rayon, promesse d'un meilleur avenir. Je tâchai d'oublier que j'étais Hongrois. Je quittai cette patrie... llrla^ ! ce n'était plus une patrie, ce n'était qu'une vaste maison d'arrêt. Jusque-là mon occupation principale axait été l'étude des Littératures étrangères. Tue excellent.' occasion me fut donnée de poursuivre mes travaux. ««Chargé, — oh ! quel noble titre ! — chargé au nom du gouvernement infpcrial et royal de présider la commission centrale de révision des livres, » mon cabinet était le rendez-vous de toutes les productions de la littérature universelle, avant qu'elles entrassent dans le commerce. J'étais censeur, j'étais le dégustateur officiel de tous les mets de la pensée, de ces mets que la bureaucratie est appelée à juger consciencieusement dans l'intérêt de la santé publique, car ■ ■ -i elle, — et moi aussi par conséquent, moi, l'un «les atomes de ce grand corps, — c'est elle qui décide quelle quantité de nourriture intellectuelle peut être livrée sans inconvénient aux trente-six millions d'àmes dont se composent les peuples de l'Autriche. Glorieuse mission 1 confiance touchante!... Bref, i étais complètement séparé de mon pays et de son passé : mal-

LE COMTE STËPHAN SZÉCHENYI. 4G5

eré les généreux efforts, malgré les sacrifices patriotiques de quelques hommes, en dépit de ces paroles du poète : « Non, cela ne se peut ! tant de génie, de force, de volonté sainte, ne saurait périr sous les malédictions infernales, sous les excommunications du destin! » Malgré tout cela, disais-je, je considérais la patrie comme perdue.

a Qu'on veuille bien me pardonner cette digression au sujet de mon humble personne; elle était nécessaire pour faire comprendre au lecteur dans quelle disposition d'esprit je me trouvai, lorsque mon ami T me pressa de rendre visite au comte

Széchenyi. Le comte, disait-il, n'ignorait pas mon nom ; le comte avait lu autrefois quelques-uns de mes articles dans le Pesti Naplo, il savait de quel emploi j'étais maintenant chargé, et il désirait me connaître personnellement. — On peut se figurer, d'après ce qui précède, combien cette ouverture était loin de m'ètre agréable. Le grand passé du comte Széchenyi était inséparable à mes veux de la chute profonde de mon pays. Je craignais que >a vue seule, ne rouvrit mes blessures patriotiques, mal cicatrisées par ma philosophie, et que sa douleur ne vînt déranger cet épicurisme cosmopolite où je m'étais établi si commodément. »

Quel est le personnage à qui nous devons ces singulières confidences? On le nomme Aurèïe de Kecskemôthy. Je n'ai pas à dessiner celte figure au moment ou je L'introduis dans mon tableau; le pèlerin de DÔbling 5*esf peint lui-même en quelques Lignes. Seulement Là franchise de ses aveux communique à sa narration un intérêtdonl il ne semble passe d ou ter. Si humble que fût la personne de M. de Kecskeméthy, il représente ici tonte une part, une grande pari de la société hongroise en 1857, L'ancien ôludiànl patriote et révolutionnaire de-

4(iG HOMMES D'ÉTAI DI LA HON0RIB.

venu un des douaniers de la pensée humaine, au service du gouvernement qui écrase son pays, ce censeur confortablement installé dans sa besogne, cel épicurien cosmopolite savourant l'amertume de sa houle, ei loul prêt, quoi qu'il en dise, à rouvrir avec joie ses blessures mal fermées, quel lype que celui-là! Quelle image de rétouffemenl de la Hongrie, de ce levain indestructible s'agitanl toujours, malgré lout, au cœur même de ceux que Ton croit morts ! C'estlà, je n'en doute point, ce qui frappa Széchenyi; c'est pour cela qu'il voulut voir b Dôbling ce Hongrois d'avanl le déluge transformé en censeur autrichien. Journaliste enthousiaste à vingt ans, tour a. tour passionné pour le grand Magyar ou irrité de sa modération, maintenant dégrisé, désarmé, déchu, M. de Kecskeméthy entre donc avec une émotion facile à concevoir dans la retraite du glorieux malade. Széchenyi va-t-il lui adresser une de ces paroles sarc istiques dont il avait le secret? Même dans ses compliments, n'y aura-t-il pas quelque allusion vengeres Non, Széchenyi connaît ses compatriotes, il a deviné dans celui-ci le cœur sous la livrée. Il l'interroge, il le fait parler, il le réconcilie avec lui-même; le censeur viennois va devenir un d*> intimes confidents du solitaire de Dôbling, et bientôt ce sera le malade qui aura

