‹ Tchèques et MagyarsChapitre 7 sur 40 · L'ÉLECTION DU ROI GEORGE · texte numérisé non relu

L'ÉLECTION DU ROI GEORGE

Les révolutions du monde moderne offrent de singulières analogies à travers toutes les différences qui les séparent. Après les premières violences de la lutte, quand la mort a fauché sur la scène les principaux acteurs, on voit apparaître presque toujours une seconde génération de héros, ou du moins de chefs énergiques, de régulateurs puissants, à qui échoit la mission de consolider la société nouvelle et de consacrer les changements accomplis. Calvin, parlant de ceux qui l'avaient précédé dans la révolution religieuse, dit que cette matière avant lui ta été démenée confusément, sans nul ordre de droit, et par une ardeur impétueuse plutôt que par une modération et gravité judiciaire. » Dans les ré-

vol u lions politiques comme dans les révolutions religieuses, il 5 a toute une famille d'hommes qui peul tenir le môme langage. \près nos guerres civiles du seizième siècle, <Mi voil se lever Henri IV ; aux puritains de Gromwell succède Guillaume d'Orange, aux colons de Boston ci de Ne\i -York le général Washington, aux hommes de la Convention nationale l'homme de Rivoli et d'Arcole. Voilà des noms bien différents, voilà des chefs qui accusenl des dispositions toutes contraires chez les peuples (jiii les onl acceptés ou subis; il \ a pourtanl un lien qui les rapproche, et, si opposés qu'ils soienl les ans aux aulre3, ils attestent cette même loi historique : après les révolutions démenées confusément, si ces révolutions apportent des idées légitimes el durables, il faul que l'organisateur apparaisse.

Une seule révolution jusqu'à présent semblait échapper à cette loi, je parle du grand tumulte religieux du quinzième siècle. Jean Huss, au nom de l'Evangile el du christianisme primitif, se révolte contre l'Église romaine «le son temps. Mandé au concile de Constance, il s'j rend avec quelques amis sur la foi de l'empereur Sigismond; n'est-il pas soutenu d'ailleurs par l'inspiration qui le possède? Il est arrêté, jugé, eondamné au feu : il meurt >\u- le bûcher, ainsi que Jérôme de Prague, en invoquant Jésus-Christ, el la Bohême tout entière, soulevée d'indignation et de fureur, va faire aux deux martyrs, pendant un quart de siècle, d'horribles funérailles, s'il ne s'agissait que de venger la mort de deux hommes, les rancunes ne dureraient pas si longtemps; ce n'est pas ici une protestation contre une injustice isolée, la Bohême combat pour sa propre cause,

c'est une révolution, c'est une guerre à la fois religieuse et nationale. Les sectes détiennent des années; les formateurs prêchent leur doctrine au milieu des camps; les vengeurs de Jean Huss et de Jérôme de Prague sont des chefs redoutables, un Ziska, un Hromadka, un Procope, qui pillent les couvents et mettent le feu aux églis< s, tandis que des tribuns théocra tiques, Jacobell de Mies, Jean de Pribram, Procope de Pilsen, et surtout le \ son nage extraordinaire nommé le prêtre Jean, s'efforcent de contenir le mouvement pour en assurer le triomphe. Vains efforts! la révolution se détruit elle-même : calixlîns, orphelins, taborites, les modérés et les violents, déchirent les uns les autres au milieu d'une confusion épouvantable. N'est-ce pas alors qu'on voit d'anciens partisans de Jean Huss passer dans le camp des catholiques et de l'empereur Sigismond. non qu'ils aient capitulé avec l'Eglise romaine, mais parce que, mettant les questions d'ordre social au-dessus des questions d'égl s . ils sont effrayés du fanatisme des taborites et invoquent dans l'empereur le dernier soutien de la sociêti pas aussi dans le même temps qu'un archevêque de Prague, un de ceux qui avaient mis le plus d'ardeur à brûler les hérétiques, abandonne tout à coup l'Église de Rome et accepte solennellement les principes de Jean Huss?

Enfin, après une guerre de douze années, malgré la plus sanglante anarchie qui fui jamais, malgré les croisades que le pape et l'empereur dirigent contre les mons de la Bohême, L'armée de Ziska reste maîtresse du territoire national, el le concile de Bâle, convoqué pour la pacification de l'Église, est obligé de faire aux rebelles

8 LE ROI GEORGE DE l'ODIKiiliAn.

d'éclatantes concessions. Les compactais de Bâle, comme ippelle L'histoire, mettent-ils fin à ce terrible drame? Non : la politique romaine, occupée à déjouer L'esprit de réforme qui anime 1rs conciles, n'a garde de Laisser subsister longtemps un pareil exemple; Les concessions faites aux hussites sont reprises par Le saint-siége, et la Lutte va recommencer. Les désordres de La Bohême, Les rancunes des partis, Les rivalités des classes, tous ces résultats inévitables d'une si Longue el si borrible cri offraient une occasion trop commode aux projets de la réaction. Pendant ane quinzaine d'années, tous les efforts du pape el de l'empereur onl pour but d'anéantir les transactions du concile. Ce qui semblait à jamais igné esl décidément remis en cause. Si quelque chef puissant ne vienl pas défendre les conquêtes delà révolution, i en \ain que des Qots de sang auronl coulé, en vain que sous Les drapeaux deZiska et de Procope le Grand tant de vaillants hommes auronl donne leur vie pour leur foi.

Ce chef si ardemment appelé a-i-il donc manqué au\ événements? On Le croyail jusqu'ici, mais l'érudition de nos jours a retrouvé son héroïque ligure. Il s'appelait de Podiebrad. Issu de La uoblesse de Bohême, Longtemps mêlé aux guerres qui onl désolé sa patrie, i un hussite, c'esl le représentant arme des intérêts nouveaux. La révolution, qui a besoin de lui, le prend par La main el le pousse aux premiers rangs de L'État. Elle L'a fail soldat, général, chef de parti ; elle le fait roi. Le roi George de Podiebrad esl le grand personnage de la Bohême dans la second," moitié du quinzième siècle; -i Matthias Corvin, son gendre, ne régnait alors en

Hongrie, je dirais que le roi de Bohême est le plus grand personnage de l'Europe orientale. Il rassemble les héritiers de Ziska et de Procope à demi dispersés par la diplomatie romaine, il relève la cause de la religion de ses pères, il est ferme autant que circonspect, il négocie et il combat, il conçoit les plus grands projets en face de l'Église et de l'Empire acharnés à sa perte, il veut acheter du saint-siége la liberté religieuse de la Bohème en chassant les Turcs de Constantinople, il prépare une croisade, il rêve la couronne d'Orient; n'est-ce qu'un rêve? A voir ce qu'il a fait en Allemagne avec ses Bohèmes, on peut deviner ce qu'il eût fait contre les Ottomans, si le saint-siége, aidé du fanatisme hongrois, n'eût écrasé ce grand homme, le premier soldat de la liberté chrétienne dans le monde moderne. Après avoir tenu l'empire en échec pendant plus de vingt années, après des miracles d'activité, de patience, de sagesse, de courage, d'héroïsme, George de Podiebrad succombe; mais il a donné un magnifique cinquième acte à la tragédie hussite.

Autrefois, quand on parlait de celte dernière période des guerres de Bohême, on se bornait à signaler la chute définitive des partisans de Jean Huss. George de Podiebrad, enveloppé dans l'immense hécatombe, n'avait pas de physionomie distincte aux yeux de l'histoire. Or, l'historien de la Bohême, M. Franz Palacky, en poursuivant pied à pied ses grandes fouilles, en arrachanl aux archives de Prague, aux chroniqueurs tchèques, ;'i maints documents naguère indéchiffrables, la physionomie vivante <m vraie de sa patrie, vienl d'arriver enfin à tragiques aventures du quinzième siècle.

Nous avons signalé ailleurs l'importance des recherches de M. Palacky, nous avons dit quel rôleà la fois politique el littéraire lui est échu dans le travail de rénovation qui agite les Slaves autrichiens1; cel Augustin Thierrj de la Bohême est un chel de parti, mais an chef si grave, si noble, si modéré, si amoureux de la justice, que la couronne elle-même, tout en redoutant parfois les idées qu'il représente, n'a pas craint, à l'heure du péril, d"1 l'appeler dans ses conseils. Nommé ministre de L'instruction publique pendant les crises de 1848, M. Palacky, bien que tenu à l'écart dès le lendemain de la réaction el frappé d'une sorte de disgrâce, avait sa place marquée dans ce conseil de l'empire Reicksrath) où François-Joseph a réuni les principaux représentants des intérêts de l'Autriche. Au milieu de ses devoirs publics, il n'oubliait pas cette histoire de Bohême dont l'avait expressément chargé la confiance de ses concitoyens : car les Tchèques de nos jours ont donné ce singulier spectacle <\'\\n peuple qui renaît à la lumière, el qui, choisissant un des >itins parmi les plus dignes, lui donne mission de retrouver son histoire. D'année en année ce monum< ni s'élève. Dans les premiers volumes, M. Palackj a traversé victorieusement les siècles du moyen âge; il a ressuscité la race royale des Prémysl, il a montré une dynastie de rois de Bohême assise sur le tréne des césars germaniques, il a essayé de glorifier Charles IV, de réhabiliter Wenceslas, el il a raconté la

I, L'étude que non- avons consacré) à M. Franz Palacky, l'illustre historien de la Bohème, le chef vénéré de la cause des Tchèques, a été publiée parla Revue de» Veux-Monde* le l •'> avril 1855; nous l'avons reproduite en IHôg dans un volume intitulé : AUemagne et Russie.

guerre des hussites; les derniers volumes sont consacrés au concile de Bâle et à l'étonnant épisode du roi George1. C'est toute une révélation.

