PLON-NOURRIT ET C'«, IMPRIMEURS-ÉDITE
ÎJ, RUE GARANGIKRE — 6«
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PQ
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réservés pour tous pays.
Aux Compagnons de Fierté et de Tristesse qui, dans un mouvement fraternel, ont accueilli ce petit livre, Au Champ d'honneur, où, avec le mien, f ensevelissais leur mort, f apporte aujourd'hui ces paroles prononcées dans V ombre.
Il n'est point question de rouvrir la source de nos larmes.
Ici l'espérance prend la figure de la certitude, la résignation devient de la paix.
Une des dernières fois que nous avons causé, toi et moi, comme deux amis dont les pensées cheminent vers le même horizon, tu m'as dit, mon Fils :
— Il faut que les hommes de ta génération se remettent au travail. Autrement, qui prendra nos petits par la main? Qui les aidera à franchir cet espace que vont remphr nos tombeaux? Les traditions de la France ne doivent pas descendre avec nous sous la terre. Ce sera vous, les hommes d'âge, qui relèverez les tronçons brisés et qui reforgerez le chaînon.
Après ce que tu as fait pour moi, mon Enfant, comment est-ce que je ne t' obéirais pas?
Tu connais mes blessures. Tu sais que j'ai porté deuil sur deuil, que j'ai beaucoup souffert et beaucoup travaillé. Pourtant tu ne permets pas que je me réfugie dans le silence auprès de ceux qui ne sont plus. Tu veux que je me mêle à la lutte qui continue. Tu commandes qu'après la Victoire je marche, sans toi, vers les lumières de l'horizon.
Soit. Mais à une condition, mon Fils.
A l'étape, je te trouverai assis et m' attendant au bord du chemin.
Je te dirai comme autrefois :
— Voilà ce que j'ai fait et voici ce que je veux entreprendre...
Je réciterai avec toi ces litanies du passé, qui, sur mes lèvres, sont une dernière goutte de miel.
Naguère quand un homme grisonnant parlait seul dans le crépuscule, on pensait :
— Sa raison Ta quitté.
Aujourd'hui, au soir tombant, les maisons, les villes, les campagnes, s'emplissent de voix murmurantes :
C'est à vous qu'elles parlent, bienheureux Fils, Époux, Amants et Frères, qui avez disparu dans les battements du Drapeau.
Et vous répondez :
Dans nos pensées par la grâce du Souvenir ; dans nos cœurs par la vertu de l'Amour que la Mort n'a pas vaincu.
Dans le train qui me ramène vers l'arrière, après que, là-bas, dans l'Est, je suis allé fermer tes yeux, je prends, mon Fils, cet engagement vis-à-vis de moi-même :
— Je ne penserai pas que ma douleur est la pire de toutes. Je pèserai à leur prix les privilèges qui me furent accordés, dans le temps où nous étions heureux.
Notre Guy et toi, vous étiez encore des petits enfants, dont, avec mes deux mains, j'enveloppais les têtes rondes. Un choix qui me laisse reconnaissant m'envoya parcourir les solitudes sahariennes par où, en ce temps-là, se limitaient nos possessions d'Afrique.
Du haut de mon dromadaire coureur, je découvrais un horizon circulaire et vide. A cause de cette monotonie, une fatigue entrait dans
mon cerveau d'habitant des villes, accoutumé à jouir de ces formes harmonieuses que Thomme a créées, et d'autre part, l'éclat du soleil m'obligeait d'avancer mes paupières mi-closes dans cet embrasement.
Au cœur de cette demi-veille, ma vision intérieure se faisait nette. Elle se tournait vers ces images, claires ou confuses, que la mémoire emmagasine en chacun de nous.
Au cours de cette méditation, à peine volontaire, la figure de mon père commença de s'éclairer pour moi, sur l'écran du souvenir. Déjà il nous avait quittés pour cet au-delà oii vous, ses petits-fils, avant moi, vous l'avez rejoint.
Cette vision de mon père ne se présentait pas comme un fantôme créé par les mirages au milieu desquels je me mouvais : c'était une apparition précise, colorée, de sa chère face de Celte. Tout y vivait : les yeux gris-bleu, les cheveux d'argent, le sourire. Ainsi dégagé de l'oubli par la vertu de mon recueillement, ce père que j'ai tant aimé me tint compagnie jusqu'au bout de mon voyage.
6 TE SOUVIENS-Ttl...
A mon retour en France, je demandai à votre grand'mère :
— Notre père ne portait-il pas, vers sa tempe gauche, une petite tache bleue?...
A l'évocation de ce souvenir, cette chère vieille que, vous autres, vous n'avez connue qu'en noir, joignit les mains :
— Oui, dit-elle, cela ressemblait à la meurtrissure d'un coup léger.
Vraiment, quand mon père était vivant, quand, écolier, le soir, à ses côtés, j'épelais ces livres latins et grecs dont il aimait à verser l'enseignement dans mon esprit,' jamais je ne l'avais remarquée, la tache azurée. Elle s'était installée en moi avec d'autres détails ignorés. Elle ressuscitait avec l'image qui, à présent, me souriait.
Vingt ans plus tard, entre le miroir du Nil Bleu et la Montagne Éthiopienne, pendant des mois, j'ai marché seul, vers le coucher du soleil.
Celui qui met le pied dans ce chemin des caravanes s'alourdit, au départ, de bagages trop
nombreux. La route les filtre : on se débarrasse de ce qui n'est pas nécessaire au maintien de la vie.
De même des tendresses.
On quitte l'existence passionnée d'une capitale ; on est encombré de sentiments forts et légers, d'attirances contraires ; mais, vite, tout faux semblant s'écroule. Le silence se fait dans l'âme. Et seules, dans le cœur de l'homme qui marche, elles subsistent ces tendresses dont on ne peut se séparer sans mourir.
Pendant ces mois de route qui, joints bout à bout, ont fini par former des années, j'ai traversé les grandes solitudes de la terre. Les soldats noirs que je conduisais n'étaient pour moi que des collaborateurs d'action : je n'avais en commun avec eux que les mots qui disent l'eau, la chasse, la guerre, la mort. Bercé au rythme de mon cheval, je me souvenais.
Dans cet éloignement, les «Vivants, » — tu en étais alors, mon cher Fils, et ton frère avec toi, — « mes » Vivants dont me séparaient tant de mers, de montagnes, de déserts, de fleuves, de
marais, perdaient un peu de leur consistance. Les lignes de leurs visages, leurs silhouettes même tremblaient aux limites des contours. Au contraire, obéissant à mon appel, mes Morts reprenaient un peu de vie. Confondus par l'effort que je prolongeais pour ressusciter vos présences, dans une réalité, dans une inanité égales, ô mes Vivants, ô mes Morts, vous n'étiez plus que des Absents.
Je la remercie la chère Solitude qui m'a discipliné. Grâce à elle, j'ai appris comment, isolé du reste du Monde, par le seul effet de la volonté d'amour, on peut, hors du temps et de l'espace, cheminer au milieu de la cohorte de ceux que l'on a aimés.
A cette volonté d'amour, je confie, mon Enfant, la garde des visions qui me restent de ton frère et de toi.
Comme tous ces parents que vous laissez orphelins, je vis devant des portraits.
Voici un pastel où, de profil, sont accolées deux têtes de jeunes garçons. Vous êtes un peu mal peignés, tels des enfants que l'on vient d'arrêter dans leurs jeux, et cela contribue à vous donner un air de vie. Ailleurs, vous me souriez, dans ces uniformes de matelots dont, pendant tant d'années, vous avez été vêtus. Ils me restent chers. Encore aujourd'hui, quand je les rencontre dans les rues, portés par des enfants inconnus, je m'arrête. Je demande que ces enfants ne causent pas à leurs parents la douleur de les quitter. Ailleurs, vous êtes groupés.
10 TE SOuVlENS-TD...
ton frère et toi, avec votre petite sœur sur vos genoux. Si blanche, si menue, elle semble un bouquet de fleurs dans une collerette de papier. Notre Guy la tient dans ses bras, et toi, mon Robert, tu poses devant elle un genou en terre.
Je disais alors :
— Après moi, ils la protégeront.
Et puis, vous grandissez. Dans des verres assemblés pour former un vitrail à ma fenêtre, je repasse toute votre vie d'enfants et de jeunes gens. Vous voici debout, aux côtés de votre mère... le Campanile pisan de la Tour Penchée vous encadre tous les trois... Ici encore, vous marchez, et moi, entre vous deux, dans la Campagne Piomaine : nous foulons la Voie des Tombeaux.
Tels quels ces portraits distraient mon regret : ils ne le rassasient point. Au moment de la séparation, quand ma sensation de vos apparences était toute vive, ces images ne me satisfaisaient pas. Chacune d'elles me présentait de vous quelque reflet accidentel : aucune ne me donnait la sensation de votre vie complète.
Cependant, avec le temps, ces demi-mensonges s'interposent entre Vous et nos souvenirs. A la première minute, nous avions jugé qu'ils vous trahissaient, voici maintenant qu'ils prétendent vous contraindre à leur ressembler.
Ces insuffisances donnent un prix unique aux apparitions qui, sans l'appui d'aucun portrait, se lèvent dans nos mémoires.
Celles dont je suis favorisé, je ne les ai point préférées parmi les impressions que je recevais de vous quand nous avions la joie d'être ensemble. Elles se sont imposées à mon souvenir dans des conditions banales, à des minutes où nul motif ne justifiait qu'une particulière image de vous se gravât, plus profondément que d'autres, dans mon souvenir.
En une seule de ces occasions je vous vois tous les deux.
Le décor est mon cabinet de travail, dans notre Maison de la Forêt. En tête à tête avec un livre, je me recueille. Soudain un coup léger effleure la porte et m'oblige de remonter à la surface des choses. Vous entrez. Vous avez
quinze et treize ans. Comme à l'ordinaire, mon Guy passe devant. Tant qu'il a vécu il a été, n'est-ce pas, l'orateur de votre couple? Vous venez me demander quelque autorisation qu'ardemment vous souhaitez obtenir :
— Papa, permets-tu?...
Sur son honnête figure, mon Guy présente cette expression de confiance qui entre nous est demeurée un lien jamais détendu. Toi, mon Robert- tu te tiens dans l'ombre. Tu appuies la requête de façon muette. Tu es prêt pour la retraite si je dis non.
A présent, il ne se passe pas de jour que je ne ferme les yeux, afin de vous évoquer, tous les deux, dans cette porte entre-bâillée, où, par un mystère que j'ignore, vous restez pour moi debout et tangibles.
Avec quels soins je les entretiens ces simu lacres afin qu'entre eux et moi, la poussière d'oubli ne vienne pas tendre son voile. Je le sais : une fois que j'aurais perdu leurs vibrations, je chercherais en vain à les ressaisir.
Et aussi bien, pour revoir ceux que l'on a
aimés, n'a-t-on pas le droit de compter sur le rêve ?
On rêve de tout et de tous, excepté de ceux que l'on voudrait passionnément retrouver. Jamais, depuis que je t'ai enseveli, tu n'as, mon Robert, entr'ouvert ton linceul pour me montrer, dans mon sommeil, ton cher visage. Une seule fois, j'ai su que notre Guy était présent. Il parlait dans une chambre voisine. La porte était entre-bâillée : j'ai entendu sa voix... Il priait que l'on m'évitât une tristesse. Mais, je n'ai pas eu le droit d'aller jusqu'au seuil de cette porte.