guéri l'épicurien. N'est-ce pas là, je le demande, une

sorte de symbole historique? N'est-ce pas la Hongrie des quinze dernières années, cette Hongrie résignée en apparence à la mort, et qui va être éveillée, stimulée, avertie dis choses di4 l'avenir par le comte S/érlien\ i ?

Dès ce premier entretien du comle a\ec le censeur autrichien, comme il juge avec une sagacité inexorable le

système de M. de Bach ! Sa parole est aussi mordante que sa raison est ferme; il grave d'avance au burin les arrêts que rendront les événements. « Celle force de pensée ne me surprenait pas, dit M. de Kecskemélhy, dont je résume ici les impressions; je savais bien que la netteté extraordinaire de son intelligence n'avait jamais été détruite par ses souffrances mentales, qu'elle était plutôt la cause de sa maladie, l'aliment dont cette maladie se nourrissait; il avait trop prévu, trop deviné, trop longtemps supporté par avance le fardeau des souffrances de tous; c'est sous ce poids énorme qu'il avait succombé. Une chose qui m'élonnait bien autrement était de le voir initié à une telle multitude de détails ; il voyait tout de haut et savait tout parle menu: grands faits, petits incidents, anecdotes de la cour, propos de salons, intrigues de bureaux, il n'y avait rien à lui apprendre. Il connaissait même les principales productions de la littérature européenne; quant à l'Autriche, à la Hongrie, il avait lu et annoté tout ce qui s'y imprimait. Il suivait d'un oeil attentif la presse politique étrangère; telle brochure interdite au public autrichien s'était trouvée enti mains avant d'être parvenue devant mon tri-

bunal. Tout l'intéressait; il voulait tout savoir, et ?éri* tablemenl il savait tout. Sans parler des journaux et des livres qu'il dévorait sans . il mettait à profit

nombreuses relations dans tous les rangs de la société autrichienne et hou. : chaque visjteur devait lui payer un tribut. »

Parmi ces visiteurs, il j en a un dont le souvenir fui particulièrement d'»u\ au .Militaire, lu jour, son Nabi de chambre, le vieux Brach, lui annonce qu'un soldat do*

mande à lui parler. « IJn soldat? A-l-il dil son nom? — Il s'appelle Joseph; c'est ce nom qu'il m'a dil d'annoncer.— Joseph ! » Le comte interroge sa mémoire, el croil enlin qu'il s'agit de quelque ancien serviteur dont là visite n'est peut-être pas tout à fait désintéressée. » Eh bien! fais-le entrer. « La porte s'ouvre, et Széchenyi reconnaît Son Altesse Impériale l'archiduc Joseph, 61s de l'ancien palatin de Hongrie, du noble chef qui avait été jadis pour le grand Magyar, à travers les dissentiments inévitables, un loyal frère d'armes et de patriotisme. Le solitaire est ému, il s'incline, il remercie Son Altesse... « Laissez là les titres, mon cher comte, et dites-moi tu comme autrefois, quand vous me faisiez sauter sur vos genoux. » La glace est rompue, le vieillard et le jeune prince remontent ensemble le cours des années heureuses; quelle joie de réveiller ces souvenirs du pays! car le palatin aimait la terre magyare comme sa véritable patrie, et la langue hongroise remise en honneur par Széchenyi avait été la langue maternelle de ses enfants. Quelle joie de parler encore l'idiome natal! Que de confidences discrètes! Quels témoignages de sympathie réciproque! quel soin d'éviter de part et d'autre ce qui aurait pu troubler les images délicatement évoquées! Ce fut une vision lumineuse dans la retraite désolée du songeur.