M. Palacky écrit ses livres en langue tchèque pour compatriotes, en langue allemande pour l'Europe lettrée, et il imprime en même temps, sous le titre d'Archives tchèques (Archiv Cesky), le recueil des documents qui sont la hase de son histoire. Art d'un côté, érudition de l'autre, les deux œuvres se déploient ensemble. Aussi. provoqués par ces découvertes, des esprits studieux, hors des frontières de Bohème, ont-ils attaqué déjà les mêmes questions que soulèvent les recherches de l'éminent historien. Au moment où paraissait le travail de M. Palacky sur le règne de George de Podiebrad, un écrivain allemand, M. Max Jordan, élève de l'historien berlinois Gustave Droysen, mettait au jour un volume qui porte ce litre : La Royauté de George de Podiebrad, étude sur le dévelojjpcment de l'Etat en face de l'Eglise catholique 2.

Je voudrais profiter à mon tour de ces précieux documents. La lutte de l'Église et de l'État, l'avenir des formes religieuses, les rapports des diverses commu-

1. Geschichte von Bùlimen, von Franz Palacky, 3e et ie volumes. Prague, I857-18G1,

2, Vas KoenigthumGeorg's von Podiebrad, Ein 1U ilrag turGt schi der Entwickelung des Staates gegenùber der Kalholi&i '• u S '< '. ■ Max Jordan: l vol. Leipzig, 1861. Le mouvement d'études produit pai M. Franz Palacky continue encore sous nos yeux. M. II. Markgraf, dam un récent ouvragei a traire le même sujet que M. Jordan; il Intitule son livre : Rapports du roi George </<■ Bohême avec /<• pape Pie 11. — I r das VerhûUniw dis Koeti <■ : n>n Bohmen :m Papst.Pius 11. 18C7.

par

10 LE ROI GEORGB DE PODIKHHAD.

nions chrétiennes, ers grands problèmes el d'autres encore son 1 mêlés ;m\ aventures du roi George; je voudrais raconter, comme je La comprends, celte dramatique histoire, el m faire jaillir les idées qu'elle renferme. M. Palackj esl souvent un peu long, et comment lui reprocher les richesses qui embarrassent sa marche? M. Jordan «'si trop systématique; son récil ;i « j 1 1 < - 1 « | tu* chose d'une construction hégélienne. Après M. Jordan, comme après M. Palacky, il reste encore quelque chose à dire sur L'audacieux roi de Bohême. Essayons de mettre en son Mai jour cel épisode si heureusement retrouvé; tâchons de rendre plus accessibles ces trésors de science amassés avec un soin religieux. N'est-ce , le plus digne hommage que nous puissions offrir à M. Palacky? N'est-ce pas la meilleure façon d'honorer une œuvre où le mérite de L'érudition et do L'art, m éminenl qu'il soit, le cède pourtant, et de beaucoup, à la générosité du patriotisme

Le jeudi 5 juillet 1436, la petite ville d'Iglau, en Moravie, lut li- théâtre de l'une des scènes les plus mémorables de L'histoire de Bohême. Dès les premières Lueurs du matin, une foule immense couvrait la place principale el les rues environnantes, Un trône splendidement orné, des estrades somptueuses, attiraient tous les regards. Au lever du soleil, connue pour témoigner qu'un jour nouveau se levait aussi sur la chrétienté, l'empereur

SON ÉLECTION. il

d'Allemagne Sigismond monta les degrés du trône. Devant lui, trois des plus hauts dignitaires de l'Empire,

parmi lesquels était le duc Albert d'Autriche, portaient la pomme, le sceptre et l'épée de justice. A sa droite s'assirent les députés du concile de Bâle, un peu plus loin les représentants des hussites. En face, on apercevait l'impératrice avec sa cour, et autour d'elle un grand rassemblement des divers ordres de la nation, princes et nobles, bourgeois et paysans. Il y avait, non loin du trône de l'empereur, des places i - aux notaires

et greffiers impériaux chargés de consigner par écrit tout ce qui allait se pass

Un bourgeois de Prague, Jean Welwar, se leva le premier, tenant à la main un écrit revêtu du sceau du royaume de Bohême, du sceau de l'empereur Sigismond et de celui d'Albert, duc d'Autriche: il présenta pièces aux députés hussites, à l'empereur et au duc, qui les reconnurent pour authentiques, puis le notaire impérial lut le document à haute voix, et Jean Welwar en fit la remise solennelle aux légats du concile. C'était le texte des compactais, c'est-à-dire des concessions faites aux hns ir les pères du concile de Bâle, avec

engagements que prenaient à cette occasion tous les hussites de Bohême cl de Moravie: ils promettaient de ter fidèles à l'espril de paix, d'union, de charité chrétienne, et quiconque manquerait à <•<• devoir, ajoutaientils, serait puni selon la loi, sans que la paix dût être troublée pour cela entre les chrétien- de la communion hussite et les chrétiens de la communion catholique. Quatre prêtres lnissiies désignés à cet effet par l'assemblée nationale de Bohême, W< nceslas de Drachow, Paul

de Slawikowic, Wenceslas de Luznic, Bohunek de Chocen, se levèrent alors, et au nom de tous leurs frères, laïques ou prêtres, jurèrent obéissance à l'Église. Ce serment, formulé par écril et revêtu du sceau du royaume de Bohême, fut déposé aussi entre Les mains des légats. A leur tour, les légats prirent la parole, livrèrent au* représentants des liussites les compactais du concile continuas par l'empereur, et ordonnèrent à tous les princes et peuples de la chrétienté de vivre désormais en esprit de paix, d'union et de charité chrétienne avec les Bohèmes et les Moraves. a Que nul ne les outra l'avenir, parce qu'ils ont reçu et recevront la communion sous les deux espèces, ajoutaient les envoyés du concile: <pic nul ne les maudisse, mais que chacun au contraire les tienne pour bons chrétiens, fils de notre sainte mère PÉglise. En même temps ils enjoignirent à l'arche que de Prague, ainsi qu'aux évêques d'Olmutz et de Leitomysl, présents à la cérémonie, de donner la communion sous les deux espèces à tous ceux qui voudraient la recevoir sous celte forme; tous les évêques du royaume étaient tenus d'agir de même, tous devaient désigner des prêtres chargés de distribuer ainsi la communion dans les églises où s'était conservé cet usage, tous enfin devaient ordonner les prêtres hussites au même titre que les prêtres catholiques, sans leur faire la moindre opposition au sujet de leur croyance sur la Tonne de l'eucharistie. Bien plus, acessions n'étaient pas

seulement pour ceux qui jusqu'alors avaient adopté la foi de Jean Huss; ceux-là même qui n'avaient pas enreçu la communion sous les deux espèces étaient libres de la demander à l'avenir. On ne se contentait

pas d'amnistier hier et aujourd'hui; le droit restait acquis, disait le texte officiel, acquis pour demain, pour toujours, pour les siècles des siècles.

Quand la lecture des pièces fut terminée, on annonça de par l'empereur que le jour suivant les députés luissites seraient conduits solennellement à l'église, et qu'ils communiqueraient au peuple, en langue tchèque, les compactais du concile. À ces mots, et sans attendre la cérémonie des actions de grâces, l'évêque catholique Philibert, dans un transport d'enthousiasme, entonna d'une voix retentissante un Te Deum laudamus, achevé par rassemblée tout entière.

L'empereur, suivi des légats, se rendit alors à la cathédrale, où la messe fut dite en latin; les hussiles, chantant leurs hymnes en langue nationale, allèrent célébrer le service divin dans la maison qu'on leur avait assignée jusque-là. Tout le jour et toute la nuit, les cloches sonnèrent à pleine volée; ce n'était partout qui' marques d'allégresse, maisons pavoisées, feux de joie, illuminations. Après tant de violences abominables, après tant de jours d'épouvante 'et d'horreur, il semblait qu'on vil enfin le commencement d'une ère nouvelle. Le concile de Baie, avec son esprit de réforme, avait mis un terme à la révolution. « Réjouis-toi, sainte assemblée, — écrivaient ce jour-là même les légats du concile eu adressanl le récit do la fête à leurs commettants, — réjouis-toi ci remercie le Seigneur! Annonce à toute la terre ce jour

de bénédictions, fais chanter les actions de grâce à huis

les enfants de l'Église; il s'esl levé enfin ce jour désiré où tu as recueilli les fruits de Ion labeur. <u'i lu en as chai les corbeilles pleines sur les chariots de l'Étemel. C'esl

aujourd'hui qu'en face d'un peuple immense, en prée de L'empereur et au milieu de toutes les splendeurs impériales, le gouverneur, les barons, les nobles, les villes du royaume de Bohême qous onl remis les « m 1 ■: ; i ments des compactais. Quelles paroles pourraient exprimer la joie qui débordait de lous les cœurs? Visa(

ornants, regards mouillés de larmes, chants, cris de triomphe, ce n'était là que Le faible témoignage de l'allégresse universelle. Pour nous, mettanl notre bonheur avant toute chose dans la joie du suint concile et de la chrétienté tout entière, nous nous bornons à dire avec le Psalmiste : Il est juste de te glorifier, Seigneur! Il esl juste de chanter des hymnes à la gloire de Ion nom, ô Roi des rois!»