Elle serait trop douce, la Nuit, si de la Vie à la Mort elle jetait un pont par-dessus l'abîme des séparations !
Les couleurs qui te peignent dans mon souvenir illustrent, mon Robert, ta modestie et ton courage. Tel ils t'ont vu sur le champ de bataille, tel je t'ai connu écolier.
Sous un calme trompeur, tu cachais cette passion des Abruzzes que ta mère italienne t'avait apportée avec sa race très pure.
Que de fois, en Afrique, j'ai vu mes soldats noirs, réveillés en sursaut, se dresser dans un mouvement de défense. Et, sans doute, nous traversions des régions où, dans les surprises, l'instinct est d'abord une parade contre l'agresseur.
De même, au temps du collège, lorsque, le matin, je montais dans ta chambre, pour te réveiller, toi si doux, je ne te touchais pas : je t'appelais. Ton premier geste, en effet, était
celui de mes soldats éthiopiens : une brusque mise en garde.
Et tu étais fort.
Bien souvent, aux jours de congé, j'ai entendu les voix de tes amis t'appeler sous les arbres. Soudain, tu les avais quittés. Tu étais monté dans ta chambre, et là tu lisais. Tu lisais seul comme les buveurs boivent.
Ce goût de concentrer tes pensées te portait naturellement vers les études scientifiques. Tu y avais réussi. Avant que d'aller chercher à la Sorbonne l'enseignement supérieur qui devait donner une forme à tes aptitudes, pendant des années, tous les jeudis, je t'ai vu te mêler aux ouvriers d'une usine : tu voulais apprendre d'eux les rites du travail pour mériter de les commander un jour.
Ce sérieux d'âme mettait aux coins de ta bouche un peu de tristesse. Et aussi bien avaistu souffert trop tôt d'une douleur trop cruelle.
Le jour où ton frère a fermé ses yeux, j'ai pensé à toi plus qu'à moi-même.
Je me suis dit :
16 TE SOUVIENS-ÏU...
— Je ne veux pas le laisser monter dans sa chambre pour y dormir, en face de ce lit vide où, pendant des années, il a vu son frère s'étendre vivant et joyeux.
Je t'ai proposé de passer avec moi cette première nuit de notre douleur.
Tu m'as répondu :
— Il faut que je m'habitue?... Commençons tout de suite.
Et il a effleuré tes lèvres, ce sourire que tes soldats ont vu quand ils sont allés te ramasser sur la crête où tu es tombé, — le jour de mon désespoir et de notre gloire.
Tu devines, mon cher Fils, quelle est la place où j'aime à m' arrêter pour revivre ces pensées?
Après les départs de ton frère et de ta mère, nous nous plaisions à le visiter ensemble ce Jardin des Granits et de Marbres que des buissons de thuyas enveloppent, à quelques centaines de pas de notre Maison de la Forêt.
Le Roi Soleil, après lui une succession de souverains, se sont montrés les bienfaiteurs de ce petit paradis des Morts. Leurs largesses l'ont mis à l'abri des profanations. Alors tous ceux du Nouveau Monde qui, au cours d'un séjour en France, voient finir leurs vies, aiment à se faire transporter dans cette place de paix. Pour eux, on débarque à grands frais d'Ecosse des grès qui ont des reflets de soieries ; on emprunte aux changements des saisons les fleurs les plus rares ;
il est juste que les Ensevelis aient leur part de la beauté des choses.
C'est tout cela qui m'a tenté autrefois, ce jour d'automne, où je suis venu ici avec vous deux et votre mère, en promenade.
Nous avons pensé ensemble :
— Puisque, là-bas, au bord de la mer normande, le granit est définitivement scellé sur trois générations des nôtres, édifions ici une tombe nouvelle. Pour nous-mêmes et pour ceux qui viendront de nous, elle sera un rendez-vous de tendresse.
Ce n'était qu'une velléité de prévoyance et voici que, bien peu de mois après cette visite, notre cher Guy nous a contraints de faire une réalité de larmes avec ce projet, qui, de loin, nous avait souri.
Nous aurions soufîert d'accumuler sur ses vingt ans le poids d'une dalle, ou l'ombre de ces chapelles que ferme une porte de fer. Nous avons rêvé de bâtir autour de sa jeunesse endor-mie un vrai chœur d'église. Nous l'avons dessiné dans ces lignes romanes que, nous autres
Normands, nous aimons tant. Nous en avons cherché le modèle dans cette église voisine où, jadiSj saint Louis fut baptisé. Là nous avons emprunté des profils de colonnettes, des mouvements de chapiteaux que serrent dans leurs griffes des oiseaux dévorateurs. Dans un de nos musées, nous avons découvert la plus ancienne stalle de pierre, léguée par l'âge roman aux églises de France. Je ne voulais pas que les visites que je rendrais à mon fils, que mes petits-enfants m'apporteraient plus tard, fussent cette courte station, debout, devant le silence, où, tout de suite, on se fatigue. Je souhaitais qu'il y eût ici un banc accueillant, où l'on pût s'asseoir, se souvenir, causer avec ceux que l'on ne voit plus.
Afin de préciser la ressemblance de ce tombeau avec un chœur de chapelle, nous avons fermé ce carré de granit et de marbres avec une grille forgée. Un artiste du fer, dont déjà le magique marteau vacille, a voulu figurer ici le gui des Gaules, écho du nom de l'enfant perdu, symbole de la vie éternelle»
Combien en ai-je passé d'heures du matin, du jour et des soirs à méditer sur ce banc !
Tout autour, les cyprès et les roses forment un décor sylvestre, des vols de pigeons s'égrènent dans le ciel, au printemps des bourdonnements d'abeilles montent de la terre, et, tandis que je me recueille là, j'entends sonner les heures à l'horloge toute proche de ce collège provincial où ton frère et toi vous avez fini vos études.
— Dix heures... quatre heures... les enfants rentrent, la porte va s'ouvrir, ils vont me montrer leurs visages.
Du côté de la lumière où vous êtes partis, je vous ai suivis l'un après l'autre, tant que j'ai pu, jusqu'au même éblouissement.
Mais nous ne nous sommes pas séparés de la même façon.
Toi, mon Guy, je t'ai perdu.
Lassé par une lutte rude, je débarquais d'une exploration africaine. Sur le seuil de notre maison, ta mère est accourue à la rencontre. Elle a crié vers moi :
— Enfin, c'est toi ! Tu vas nous sauver notre fils puisque tu reviens.
Quand j'ai été en face de toi, mon Enfant, tu m'as dit :
— Tu nous as honorés, et je t'en remercie... Mais moi, c'est fini...
La nuit, pendant que je te veillais, tu m'as pris les mains, tu m'as dit encore :
— J'aimais une jeune fille (tu l'as nommée) ; si j'ai tant travaillé c'est que je voulais être prêt à la demander en mariage avant qu'on me l'enlevât. Mais maintenant, dans ma tête, tout se brouille, tout s'effondre... Jamais je ne serai plus comme autrefois... Je n'ai plus le droit de penser à elle... Je te prie de me laisser nfourir...
Le nom de l'homme de science qui te disputait à ton destin ne périra plus. Il demeure attaché à une découverte qui, sur le pouvoir de la mort, ferme une porte longuement battante.
Devant ton lit, il me disait avec tristesse :
— Par amitié pour vous, j'ai glissé dans les veines de votre fils ce contrepoison qui, un jour prochain, sera le remède. Mais sa vertu n'est pas au pomt. Vous m'appelez trop tôt.
Ainsi nous t'avons perdu dans ta vingtième année.
Perdu !
Ah ! le mot terrible et qui laisse le cœur sans consolation. Il y a de tout dans cet aveu-là :
UQ remords, car il semble que l'on aurait pu empêcher ce qui est advenu. Et puis de la honte... On a le sentiment que, par négUgence, quelque chose de spiendide qui vous avait été confié est gâché. Vous ne la teniez donc pas serrée dans votre main, la main de cet enfant que vous avez perdu sur la route? Il n'y a pas d'excuse.
Une mère reçoit cette blessure-là dans ses entrailles, à la place même où elle avait porté la vie, et le heurt peut en être mortel.
Mais* l'homme? Le père?
Quand il vient à perdre un fils qui déjà était son remplaçant, c'est aux sources mêmes de sa pensée qu'il est frappé. Il met son front dans ses mains, et, quand il pleure, ce n'est pas seulement parce que son cœur est brisé, c'est parce qu'il ne comprend plus.
Aussi bien, après qu'on a lu les livres des philosophes, et que, dans une sincère angoisse, l'on s'est demandé : « D'où venons-nous? Où allons-nous? Pourquoi la route? », il suffit qu'un enfant nous naisse, pour que nous devenions le
frère heureux du plus humble des travailleurs, et que nous cessions d'interroger le Silence. Dans le prolongement de la ligne toute droite où, du lever au coucher du soleil, on marche, l'âme bien portante, on n'aperçoit plus ce carré d'ombre au bord duquel un jour on trébuchera. Ce petit enfant qui court devant nos yeux cache la Mort.
Mais qu'arrive-t-il lorsque, brusquement, l'homme confiant s'arrête court devant ce trou béant où vient de glisser son fils?
Toi, mon Robert, je ne t'ai pas perdu.
Je t'ai donné.
Saint-Germaiii-en-Laye, novembre 1914.
Ce soir, avant que la nuit tombe, je suis venu, mon Fils, me reposer un instant sur ce siège de granit, où, il y a quelques mois encore, tu t'asseyais à mes côtés, devant nos Morts.
Entre les carrés de buis, les roses de Noël que ta mère a tant choyées ont pris la place des floraisons d'automne. Tout le cimetière a revêtu sa livrée hivernale.
Mon Enfant, on a tiré ton cercueil de cette tombe provisoire où, là-bas, dans l'Est, tu as trouvé un premier abri.
On te rapporte.
Après-demain, aux côtés de ta mère et de ton frère, je t'enterrerai pour la seconde fois.
Je ne m'apitoie pas sur ce renouveau de souf-
france. A cette minute de notre mélancolique réunion, des milliers et des milliers de douleurs vont lever vers nous des regards d'envie. Tu le sais pourtant, mon Fils, pour obtenir cette douceur, je n'ai pas intrigué. Je te la dois. Ton agonie héroïque me léguEiit le droit de rappeler ton cercueil à la lumière et de le rapporter par les cahots de la route.
A cette heure tu es dans le chemin et moi qui t'attends, les bras en croix sur ma poitrine, je suis venu ici afin de préparer les choses à t' accueillir.
L'éghse, où, le dimanche, ta mère priait, te donnera l'hospitalité. La maison où tu as grandi, la haute porte dont, deux fois, tu as franchi le seuil, derrière de sombres cortèges, toute la façade de notre demeure vont se fleurir de drapeaux. De ceux qui t'ont aimé, quand toi et moi nous passerons devant ces fenêtres, tu n'as plus personne pour te bénir. Du moins ces drapeaux feront-ils présente, à ton dernier passage, cette autre Mère, à jamais vivante, la France que tu chérissais, et pour laquelle tu as été fier de mourir.
Tout à l'heure, des travailleurs vont se présenter, porteurs de pioches. Une fois de plus, on bouleversera ce petit jardin qui recouvre nos morts d'un frisson de vie.
Cette lézarde que le fer va trouer dans ce carré de verdure me remémore ta blessure à toi, mon Enfant, cette blessure par où s'est écoulée notre suprême chance de lignée.