Le soir même ouïe lendemain, Széchenyi racontait la scène à M. de Kecskeméthy. Si tous les pèlerins de Dôbling, des plus grands aux plus humides, publiaient leurs souvenirs particuliers f nous aurions sans doute bien des détails intéressants sur les dernières années du comte; je ne crois pas cependant que ces récita pussenl

rien ajouter d'essentiel aux notes du pauvre censeur autrichien. C'est M. de Kecskeméthy qui a été de 1857 à 1860 le témoin le plus assidu de sa vie. Revenez bientôt, lui disait le comte chaque fois que se terminait la visite, et il venait si souvent qu'il finit par être un des familiers de la maison. Széchenyi avait tant de choses à dire, soit qu'il rappelât les choses du passé, soit qu'il appréciât les événements du jour et pressentît ceux du lendemain ! Tantôt c'étaient des anecdotes sur le prince de Metternich ; il racontait ses rapports personnels avec ce haut personnage, qui passait dans le monde pour un des leaders de la politique européenne, et qui ne faisait que subir la direction de la Russie; il disait gaiement avec quelle habileté diplomatique il avait su gagner sa confiance, écouter jusqu'au bout ses longues histoires, toujours, toujours les mômes, tandis que d'autres, moins patients ou moins adroits, l'avertissaient de ses redites. Tantôt c'étaient les souvenirs de sa carrière active, l'exposé des services qu'il avait rendus à la cause magyare, exposé simple et cependant, ajoute M. de Kecskeméthy, empreint d'un singulier caractère aristocratique. Un chef de famille se vante-t-il de ce qu'il a fait pour les siens? Széchenyi ne se vantait pas; mais on sentait ii son langage qu'il se croyait le patriarche d'une grande tribu. La Hongrie, c'était lui-même, et celte opinion qu'il avail de son rôle, bien loin de sembler arrogante, imposai! le respect comme toute conviction naïve et forte. M. de Recskeméthy, dix années plus iôi, avait passé d'une extrémité à l'autre dans ses sentiments pour Széchenj i ; c'est le sorl ^\^> chefs de parti, quand ils ne veulent pas être les esclaves de la foule, d'exciter la

470 HOMMES D'KTAT HE LA HONGR ,

défiance et la haine après avoir soulevé des transports d'enthousiasme. Maintenant il le voyait dans toute sa grandeur, el Lui-même, ramené à cette \ ie morale d'où il était tombé si bas, il retrouvai! sans efforts tes inspirations des meilleurs jours.

Était-ce seulement dans l'ombre de Dôbling et avec un personnage inconnu que Le comte Széchenyi exerçait son action salutaire? Si décidé qu'il fût à être simplement le spectateur des choses publiques, Le témoin et Le juge d'une période mauvaise, il \ eut pourtant telles circonstances OÙ il ne crut pas que sa maladie même le dispensât d'agir. On a vu dans la première partie de cette étude quel prix le comte Széchenyi attachait aux grands travaux qui devaient l'approcher la Hongrie de l'Orient, et ouvrir à son activité commerciale nn débouché vers le Bosphore; n'est-ce pas lui qui avait donné l'essor à l.i navigation du Danube? Une entreprise toute hongroise s'était organisée en ce temps-là pour compléter le système auquel Széchenyi avail attaché son nom: il s'agissait de créer un chemin de fer d'Orient, comme on disait. Or, vers la lin d'octobre 1858, on apprit tout à coup que L'administration du chemin de fer d'Orient, sous l'influence de M. le baron de Bruck, ministre des finances, et par la connivence de quelques magnats hongrois, principaux associés de l'entreprise, venait d'opérer sa fusion avec le Chemin de 1er du Sud; en d'autres ternies., la Construction de la ligue d'Orient, si importante pour La Hongrie, était définitive m ajournée,

tandis que ta Ligne du Sud, spécialement utile n l'Autriche eu Mie «le ses relations italiennes, allail confis quer des ressources hongroises au profit d'une œuvre

germanique. Le bruit se répandait déjà que les directeurs hongrois du chemin de fer d'Orient venaient d'abandonner leurs postes; il y avait parmi eux quelquesuns des premiers personnages du pays, les comtes Apponyi, Waldstein, Festelics et un ancien ami de Széchenyi, l'illustre patriote Edmond Zichy. C'est à ce dernier que le solitaire de Dobling adressa une sorte de réprimande publique. La lettre est curieuse et mérite d'être citée tout entière.

« Dobling, 14 octobre.