On comprend aisément cette exaltation, si Ton songe aux guerres atroces qui avaient déchiré la Bohême: soit désir de voir renaître la paix, soit espérance d'écarter l'hérésie, les motifs de joie ne manquaient pas aux sj tateurs de la fête d'iglau; mais si l'on se souvient des principes pour Lesquels on se battait depuis vingt ans, il est impossible de ne pas apercevoir les plus singulières illusions dans les espérances des deux partis. La communion sous Les deux espèces, L'usage du pain et du vin, de La coupe et de L'hostie, dans Le sacremenl eucharistique, était-il donc le seul objet de ces luttes acharnées? Nous ne voulons pas, on Le pense bien, remuer ici des questions de théologie sur l'administration des sacrements; nous ne voulons pas non plus recommencer après tant d'autres l'exposé des doctrines de Jean Huss et de Jérôme il»- Prague; rappelons seulement que les deux reformata urs, bien Loin de rejeter Le plus doux et Le [dus profond

des symboles, étaient possédés au contraire à ce sujet d'une sorte de divin enthousiasme, et qu'ils avaient communiqué cet enthousiasme à tout un peuple; rappelons aussi que, dans la primitive Église comme dans maintes périodes du moyen âge, la forme de la communion était une question libre; que la communion sous les deux espèces a été tour à tour ordonnée ou interdite selon les circonstances, et que les Pères du concile de Bàlc, en cédant sur ce point aux liussites, ne faisaient en réalité aucun sacrifice important à l'esprit de concorde évangélique. Quant à l'enseignement de Jean Huss, si indécis qu'il fût en ses formules, est-il besoin de dire qu'il ne se réduisait pas à une question de discipline? Pour les plus modérés des hussites, la question du calice, comme on disait, était avant tout un symbole, le symbole des libertés et des réformes si impatiemment désirées, le symbole d'un retour à la primitive Église, à cette Église sans hiérarchie, sans organisation extérieure, où l'on ne voyail que Dieu et l'homme, Jésus et ses disciples. M. Guizot, dans son Histoire de la civilisation en Europe, a parfaitement montré que le quinzième siècle avait vu se produire deux tentatives de réforme, l'une dirigée par l'aristocratie ecclésiastique elle-même et représentée par les conciles, l'autre sortie du peuple, violente, passionnée, avec Jean Huss et les hussites. Entre ces deux puissances qui marchaient au même but, ajoute réminent historien, la lutte ne larda pas ;i éclater, el Jean Huss succomba devant le concile, connue le concile à sou loin- succomba devant le saint-siége. La scène que nous venons de raconter semble marquer le terme de cette lutte entre les deux réformes. La réconciliation solennelle célébrée à

I». LE HOI OEORGE DE PQDIEBRÀD.

[glau le 5 juillet 1 1 '»,; est comme la contre-partie de cette horrible journée du 6 juillet 1415, où les réformateurs aristocratiques avaient allumé le bûcher des réformateurs populaires.

Cependant il > avait autre chose que des souvenirs de sang entre les deux partis, il \ avait des principes hostiles. Les Pères du concile voulaient corriger les abus et limiter le pouvoir de l'Église romaine; les ardents schismatiques de Bohême faisaient appel aux mœurs, aux croyances, au culte, à la discipline de la primitive Êgl et, sans toucher à l'organisation ecclésiastique en dehors de la Bohême, ils réclamaient le droit de renouveler librement chez eux l'exemple «les temps apostoliques. I esprit de réforme tel que l'entendaient les conciles du quinzième siècle devait conduire au gallicanisme, au système des concordats; l'esprit de réforme qui animait les hussites, adopté bientôt par une rare d'hommes bien autrement hostile aux traditions latines que ne l'était la famille slave, a suscité l'entreprise de Luther. Ces deux esprits, à leur point de départ, étaient aussi violemment

opposés qu'ils ont pu le devenir jamais par la suite.

Ajoutez à des instincts si contraires les souvenirs d'une lutte sauvage, ajoutez-y surtout les effets de la réaction, le grand art de la politique romaine, la persévérance du génie italien à ressaisir le gouvernement absolu de l'Église, et vous ne serez pas surpris que cette fête d'Iglau, is chants, ses larmes de joie, ses merveilleuses espérances, n'ait été qu'une illusion d'un jour.

!)«'•> le lendemain, la défiance s'éveille. Un prêtre hussite a donné la communion sous les deux espèces dans la même église ou officie un prêtre catholique. Est-ce son

droit? Voilà un débat qui s'engage et toutes les passions qui se rallument. Le parti des hussites avait désarmé trop tôt; la réaction, d'abord circonspecte et doucereuse, s'étend, se développe, affermit ses positions, et finit par tout envahir; l'empereur Sigismond n'était que trop disposé à seconder ses intrigues, malgré la solennité qu'il venait de donner à la proclamation des compactais. L'homme qui, vingt et un ans plus tôt, avait appelé Jean Huss h Constance, et qui, malgré les engagements scellés de son sceau impérial, l'avait laissé monter sur le bûcher, devait-il respecter les promesses du concile?

Qu'était d'ailleurs le concile lui-même? Effrayé des réformes hardies qui venaient d'être votées par relie espèce d'assemblée constituante, le saint-siége épiait le moment de la dissoudre. Vainement quelques-uns des légats redoublaient de zèle dans les affaires de Bohème, vainement un prélat français (remercions M. Palacky de nous avoir révélé cette généreuse figure), vainement, dis-je, l'évèque de Coutances, Philibert, un digne émule des Pierre d'Ailly, des Clémengis, des Gerson, montrait libéralement le cœur d'un apôtre à ses frères de Bohême, donnait au parti catholique l'exemple de la charité, distribuait lui-même la double communion aux hussites, ordonnait leurs prêtres, consacrait leurs églises, s'efforçait enfin d'effacer tous les mauvais souvenirs, de mettre fin à toutes les divisions, et devenait, selon le vœu du concile, la vivante image de L'unité chrétienne. A quoi servait tant de vertu au moment où le concile, désorganisé déjà par les intrigues de Rome, était dépouillé violemment de ses droits el réduit à d'impuissantes protestations? Qu'on se rappelle les scènes scandaleuses du

[8 LE ROI QEORQE DE l'ODIKI'.RAD.

concile en ! Ufl : les Lattes qui faillirent ensanglanter la cathédrale, La minorité romaine s'emparant du sceau du concile pour donner force de loi 6 ses décisions i 1 1 «'* — Le concile transféré sur la terre italienne, c'esUàdire sous La main du pouvoir qu'il s'agissait de réformer, ;'i Ferrare d'abord, puis à Florence, puis enfin à Latran; l.i partie romaine de L'assemblée obéissanl à rinjonction du saint-siége; les vrais Pères du concile, les représentants de l'Église universelle, persévérant dans l'exécution de leur tâche, s'obstinant à siéger à Bâle, déployant la [ilns audacieuse vigueur, mais dépouillés aux yeux du monde de tout caractère œcuménique, et ne réussissant, en fin décompte, qu'à augmenter la confusion dont profilera si bien la diplomatie d'Eugène IV. Qu'on se rappelle ces événements extraordinaires et qu'on rapproche les dates : c'est le 5 juillet 1430 que le concile de Bâle faisait proclamer à Iglau la transaction signée avec les députés hussites; c'est le 18 septembre de l'année suivante que le pontife romain, s'appuyanl sur l'illégale dé< ision d'une minorité factieuse, transfère le concile à Ferrare.

La grande assemblée constituante de l'Église une fois désorganisée, le parti de la réaction devait triompher en Bohême. Chaque victoire d'Eugène IV dans les affaires générales de L'Église est une victoireà Prague pour les adversaires des hussites. Il est vrai que le pape, dans un.- bulle du 1 1 mars i 136, avait accordé aux hussifc peu près les mêmes avantages que leur assurait le concile; mais cela se passait à une époque où le concile et le saint-siége rivalisaient de bienveillance envers Les hussites, se disputant en quelque sorte l'honneur de ter-

SON ÉLECTION. if>

miner la révolution de Bohème. Dès que la cour de Rome fut délivrée de l'opposition du concile, la bulle du 11 mars fut promplement oubliée. Un des premiers actes de cette réaction, qui va grandir pendant une douzaine d'années, épouvanta la ville de Prague au mois de septembre 1437 : cinquante-trois des partisans de Jean Huss, parmi ceux qui s'éloignaient le plus des catholiques, cinquante-trois taboriles furent pendus haut et court sur la grande place. Au milieu de ces malheureux, on apercevait un homme en brillant costume et pendu avec une chaîne d'or : c'était leur chef, un chef qui s'était acquis une juste renommée dans les guerres de la patrie, un homme qui s'était battu pour sa foi, qui avait porté la bannière de la république évangélique. « Ce fut, dit le simple annaliste à qni M. Palacky emprunte ces détails, ce fut dans le peuple une désolation profonde; chaque fois qu'on en parlait, il n'était personne qui put retenir ses larmes, o

Quelques jours après, un autre chef illustré dans vingt batailles, un seigneur hussite, délégué à cet effet par les villes de la Bohème orientale, le sire de Miletinck, fit entendre à la diète de Prague les accusations les plus graves contre la politique de l'empereur. «Où sont, disait-il, les engagements d'Iglau? Tous nos droits sont violés; notre archevêque, reconnu par le concile, a été obligé de prendre la fuite; nos prêtres ne peuvent recevoir l'ordination; les évoques du parti catholique, an mépris de la foi jurée, les repoussent comme des ennemis de rÉglise; les débauches, les péchés mortels, donl nous avions tari la source impure, s'étalent dans la ville aussi Impudemment qu'autrefois. n L'ardenl orateur con-

tinue sur ce ton, et, soi! qu'il expose des griefs religieux, soil qu'il dénonce les usurpations de l'empereur ci revendique les vieilles libertés nationales, il trace le tableau de cette réaction <[iii avail repris en si peu de temps les conquêtes scellées du meilleur sang do la patrie.