Et, pour la dernière fois, — pardonnez-moi, mon Dieu, — dans l'ombre de ce cimetière, je rêve sur ce qui aurait pu être.,-
... Bonjour, mes Fils !
C'est moi, votre père...
Je viens m' asseoir un instant à vos jeunes foyers.
Vous le savez :
Pour l'amour de vous, j'ai vécu avec la simplicité d'un homme de peine qui endure gaiement son labeur, afin que ses enfants connaissent des chances heureuses de vie. La paix règne sur la terre. Les hommes n'envient plus ; ils sont fraternels. L'amour ne sème plus de déceptions. D'un bout à l'autre de la vie, elle continue pour vous la joie de vos fiançailles.
Jamais aucune ombre ne descend sur les berceaux, devant lesquels souriants, aux côtés de vos jeunes compagnes, vous regardez dormir ces petits enfants qui tiennent l'avenir dans leurs mains.
Vous-mêmes, mes chers Fils, vous agissez sans vous déformer. Vous ne sacrifiez aucun idéal à la nécessité de l'heure. Vous mettez en bonne pratique ce conseil que, dans notre maison, les pères donnent à leurs fils :
« Soyez droits, et adroits. »
Vous n'éprouvez que de l'attrait pour les risques que comporte la lutte des affaires. Vous les estimez pour la liberté de penser et d'agir qu'elles octroient à ceux qui ne relèvent que d'elles. Cette indépendance-là, vous la placez plus haut que tous les profits du monde.
Merci pour tout cela, mes Fils. Merci pour le bonheur que vous me donnez et pour le bonheur que vous avez.
Lorsque je songe au jour où, pour la dernière fois, je vous sourirai, de ce côté-ci du voile, je me dis :
— Quand ton heure sonnera, ils te borderont entre les buis, devant le banc de granit, et ils retourneront à leur travail, en emportant ton souvenir.
... Qui vient là?
Ce sont les porteurs de pioches.
Avant que le soir tombe tout à fait, ils désirent marquer la place où demain ils défon* ceront le gazon,
— Ici, mes amis...
De là où tu es, l'aperçois-tu, mon Fils, ce cortège qui, de l'église au Jardin des Marbres, escorte ton corps supplicié?
Ce que la tendresse, l'estime, la fierté, l'espérance, les larmes, peuvent tresser de grandeurs t'est apporté.
Je ne suis plus seul avec toi, comme en ce soir d'octobre, où, dans la nuit, j'ai marché derrière ton cercueil, de l'hôpital de la colline au cimetière d'en bas, à travers une cité inconnue.
Ta petite ville est sur ses portes, à ses fenêtres : il y a beaucoup de mains jointes, des pleurs dans des yeux.
Pour elle, à cette minute, tu es tous les fils qui l'ont quittée afm d'aller la défendre, — ceux qui déjà sont tombés, ceux qui, en ce moment précis, se battent, ceux qui ne reviendront jamais.
L'église apparaît pleine, comme en ces jours de fêtes où une cérémonie qui n'a pas d'athées attire à soi toutes ces âmes, dans lesquelles, sous la cendre du doute, couve tout de même un désir d'infini.
Celui qui, au bas des marches du chœur, a déjà béni les tiens que tu pleurais, élève sa main dans un geste de foi. Derrière l'autel, cette belle voix d'homme qu'autrefois on venait entendre de loin, chante ces mêmes musiques, que, dans des occasions pareilles, toi et moi, nous avons choisies, pour porter, de la terre au ciel, l'adieu à nos Morts.
Ta petite sœur est à ta gauche, avec ta pâle fiancée. Moi, je me tiens à ta droite, aux côtés de ce cher beau-frère dont le fils unique, — ton cousin germain, — est tombé, deux jours après ta chute, et lui aussi pour ne plus se relever.
Sous ce drap lamé d'argent, sous ce lourd couvercle en chêne lorrain, que, dans la chambre de l'hôpital, ils ont vissé devant moi, au travers du drapeau qui te sert de linceul, j'aperçois l'ondulation de ton corps... Voici les lignes
TE SOUYIENS-TU... 33
de ton visage, la place de tes yeux, que tu as rouverts, quand je baisais ton front, afin de me regarder avec tendresse du fond de la Mort.
Souris, mon Enfant, au spectacle que t'offre, entre le château et l'église, la place, fourmillante d'une foule émue.
Pour te former une escorte d'honneur, cette Armée que tu as si bien servie t'envoie ses fiers cuirassiers. Avec quel recueillement ils s'alignent, ces hauts soldats^ de chaque côté de tes blessures !
Pour draper ton char et les chevaux qui le traînent, nous avons choisi la livrée blanche de ta jeunesse, de ta gloire sans tache, de ton pur amour. Aux quatre coins, des faisceaux de drapeaux frissonnent et se mêlent aux fleurs. Entre toi et moi, un officier, aux moustaches blanches, la poitrine étincelante de rubans et d'étoiles, marche. Il t'aimait. Il a voulu porter ton sabre. Il élève sa poignée. A ceux qui te regardent partir, il la présente comme une croix.
Ainsi le cortège s'engage dans ces rues de la vieille ville que, tant de fois, tu as parcourues,
rendant les saints que l'on t'adressait de toutes parts, car tu étais le bienvenu à cause de la simplicité de ton cœur.
Vont-ils s'émouvoir à ta vue les drapeaux qui pavoisent la façade de notre maison?
Vont-ils se tendre vers toi, gonflés par un souffle d'amour?
Je ne suis pas lâche, mon Enfant; mais je n'ose pas regarder de ce côté-là. Je ferme les yeux.
Ce qui se dresse ici sur notre passage, c'est un rêve mort.
En avant ! En avant, à ta suite, au delà de ce qui finit ! Je sais que toi tu es vivant.
La porte du cimetière est passée.
Notre ami, le gardien de ce jardin du sommeil, le brave vieux, à qui, tous les ans, à la veille de Noël, tu portais un poulet et une bouteille, a revêtu son uniforme des grands jours.
Il veut te rendre les honneurs.
Comme dans les ornières de pierre, entre les haies de thuyas, il tangue, ton char funèbre !
Qu'importent ces cahots. De tout cela, tu ne souffres plus. Elle est passée l'heure où tu disais à tes soldats qui, du haut de la Colline de l'Assaut, te descendaient, dans la nuit, sur deux fusils en croix :
— Arrêtez, mes amis, posez-moi à terre... Je finirai ici...
Allons, encore un peu de courage pour nous deux. Cette fois-ci, mon Bien- Aimé, c'est la dernière station de ton calvaire : tu atteins la place de ton repos éternel.
Adossé à la grille de notre tombe, au nom de l'Armée, le Général Commandant la Place salue le Sous-Lieutenant qui a donné l'exemple. Après lui, parle un ami de ma jeunesse. Avant qu'il vînt diriger cette maison où tu as fini tes études, autrefois, au Quartier Latin, il a été mon camarade. Il a connu, il a aimé, avec toi, ton frère, ta mère. Il les évoque au-dessus de nos larmes.
Et justement, voici que derrière le rideau d'arbres du cimetière, un quart de l'heure sonne à l'horloge de ton collège.
Les écoliers sont en classe. A la place où tu étais assis, ils étudient ces livres qui ont fini de te forger cette âme que t'avaient léguée tes aïeux.
Tes camarades et toi, vous ajoutez une belle page à cette légende de gloire. Demain d'autres enfants se hausseront le cœur en l'épelant.
Merci, mon Fils.
Le dernier des hommes de notre nom descend dans la terre, mais la France continue.
Vive la France !
Au retour du cimetière, je trouve sur ma table de travail une lettre pressante.
On me demande d'écrire une préface pour un recueil dont le titre dit l'esprit : cela s'appellera « Les Archives de la Gloire ».
Je passe la nuit, mon enfant, à feuilleter le dossier de ces prouesses : ainsi je reste plus près de toi.
Certes la vigueur française étonne ; mais c'est d'abord, votre force d'âme qui éblouit : audelà des limites que l'imagination lui avait assignées elle recule le pouvoir de l'homme.
Les difficultés que le Commandement impose à un chef moderne n'empêchent pas vos Colonels de combattre, coude à coude, avec leurs soldats. En voilà un qui, pendant dix heures, garde son monde sous un feu intense. Il reste le dernier
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sur le champ de bataille. Il passe la nuit, seul, dans les lignes ennemies. Il échappe à toutes les patrouilles, et puis, par une audace qui dépasse les récits de cape et d'épée, au matin il rejoint sa brigade et la reprend en main.
Un jeune Capitaine voit avancer sur sa troupe des lâches qui, devant eux, poussent des femmes et des enfants. Pas un coup de feu ne part de ses lignes. Il « sert » ces couards à la baïonnette.
Un autre cavalier encaisse sept coups de lance. Sa monture lui croule entre les genoux. Il s'élance sur un cheval de uhlan. A ce momentlà, une balle lui perce la main gauche, presque en même temps un coup de pointe lui crève la main droite. Il saisit les rênes avec ses dents, et rentre au galop dans les hgnes.
Dans un assaut, un sergent a les deux bras brisés, son arme lui échappe. Il n'a plus que sa voix. Il continue de se porter en avant en hurlant la Marseillaise.
Un brigadier tombe en reconnaissance. Une balle lui a détruit les deux yeux. Retrouvé sur la terre, il renseigne précisément son officier sur
l'établissement" de la tranchée ennemie. Il décrit sa vision dernière avant la nuit où il vient de descendre.
Voilà, mon Enfant, un admirable et double symbole. Tant que la France durera, nos fils garderont de tels souvenirs. L'âme des Aïeux chantera dans leurs cœurs par la voix de ce mutilé. La vision de la Gloire entrera dans leurs cerveaux par ces yeux morts.
Il est près de trois heures du matin, et je lis encore.
Pourquoi donc est-ce que, soudain, dans mes yeux, je sens des larmes?
C'est que je viens de me la réciter, une fois de plus, ta « citation » à toi, mon Enfant, — cette modeste citation à l'Ordre de l'Armée que tu n'as même pas connue :
« ... Il s'est efforcé d'enlever ses hommes... « Il a fait preuve du plus grand courage... »
Et je les entends, ces paroles mélancoHques que tu m'as dites avant de mourir :
— Je t'avais promis de faire de mon mieux. J'aurais souhaité une meilleure occasion de tenir ma parole. Quand j'ai reçu l'ordre de passer devant, et de porter ma section à l'assaut de la crête, il était trois heures et demie.
A quatre heures, j'étais par terre. Ma guerre, c'a été une demi-heure et trois cents mètres.
Oh ! puisqu'il fallait en mourir, comme je les envie, eux et leurs pores, ces héros qui, du moins, ont eu l'occasion d'étonner le monde par l'inouï de leur effort !
Quand mes larmes ont fini de couler, je pense avec tristesse :
— Si humble qu'ait été la chance de ton fils, tout de même il a eu le bonheur de « passer devant ». Pendant quelques instants, il a rêvé qu'il atteindrait le sommet. Songe à ceux qui sont tombés anonymes dans le rang. Songe à ceux qui ont été enterrés dans la fosse commune. Songe aux disparus. Pour une minute, essaye de te faire l'âme des pères, des mères, des femmes, des fiancées qui les ont chéris et qui ne tiennent pas même la consolation de les savoir morts.
C'est toi, mon Fils, qui, cette nuit, m'apportes si à propos cette fraternelle pensée pour rafrsdchir ma peine brûlante?
Est-ce à ton intervention que je Ja dois, mon cher Fils, cette chance d'agir que l'on m'apporte?