« Cher ami, tu sais que je nie procure toutes les publications hongroises aussitôt qu'elles paraissent. Bien que je ne puisse pas tout lire, à demi mort comme je suis, ce m'est pourtant un moyen de l'aire quelque chose pour mon pays dans les circonstances présentes; il y a là un devoir à remplir, et je m'y applique de mon mieux. Tu peux donc être persuade que tu as bit grand bien à mou pauvre coeur si durement comprimé, quand tu m'asenvoyé, selon ta promesse, lAhiutnach de Boîotid Miska pour L'année prochaine, que je ne possédais pas encore. Tu es mon noble bienfaiteur, toi qui m'as visité si souvent depuis que je suis blessé à mort, toi qui as tout essayé pour rendre un peu d'espérance à mon âme en deuil, el naguère encore tu as montré par tes bontés pour moi qombiep il est vrai de due mie la véritable amitié éclaté surtout dans les jours sombres,

« Ce qui a une fois existé reparall souvent dan- le monde, — sous une autre forme, il est vrai, étendes conditions différentes, Certes une bouteille brisée ne saurait se raccommoder, el le plus pauvre d'esprit ne l'essayerait même pas; cependant ces misérables morceaux de verre ne wnt pas perdus pour cela, ils peuvent encore être remis dans la fournaise el devenir un lia-

472 HOMMES b'ÉTAT DE LA HONGRIE.

cou de cristal où brillera le roi <\<'* vins, le tokai éblouissant i imme l'or, tandis que l'autre bouteille, la bouteille eassée, né renfermait peut-être qu'une triste liqueur prête à se changer en vinaigre. Dis-moi, n'est-ce pas vrai?

« Autrefois des fous de cour appointés grassement disaient aux princes certaines vérités que nul homme prudent n'eût jamais osé exprimer, d'où il arriva qu'en mainte rencontre les seigneurs de la terre reçurent les meilleurs conseils, non des sages, mais des fous, car le meilleur conseil n'est-il pas toujours de mettre en lumière la vérité qui se cache? Ces fonctions spéciales, avec leurs bons appointements, ont été supprimées dans le cours des âges ; mais les voici qui reparaissent sous une forme nouvelle. « Miska, » sans parler des autres, exprime aujourd'hui des vérités, qui certainement, recueillies par un homme avisé, — à supposer que cet homme ait un cœur dans sa poitrine, que ce cœur renferme une petite dose de vertu, et qu'il ne se prenne pas lui-même pour un dieu, — lui seraient d'une singulière utilité. Veuille le Tout-Puissant qu'il en soit ainsi !

« Mais le but de cette lettre, cher ami, n'est pas seulement de t'exprimer ma gratitude pour ta bienveillance. Non, il y a une autre chose qui me pousse, qui me tourmente, et cette chose te concerne. Puis-je te parler à cœur ouvert, sans nulle réticence? Si oui, lis ces lignes jusqu'à la fin ; si non, déchire-les.

• Tu as toujours été fort sensible sur le point d'honneur, que dis-je, sensible? chatouilleux. Personne n'en doute. Moimême j'ai eu le bonheur d'en faire l'expérience. Te rappellestu qu'un jour, à Pesth, nous sortions ensemble d'une séance du casino, et que, tout en me reconduisant chez moi, blessé d'une remarque que je laissai tomber innocemment, tu me provoquas en duel? En vérité, si je n'avais de longue date fait mes preuves au sabre et ,ui pistolet, il ne m'aurait guère été possible de me décider aux premières avances. Par bonheur, comme tout le monde Bail que je n'ai pas peur <le mou ombre,

non-seulement je te fis des excuses, mais, après que ma main eut serré la tienne, je conçus immédiatement pour toi, en raison

me de ce sentiment de l'honneur si ombrageux et si vif, une affection extraordinaire. Il y avait pourtant un point qui me froissait au delà de toute mesure, c'était de te voir. — le dirai-je? — patriote si médiocre et homme de plaisir si ardent. Réponds, n'était-ce pas vrai? Il y a longtemps de cela, une trentaine d'années. Aujourd'hui je ne suis plus qu'une ruine; au contraire, tu as grandi de jour en jour dans le domaine de l'action virile et créatrice.