Voilà donc ce qu'avaieni produit la modération et le désir de la concorde! On avait consenti à négocier avec le concile de Bàle, on avait donné <\r> otages, rendu <\^> places fortes, renoncé aux droits de souveraineté sur maintes parties de la Bohême, on avait désarmé enfin pour faciliter la paix religieuse, et on n'avait fait qui livrer à l'ennemi. Mais les hommes qui tenaient ce lan- '■ n'en étaient pas réduits aux gémissements, ni mémo à une guerre de paroles. Il y avait encore dans les lieux hauts plus d'un château fort qui pouvait fournir des ressources aux opprimés; sans compter la république taborite, inaccessible dans ses montagnes, et dont le silence farouche était une perpétuelle ^menace, il \ avait encore de vigoureux débris (\<>> vieilles bandes; tous les compagnons de Ziska et de Procope n'avaient pas rendu leur âme au dieu des armées. On ne sait pas ce (pic la diète de Prague répondit au discours du sire de Miletinck, on ne sait pas non plus ce qu'en pensa l'empereur, ni quelles résolutions lui inspirèrent ces fières paroles; il est certain seulement que, dans les semaines qui suivirent (octobre et novembre 1437), -plusieurs coups de main furent tentés sur les villes où flottait la bannière de Sigismond. Inutiles tentatives : l'empereur et le parti romain s'étaient trop fortement établis dans les positions importantes. Les voeux de la nation pouvaient sou-

- intré; ides sol Is delà foi commune ;

au fond, la nation était lasse. El : Dis à quel chef eût-elle

? Il faut un homme pour rallier la multi-

. o homme d signé par ses tes, et qui puisse

justifier la confiance Je tous. L s - ignenrs hussites qui

avaient ss - lever l'ancienne Bohême aux mois

I 137, ;:ts à leurs seules mptement écras j.

Il y eut quelque chose de | :tion pour la

Bohêm il ranarchi . 1.' mpereur Si-rismond étant

mort peu de temps api— s vénenients que nous non- rter 9 dé :..: : \ 131 . son gendre Albert

a comm le Bohême et mourut

lui-même après un règne d'un an et dix mois. Bien que s s A i ternp- S - smond la cause na-

le parti impérial et romain, la mort d'Albert fut regardée comme une calamité publique. \ s it, les viole:, s exercées coi s imssites entretenaient les sympathies du peuple en leur

or, et Ton commençait à pressentir un retour l'opinion: au contraire, pouvait-il rien arriver de malheureux pour la caus - hussites qu'un long

C'était, vrai dire, l'interrupl de un peuple lémenl

divis L Dans nos s si s, tuté peut dis-

[ue l'Etat soit ébranlé : il y a des

institutions, de grands sen icea publics; mise en mouveiiit-ii t par des milliers de bras, L'immense machine fonctionne toujours; dans un pays comme la Bohême, le peu d'unité qui restai! encore êtail comme attaché à la personne «lu souverain. Ces! ce qui explique pourquoi aussi tes, dévoués de cœur et d'âme à la pairie, soldats de la taux' nationale, ne songeaient pas, malgré leur audace, à remplacer La royauté par une république. Ils roulaient un roi, sauf à régner sur Lui. Après la mort d'Albert d'Autriche, (nus les partis, les hussites plus que tous les autres, comprirent le danger de la situation : plus de liens, plus de centre, chacun pour soi, la société décomposait, et que pouvaient devenir alors ces nds intérêts religieux pour lesquels les hussites avaient si Longtemps combattu?

I. - prétendants ne manquaient pas au Irène de Bohême: il y avait d'abord l'enfant de la reine Elisabeth, veuve d'Albert d'Autriche, car on venait d'apprendre que la reine était grosse au moment de la mort de son mari, et l'on sut bientôt, avant le jour fixé pour l'élection, qu'elle avait mis au monde un Sis, celui qui régna longtemps [dus tard sous le nom de Ladislas le Posthume; mais comment aurait-on songé à élire un «•niant, quand le misérable état du royaume exigeait la présence d'un tuteur énergique? Tout ce qu'on pouvait taire, c'était de réserver les droits du nouveau-né et de pourvoir sans délai aux nécessités du moment Quelquesun^ «1rs principaux seigneurs, après des pourparlers tumultueux, convoquent un diète à Prague, et lorsqu'ils "lit établi, non sans de violents débats, une sorte de loi électorale conforme aux besoins du temps ci du pays, on

procède à l'élection du roi. Comme dans plusieurs constitutions de l'Europe moderne, le suffrage universel s'exerçait à deux degrés. On choisit d'abord les électeurs chargés d'élire le prétendant au trône. Ils étaient au nombre de quarante-six, dix-huit pour l'ordre des seigneurs, quatorze pour les chevaliers, et quatorze encore pour les bourgeois. Les titres des différents princes ayant été discutés tour à tour, on convint de circonscrire la lutte entre quatre d'entre eux; c'était Wladislas, roi de Pologne, Frédéric, margrave de Brandebourg, Louis, comte palatin, et Albert, duc Bavière. Après plusieurs votes, ce dernier l'emporta, et presque à l'unanimité des suffrages. Aussitôt une députation des électeurs va le trouver à Munich et lui offre la couronne; Albert hésite, demande à consulter l'empereur, cherche à éviter les conditions qu'on lui impose, surtout celle d'incorporer ses États héréditaires au royaume de Bohème et de faire respecter les compactats du concile de Baie; bref, le duc et les électeurs ne peuvent réussir à s'entendre. Ce premier effort d'union accompli tant bien que mal entre les seigneurs, les chevaliers et les bourgeois, celte convocation d'une diète, ces délibérations, ces votes, ce choix d'un souverain, tout cela se trouvait annulé du même coup, et l'on retombait plus lourdement dans les ténèbres de l'anarchie.

Au milieu des partis sans nombre qui divisaient la Bohême, à travers les intérêts ou les griefs particuliers qui augmentaient encore les complications publiques, M. Palacky remarque pourtant quatre groupes qui m' dessinaient assez bien dansce pêle-mêle effroyable. Aux deux extrémités opposées se trouvaient les catholiques

J'i LE ROI QRORGB DE PODIEBRAD.

et les taborites, au centre les calixtins modérés el les calixtins ardents. Ces deux derniers partis représentaient la masse de la nation, l'un avec une modération parfois excessive el qui paralysai! sa force, l'autre avec une ardeur intelligente qui devait lui assurer la victoire. Le chef des calixtins modérés était un seigneur nommé Meinhardl de Neuhaus; les ardents, les zélés, comme on les appelait [die Eifriger), obéissaient à un des personnages les plus considérables du royaume, le sire Ptacek de Pirkstein. C'était vraiment un chef, aussi intelligent que brave, habile à manier les hommes, vigilant, résolu, trop lier pour mettre ses hautes [acuités au service d'une cause qui ne fût pas celle de la patrie. Sur ce théâtre obscur et dans la confusion d'une mêlée qui a l'ait fuir la muse de l'histoire, il j a eu là \W<> efforts de génie, des preuves d'héroïsme moral qui eussent suffi à immortaliser un nom. Quelle activité! quelle persévérance! quel mélange de circonspection et d'audace! Avec quelle vigueur le sire de Pirkstein réunissait les éléments dispersés delapatrieet L'empêchait de se dissoudre ! Comme il était prêt à recommencer sa tâche chaque fois qu'il voyait s'écrouler les bases à peine établies de son édifice ! Si quelque force humaine a maintenu ce malheureux royaume pendant les cinq années • ; 1 1 1 suhirent la mort

d'Alberl d'Autriche, si quelque autorité, sans autre droit que celui du danger public, a pu arrêter l'œuvre de >\r>truction préparée par cette épouvantable anarchie, ce lut la force el l'autorité du sire Ptacek de Pirkstein.

Sun but, à ce qu'il semble, était d'amener à lui les

calixtins modérés, de les réconcilier avec leurs frères, comme aussi de ramener les taborites à des Mies plus

53 plus pratiques, ou bien de les écraser à jamais, s'ils persistaient à compromettre la révolution par leurs violences. Les modérés, satisfaits des concessions obtenues du concile de Bàle, déclaraient vouloir s'en tenir là : L'abstention d'un parti si nombreux, et recruté surtout dans la population des villes, pouvait faire le plus grand dommage a la cause commune ; mais l'inexécution des compactât s, les progrès de la réaction, l'arrogance du parti romain, devaient réveiller tôt ou tard les modérés au sein de leur quiétude et leur imposer, bon mal gré, un rôle plus énergique. Quant aux taboriles. les circonstances devaient aussi amener un grand nombre d'entre eux à se réunir aux calixtins ardents, le fond du parti demeurait intraitable. Il ne voyait qu'une cbose. la pure doctrine évangélique ; il n'éprouvait qu'un seul sentiment, la haine du pape et du concile.