Selon mes aptitudes et les forces qui me restent, la fortune m'est offerte de servir l'Idéal pour lequel tu as donné ta vie.
Ce n'est pas seulement sur nos frontières de l'Est que l'Adversaire assaille la France ; en tout lieu du monde il la hat en brèche. Il s'essaye à détourner d'elle les sympathies qui nous viennent. Il veut nous supplanter auprès de ces hésitants, qui, d'instinct, pactisent avec le plus fort.
On me demande d'aller attaquer de face ces propagandes impies.
On ne me cache pas que ce pèlerinage peut me conduire à fermer le cercle autour de la Terre.
Je réponds « oui » même avant d'avoir intérieurement consenti.
En deuil, comme me voilà, en français, dans les langues que j'ai conquises ou que je bégaie, je rendrai le témoignage sur ce que Vous, chers Morts, vous avez accompli. Je dirai ce que vos compagnons continuent de supporter pour la France et pour le Monde. Je montrerai la Victoire, planant au-dessus de nos armées, et qui cherche seulement une place pour se poser.
Cette croisade-là, mon Enfant, je la pousserai, tu le sais bien, jusqu'au bout des forces de mon cœur...
Et pourtant quelle ironie du Destin!
La Terre va m'être montrée à la minute où mon Royaume à moi a cessé d'être de ce Monde.
C'est à l'heure même où tout ce que les miens ont accompli, sur la terre et sur la mer, pour l'honneur de notre devise, est englouti avec toi, que, mélancolique épave de foi et de tendresse, je dois hisser ma voile, cingler vers les horizons derrière lesquels je n'ai plus de port.
N'importe.
En ramassant la palme que tes amis ont déposée sur ton tombeau, en l'élevant au-dessus de ma tête, ce n'est pas seulement la France que je sers ; il me semblera, mon Enfant, que tes pareils et toi, vous êtes moins morts...
Dans l'Atlantique, mars 1915.
Il m'est doux d'entrer dans la mer, au lendemain du j our où j e sais que, j e pourrais me traîner sur mes genoux, jusqu'au bout du monde, je ne trouverais plus sur la terre la trace de tes pas.
J'ai volé en avion au-dessus des rivières, des villes, des montagnes. Au cours de ces randonnées de l'air, on est assourdi par le bruit des hélices et par le bourdonnement du vent. On dépense tant de volonté à jouer son rôle que, là-haut, il n'y a pas de place pour la méditation.
Au contraire, quand on se confie à la mer, on entre dans l'infini. Pour moi, c'est me rapprocher de toi.
Autrefois, l'homme qui s'embarquait ne craignait que la tempête... (Tu aimais cette appellation de « Maître après Dieu » que je t'avais fait
lire dans les « connaissements » de nos navires, et qui, dans le temps où la France avouait sa croyance, servait à désigner nos capitaines.) Aujourd'hui, ce n'est pas le péril qui vient du côté du vent que l'homme redoute le plus ; il épie la surface déserte des vagues. De làdessous, par un beau calme, soudain, peut surgir ce monstre, plus redoutable aux gigantesques paquebots qu'un monstrueux cétacé aux baleinières de jadis.
Par sa hauteur, par son tonnage, ce steamer qui me porte est un des plus formidables que l'homme ait lancés sur l'Océan (1). De la place de la Concorde à la Madeleine, du pavé de bois aux lucarnes des maisons, tiré à sec, il empHrait toute la rue Royale. Il suffirait cependant qu'elle pénétrât dans son flanc, la petite torpille qui, à la surface de l'eau court comme un jouet d'enfant, sur un bassin, pour que ce navire prodigieux s'inclinât, s'ouvrît en deux, et, levant vers le ciel sa poupe ou sa proue, coulât bas.
(1) La Lusitania.
Ai-je peur de la mort, mon Enfant j après que je t'ai perdu, — de la mort qui me réunirait à toi?
Depuis tant d'années que je navigue, cent fois je me le suis représenté en imagination, le drame du naufrage. Si, brusquement, il devenait une réalité, il ne me surprendrait pas. Je te le confesse toutefois avec un peu d'étonnement : fils de marins, je porte dans mes os une atavique répugnance pour cette épave sans nom que, longuement, le flot ballotte avant que de l'échouer au rivage.
Dans cette deuxième moitié du dernier siècle où je suis né, ceux de ma culture ont cessé de croire aux revenants. Pourtant, nous autres, gens du littoral, aux approches de la Toussaint, nous sentons encore trembler nos cœurs quand, brusquement, se lève cette tempête annuelle,
lugubre, que les gens de mer nomment le Coup de Vent des Morts.
Cette nuit-là, les barques restent à l'attache. Les pêcheurs, qui d'ordinaire les montent, se souviennent des compagnons, coulés, sans messes, entre le ciel et la mer.
Ils prient pour eux, dans ces chapelles de la côte, où des matelots, pieds nus, allument des cierges, et, aux piliers, accrochent des simulacres de navires.
En rade de New-York.
11 y a dix-sept ans, je l'ai aperçue pour la première fois, sur le fond du ciel, cette colossale Liberté de bronze que la France offrit en présent à ses amis d'Outre-Mer, et qui, un phare dans la main, éclaire la rade du plus grand port du Nouveau Monde.
Toi, elle et moi, nous sommes des amis anciens.
Dans le temps où, aux lisières du Parc Monceau, dans un terrain alors vague, des ouvriers parisiens assemblaient les morceaux de cette Huitième Merveille, nos fenêtres dominaient l'atelier où s'opérait le miracle.
Pour les petits enfants que vous étiez alors, Ion frère Guy et toi, c'était un heureux passe-
temps de contempler, sur la terre, les membres dispersés de cette statue prodigieuse. Pour vous, elle incarnait cette Reine des Géants dont les contes de fées vous disaient la puissance.
Comme j'avais été heureux de la retrouver alors, cette monumentale figure ! Il me semblait qu'elle répondait à mon sourire.
Elle me demandait :
— Et ces petits garçons qui effaçaient la buée des carreaux pour m' apercevoir... Qu'est-il advenu d'eux?
Ce soir, mon cœur reste silencieux. En effet, si le rayon de la lampe que tout à l'heure la Nuit allumera dans la main de la Déesse de bronze venait, de l'autre côté du monde, chercher ces témoins du passé, ô mes Fils, elle n'éclairerait plus vos visages.
New-York, mars 1913.
J'avais tant rêvé qu'un jour je la monterais, à ton bras, cette Cinquième Avenue, que mon père," tes grands-pères ont foulée avant nous, à l'époque où nos voiliers nous débarquaient au bas de cette artère sans fin, qui avait alors l'apparence d'une belle rue provinciale.
Je m'en souviens en souriant :
Lorsque, pour la première fois, à ton frère et à toi, je vous ai montré l'Italie, vous avez préféré Milan à Rome. Vos dix-sept ans jouissaient de l'activité bourdonnante, de ses chances de succès, plus que de la majesté des grands souvenirs.
Que dirais-tu donc aujourd'hui, mon cher Fils, devant cette liberté d'ici, volontairement
disciplinée, qui dans l'obéissance à une règle choisie voit la gardienne de l'Indépendance?
Tu t'enivrerais de cette fièvre de vie derrière laquelle surgissent les réserves illimitées offertes à l'initiative et au travail.
Certes elle te divertirait cette élégante sûreté de soi, dont, ici, femmes et jeunes filles offrent l'image. Comme tu l'aimerais cette chevalerie respectueuse de l'homme qui fut ton attitude dans l'amour.
Ce que cette Société apporte à la civilisation générale se relie d'abord par les fibres les plus délicates à l'idéal que la France mit des siècles à forger et qu'aujourd'hui elle défend contre l'envie teutonne : point de classes, mais l'égalité entre tous les hommes, l'amour des faibles» la justice placée au-dessus du droit, le rêve marié au sens pratique.
Je commence dans la rue ma campagne de ripostes.
Combien un homme, en apparence affranchi des enfantillages du vieux temps demeure secrètement gouverné par cette idée qu'au-delà de la mort, ceux qui nous ont quittés continuent une vie pareille à la nôtre.
Que t'importe, là où tu es, que tu aies emporté de la Terre une expérience plus ou moins complète des efforts que, sur cette planète, tentent les concurrences des hommes?
Pardonne donc, à ce regret dans lequel mon cœur s'obstine. Mais, chaque jour, quand je mets les pieds dans ce carrefour de City Hall, où tout l'effort humain se tend, s'exalte, une voix qui chuchote en moi, avec la peur d'être réprimandée, continue de murmurer :
— Si ton fils pouvait voir cela !
Entre des monuments comme cet Hôtel de Ville que marque au front le sceau de notre art français, et ces buildings, poussées en hauteur à des altitudes que l'audace n'avait pas atteintes, vers une heure de l'après-midi, tourbillonnent, se groupent en auditoires, des milliers et des milliers d'hommes. Employés, courtiers, gens d'affaires, la trépidation de la vie new-yorkaise leur accorde, bien juste, sous couleur de repas, le temps de recharger leur puissance d'effort.
Au milieu de ces remous, des orateurs se démènent. Ils parlent du haut du siège d'une voiture arrêtée, ou juchés sur des bancs. Ils cherchent à tourner vers eux ces milliers de têtes, coiffées du petit chapeau de feutre qui est, ici, la pièce essentielle de l'uniforme du business.
Neuf fois sur dix, ces parleurs sont des charlatans de l'espèce que, dans son argot farouche, le peuple de chez nous nomme des « vendus ».
Ai -je besoin de te dire qui les paye?
Ces hâbleurs se sentent gros de la vérité.
Ils ont mission de la produire. Nous en faisons les frais, nous, les incorrigibles Français, les provocateurs d'une Allemagne pacifique, — et, avec nous, nos soldats, toujours. en fuite, — nos femmes, si impudiquement éprises du vainqueur, que le Boche vertueux est las de détacher leurs bras de son cou.
Après que, comme tout le monde, j'ai écouté ces exposés, sans les interrompre, je pose à l'orateur cette question ingénue :
— S'il vous plaît... Ne seriez- vous pas Allemand ?
Le propagandiste a des acolytes. Ils cherchent à noyer le contradicteur entre deux vagues de foule. Mais nous sommes en terre de liberté et de franc rire. Il arrive donc que l'auditoire me soulève, qu'on m'offre l'appui d'épaules robustes.
Des voix crient :
— Répondez !
Je n'y manque point : j'ai traversé la mer pour apporter cette réponse-là.
Dans les rares occasions où, en ta présence
56 TE SOUVIKNS-TU...
j'ai harangué des assemblées que leurs passions faisaient tumultueuses, tu m'as dit :
— Le respect que j'ai de toi souffre quand je te vois lutter ainsi contre une violence qui redoute l'argument qu'on lui oppose.
Tu avais tort de te fâcher, mais ta colère était douce à mon cœur.
Et puis, vois-tu, les calomnies des Allemands, voire leurs injures, sont tout de même moins dangereuses que leurs gaz et leurs obus.
J'avais de plus graves raisons d'être inquiet de toi quand tu avançais sous leur feu.
Quand je souhaite un rafraîchissement d'âme, je me tourne vers la pure pitié que témoignent à mon deuil les enfants de nos amis.
On leur dit :
— Il est en noir parce que les Allemands ont tué son fils.