« J*ai appris avec une joie inexprimable, si le mot de joie envient encore à mon état, que tu avais le talent et la volonté d'être heureux, non pas seulement du bonheur extérieur, mais du bonheur de la conscience. Quelle autre félicité en effet peut-il

\' ir sur la terre que de servir son pays, de se dévouer à - compatriotes, et de concourir par là aux destinées suprêmes du genre humain? Oui, j'ai appris avec joie que. malgré le j«niLr

isant des circonstances, tu étais plus»joyeux, plus heureux qu'aux heures de ta folle jeunesse. Pourquoi? le sais-tu? Parce qu'alors tune songeais qu'à jouir, et que maintenant ton but vivre, d'agir, de cr<

« Le bourdon fait pitié, on porte envie à l'abeille industrieuse. Pour qui n'a point d'occupation ici-bas la fia est un supplice, «•t le proverbe hongrois dit excellemment : il n'y a d'heureux la terre que L'homme dont les travaux viennent à bien. Le n'a jamais & dnit un vrai Magyar, car. -i l'oisiveté • lierre l'individu, elle tue aussi les nations. Un de tes plus nobles titres, cher ami, c'esl que tu as su te créer une occupation dont l'importance pour ton pays est incalculable. El maintenant j'entends dire, — fi douleur qui me navre ! —j'entends dire que tu veux abandonner ce domaine de ton activi«

i Quand le Hongrois aujourd'hui occupe des fonctions qui ne - praires ni à ion honneur, m i >a conscience, ni au

bien di son pays, il m doil pas les quitter volontairement, de quelques humiliations qu'on l'abreuve. Celui <|ui sait Boufifrif et pâtir pour sou paya, celui-là leul mérite la couronné du patriote, couronne tresser d'épines, mais d'autant plus glorieuse..; Qui maintient sa place reste toujours en mesure de mettl profil les circonstances) qui se retire au contraire se frappe de mort politique) et une luis que vous êtes frappés de cette mortlà, Dieu lui-même, Dieu, qui a rappelé à la vie le corps déjà décomposé de Lazare, ne saurait tous sauver; Qu'on ne vou9

nomme pas, qu'on vous expulse, oli 1 eel;i, c'est autre eh l'homme qui a perdu sa fortune peut la recouvrer un jour, celui qui volontairement abandonne son trésor ae le retrouvera plus

jamais, jamais.

« Le plus grand éloge qu'on puisse donner à un Hongrois, c'est de dire qu'il a maintenu sa place. Tu connais, ami, notre énergique locution populaire : rester debout, même dans la boue. Appliquons-la aux devoirs du Hongrois dans les temps où nous sommes. Bravons les reproches même de nos frères pour servir la cause commune. Rester droit à son poète au milieu de cette boue que des patriotes superficiels et fanatiques ne Craignent pas de jeter à des frères, à des amis, à des compagnons d'armes, rester droit à son poste, s'y cramponner obstinément quand on se sent chanceler sous l'outrage, se relever* S'affermir, être toujours debout après des années de lutte, \<>ilà le mot d'ordre de la situation présente) il n'y en a pftl d'autres que celui-là pour mériter la reconnaissance et les applaudissements de ses concitoyens. D'un homme tel que toi, noble ami, la Hongrie ne saurait eiiger moins.

« ^)ue Dieu te conserve ! continue-moi ta bienveillance: n'oublie pas que, dans le misérable état auquel je me trouve réduit, tu as toujours été, BOtnme lôS membres de ma famille, au premier rang des médecins de1 mon àme. Ton ami fidèle,

« Comte Stépuan Szécoknti. n

LE COMTE STÉPHAN SZÉCHENYI. *7jS

Cette ardeur, celte force de pensée, au milieu d'ima un peu incohérentes, c'est la peinture exacte de cetti noble intelligence au sein de la crise où elle se débat ( >n voit ici dans quelle mesure s'accomplissait la guérison du malade. Trop faible, il le sentait bien, pour se mêler à* l'action, il encourageait de la voix ceux qui pouvaient combattre. Remarquez surtout chez lui la persistance de l'esprit pratique, et comme il répond au fanatisme qui, demandant tout ou rien, jette le manche aj rès la cognée. L'émigration sous aucune forme n'esl du goût de Széçhenyi. Le Hongrois n'eùt-il dans la main qu'un tronçon

-es armes, il ne doit pas s'en dessaisir. Qu'importent les accusations des fanatiques? Insultés par nos frères, servons-les malgré eux. Restons debout, même dans la boue! Cri étrange, et qui peint bien la ténacité du sentinu nt magyar, si l'on songe que les lèvres d'où il s'échappa avaient tant de fois proféré des paroles de désespoir.