Qui sait même si des doctrines contraires à l'Évangile ne se glissaient pas obscurément dans ces âmes exaspérées? Qui sait si les accusations portées contre les tumultueux sectaires, tout envenimées qu'elles fussent par la -ion et mêlées de calomnies odieuses, ne renfermaient point quelque part de vérité? L'anarcbie des croyances répondait à l'anarcbie politique, et il se peut bien que des doctrines antichrétiennes, introduites d'une façon ténébreuse cbez de fanatiques esprits, eussent creusé un abîme entre les hommes que le sire de Pirksteio s'efforçail d.- réunir. N'importe : la gloire de ce noble chel d'avoir compris qu'un large courant d'idées communes ci d'intérêts solidaires finirai! par concentrer les foi dispersées de la grande insurrection hussite, c'est-à-dire de la Bohême et du peuple tchèque. Au milieu du mor-

tellement de la pairie, cette vue de L'avenir soutenait -"ii courage. Il travaillait par ions Les moyens à préparer ce foyer de vie ci d'action, résolu à le diriger contre le parti qu'on no saurait nommer le parti catholique sans défigurer Le véritable aspect des choses, mais qu'il faul appeler, pour être exact, le parti étranger, Le parti allemand et romain.

I.o parti romain avait pour chef dans l'ordre temporel le sieur Ulrich <lo Rosenberg, dans Tordre spirituel le chapitre do la cathédrale de Prague. Au point de \ ne du nombre et des ressources générales, ce parti était tî moins important dos quatre, mais il profitait habilement de la division de ses ennemis, cl il avait d'ailleurs deux avantages considérables, l'appui de la haute noblesse du royaume et l'importance personnelle de son chef. Ulrich de Rosenberg était le plus puissant et le plus riche des barons de la Bohème ; ses domaines étaient immenses, il possédait maints châteaux, maintes places fortes, et de nombreux vassaux lui reconnaissaient une espèce de suzeraineté. Sans avoir besoin d'être sans cosse à l'cein re, comme le sire de Pirkstein, pour rallier ses troupes débandées, sans avoir à payer de sa personne, à monter à cheval, à se montrer de tous côtés, à réparer chaque matin les brèches de la veille, il disposait d'une armée à qui son nom seul servait de ralliement et de drapeau. Son autorité principale était hors des frontières du pays. Toutes les questions pendantes, l'élection d'un roi, la pacification religieuse, exigeaient des négociations avec L'empereur, avec les princes d'Allemagne, avec les Pères du concile ou les cardinaux italiens; le seul représentant do la Bohême en ces occasions était Ulrich de Ro-

senberg. Il n'avait reçu pour cela aucune mission expresse, mais Tilliistration de sa race, ses relations avec l'aristocratie germanique, sa richesse même, lui assuraient si bien ce titre de négociateur auprès de l'Europe, qu'aucun de ses adversaires ne songeait seulement à le lui disputer. Ce fut sa force dans les commencements, ce fut aussi sa faiblesse. Plus il étendait son crédit auprès des princes d'Allemagne, plus son influence diminuait en Bohème. Un des grands moyens d'action dans les affaires intérieures, c'étaient ces diètes, ces assemblées d'états que convoquaient les principaux chefs, tantôt dans une ville, tantôt dans une autre, et où se portaient à Penvi barons, chevaliers et bourgeois, comme dans un tumultueux forum. Ulrich de Rosenberg, qui voulait prolonger l'interrègne afin de réserver le trône au Bis d'Albert d'Autriche ou plutôt à son tuteur Frédéric III, redoutait ces assemblées, où il était si naturel que le choix d'un souverain fût remis en question ; sa constante politique était d'en obtenir l'ajournement. C'était lui qui, par d'habiles manèges, avait décidé le duc de Bavière à refuser la couronne des Prémysl; c'était lui qui, à chaque convocation d'états, suscitait des empêchements inattendus. Or, pendant que ce fin diplomate ne songeait qu'au roi de l'avenir, le sire Ptacek de Pirkstein, attentif aux intérêts de l'heure présente, déjouai I les intrigues de sou rival, êcartail les obstacle-, rendait les réunions aussi faciles qu'elles étaient nécessaires, et comme tous les partis avaient le goût de ces parlements, celui qui les provoquait avec tant de zèle, celuj qui les présidai! en l'absence du baron de Rosenberg, devenait peu à peu aux regards de tous le véritable représentant du pays,

On voit par les documents de M. Palackj que les partisans de Rosenberg ignoraient eux-mêmes le secrel de cette temporisation perpétuelle. ■■ .Nous sommes surpris, — lui écrivaient un jour deux de ses alliés, Jean el Wilheim de Riesenberg, — nous sommes surpris et affligés, messire baron, que tu n'aies point paru à la diète. L'absence des nôtres, et surtout la tienne, a été cause que notre couronne oYpheline est plus abandonnée que jamais, et il en est résulté une panique dont nous aurons à nous repentir. Ceux par la faute desquels la diète n'a pu s'ouvrir ont manqué à Dieu et à la patrie. Les promoteurs de celle réunion sont indignés que tant de gens, oubliant leur parole, n'aient pas répondu à l'appel et les aient ainsi livrés à la risée du monde; mais la honte, à notre avis, n'est pas pour eux, elle est pour les hommes qui avaient promis de venir et qui ne sont pas venus.» A la vivacité de ces reproches, on voit quel étaient les rapports des chefs et des soldats dans cette mêlée de tout un peuple. On devine aussi la politique et l'attitude de l'homme qui était le principal adversaire des hussites. Beaucoup moins occupé de questions religieuses que d'influences terrestres, songeant à alliances extérieures bien [dus qu'aux problèmes de son pays, il courtisait surtout l'empereur, el par l'empereur la cour de Rome. Le parti qui avait accepté sa direction devait perdre bientôt son caractère spécialement catholique pour devenir le parti allemand; les hussites, au contraire, étant de plus en [dus la vivante expression de la Bohême, tout ce qui se sentait un cœur national était poussé vers eux.

Tel était donc l'aspect du pays pendant les confuses

années de l'interrègne : quatre partis, ou, comme on disait, quatre fédérations : les calixtins modérés avec le sire de Meinhardt, les calixtins ardents avec le sire Placek de Pirkstein, les taborites sans chef reconnu, sans organisation puissante, terribles seulement par le fanatisme, et en face de ces trois corps distincts d'une même armée la fédération faussement appelée catholique, dirigée, on a vu comment, par le baron Ulrich de Rosenberg.

On aurait cependant une idée peu exacte des choses, si Ton se représentait ces divisions aussi nettement que nous venons de les exposer. C'est l'affaire de l'historien d'introduire la lumière et l'ordre dans les parties les plus sombres des annales humaines. Cet ordre, qui se fait de lui même à distance, les contemporains ne le voient pas toujours. A vrai dire, pendant la plus grande partie de cette période, la confusion est au comble, et les scandaleuses discordes de l'Église viennent l'augmenter encore. C'est le moment où il y a deux papes et deux conciles. On avait déjà vu plusieurs prétendants se disputer le saint-siége : deux papes et deux conciles à la fuis. cela ne s'est vu qu'à celte époque. La France, occupée alors à se débarrasser des Anglais, n'a point ressenti le contre-coup de ces commotions, et notre histoire nous en parle peu; l'histoire d'Allemagne en est remplie, et aucun pays n'en a plus souffert que le pays de Jean lluss. Au mois de lévrier 1439, le pape Eugène IV avait transféré m Florence le concile établi à Bâle, ce qui équivalait à la dissolution de l'Assemblée soin eraine de l'Église, et le concile avait répondu par deux votes énergiques : le 25 mai, il avait déposé Eugène IV; le 17 novembre, il

LE IiOI GEORGE DE PODIEBRAD.

avaii élu pape, sous le nom «le Félix V, an prince de ta maison de Savoie. Couronné à Bâle le ^ï juillet 1440, Félix V avait organisé sa cour dans cette \ ille el créé nn

nd nombre de cardinaux. Pendant ce temps, le eoncile de Florence avait Inauguré ses travaux comme si le concile de Bâle ne continuait pas de siéger. Entre les doux conciles et les deux papes, la confusion était si grande et le droit si incertain, que plusieurs États catholiques, par une contradiction singulière, reconnurent comme puissances établies, les mis le pape Eugène IV et le concile de Bàle, <jui l'avait déposé, les autres le pape Félix V et le concile de Florence, qui lui jetait L'anathème.

Que lit la Bohème au milieu de ce conflit? Assez tourmentée de ses propres embarras, elle essaya dé rester neutre. Dans les premiers jours du mois de janvier 1 141, Belon le vieux chroniqueur cité par M. Palacky, on vit arrivera Prague les Légats de Félix V : ils réunirent solennellement les principaux dignitaires de la ville, le recteur de l'université avec son cortège de maîtres et d'étudiants, les barons, les chevaliers, les bourgeois, et. après avoir lu les actes du concile de Bâle, déclarèrent Félix Y seul pape légitime, ordonnant, sous peine d'anathème, à tous les catholiques de reconnaître son autorité et de refuser obéissance à Eugène IV. C'était devant une

imblée de hussites qu'avaient lieu ces proclamations

impérieuses. Les hussites répondirent qn'ils n'étaient

point séparés de l'Église romaine, évitant ainsi de se

prononcer sur la question de savoir quel était le chef de

lise ; puis, allant droit au fait qui seul les inté-

sait, Ils demandèrent <\<>> nouvelles des compactât*

d'Iglau. Le pape ou le concile avait-il donné des ordres pour que ces solennelles promesses fussent enfin exécutées? Les légats de Félix V, qui n'avaient pas reçu d'instructions à ce sujet, se trouvèrent fort embarrassés et comprirent que leur mission était finie. Ils n'avaient pas encore quitté la ville de Prague lorsque les légats d'Eugène IV y firent leur entrée de la même façon, furent accueillis avec les mômes honneurs, lurent publiquement les mômes lettres, les mômes bulles, où il n'y avait qu'un nom de changé, déclarèrent enfin qu'Eugène IV était le vrai pape, le seul pape, et que tous les catholiques, sous peine d'excommunication, lui devaient obéissance.