Avec quelle compassion ils me regardent, ces petits, dont un Pays de Liberté s'est fait des reines et des rois. Ils se demandent comment il est encore debout l'homme qui, un jour, a reçu une telle nouvelle? Leurs pères survivraient-ils donc s'ils mouraient eux-mêmes?... Mais toi, tu es tombé sur un champ de bataille, — alors on n'aperçoit pas seulement ta blessure : on aime ta gloire.
Ces temps-ci, je' me repose dans une de ces demeures de campagne où l'art s'associe au
charme des saisons. Tous les jours, une petite fille de huit ans qui, sur son visage sérieux, porte un reflet du ciel, monte dans ma chambre. Elle me demande :
— Contez-moi encore l'histoire de votre fils. Je parle et elle te voit. Jamais elle ne me
quitte sans m' affirmer :
— Maintenant il est avec Dieu.
Je l'espère, ma petite, mais tout de même, je te remercie de le croire avec moi.
Avant-hier, au moment où je me rétire d'une maison amie, une enfant, plus jeune encore, m'a tendu un bouquet. Elle l'avait en secret descendu de sa chambre. Elle me l'a présenté avec des tiges encore toutes mouillées.
Et ce bouquet-là, c'était à toi, mon Robert, qu'en allait l'offrande, à ce jeune homme qui est tombé de l'autre côté de la Terre et qui ne voit plus les fleurs.
Je viens de parler à Philadelphie dans la salle de l'Opéra. L'on s'est assemblé, — tu t'en doutes ? — pour entendre dire du bien de la France.
Les journaux ont annoncé que je suis de ces
pères qui, ayant tout donné, sont libres désormais, pour recommander à leurs amis les sur^ vivants de tant d'hécatombes.
Mon allocution terminée, comme je me retirais derrière le théâtre, on m'a prévenu qu'un enfant insistait pour me parler.
Celui-là sortait du peuple. Sur sa figure coulaient des larmes. Il m'a tendu la main et il a prononcé :
— Je viens vous dire combien j'ai du chagrin que votre fils soit tué.
Tu te rappelles, mon Robert, dans quel serrement de cœur, toi et moi, nous la lisions ensemble la pièce d'Hugo qui s'achève sur cette pensée mélancolique : -
Et les Morts sont bien morts quand nul ne parle d'eux.
Jamais vous ne serez de ces morts-là. Glorieux Fils de France, qui venez de tomber dans le frisson de nos drapeaux.
Ces petits d'Outre-Mer qui, à cause de vous, m'apportent de la pitié et des fleurs, deviendront des hommes et des femmes. Quand
nous autres, qui vous avons chéris, nous serons retournés à la poussière, ils parleront encore de vous à leurs enfants.
Ils leur conteront, qu'en une heure tragique, où tout était remis en question, quand les faibles avaient peur, vous avez sauvé le Monde.
Plus que personne les jeunes filles sont ici nos collaboratrices dans les efforts que nous multiplions pour arracher aux hésitations dernières cette nation de cent millions d'âmes.
Hier encore, ces « American Beauties » dans lesquelles tout un peuple mire sa grâce, sa force et ses succès, désiraient que celui qui aspirait à fixer leurs cœurs fût, sur le champ des affaires, un audacieux et un vainqueur.
Il ne s'agissait pas seulement du butin que ce victorieux-là mettrait à leurs pieds, mais de la vaillance dont il fournirait la preuve. Si à ces triomphes il ajoutait les virtuosités du sport, il avait des chances pour ne pas connaître de cruelles.
Qu'est-ce que tout cela au prix du sacrifice que pour « Celles » de France, font tous ces
jeunes gens, ces fiancés, ces maris, ces pères, qui marchent au canon sans grandes chances d'en revenir?
L'heure a sonné où tout ce qui fait la fierté de la femme, amour consenti, don de soi-même, maternité fière, n'est plus à l'abri que derrière le sacrifice total de l'homme.
Dans ces angoisses, les jeunes filles d'Outre- Mer n'admirent pas seulement leurs sœurs de France : sentez-le avec fierté, Chers Fils, elles les jalousent. Elles les envient parce que, de mères en filles, ces Françaises ont su mériter de vous un tel culte de chevalerie.
Les leurs, — elles n'en doutent point, — risqueraient autant pour elles. Mais il leur en faut la preuve. Il n'est plus question de montagnes de dollars ni de coupes d'honneur : il s'agit, si l'on veut gagner leur amour, — d'affronter du côté de nos drapeaux, la gloire et la mort pour elles.
Il m'est doux, mon Enfant, de leur conter qu'au moment où ta fiancée recueillait à ton ht d'agonie ton dernier adieu, tu l'as priée
l'ôter de son doigt cette bague que tu lui avais donnée, aux jours heureux de vos fiançailles. Tu craignais que cette vue causât de la tristesse au jeune homme, plus fortuné que toi, qui, selon ton désir, un jour, apportera à celle que tu aimes la tendre protection que tu n'as pu lui donner.
Au milieu des fureurs de la guerre, cette délicatesse apparaît à la Belle Jeunesse que je fréquente comme une goutte de rosée où se réfléchit un univers d'amour. Elle emplit d'eau, pure des yeux qui, d'ordinaire, se contentent de sourire avec la bouche.
Et ces larmes-là, elles ne tombent pas seulement, mon Fils, sur ta blessure mortelle : elles coulent pour la France.
L'attitude de ces Mères Américaines auxquelles, tous ces temps-ci, je parle dans les clubs, dans les salons, rappelle cette immense Souffrance qui voulut son supplice et pourtant murmura au bord de l'immolation :
(( S'il est possible, que ce calice s'éloigne de moi.., ))
Elles en sont sûres : les fils qu'elles ont enfantés égaleront par le cœur les fils des Femmes de France. -L'heure du départ venue, elles ne les retiendront pas. S'ils s'attardaient trop, elles les pousseraient. Et, cependant, elles seules « réalisent la guerre ». Non pas seulement, comme la Jeunesse, dans sa beauté terrible, mais dans sa misère sans bornes.
Or, tout le trouble de leurs âmes n'est pas angoisse : j'y distingue une ombre de remords.
Quel miracle avez-vous fait, mes Enfants, en l'honneur de vos Mères Latines?
En attendant que la victoire soit gagnée sur les hordes qui nous assaillent, déjà vous l'avez remportée dans le cœur de ceux et de celles que l'on avait trompés en médisant de la France.
J'avais tant souffert, autrefois, à découvrir que la défiance, — ne prononçons pas un mot plus amer, — se mêlait à l'admiration que l'on professait pour notre Pays. Ceux mêmes qui, sincèrement, l'aimaient, ne pensaient pas à lui sans inquiétude. Il était la séduction qui effraie, la tentation qu'il ne faut pas frôler de trop près, de la beauté qui, sur soi, porte les stigmates de son châtiment. '
Aujourd'hui, devant vos héroïsmes et nos sacrifices, elles souffrent, ces femmes sincères, d'avoir prêté à la calomnie une oreille qui, peut-être, ne fut pas assez défiante. Elles le sentent jusqu'au fond de leurs entrailles : des mères qui n'auraient pas été loyales n'auraient pu donner naissance à des fils tels que vous.
Harvard, avril 1915.
C'est une émotion pour moi, mon cher Enfant, de repasser le seuil de cette Université vénérable où une élite virile se forme et s'affine.
Autrefois, quand j'ai parlé devant ces magnifiques garçons, que la nouveauté de leur race, les ressources de l'argent, le goût de la culture, élèvent vraiment — tels des héros d'Homère, — au-dessus du commun des hommes, mon sentiment fut la joie amusée de contempler en eux de si beaux exemplaires d'humanité.
Quelle impression veux-tu qu'aujourd'hui on éprouve quand on se trouve, face à face, avec une jeunesse si mâle, si visiblement pétrie pour tous les combats, et qui, parce qu'une masse d'océan, lente à franchir, les sépare de l'incendie
OÙ, nous autres, nous nous tordons, continue de cultiver, dans une sécurité totale, les sciences, les arts et les plaisirs de la paix?
Certains penseraient peut-être :
— Ceux-ci sont des privilégiés.
Je me demande s'ils ne sont pas à plaindre?
C'est notre vieille Europe, ce sont le monde grec, le monde latin, l'âme celte, qui leur ont présenté comme une palme d'or cette culture désintéressée, ces « humanités », dont ici ils savourent le miel. Notre maturité fut heureuse de faire ce pur don à ce printemps du Nouveau Monde où ils ont eu la fortune de naître.
Sentent-ils, ces jeunes gens, que l'heure est venue où il faut faire son choix? Dire si l'on se soHdarise avec la Science et la Pensée qui acceptèrent de se lier au joug de la Violence, ou si l'on veut que ces Dignités de l'homme gardent leurs ailes et continuent de s'abreuver aux sources de la Fraternité?
Dieu en soit loué, mon Enfant ! Leur dette, ces libres fils de la libre Amérique la connaissent. Ils savent à quoi elle les oblige. Ce n'est pas seulement l'émulation de la gloire, c'est la scrupuleuse conscience que leurs aïeux puritains leur ont léguée, c'est la joyeuse gratitude qui soulève leurs cœurs devant toutes les richesses, — les spirituelles et les autres, — dont ils sont comblés, qui vont orienter leurs décisions, les jeter à nous.
J'avais été convié, tout d'abord, à prendre la parole en français, devant ceux qui cultivent notre langue, et, par là, nous marquent leur amitié. Hélas, ils ne sont pas les plus nombreux.
Les autres ont été touchés d'un remords, regret de leur indolence d'hier, — inquiétude du choix qu'ils ont fait et dont à cette heure ils souffrent.
Ils m'ont demandé de les haranguer en anglais. Avec quelle joie j'ai cédé à leur désir.
Il n'était plus question de s'enfermer dans la cordialité d'un cercle. On m'a ouvert un (( hall ». Jusqu'au fond une houle de jeunes hommes l'emplissait.
J'aurais voulu, mon Enfant, que tu entendisses ce silence qui a été leur réponse quand je leur ai dit :
— Chers Amis, si vous étiez des Fils de France, vous tous qui êtes là, vous auriez fermé vos livres, et déjà beaucoup d'entre vous auraient fermé leurs yeux.
Je n'ai pas plaidé : ils étaient convaincus. Je n'ai pas dit du mal de l'adversaire. J'ai suivi ton exemple : tu combattais, tu voulais vaincre, tu ne détestais pas.
Quelle fierté j'éprouve, debout, là, devant cette jeunesse, dans mes habits de deuil, à leur apporter, avec une voix que l'émotion fait trembler, les histoires que tu m'as contées.
Votre sang n'a pas coulé. Vaillants Héros, sur une terre desséchée. Déjà l'âme de cette jeu-
nesse américaiiie a passé l'Océan. Elle s'attache à ceux des siens, — les volontaires, — qui combattent sous nos drapeaux.
L'heure où nos armées recevront ce prodigieux affluent de générosité et de force ne se fera pas indéfiniment attendre.
Les Amants de la Liberté formeront un seul fleuve. Avec la force d'un mascaret, il heurtera l'inondation allemande et la rejettera dans son lit.
A la veille des cataclysmes qui vont modifier la face de la terre, T Humanité voit paraître dans le ciel des signes annonciateurs.
La descente de la Lusiiania sous les flots est-elle un de ces avertissements?
Une des grâces de ce Pays d'Outre-Mer, c'est, au milieu de tant de conflits de l'énergie, l'universelle pitié pour les faibles. Or, à cette heure, ce ne sont plus des inconnus enveloppés dans de lointains tourbillons de feu dont l'Américain entend l'appel : c'est à sa chair que l'Allemand touche. A des femmes qui se sont confiées au souci que le Yankeç a de défendre son droit et son honneur. Par-dessus tout cela, les larmes des enfants qui sanglotent dans l'abîme font déborder la coupe.