Le journal où parut ce manifeste fut immédiatement confisqué par la police, le comte Zicby ne crut pas devoi faire les protestations que lui demandait son ami : est-ce à dire que le résultai fût absolument nul ? \nn certeâi De manière nu d'antre, ces bulletins-là finissent toujours par i - êchenyi avait jeté un nouveau fer*

ment nu cœur de la nation lion. I ar le moment,

il n'i-n demandait pas davantage. Le même succès lui suffisait aussi quand II envoyait deB Articles à l'un dei principaux e la presse européenne. Il dessinait

pour le Times de a i !> tableau* de l'Autriche bous M. le 1 d d< Bach, et chaque fois que Bon o livre lui revenait imj riin.Y dans le Journal de Londrt I . l 'était fête a

• I-'1 plUS souvent, il foui le dire. soit que les

critiques fassent trop amères, soil que les théories du comte offrissent un caractère trop spécialement hongrois, l'article n'était pas admis ; n'importe, il avait éclairé les pub li cistes anglais, et dans leurs appréciations de la politique générale il retrouvait avec joie la trace de ses idées. Heureux simulacre de L'action pour l'ancien promoteur de la vie publique en Hongrie ! A le voir se ré veiller de la sorte, aie voir jouir si vivement des clic de l'esprit, on pouvait croire que le mal intérieur avait complètement cédé.

C'est dans ces moments-là que la comtesse Széchenyi disait à M. de Kecskeméthy : « N'est-ce pas que le comte pourra bientôt quitter Dobling et reprendre auprès des siens son existence d'autrefois?» Quitter Dôbling! M. de Kecskeméthy ne croyait pas que le malade pût s*.j résoudre avant bien i\e> années ; il savait que l'intelligence seule s'était réveillée chez lui, mais que la volonté demeurait inerte. Quitter Dôbling quand on pouvait à peine, et seulement par surprise, lui faire affronter la lumière du soleil! Le malheureux semblait encbainé à sa chambre; on eût dit qu'il s'était condamné à cette prison pour se punir de ses fauies imaginaires envers la Hongrie. S'il lui arrivait d'en franchir le seuil, c'était à L'heure où sa famille venait le visiter. Sa femme, ses enfants, aimés cependant avec transport, il ne voulait les voir qu'à de certains jours, comme s'il eût fait vœu d'expier ses torts publics par le sacrifice '1<- ce qu'il avait de plus cher. C'était une des traces persistantes de sa folie; mais aussi, quand l'heure de la visite approchait, quelle joie î quelle agitation ! 11 ne tenait plus en place, i Mimne on dit. Les voici ! la voilure a traversé le pair.

elle vient de s'arrêter devant le portail; aussitôt le prisonnier s'élançait, descendait l'escalier, recevait dans ses bras sa femme et ses deux fils, les conduisait dans son asile avec une joie d'enfant. Alors, au milieu des questions, des épanchements sans fin, s'il venait à leur montrer un article de lui inséré dans le Times ou sa lettre au comte de Zichy, comment n'eussent-ils pas songé à le faire enfin sortir de sa prison? Il fallait d'abord l'accoutumer à la clarté du jour; et quelles précautions, quelle diplomatie, pour l'attirer seulement dans les allées du parc! Széchenyi avait toujours aimé la gymnastique; un jour un de ses amis parie avec les deux jeunes comtes qu'il franchira d'un saut un espace de dix-huit pieds. Un tour de force et un pari, voilà de quoi faire dresser l'oreille au vieux 'Magyar. Tout est prêt, le point de départ et le but sont marqués; c'est devant la maison, sur la pelouse, que l'épreuve aura lieu. La curiosité aidant, le comte se laisse entraîner par ses fils, et pour la première fois, depuis bien des années, le voilà qui se hasarde en plein air. Attentif, les bras croisés, il admire en souriant la souplesse et la vigueur des jeunes athlètes;.... niais tout à coup un nuage obscurcit son front, il jette des regards déliants autour de lui, s'étonne de se trouver là, et d'un pas rapide regagne rentrée de l'hospice. «Je l'examinais avec uni1 douloureuse émotion, dit le témoin qui rapporte la scène. Était-ce simplement une impression physique, l'action de l'air extérieur sur ce corps miné par la souffrance ? Était-ce le souvenir de quelque vœu secret, de quelque engagement mystérieux auquel il se reprochait d'avoir manqué? .le restai persuadé que

lient les deux choses .1 la l"i>. »