L'attitude des hussites, en face de ces scandales, révèle un rare instinct de l'intérêt national ; le peuple qui écartait ainsi ce nouvel élément de confusion était digne de triompher un jour de ses propres difficultés et de mettre fin à l'anarchie qui le dévorait. Celte sagesse, on doit le dire, n'était pourtant pas unanime. 11 y avait des voix dissidentes, il y avait des hommes pour qui les déchirements de l'Église étaient une occasion de brouiller les affaires et de prolonger un interrègne propice à leurs intrigues. Au premier rang, — et M. Palack} n'en parle que la rougeur au front, — il faut placer le chef politique du parti romain, le baron Ulrich de Rosenberg, qui, reconnaissant tour à tour Eugène IV el Félix V, négociant, selon son intérêt, avec le concile de Bâle en le concile de Florence, recevant l'argent de toutes mains, ne songeait qu'à augmenter son Influence personnelle, et s'inquiétait peu de déshonorer son parti. N'était-ce pas, en effet, déshonorer tous les ardents catholiques de ce parti que de servir leurs passions au détriment de leur

toi? On voit que, malgré la réserve du pou pic bohémien, le conflil des deux papes devait être nécessairemenl pour lui une nouvelle cause de troubles; selon que l'un ou l'autre pape étail favorable ou hostile aux hussiles, le baron de Rosenberg, irès-dégagé de toul scrupule, savait modifier ses alliances pour nuire à ses ennemis ; les hussites, au contraire, résolus à demeurer neutres et religieusement fidèles à leur parole, ne savaient plus, en cas de litige, auprès de quel juge suprême revendiquer leurs droits.

Un de ces grands litiges, une <!<>> questions capitales qui passionnaient tous les esprits pendant l'interrègne et qui les agiteront encore dans la période suivante, c'était la question de l'archevêque Rokycana. Après les contins auxquels donnait lieu la communion sous les deux espèces, il n'y avait pas d'affaire plus grave et plus émouvante.

Rokycana était un prêtre hussite, savant homme pour le temps, réformateur zélé des mœurs du clergé et du peuple, grand orateur, conlroversiste infatigable, également à l'aise devant un auditoire populaire et devant les théologiens du concile de Bâle, chrétien du fond de L'âme, mais attaché avec une obstination invincible à certaines formes du christianisme primitif, ayant vaguement l'idée d'un large système ecclésiastique où la variété ne nuirait point à l'unité, où chaque église aurait son caractère national, sans cesser d'appartenir à la ude panie religieuse, où aucune de ces églises ne pourrait en opprimer une autre ; en un mot, c'était un lui— de. le plus éclairé comme le plus ardent des hussites, un théologien patriote commentant cl développant

en tous sens ces paroles du pape saint Grégoire le Grand au généreux moine Augustin, l'apôtre de l'Angleterre : Ubi unus colitur Christus, nikil efficit rituum varietas. Estil nécessaire de dire que ce vaillant homme marchait avec le parti du mouvement et de l'action? Maître Jean Rokycana était dans Tordre religieux ce qu'était dans l'ordre politique le sire Ptacek de Pirkstein. Ils appartenaient à la même fédération et combattaient en frères d'armes. Or, dans une diète tenue à Prague au mois de décembre 1435, maître Rokycana avait été élu archevêque de Prague, non par l'acclamation populaire comme aux temps primitifs, mais par les représentants de l'État et de l'Église ; deux barons, le sire Meinhardt et le sire Ptacek, deux chevaliers, trois bourgeois, neuf prêtres choisis dans toutes les parties du royaume, lui avaient conféré ces hautes fonctions, et, malgré sa résistance très-sincère, l'avaient obligé au nom du bien public d'en accepter le fardeau. Le chapitre de la cathédrale de Prague était composé de catholiques inflexibles, alliés et agents du parti germanique : de là toute une suite de conflits, où les passions politiques envenimaient encore les haines religieuses. Rokycana, qui n'entendait pas se séparer de l'Église, demandait au pape ou au concile l'institution canonique dont il avait besoin; mais ni le concile ni le pape ne se hâtaient de résoudre une question si grave. Instituer un archevêque hussite dans la capitale de la Bohême, n'était-ce pas du premier coup donner gain de cause à la révolution? Au lieu d'accorder aux disciples de Jean Huss une espèce d'amnistie, ou du moins un édit de tolérance, comme le voudraient les compactais d'iglau, n'était-ce pas proclamer leur victoire?

LE ROI r.EOROE DE PODIEBRÀD.

On devine L'agitation que devail produire un pareil încidem : l'archevêché de Prague était comme une forteresse qui, donnant la clef du pays, était assiégée par tous les partis avec ane rureur croissante. Comment raconter tous les incidents de la lutte? Le pape Félix V, prenanl an moyen terme, avail nommé un autre archevêque, choisi également dans les rangs des hussites, mais des hussites modérés que commandail le sire Meinhardl; complication de plus et complication inutile! L'importance de Rokycana n'en fui pas diminuée. Il était toujours le protégé du hardi sire Ptacek de Pirkstein : c'était toujours lui que réclamait le parti de l'action, c'était lui qui, acclamé dans les diètes, appelé de lous côtés par le peuple des campagnes, devenait de plus en plus le reprêsentant de la religion nationale; mais aussi que de Fois il lui fallut payer de sa personne comme les évoques des premiers siècles! que d'émeutes ;i vaincre ! que d'hérésies à combattre! Soit qu'il provoquât les taboriti i\v< discussions solennelles, suit qu'il <vût n conduire des liions avec les calixtins modérés, tribun ou diplomate, il était s;niv ci sse à son poste de combat, ci victoires étaient souvent aussi périlleuses que ses défait'

Quand l'anarchie est si grande dans l'ordre politique et religii ox, que peut être le domaine des intérêts civils? A vrai dire, c'était le chaos. Point de tribunaux, nulle justice à invoquer ; il n'\ avait de droit queledroitdu glaive. On se battait pour la limite d'un champ, pour l'usage d'un cours d'eau, pour le règlement d'une dette : on se battail un contre un, ou bandes contre bandes. C'étaient do duels ou îles batailles: Le plus souvent ces

SON ÉLECTION. 3o

conflits d'intérêts privés n'étaient que la suite des conflits politiques. Un jour le sire Ptacek, ne pouvant obtenir le payement d'une somme que lui devait le sire Meinhardt, son rival, alla lui prendre le château et la petite ville de Bilkow en Moravie. Quelquefois aussi il y avait lutte entre les hommes d'une même fédération : le vieil annaliste de ces confuses années, — quelque bourgeois de Prague sans doute, qui consigne jour par jour les évéments, comme faisait chez nous, en des heures presque aussi ténébreuses , son contemporain le bourgeois de Paris, — mentionne sans cesse des duels, des combats, des sièges, des prises de villes ou de châteaux forts pour le règlement d'affaires particulières. La justice criminelle était expéditive : les bourgeois de la ville de Brunn, ayant on ne sait quel procès avec le sire Héralt de Kunstatt, un des principaux chefs de leur parti, le mandèrent à leur hôtel de ville; il vint accompagné d'une escorte, et. g croyant tout permis, il manqua, — en quoi ? comment ? on ne sait, mais il manqua, disent les chroniques, et de la façon la plus grave, aux représentants de la cité. Les bourgeois, malgré toute résistance, mirent la main sur lui et le jugèrent : il fut décapité le soir même, à la lueur des flambeaux.

C'est au milieu de ce chaos que le sire Ptacek de Pirkstein, à force d'activité, d'intelligence, de patriotisme, avait fait luire quelques rayons de lumière. On commençait à espérer de meilleurs jours. Tout n'était pas perdu: le sentiment des intérêts communs écartait peu à peu les éléments de dissolution et de ruine. L'image de la patrie se t! it des ténèbres, ('.'était principalement sur la

vaillante figure du sire Ptacek que brillait ce reflet di\in.

et quand il déployai! la bannière nationale, quand il allai! de \ ille en \ ille, d'assemblée en assemblée, parlant, agissant, entretenant la vie publique, combattant sous toutes ses formes la réaction allemande et romaine, c'està-dire la destruction de la Bohême, que d'intérêts sacrés reposaient sur un soûl homme! Un jour que le sire Ptacek,

après bien dis difficultés, avait obtenu un parlement des hauts barons dans la petite ville do Dobrisch, il s'y rendait à cheval avec son escorte, quand un mal subit et violent le força d'interrompre son voyage; on le ramena dans son château de Rataj, où il expira quelques heures après, le ^7 août 4444.