Au steamer formidable qui, naguère, m'a
débarqué sur cette plage, je gardais cette sorte d'affection que l'on éprouve instinctivement pour les grandes forces rassurantes.f Je revois mon appartement si confortable, ses armoires de bel acajou plein, ses tentures riantes, l'honnête figure du steward, qui, si exactement, répondait à mon coup de sonnette.
Je songe qu'à la veille de ce dernier dépai^t la Compagnie m'a spontanément écrit qu'elle était prête, si je reprenais la mer, à me réserver la même suite de cabines.
Je n'ai confié à Idi Lusitania que mes lettres et mes dépêches.
Par quelle protection mystérieuse n'étais-je pas l'hôte de cette chambre bleue, à la minute où le choc de la torpille a fait trembler la membrure du paquebot, où, soudain, mon Enfant, la table sur laquelle je t'écrivais, il y a quelques semaines, s'est inclinée, où le hublot a éclaté, où le mugissement de la mer s'est rué dans le flanc ouvert du navire?
Au moment où la Lusitania s'abîmait, un passager, un imprésario, que tout le monde tenait pour un vieux célibataire égoïste, a écarté la chance de sauvetage qui lui était offerte.
On lui a entendu prononcer cette phrase, empruntée à l'une des pièces qu'il a portées sur le théâtre avec le plus de succès :
— Mourir, c'est une grande aventure...
Pourquoi, mon Fils, cet adieu souriant se prolonge-t-il en moi avec une sonorité qui ne finit point?
Est-ce donc que votre héroïsme a dépouillé la Mort de sa laideur?
Autrefois, mourir, c'était abandonner de ce côté-ci du voile, la force, la grâce des choses. La Mort avait d'abord le visage de la Vieillesse.
Tout cela, vous Pavez changé.
C'est là où vous êtes que maintenant il faut chercher la Jeunesse, la Beauté, les Espérances.
Et nous vous contemplons, nous autres, d'un rivage glacé, dont vous avez emporté le Printemps.
Au bord du Potomac, mai 1915.
J'y pense depuis longtemps, mon cher Fils, à ce printemps qui va fleurir, et, une fois de plus, embellir cette terre sous laquelle, maintenant, tu es couché.
Il me surprend dans la Capitale des États, au cours des visites que je fais à ceux qui gouvernent les destinées de ce Grand Peuple.
Tu l'aimerais cette ville de parcs, de pelouses, de coupoles, d'avenues tracées en échiquier, étoilées de ronds-points. Au travers des ombrages, les blanches colonnettes du style colonial présentent partout le souvenir de notre dix-huitième siècle français. D'excentriques quartiers où pullulent les noirs évoquent un passé de planteurs, de passions et de voluptés
du Sud, d'esclavage africain, d'affranchissements successifs de l'homme blanc, puis de l'homme de couleur, au nom des principes qui, avec nos drapeaux, vont périr ou triompher.
C'est au bord du Potomac que, brusquement, je le sens s'éveiller dans mes veines et dans mon cœur, ce printemps de 1915.
Vers la baie de Chesapeake, je regarde fuir ce fleuve, encore si sauvage. J'ai lu son nom pour la première fois, lorsque j'étais enfant, dans les histoires merveilleuses de la Prairie et des Coureurs des Bois. Il me semble que ces eaux pressées coulent du fond même de ce passé ; elles emportent jusqu'à la mer des parties de mon âme.
Pour les voir s'écouler, je me suis arrêté un instant derrière les bordures d'iris qui encadrent leurs rives. Une tiède brise m'apporte le parfum de ces fleurs. La vitesse du fleuve me donne un peu de vertige, — et voici que tu remues en moi, cher Mort, que j'ai enseveli dans mon cœur. C'est comme si, par mes yeux, par mes sens, tu voulais, encore une fois, goûter cette
îauté du Monde, si pareille à ta jeunesse.
Je baisse mes paupières pour sentir ce tres-
illement se prolonger. Et quelque part, au Tond de moi, je l'entends chanter cette phrase de violoncelle qui, tous les deux, nous touchait si fort, quand nous l'écoutions porter la plainte d'Electre, debout devant le tombeau fraternel :
« 0 doux Printemps d'autrefois, — verte saison, — vous avez fui pour toujours. — En emportant mon bonheur, — Mon Bien-Aimé s'en est allé, — et c'est en vain que revient le Printemps. »
Par quel mystère, mon Enfant, au delà de la vertu des mots, la musique se fait-elle ainsi la voix même de l'âme, et, sous un voile impalpable, donne-t-elle de la vie au souvenir?
Je ne suis plus au bord du Potomac. La magie du chant m'a transporté en arrière, dans notre cher passé. Je te revois. Tu es vêtu de ces habits de deuil que tu as portés au lendemain de la mort de ton frère. Derrière toi se déploie le décor de cette forêt qui voisine avec notre maison et avec ta tombe. Dans la froideur
d'une journée de janvier, nous marchons, sous les arbres dépouillés, sur les feuilles mortes.
Soudain, — t'en souviens-tu, — tu mets le genou à terre, devant un chêne, tu te penches et tu me dis :
— Mais, c'est le printemps des mousses ! Tu ne te trompes pas. Au revers de chacun
des troncs qui bordent cette avenue, la petite plante veloutée et verte expose, à ras de terre, sa moisson de fleurs menues, son effort annuel de rajeunissement.
Et à mon tour, je te réponds :
— Vois : la vie ne s'arrête pas. Lorsque avec les feuilles d'automne elle a fini de choir du front des futaies, par le reverdissement de ces humbles mousses, elle rejaillit du pied de l'arbre. Et, seuls, ils tomberaient au Néant, ces Bien-Aimés dont nous confions les dépouilles à la terre? Tu ne le crois pas, mon Fils. Jamais tu ne le croiras?
Est-ce ta réponse que je reçois ici, dans ce parfum des iris en fleur dont m'enveloppe le courant d'air du fleuve?
Washington, août 1915.
Je le visite dans sa Maison Blanche, cet Homme prédestiné qui, dans ses mains, tient, avec la paix et la guerre, une part de notre sort.
Ce n'est pas la première fois que je passe le seuil de ce délicieux Palais, dont la pureté un peu rigide ajoute on ne sait quel charme à la grâce de nos Trianons.
Ce Président conquérant qui, un instant, fut le grand favori de l'Europe et du Monde, Théodore Roosevelt, m'accueillit ici autrefois, dans le temps où, du fait de ma lutte contre les propagandes masquées, j'avais l'air d'un Don Quichotte en bataille contre des moulins.
Il m'avait dit avec un sourire :
— Vous continuez chez nous vos chasses
d'Afrique? Moi aussi j'aime à dépister la bête. Quand j'aurai fini mon temps, j'irai volontiers quêter des éléphants, si vous en avez laissés, dans vos réserves d'Ethiopie.
Il y alla, et quand il en revint, j'eus l'honneur, — tu t'en souviens, — d'être son parrain auprès de notre Académie des Sports.
Cette fois-ci, ce n'est pas un soldat que je trouve à la Maison Blanche ; c'est un puritain.
Un de ces Puritains d'Ecosse dont Walter Scott a scruté la psychologie. Aux heures de ma jeunesse, je me suis plu dans ces récits-là. Ils t'ont ennuyé. Tu n'avais pas raison, car, notre procès est une requête de justice, et, jamais, nous ne la présenterons à l'examen d'une conscience trop scrupuleuse.
Le souci de l'exacte neutralité où ce Grand Juge entend vivre jusqu'à la minute où il rendra sa sentence, ne l'autorise à écouter que des arguments de raison.
Tout de même, j'ose frapper à son cœur.
Je tiens dans ma main une lettre que des femmes américaines m'ont confiée. Une Bre-
TK SOUVIENS-TU... 81
ionne, de chez nous, une veuve de pêcheur, l'a icrite à son fils. Cet enfant — un garçon de [dix-huit ans — était mousse à bord de quelque lavire français. Avant la guerre, il a quitté ïon bord en coup de tête. Hier encore, il lavait [a vaisselle dans un club de femmes, à Boston.
Cette lettre-là, je la lis au président :
Elle dit :
« Tes deux frères sont morts. Nous n'avons jamais eu de lâches dans la famille. Reviens but de suite ou ne reviens jamais. »
Le Président ne tressaille pas, mais au delà des pelouses, des arbres de la Maison Blanche, de la perspective du Potomac, son clair regard se perd au loin.
Il me répond :
— C'est le fermier américain qui est l'arbitre des décisions de ce Pays. C'est sa pensée que je dois connaître, sa volonté que je dois formuler. Il est reconnaissant à Dieu de tous les biens qu'il en a reçus. Il ne supporte pas l'idée d'une violence qui abuse de la faiblesse.
C'est pour les oracles une habitude d'enve-
lopper leurs prédictions dans du mystère. A ceux qui les interrogent, d'en faire jaillir le secret de l'avenir.
Mon Enfant, je descends les marches de la Maison Blanche avec une immense espérance au cœur.
Far West, août 1915.
Lorsque, avant de partir pour ma croisade, j'ai fermé ton petit appartement de la rue de Rivoli, où, — dans la nuit du 2 août 1914, — nous nous sommes dit adieu, j'ai trouvé, parmi tes souvenirs, des lettres que je t'ai adressées autrefois. Quelques-unes étaient datées de ma première traversée de l'Ouest, — une entre autres, écrite dans un ranch de cow-boys.
Autour d'un pin qu'ils avaient allumé, pour éclairer notre veillée, je venais d'entendre ces rudes garçons chanter des hymnes religieux. Je te peignais d'autre part le respect chevaleresque que ces hommes de solitude professent pour la femme, la jeune fille, les enfants.
Au moment de déchirer ces pages que tes yeux
ne reliront plus, j'ai pensé que, dans le secret de toi-même, tu ressemblais à ces hommes sains et forts, un peu sauvages, toi qui, un jour, m'as confessé :
— Si j'en juge par les romans que je lis, je diffère singulièrement de la jeunesse de mon temps. Figure-toi que je n'ai pas de goût pour les femmes, les mariées, les libres, les autres... Je n'aime que les jeunes filles.
Tout à l'heure, j'ai abordé un de ces cowboy» qui, appuyé à la barrière de la station, guettait l'arrivée de notre train. Je lui ai conté que nos écoliers n'ont plus pour idéal les mousquetaires à belles plumes, nos ferrailleurs du temps passé, mais des hommes comme lui, d'heureux gars, qui, entre la prairie et les nuages, mènent la vie libre.
Il a souri et il a demandé :
— C'est vrai que les petits garçons de chez vous nous ont emprunté notre chapeau^ notre chemise et notre ceinture? Ils roulent des bandes autour de leurs mollets? Comment nous connaissent-ils?
J'ai dit le succès de ces représentations de cinémas où les Chevaliers du Ranch apparaissent courant sus aux voleurs, défendant contre les félons la grâce des belles jeunes filles.
Alors, pour la seconde fois, il a ri, le cow-boy de l'Ouest.
Puis il a conclu :
— Eh bien ! vos garçons et nous, nous ferons peut-être connaissance.
— Quand ça?
— Quand ceux de l'Ouest iront tourner un beau film, aux côtés de vos soldats, sur les champs de bataille de votre Est.
San Francisco, août 1915.