Ce repentir ei cette peiir de la vie active, qui se traduisaient sous une forme si bizarre* ne l'empêchaient point, (»u l'a déjà mi, de prendre hardiment la parole dans les circonstances décisives- Tout a l'heure il défendai! le chemin de fer d'Orient, menacé par les combinaisons de l'administration autrichienne; voyez-le maintenant défendre l'académie nationale de Hongrie, mise en péril par M. de Bach. La lettre au comte Edmond Zichy ei la lettre à l'académie hongroise ont été écrites à quelques Semaines d'intervalle;' elles appartiennenl li»uies les deux à la lin de l'année I8B8. Dans l'une, Széchenyi voulait sauver un grand intérêt matériel* dans l'autre un grand Intérêt moral. La double inspiration de 3i Me était en cause. Le ministre de L'intérieur, M. de Bach, exigeait une révision des statuts de l'académie et prétendait surtout faire disparaître cet article fondamental : (i L'œuvre, en vue de laquelle est fondée cette société, est avanl toute chose la culture de la langue magyare. » L'académie hésite; va-t-elle ddi sou-

mettre? C'est alors que Széchenyi prend la plume. Il a été en 1823 le fondateur de celle œuvre nationale; son devoir est de protester contre L'attentat qui se prépare, et n'y eût-il aucun moyen de résister, nul ne pourrait dire mieux que lui à quelles conditions L'académie courbe la tête. Si ce manifeste ne traitait que le sujet spécial dont je viens de parler, il suffirai! de Le résumer en quelques Lignes, mais ce n'est pas seulement la langue magyare, c'est L'existence de La Hongrie, L'existence môme de l'Autriche et ses conditions de salut dans l'avenir qui préoccupent l'âme prophétique de l'auteur. Qui donc avail révélé à Széchenyi les désastres futurs de l'Àti-

triche, ces désastres qu'il ne devait pas voir et auxquels nous avons assisté en 1866? Qui lui avait révélé cette grande chute dont les plus habiles ont été surpris? Comment savait-il que l'Autriche serait menacée avant peu d'une décomposition générale, et que la Hongrie serait alors une des premières ressources de l'empire? D'où lui venait cette clairvoyance extraordinaire? De son culte de la Hongrie et de son attachement aux Habsbourg, éclairés par une étude précise des choses de l'Europe. Il faut traduire ces pages que réclame l'histoire.

« Les pins pompeuses paroles ne trouvent aucune créance quand les fails leur opposent un témoignage contraire. Que le système actuel de notre gouvernement soit en contradiction avec les Intérêts et les \omi\ de la nationalité hongroise, c'est là ce qui ne saurait échapper à l'esprit le pins aveugle, et rependanl notre nationalité, à nous Hongrois, nous est plus chère que tous les trésor* du monde, plus chère même (pic la vi<\ Or, s'il reste une seule chose au milieu de nos mines, — sans par* 1er de la vitalité M'aiment admirable de notre racé, — s'il fe&te sur lei raines de la Hongrie une seule chose qui atteste que notre nation n'est pas éteinte, assuréfflenl c'est l'académie hongroise. Et maintenant il faut que cette institution véritable^ ment nationale soii sapée à sa base, oui, sapée à sa hase! car le changement Introduit depuis peu dans ses statuts fondamentaux, tel du moins que mon esprit le conçoit, b'est pas autre

chose que le coup de mort.