Ce fut un coup de foudre pour le parti national : la mort d'un seul remet tait en question les intérêts de tous. Où trouver le successeur d'un pareil chef? Quelle était la main assez forte pour soutenir son œuvre ébranlée? Il 3 avait alors, parmi les plus dévoués compagnons du sire Ptacek, un jeune homme que ses souvenirs de famille non moins que sa valeur personnelle semblaient destiner a un grand rôle. Il était né au château de Podiebrad le -2'\ avril I 120, jour consacré à saint George; de là les deux noms qu'il reçut. Son père était le sire Vocek de Runstatt; sa mère s'appelait Anna de Wartemberg. Ziska lui-même, le grand Ziska l'avait tenu sur les fonts baptismaux. Tout jeune encore, le filleul du terrible chef avait lait honneur à ce patronage. Dans la sanglante

mêlée de Lipan, en 1434, à la bataille de Taboren 1438, George de Podiebrad s'était déjà signalé par son courage, et il avait vingt ans à peine quand il fut nommé capitaine du cercle de Bunzlau. L'année suivante, il avait épousé une jeune fille de race noble, Kunbuta, fille du sire Smil Holicky de Sternberg. Par sa famille comme par celle de sa femme, George de Podiebrad se trouvait en relations de parenté ou d'alliance avec les principaux chefs des partis qui divisaient la Bohême. Il était homme à profiter de cet avantage; sa prudence égalait sa hardiesse, et il voulait travailler au bien de tous. JSneas-Sylvius Piccolomini, si longtemps mêlé aux affaires de Bohême avant de devenir pape sous le nom de Pie II, rend un éclatant témoignage à ses qualités morales. « C'était, dit-il, un homme petit, trapu, la peau très-blanche, les yeux pleins de flamme, de mœurs paisibles, infecté, il est vrai, de l'erreur des hussites, mais amoureux de la justice et du droit. »

George de Podiebrad n'avait que vingt-quatre ans lorsque mourut son chef, le sire Ptacek de Pirkstein. Inspiré par le danger public, il eut l'ambition de le remplacer; il était initié à ses desseins, il avait les mêmes vues, la même politique, et il allait les soutenir avec la même ardeur, aidée de ressources nouvelles. Mais son heure a-t-elle déjà sonné? N'est-il pas trop jeune encore pour attirer lés regards, pour commander la confiance dans l'affreuse mêlée que nous avons décrite? Non: les hommes mûrissent vile au l'eu des révolutions : signalé aux bussites parle souvenir de Ziska, par l'amitié île Ptacek, par les services de sa famille et les siens propres. I e de

Podiebrad était moins jeune que son âge; il y avait dix

ans qu'il était entré sur la scène et ne L'avait point quitlôe. Il faut se rappeler ces circonstances si l'on veut comprendre avec quelle rapidité ce capitaine de vingt-quatre ans devient un chef redoutable, la terreur de la réaction et l'espoir i\c> hussiti .

Assuré du concours de ions ceux qui marchaient naère avec le sire de Pirkstein, George de Podiebrad s'empare de la direction dv> affaires. Son premier soin est de régler la question de l'archevêché de Prague. Uu'il réussisse ou non à obtenir l'institution canonique de maître Rokycana, l'ardeur qu'il va mettre à poursuivre ce but le signalera aux yeux de tous; ce sera la consécration de son pouvoir, ce sera sa prise de possession.

A qui s'adresser cependant? Où est l'autorité suprême de l'Église? Félix V ou Eugène IV, lequel choisir? La question est toujours pendante; la Bohême, comme lous les princes d'Allemagne, connue l'empereur Frédéric 111 lui-même, ;i résolu do rosier neutre entre les doux pontifes. Le jeune chef imagine une combinaison nouvelle : un des êminents docteurs du concile de Baie, le cardinal Julien. - d d'Eugène IV dans les contrées alleman-

; n'estn là le conciliateur indiqué par les évé-

nements? Sun rôle passé comme sa situation actuelle lui assurent une double autorité; puisqu'il représente à la fois le saint-siége et la grande assemblée «le l'Église, 10 n'est pas rompre la neutralité eue île s'adressera lui. Subtilités bizarres qui montrent bien l'incroyable confu sion de la société religieuse dans cette période! Mais cette i<' • elle-même échappera au négociateur; le

capitaine des aussi tes combinait encore ses plans, lorsqu'on ait- rit la mort ou la disparition mystérieuse du

cardinal Julien. L'ardent prélat avait décidé le roi de Hongrie, Ladislas, à marcher contre les Ottomans, qui ravageaient déjà les contrées du Danube avant de s'emparer de Constanlinople. L'armée hongroise fut détruite à Varna le 10 novembre 1444; le roi périt, le cardinal disparut : avait-il succombé dans la bataille, ou bien, fait prisonnier par les vainqueurs, comme L'affirment certains récits du temps, fut-il conduit à Andrinoplc et condamné à quelque horrible supplice? On ne sait; ce qui est certain, c'est qu'on ne le revit plus, et qu' une dc> espérances de George de Podiebrad fut engloutie à jamais dans ce désastre.

Signalons en passant ce que de telles catastrophes, à peine connues de l'Occident, avaient de terrifiant et de sinistre pour les peuples de l'Europe orientale; c'était sous le coup de l'invasion asiatique, c'était en face de Mourad et de ses barbares que les chrétiens de Bohême, divisés par les factions, maudits du pape, abandonnés du concile, avaient à ressaisir leur vie politique et à fonder un culte national.

Décidément, puisque le cardinalJulien n'est plus là, il faut recourir à l'un des deux papes. George de Podiebrad se tourne du côté d'Eugène IV, donnant par là un rare témoignage de sa modération autant que de son coup d'œil politique; n'est-il pas remarquable, en effet, qu'an moment où tous les princes de l'empire, L'empereur à leur tète, persistaient à demeurer neutres entre Eugène IV et Félix V, un simple chef de parti, un capitaine décentan milieu d'une nation en désarroi, ail fait le premier son choix ei pressenti L'avenir? Malgr in-

palhies pour le concile de Baie, il a deviné que la Aie-

loire resterait à la cour de Rome, et, comme il esl pressé d'en unir, c'est au pape romain qu'il s*adresse avec une loyauté bardie. Ainsi, étrange contraste, L'homme qui, le premier sur le territoire de l'empire, s'est prononcé pour Eugène IV contre Félix V, c'est celui-là même qui sera obligé de soutenir les plus terribles luttes contre les sucseurs d'Eugène IV, celui que Paul II accablera d'invectives et contre lequel il essayera de soulever l'Europe entière.

Il est à peine nécessaire de dire que les efforts de George furent inutiles. Il eut beau envoyer une députaiion à Rome, il eut beau faire parler au pape avec toute la candeur d'une àme chrétienne, sa cause était perdue d'avance. Des raisons politiques bien plus que des arguments de théologie entraînaient le saint-siége dans des voies absolument opposées; George demandait l'exécution des promesses du concile, et le saint-siége était résolu à les supprimer à jamais. D'un autre côté.; le pape Félix V favorisait les calixtins modérés et semait ainsi la di\ision parmi les hussites. Sans renoncer encore aux négociations, car sa prudence égalait son audace, Podiebrad commençait à comprendre qu'il ne devait compter que sur lui-même et sur la volonté du peuple. Il s'attache dès lors à reprendre la politique du sire de Pirkstein, il entretient les sentiments publics, resserre les liens de son parti, provoque des parlements, et, réunissant enfin dans la ville de Pilgram l'une des plus nombreuses assemblées que la Bohême eût vues depuis longtemps, il fait voter deux déclarations qui sont comme le principe d'un nouvel avenir. L'une concernait le roi, l'autre l'archevêque. « Ce n'est pas assez, disaient les États de Pil-

gram, que Ladislas, fils d'Albert, soit notre roi désigné pour l'avenir : nos députés iront supplier l'empereur de vouloir bien se dessaisir du royal enfant et le laisser passer de sa tutelle sous la nôtre ; nous le voulons parmi nous, non pas d'espérance, mais de fait; nous le voulons présent de sa personne, acclamé, couronné, et, jusqu'au jour où il pourra tenir le sceptre, des lieutenants du royaume gouverneront en son nom. Nous voulons aussi que maître Rokycana, élu par nous archevêque de Prague, soit maintenu et confirmé dans ses fonctions; en même temps que nos députés iront trouver l'empereur pour lui demander notre roi, une autre ambassade ira, soit auprès du pape, soit ailleurs, pour obtenir la consécration de notre archevêque. »

On voit, surtout par ces dernières paroles, que le parti de George de Podiebrad avait eu la majorité à la diète de Pilgram. Un grand pas était fait : on pouvait bien prévoir, il est vrai, que les deux demandes relatives au jeune roi et au vieil archevêque n'amèneraient pas un résultat prochain; mais la diète avait demandé aussi rétablissement d'un pouvoir intérimaire qui gouvernerait la Bohème jusqu'à la majorité de Ladislas. C'était là le point décisif. A partir de cette date mémorable (12 juin 1446), la situation va se simplifier. Quels sont les prétendants à la lieutenance du royaume? Il y en a deux qui éclipsent tous les autres, Ulrich de Rosenberg et George de Podiebrad. ha latte qui s'engage est comme un duel acharné, un duel di' tous les jours, île toutes les heure-, et dont la Bohême entière est le théâtre. Rosenberg a blanchi depuis longtemps SOUS h4 harnois; Podiebrad est dans le feu île la première jeunesse. Rosenberg a plus d'expérience, Podie-

brad plus d'audace. Rosenberg a pour lai une partie delà haute noblesse, une partie du haut clergé, le chapitre de l'archevêché de Prague, et hors du pays le pape »'t l'empereur, Eugène IV et Frédéric 111; Podiebrad a pour lui la nation, le cœur de la nation, barons, chevaliers, bouris, tous ceux qui veulent avec plus ou moins de vigueur l'exécution des engagements du concile; lui qui

tient la bannière de la patrie, et à ses côtés marche ce vieux lutteur des combats de la parole, l'héritier de Jean Huss, l'orateur de la Bohême devant les théologiens de Bàle, le chef de L'Église nationale, Rokycana, archevêque de Prague. Ajoutons un dernier trait qui achève le contraste et lui donne un caractère tragique : de ces deux champions si puissamment armés, l'un est l'oncle, l'autre le neveu: Catherine de Wartemberg, femme du vieux sire de Rosenberg, est la sœur d'Anna de Wartemlx mère du jeune sire de Podiebrad. Représentée par ce vieillard et ce jeune homme, la lutte des partis qui déchirent la Bohém resque une lutte parricide.