Je t'ai souvent dit, mon cher Enfant, que San Francisco m' apparaît comme une ville qui nous manque entre Marseille et Nice. De quel éclat elle rayonnait, cette couronne du Pacifique, avant les blessures de ce tremblement de terre qui faillit la mettre au tombeau !
Je suis venu lui rendre ma première visite en 1902, au printemps. Il s'agissait de parler de la France, devant des assemblées de jeunes filles. Jamais je n'ai vu une telle profusion de beautés et de roses. Peut-être les fleurs de chez nous ont-elles plus de parfum, nos fruits plus de goût, notre jeunesse plus de mystère ; mais la virginité du sol, la nouveauté de la race portent en soi un pouvoir capiteux. Il
enivre. Il ne tolère ni comparaisons ni regrets.
Aujourd'hui, pour l'homme qui a vu les désastres de notre guerre, cette cité, relevée sur des décombres, refleurie dans des crevasses, couronnée par des architectures de rêve, — qu'une Exposition radieuse fait j aillir du sol, — m'apparaît comme une promesse. Elle rend visibles les puissances de restauration dont l'homme est capable, lorsqu'il collabore en souriant avec la nature et la vie.
J'ai besoin de ce réconfort, mon cher Fils, avant que de m' engager sur cet Océan Pacifique où, demain, je naviguerai.
Jusque sur la plage de cette Grille d'Or, où finit le deuxième Continent que je foule depuis que je t'ai mis dans la terre, j'ai été suivi par de cruels fantômes. Ils me tirent en arrière. Sans cesse ils ramènent mon esprit vers ces régions dévastées qu'il y a si peu de mois, j'ai vues en flammes. Ils m'obligent à m' asseoir au chevet de ton agonie, ils me représentent sans trêve la destruction de ta jeunesse...
Or, il semble que, par l'effet d'un arrêt inté-
rieur, j'ai l'ordre de prendre ici congé de ces obsessions. Tu n'es plus étendu dans l'ombre. Tu veux que je te sente debout à mon côté, à la minute où je cingle vers cet horizon dont, dans des semaines, je toucherai la ligne, de l'autre côté du Globe.
Si je m'interroge sur cet état de mon âme, j'y trouve non point un engourdissement de ma douleur, mais une victoire de mon obéissance à tes ordres.
Elle prend d'abord la figure de cette certitude : à une heure, prochaine ou encore éloignée, mais à temps, ceux du Nouveau Monde vi^Budront chez nous pousser à la rescousse.
Sûr de cette assistance, je suis reconquis par la beauté des choses. Je puis voir des fleurs sans avoir envie de pleurer, toucher à des fruits sans me souvenir de cette soif inextinguible, qui brûlait tes lèvres. Je contemple de la jeunesse digne d'amour avec cette joie que je t'ai vu manifester à toi-même, quand tu me disais :
— Mes amis et moi nous mourons pour que d'autres soient encore heureux.
Enfin, mon Enfant, demain je vais entrer dans un inconnu qui, pour moi, est de l'aventure. Dans mon cœur lassé, se réveille une curiosité que je croyais éteinte. En l'accueillant, je t' obéis, mon Fils.
Que ta volonté de tendresse s'accomplisse.
Océan Pacifique, août 1915.
J'ai si souvent rayé l'Atlantique du sillage de mon navire que je ne reçois plus de lui ce vertige du démesuré qui place l'homme en présence de soi-même et du Maître de Tout. Au contraire, ce Pacifique où nous entrons m'est une émotion nouvelle.
Sur l'énorme mappemonde qui dans mon enfance emplissait tout un coin de notre salle d'études, j'ai tant aimé jadis à caresser sa masse bleue. Elle m' apparaissait comme un coursier fabuleux que jamais je n'oserais monter. Hier encore, j'appréhendais obscurément les caprices de cette grande bête indisciplinée et forte.
Nous n'avons pas tardé à faire connaissance.
car le Celte que je suis ne se sent tout à fait chez soi qu'en mer.
L'homme a tant modelé la terre qu'il a fini par la façonner à son image. Elle rend visible l'inégalité qui loge celui-ci dans un palais, celui-là dans une hutte. A côté de l'harmonie des belles architectures, elle dresse les hideurs de l'usine. Partout, elle fait alterner la fumée avec la lumière.
Sur l'Océan, on se meut dans l'intégrité de la création première. Il faut accepter ici le mouvement de forces que notre audace n'a pas domestiquées, de violences dont il est vain de demander la raison, de douceurs dont on peut prendre sa part, sans qu'il soit permis à personne de les confisquer pour des fins d'égoïsme. Vraiment, entre les aurores qui se lèvent et les soleils qui s'évanouissent, on vit dans ce cloître de la mer une vie spirituelle.
M'apercevez-vous, chers Fils, à cet avant du navire oii, chaque jour, je viens m' enivrer des couchers du soleil?
Au-dessus de la ligne intangible de l'horizon
ils bâtissent des continents de lumière. J'aime à rêver que vous en êtes les habitants.
L'amoureux grec de l'aurore a dit qu'elle était le « Vestibule de l'Orient ». Sur cette face de la planète que ne défigure pas encore l'emprise des hommes, le couchant apparaît ainsi que la « Porte du Paradis ». Vers cette apothéose, on vogue l'âme soulevée. On s'en approche si ébloui qu'on ne s'étonne plus que, de ce côté-ci des choses, l'Homme ait été impuissant à décrire les félicités du Ciel.
Eh quoi ! Une étoile, médiocre entre les feux, qui, tout à l'heure, vont consteller la nuit, suffît pour créer, avec un rien de ses reflets, ces apparences sacrées. Les sens, la pensée y font naufrage. Et l'on prétendrait à fixer le Foyer même de la Lumière dont ces étincelles sont jaillies?
Consentons, chers Bien- Aimés, à retomber de cette pleine clarté où vous avez mérité de vivre, dans les tâtonnements de notre crépuscule. De ce côté-ci des choses, la nuit s'installe. De mon envolée vers vous, elle me rabat au refuge mouvant qui me porte.
Je songe à ces marins vaillants, dont vous et moi nous sommes sortis.
Aux mêmes points de l'espace, à pareille heure, ils levaient leurs visages, vers la montée des ténèbres. Au-dessus d'eux, ils cherchaient l'indication de leur route, dans la vision de ce qui est éternel. Chacun de leurs mouvements visait au salut de ces voiliers sur lesquels les avait embarqués un consentement viril. Visà-vis de ces équipages qu'on leur avait soumis, ils se sentaient charge d'âmes, — charge de succès vis-à-vis des confiances hardies qui les poussaient sur les flots. L'infini qu'ils aimaient à consulter les renvoyait sans cesse à l'exactitude de leur devoir.
Combien je suis heureux, mes Fils, qui, dès le début de votre voyage, deviez descendre avant moi sous la ligne d'horizon que, l'un et l'autre, vous l'ayez entendu dans vos cœurs, ce Commandement de nos Aïeux.
Comme la conséquence même et. le couronnement de vos vies.^ils vous tendaient le Sacrifice.
Et yoici qu'après que cette exigence a éteint vos clartés terrestres, chères Lueurs, qui marquiez ma route, un ordre impérieux me tient encore debout à Pavant du navire.
Polynésie, septembre 1915.
Pour un jour, je pose le pied sur une terre de féerie où il semble que le sacrifice avec ses épines, soit la seule fleur qui n'ait pas le droit de s'épanouir. C'est une île, jaillie de l'océan, afin de tenter ceux que leur activité emporte d'un continent à l'autre, — une sœur de la sirène dont l'ingénieux Ulysse entendit la chanson sur la mer.
Cela est donc vrai, mon Fils?
En dehors du rêve des poètes, il existe sur le globe un lieu d'où l'effort et la souffrance sont bannis ; — un petit royaume où ce n'est pas seulement la guerre que l'on ignore, mais les plus légers d'entre ces conflits que soulèvent ailleurs la diversité des races, les concurrences
du travail ; — un Eldorado où la paresse n'engendre pas la pauvreté; — une île bleue, sur une mer bleue, où Pâme des habitants est pétrie avec de F azur, où l'occupation favorite est de porter des chaînes de fleurs à ceux qui arrivent, des guirlandes à ceux qui partent ; — une terre d'innocence où une ingénuité, que n'embarrasse point la pudeur, mêle la grâce des Vierges aux hardiesses des Adolescents, sous la seule égide de la Joie de Vivre.
Je m'élève par un chemin de fleurs au faîte de la petite montagne qui domine ce Paradis de la Terre, de la Mer et du Ciel. De là. mon Enfant, j'évoque ta sage enfance, ta jeunesse laborieuse, tes soirées sur les livres, tes journées dans les laboratoires, tes inquiétudes d'examens, la discipline de ton éducation militaire, ta vie de bureau et d'usine, les étés sans vacances, les hivers où tu te levais de bonne heure, dans le froid de ton petit logis, l'angoisse où je t'ai vu plongé, tant que, de la chère Jeune Fille que tu adorais, tu n'avais pas obtenu ce consentement de tendresse sans lequel tu ne voulais pas vivre.
Puis, c'est l'appel aux armes ; les horreurs de la guerre ; ton élan d'assaut, que personne ne suit ; ta blessure sans espérance ; ton abandon au faîte de cette crête où, pendant des heures, sous le feu de l'ennemi, tu restes seul ; le transport affreux de ton corps brisé ; ce supplice de la soif que tu as enduré jusqu'à la mort ; ta fin survenue avant même que tu aies pu connaître les honneurs qui t'étaient décernés. Et je demande :
— 0 mon Dieu, pourquoi est-il né pour une telle destinée, au Pays de la Grande Souffrance, quand, de l'autre côté de la terre, sur les rivages de cette île fleurie, il aurait pu connaître le bonheur?
Laissons, mon cher Fifô, ceux qui ne partagent pas nos espoirs secouer leurs têtes douloureuses, et ensemble, disons :
— Nous ne regrettons rien...
Lorsque, entre la mer stérile, entre la place perdue des déserts, des montagnes, et l'infini du ciel, on la contemple cette infime surface de la Planète sur laquelle le petit tas des hommes
s'entre-tue, une stupeur s'empare de Tâme. On rit de la toucher si petite.
On cède à la tentation, on s'écrie :
— A supposer qu'un Dieu soit, quel intérêt peut-il prendre à ce rien de rien, dans l'ensemble de sa création?
Et l'amertume d'avoir assez vécu pour toucher ce néant, descend des lèvres au cœur de l'homme.
Mon Enfant, ce n'est là qu'une seconde de vertige. Brusquement on se ressaisit. On se souvient de toi, de tes pareils, de vos compagnons qui continuent l'effort. Et assis là, dans les parfums et dans les fleurs, au milieu des jeux irisés de la lumière, on pense :
— En ce moment précis, il y a un pauvre homme à qui l'on ordonne de sortir de la tranchée et de se porter en avant. Il fait un pas de plus que le Commandement ne l'exige. Il sait qu'il en peut mourir. Pourquoi avance-t-il?
Et alors, mon Fils, c'est comme une illumination.
Certes, la terre est petite, mais elle porte une
puissance qui la dépasse, — une vertu qui déborde les cieux,* avec leurs fourmillements d'astres, — une grandeur qui atteint l'Infini. Et c'est, dans le cœur d'un seul homme, cette Puissance du Sacrifice qui donne tout son prix à l'expérience terrestre, justifie la création, prouve Dieu.
Yokohama, septembre 191o.