« Torturé par des souffrances mentales Indescriptibles, le cœur saignant, enterré tout vif pour ainsi dire, je me demande

en celle Situation désespérée : Que ddiS-je faire peur l'acade-

""'• I grolse î quelle résolution dois-je prendre, mm kjuleu

>, lidèle .1 l'inspiration de un. ,„ ,,- , ai tAcbé de fendre la

iso lluMMKS D'ÉTAT DE LA HONGRIE.

vie à notre langue nationale en fondant cet institut, et qui ai eu Le bonheur de réussir dans mon entreprise? J'ai réussi, dis-je, et réussi plus complètement que ne pouvaient Le faire nos prédécesseurs, car, si cette haute pensée leur appartient, j'avais à ma disposition une plus grande somme de ces ressources financières sans Lesquelles la conception ta plus sublime ne peut se frayer sa voie. Faut-il nie taire quand je vois écraser cette noble semence? Puis-je oublier les services que ce facteur énergique était appelé à rendre? puis-je oublier que la race magyare, dont la robuste adolescence est attestée partant de symptômes, même après les mortelles atteintes qu'elle a subies, et à travers Les dangers de sa condition présente, puis-je oublier, dis-je, que la race magyare, grâce à cette fondation, développant toutes ses facultés natives, était destinée par nous à devenir le plus ternie appui de la monarchie autrichienne, le soutien inébranlable du tronc, et par cela même à enrichir la société humaine tout entière? Je le demande, moi, dont le mal n'est pas une vague confusion d'idées, mais au contraire le don fatal de voir trop clair, trop net, et de ne nie faire aucune illusion, puis-je nie détendre de pousser un cri d'alarme quand je vois notre glorieuse dynastie, ensorcelée de je ne sais quels maléfices, s'acharner contre le plusvivace de ses peuples, contre celui à qui l'avenir réservait les destinées les plus grandioses, et non-seulement le mépriser, mais l'étouffer, lui enlever son caractère propre, L'accabler de mauvais traitements, frappant ainsi a la racine L'arbre séculaire de l'empire?

« Abandonner à L'honorable académie le règlement de la question présente, non, je ne le désire pas, je ne le veux pas, je n'\ saurais consentir. Fondateur de cet institut, c'est à moi de parler aujourd'hui, quel que soit d'ailleurs mon respect pour La compagnie en général et pour la plupart de ses membres en particulier. Tant que ma tête sera droite mu- mes épaules, tant que mon cerveau ne sera pas entièrement ravagé, tant que la lumière de mes yeux ne sera pas voilée par la nuit de la mort,

je maintiendrai mon droit, et partout où j'aurai le droit de prendre une décision, acceptant d'ailleurs tonl conseil sincère avec reconnaissance, je ne me déciderai en définitive que par ma raison propre.

« Ces prémisses posées, j'exprime sans ambages ma conviction inébranlable : notre glorieux empereur François-Joseph, il m'est impossible d'en douter, finira tôt ou tard par reconnaître que le but poursuivi en ce moment par ses ministres, l'assimilation, la germanisation de toutes les races dont se coml'empire, n'est autre chose qu'un solennel contre-bon- - s, une amere mystification de l'Autriche par elle-même. Il finira par reconnaître qu'un grand nombre, que le plus grand nombre des peuples de l'Autriche gravite vers des centres étrangers, et que ce mouvement si périlleux pour la monarchie devra nécessairement s'accroître quand viendront les mauvais jours. Or, ces jours-là, selon toute vraisemblance, ne tarderont

air. Quelle est au contraire, dan- cette dissolution générale, la situation du Hongrois? Sans aucune affinité de race des nations étrangères, il n'a d'autre patrie que le paradis constitutionnel situé tntre les quatre fleuves et les trois montagnes1 ; c'est pourquoi il ne peut s p, il ne peut chercher et trouver l'accomplissement suprême - - -Me i - que sous

lésa royale dynastie. Viennent donc les jours néfastes, et encore une fois j'affirme qu'ils Tiendront, l'empereur, éclairé it ensemble par les expérimentations désastrei - qui ont jeté l'empire dan- une voie si funeste, sera 1»' premier défenseur d< a Magyars. Il ne permettra plus qu'elle soit affaiblie, meurtrie, décomposée, cette nation avec laquelle un souii chevaleresque peut tenter l'impossible, cette race féconde ipu. pour un prince nui, protecteur loyal de son honneur et de -a prospérité, a toujours - té pn t<-. est prête encore aujour-

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