Ce fut d'abord une guesre de ruses et demensong Ulrich de Rosenberg, pour tromper la vigilance de issi pour se faire do> amis en Bohême, fei- 'intéress de Rokycana : il signait,

lui et les siens, les pétitions que G ; liebrad

envoyait à Vienne et à Rome, puis, par missives secrètes, il perdait Rokycana et Podiebrad dans l'esprit du pape et de l'empereur. Ce système de calomnies allait devenir plus funeste encore : EugènelV \ enait de mourir, au moment même . ': r empereur Frédéric III s'était décidé enfin à le reconnaître et avait retiré sa protection au concile février l iïT ; le pape élu dix joui-- après sous le nom

de Nicolas V était un ami particulier de Rosenberg, qui avait eu l'honneur de le recevoir dans son château de Krumau, quand il se nommait simplement Thomas de Sarzana ou le cardinal de Bologne. Le choix du nouveau pape augmentait singulièrement le crédit de Rosenberg, même parmi les hommes de sa nation, car ce n'était pas chose indifférente d'avoir la confiance du saint-père, tan que la Bohême n'avait pas rompu avec la cour de Rome. Comment Rosenberg eut-il douté de la victoire, lorsqu'il vit arriver à Prague un autre de ses amis, le cardinal Carvajal, expressément envoyé en Bohème pour examiner l'état des choses et donner une solution définitive à l'affaire de l'archevêque? Il lui avait déjà préparé lu voie auprès de certain chef de parti. Toutes les révolutions nous présentent des hommes faibles qui, une fois la lutte engagée, ont peur de la soutenir et sont prêts à tout livrer par un impatient désir de la paix; de concessions en concessions, le sire Meinhardt de Neuhaus, chef des calixtins modérés, en était venu à faire cause commune avec Ulrich de Rosenberg. « Il n'y a qu'un moyen de rétablir la paix, disait Rosenberg au vieux seigneur féodal : c'est de nous soumettre à Rome, car Rome ne cédera pas. Et, en vérité, quel prix attachezvous donc à ces compactais du concile? Rome, dès que vous serez soumis, vous fera des concessions plus sérieuses; il faut seulement qu'elle puisse les faire en toute liberté, et non sous la pression d'un concile qu'Hic maudissait, d'un concile qui ;i osé prononcer la déchéance du pape romain et dont l'autorité n'existe plus. » Ces arguments, développés avec art, avaient produit leur effet. Rosenberg se croyait sûr de l'adhésion d'une moitié des

14 LE ROI GEORGE DE l'ODIEMUD.

hussites, el l'ambassade de Carvajal, arrivanl en grande pompe, les mains pleines de bénédictions et de présents, allai I consommer, il n'en doutait pas, l'alliance du parti romain et des calixtins modérés.

C'est le Ier mai .1443 que le cardinal Carvajal fit son entrée à Prague. Nous avons déjà dit que la capitale de la Bohême appartenait alors aux calixtins modérés, et se trouvait par conséquent sous la direction du sire de Neuhaus. Neuhaus et Rosenberg Qrent la plus magnifique réception au cardinal : toute la ville se porta audevant de lui, et les honneurs qu'on lui rendit furent si grands, les acclamations si vives, si joyeuses, que le cardinal, esprit très-fin pourtant et des plus avisés, se crut assuré de la victoire : n'avait-on pas exagéré la sombre obstination des hussites, et serait-il bien difficile de ramener un tel peuple à L'obédience de Home? On imaginerait difficilement un plus singulier malentendu que celui qui se produisit en cette circonstance : Rosenberg se croyait maître des hussites de Prague, parce qu'il dominait leur faible chef, le sire Meinhardt de Neuhaus; le cardinal, voyant L'enthousiasme de la ville, croyaitavoir affaire à un peuple fatigué de la Lutte et qui courait les yeux fermés au-devant de la paix; Les hussites, impatients d'atteindre leur but, croyaient saluer de Leurs acclamaions le légat qui venait établir officiellement leur Église nationale et sacrer leur archevêque. Au bout dequelques jours, tous Les voiles tombèrent, et l'irritation fut d'autant plus violente chez les habitants de Prague, que la joie s'était plus naïvement épanouie.

Quand on vit le cardinal opposer des fins de non-recevoir ;ï toutes les requêtes, faire profession d'ignorance

absolue au sujet des compactais du concile, s'exprimer avec dédain sur des croyances qui étaient la vie même, la vie religieuse et morale de la nation, plus d'un murmure accueillit ses paroles. «Prenez garde, lui dit un jour un des négociateurs, il pourrait bien se passer ici des choses terribles. » Les tôles s'échauffaient; le souvenir de Jean Huss se réveillait d'une façon tragique; on parlait déjà de châtiments, de représailles; enfin la colère du peuple devint si menaçante que le cardinal crut devoir quitter la ville en toute hâte, escorté d'une troupe de cavaliers que commandait Ulrich de Rosenberg. Le 1er mai, il avait été reçu avec vénération et allégresse comme l'envoyé du premier pouvoir de l'Église universelle ; le 23, il était obligé de s'enfuir au milieu des vociférations el des outrages. Le bruit se répandit bientôt qu'il s'était fait livrer les compactais pour en prendre connaissance, et qu'il les emportait dans sa valise. C'était le trésor de la patrie. Aussitôt quatre cents cavaliers s'élancent à sa poursuite : on l'atteint, on l'arrête, on va fouiller sa voiture; il supplie qu'on veuille bien ne pas lui infliger cette honte en vue de la ville de Prague : au premier village, il ouvrira ses malles et restituera le dépôt qu'on lui réclanje. Il s'exécuta en effet àBeneschau; le précieux litre, ditlecbroniqueur, était tout au fond de sa valise. C'est ainsi qu'un prince de l'Église romaine, grâce aux intrigues de Rosenberg, fut accueilli connue un libérateur et se sauva comme nu larron.

Cette journée, si fatale à Rosenberg, fut désastreuse pour Meinhardt de Neuhaus. Son autorité dans la ville de Prague élaii perdue à jamais; entre le chef indécis qui avait presque livré son parti et le parti résolu qui avai(

16 f E ROI GEORGE DE PODIEBRAD.

déjoué cette lâche poétique, tout lien était détruit, toute confiance impossible. Il était clair à tous les yeux que le sire Meinhardl connaissait mal les sentiments des hussites de Prague, el que les liussites de Prague connaissaient Irop bien désormais l'imbécillité de leur cher. .V qui appartenait la première ville du royaume? A celui qui représentait le mieux le sentimenl national. Tous 1rs yeux étaient tournés vers George de Podiebrad. Quelques semaines après, le jeune chef était avec son armée < 1 < i \ ;i n I les murs de Prague. Meinhardt, qui commandait encore la ville, n'avait pour la défendre que ses amis personnels, les barons el chevaliers de sa fédération avec leurs hommes d'armes; les bourgeois cl le peuple faisaient des vœux pour Podiebrad. L'issue de lalulle n'était pas douteuse. La troupe de Meinhardl avait pris position sur les hauteurs fortifiées qui dominent la Aille du côté de Wischehrad. George donne le signal de l'assaut : ses hommes s'élancent, entrent par la brèche, culbutent l'ennemi, tandis que Lui-même, enfonçant les portes de la ville basse, se précipite >uv les fuyards et les empêche de se rallier. Sa \ ictoire fui complète : la plupart des as chefs on soldats, tombèrent entre ses mains. Le peuple, en courant à sa rencontre, avait coupé la retraite aux vaincus; ses plus redoutables ennemis furent arrêtés au moment même ou un cortège immense, .avec des cris de joie et de victoire, le conduisait à la ville basse jusqu'à l'hôtel de Aille (3 septembre 1 1 '<<s .

SON ÉLECT1

Ce fut là un jour décisif en cette tumultueuse période : les deux partis hussites, les modérés et les ardents, étaient

rmais réunis: George était leur chef, et Prague leur capitale. Cette substitution d'un gouvernement à un autre dans la ville des ealixtins modérés peut-elle s'appeler un coup d'Étal? Non certes, il n'y avait pas d'État constitué dans cette malheureuse Bohême : c'était simplement un acte de guerre dans un pays où le droit ne se maintenait que par la guerre. Les ennemis de George, si affaiblis qu'ils fussent, ne manquaient ni de prétextes ni de res-

rces pour reprendre l'offensive. in-

hardt de Neuhaus, fait prisonnier au siég ue,

avait été enfermé au château de I rad, et, bien que

traité par le jeune vainqueur a\cc une courtoisie eheva-

sque, il avait bientôt succombé à ses chagrins. : fils, Ulrich de Neuhaus, accus; ir fait em-

poisonner le vieillard. Aux clameui s par Ulrich,

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