On m'envoie ici, mon Enfant, pour que je m'efforce à lire dans l'âme indéchiffrable de nos Alliés, à deviner jusqu'où il leur plaira de collaborer avec nous.
Je pressens ce qui nous sépare, mais, fidèle à la leçon que, Vous, les Combattants, vous nous donnez, je vais à ce qui nous rapproche.
Avec la nôtre, cette âme nipponne a un contact d'honneur : dans la religion de la Patrie pour laquelle tout Japonais est fier de mourir.
Désireux d'apporter, d'abord, mon respect à ce culte, dès ce premier soir, je monte au-dessus de la ville, sur la hauteur qui porte les temples.
Sans doute, au bas des degrés où je m'engage, je vois, dans des bassins qui sont des aqua-
riums fleuris, nager ces tortues divines que rinde envoie jusqu'ici comme des messagères de sa pittoresque cosmogonie ; mais à mesure qu'entre les maisons et les terrasses, je gravis les marches de ces escaliers de pierre, j'ai la sensation que l'Orient, ses énigmes, son inconnu, restent à mi-côte. Je m'attends à découvrir tout à l'heure un calvaire, pareil à ceux que la piété de nos marins dresse aux crêtes des rochers.
Voici sans doute de frêles boutiques où de vivantes poupées, aux visages de laque, aux robes de fleurs, sourient au passant. Mais cela, c'est une mélodie accessoire qui se perd dans l'accent du chant principal.
Plus haut que les contrastes des civilisations, que les menaces qu'on ne définit point, que les sourires incompréhensibles, je m'élève vraiment vers cette région qui plane au-dessus de toutes les terres du monde et où l'homme, — quelles que soient sa couleur et sa prière, — abrite le trésor de ce qui est éternel.
Si je me détourne de mon ascension pour contempler à mes pieds la ville avec ses toits sombres, elle évoque pour moi, en cette fin de jour, moins l'image d'une cité d'Extrême-Orient, que le souvenir de tel port de notre Armorique.
Tout fortifie cette illusion : le murmure des chapelets égrenés, — la psalmodie des vêpres, qui s'échappent de chapelles où des prêtres bouddhistes officient devant des autels surchargés d'or, — la piété du petit peuple qui, par ces pentes rudes, se presse, afin d'aller s'agenouiller devant la mémoire des Ancêtres défunts.
A droite, à gauche du Sanctuaire, comme s'ils veillaient sur ce passé et sur ces espérances de la race, se dressent les monuments, dédiés aux Mânes des soldats japonais, qui sont morts dans les dernières guerres.
La nuit, venue de la rade, allume au flanc de la colline des constellations de lanternes ; elle sort des arbres où les cigales chantent. Déjà elle enveloppe les stèles qui, dans des caractères, pour moi incompréhensibles, alignent les noms de trépassés glorieux.
Un stoïcisme qui, ici, n'a pas d'athées, ne permet point à ceux qui aimèrent ces héros de les pleurer. Vivants, ils furent une partie intégrante de la Patrie. Demain, lorsque, au milieu des pompes de son couronnement, l'Empereur se contemplera dans ce miroir magique qu'une déesse apporta du ciel à ses aïeux, ce ne seront pas seulement ses propres traits qu'il apercevra, réfléchis dans ce cristal pur, mais sa lignée entière et, avec elle, tous ceux qui, depuis des siècles, sont tombés pour la défense du Pays.
Faisons ici, mon Cher Fils, la part du symbole. Laissons notre pensée libre se dégager comme les parfums de ces fumées qui, sur un autel voisin, sortent de baguettes d'encens.
Le spectacle que j'entrevois de ce sommet de la Montagne Sacrée de Yokohama est le même qui m'est apparu au faîte de l'Ile Fleurie.
Encore une fois c'est l'homme, à genoux devant son Sacrifice, qu'au-dessus de soi il dresse, pour escaladerl'inconnu du Ciel.
Tokyo, 18 octobre 1915.
Il y a aujourd'hui un an, j'ai joint tes mains, j'ai baisé ton front et je t'ai voilé avec un drapeau.
Pour l'anniversaire, j'ai demandé qu'une messe de bout de l'an soit dite à ta mémoire dans l'église catholique romaine de Tokyo.
Je ne me recueille pas seul devant ma douleur.
De chers compatriotes qui font ici la France présente, viennent m' assister. Non pas seulement de la Légation, mais de Yokohama. En ton honneur, ils dérangent leurs vies, si pleines de travail. Ils nous arrivent par un train d'aurore. D'abord, parce que,, dans l'exil, les âmes se serrent ; aussi parce que, à travers l'image
d'un enfant de France, mort pour la France, nous apercevons toute la guerre, l'épreuve de la Patrie, le péril des survivants, la foi dans la victoire qui se confond avec l'espoir en Dieu.
Digne et blanche, cette église de Tokyo est bâtie à l'écart des palais où se cache la vie mystérieuse d'un Souverain divinisé. Nous sommes ici dans une concession obtenue à grand'peine et que, plus d'une fois, arrosa le sang des martyrs. Telle quelle, cette bâtisse, un peu froide, est un temple glorieux par comparaison avec la pauvre Chapelle-hors-les-murs, où, il y a un an, toi et moi, nous nous sommes arrêtés, dix minutes, entre l'hôpital où tû venais de me rendre ton dernier soupir et le cimetière, au delà des ponts-levis de la forteresse, où j'allais t'abandonner.
Je ne pense pas à toi, mon Enfant, je ne te regrette pas, je ne te remercie pas un jour plus que l'autre. Et, cependant...
Gouvernée par la loi du temps, notre pensée
s'arrête à de certaines échéances comme si, à la minute de ces rendez-vous, la joie et la peine prenaient plus de force.
Je ne compte pas sur la modestie de mes prières, ni sur l'ofîrande de ma douleur, pour t'assurer dans la lumière où, à cette heure, tu existes, le repos que tu as vaillamment gagné. Si aujourd'hui, je suis venu dans ce temple rendre visite à ta mémoire, c'est que je souffre trop de ne plus te rencontrer nulle part. Alors il m'est doux de te chercher dans cette demeure élevée par la Foi à l'Invisible. Comme il serait cher le miracle qui dessillerait nos yeux, et, une seconde, leur rendrait perceptibles les réalités de l'Au-delà !
Acceptons, mon Fils, pour un peu de temps encore, ce silence et cette obscurité. Méditons dan? la confiance de l'amour, sur cette loi, assurément divine, qui nous soumet aux tyrannies de l'espace et du temps.
En classant tes papiers, je l'ai touché du doigt : l'amoureux que tu étais désirait connaître à l'avance les bonheurs que lui réservait l'avenir. Tu aimais à présenter ta main à ceux qui prétendent y lire les secrets de la destinée. Tu t'étais fait dresser ton horoscope.
J'ai pratiqué, en mon temps, ces imprudences, — avant d'avoir compris qu'il ne nous appartient pas de devancer l'heure où par la volonté d'En Haut, le voile se déchire.
Il y a aujourd'hui quinze mois, dans notre Maison de la Forêt, tu souriais, en face de moi, devant une table surchargée de fruits et de fleurs. A ta droite ta fiancée était assise. Autour de vous se pressait une jeunesse qui vous était parente et chère, tes garçons d'honneur, les
futurs témoins de vos heureuses noces, — tous aujourd'hui descendus sous la terre.
Certes, ma pensée à moi était pour une part tournée vers nos Absents, — vers ta mère, vers ton frère, — mais, tout de même, mon cœur était soulevé de joie.
Je pensais :
— Encore un peu de temps et au pied de cet arbre qui étendit son ombre sur le cercueil de mon premier-né, une jeune femme s'assoira à côté d'un berceau. La chaîne de vie sera renotiée.
Que serais-je devenu, mon Enfant, à cette minute-là, si j'avais connu l'avenir, si j'avais entendu une voix prédire :
— Dans deux mois d'ici, tu fermeras les yeux de ton fils, et, au retour de l'anniversaire, de l'autre côté du globe, dans une église de Tokyo, un prêtre japonais célébrera pour toi sa messe de bout de l'an.
Miyajima, novembre 191S.
Dans la mer intérieure de ce Japon de mystère qui se cache encore derrière le Japon des protocoles et des usines, je visite une île sacrée, Miyajima, — dernier reflet des édens perdus.
Figure-toi une montagne toute boisée, chargée de cèdres, d'érables que l'automne fait rouges et or. Les abords de la mer ne sont qu'avenues bordées par des lanternes de pierre. Elles conduisent le fidèle d'un temple à l'autre, d'un portique à l'autre. Eux-mêmes, ces temples et ces portiques sont bâtis dans la mer. L'eau passe sous leurs arches, elle emplit leurs cours intérieures, elle étale partout le miroir du ciel.
Jamais ni une charrue ni une bêche impies n'ont blessé ce sol consacré aux Dieux. Les seuls
habitants de cette île mystique sont des prêtres, quelques pêcheurs, les vendeurs de légères boutiques, entre lesquelles, nuit et jour, se presse un peuple de pèlerins.
Comme au temps de notre Adam, dans son Paradis Terrestre, les bêtes, que nul n'inquiète, circulent librement entre ces futaies, ces allées, ces temples. Ce sont des oiseaux d'eau de toutes tailles, de toutes couleurs, des blancs et des roses, et puis des biches, des cerfs. Confiants dans la bonté de l'homme, leur frère, ils sortent du fourré, franchissent le seuil des temples, se baignent dans les eaux divines, mangent dans la main des passants.
Pourquoi, mon Enfant, est-ce que je te décris cette beauté de la terre, à toi qui connais le miracle du ciel?
Voici :
Depuis des siècles, une loi de piété et de poésie a décidé que ce sol des dieux ne serait profané ni par une naissance, ni par une mort. Toute jeune mère qui sent son heure prochaine s'embarque. Tout malade, tout vieux, dont la faiblesse augmente, prie qu'on l'emporte* ailleurs.
Assis sur des rochers, à mi-colline, au cœur, des érables, avec les saints portiques trempant à mes pieds dans la mer, avec les biches familières, qui broutent autour de moi, je médite, en face de toi, mon Fils, sur cette coutume pieuse.
Un vieux souvenir traîne dans la mémoire des hommes : il veut que les maux qui font cortège à la naissance et à la mort n'aient point fait partie des créations primitives.
Dieu n'a voulu que la lumière sans ombre, la beauté sans ruines, l'amour sans tache. Les laideurs qui défigurent son œuvre sont invention de l'Homme.
Tu es né, mon Enfant, quand cette misère jaiUie d'en bas était devenue la loi de la vie, quand on aimait pour en pleurer, quand on naissait pour en mourir. Ne t'étonne donc point si dans ce lieu dédié à la prière pure, je me la pose, en toute sincérité, la question redoutable :
— • Aurais-je mieux aimé, mes Fils, ne jamais connaître la joie de vous serrer dans mes bras pour ignorer la douleur de vous perdre? Auraisje préféré qu'en dehors des suites de l'amour, du déchirement des séparations, ma vie fût une pure île de Miyajima, suspendue entre le ciel et la terre, entre la joie et la douleur, éloignée des deux?
Comme un témoignage d'amour, recevez, chers Fils, ma réponse de Père :
S'il était en mon pouvoir de demander qu'au prix des souffrances que je connais, les joies que vous m'avez données me soient rapportées, je joindrais les mains, et je m'écrierais :
— Qu'ils renaissent ! Même pour une heure, rendez-les-moi, mon Dieu !
Pékin, novembre 1915.
Je l'aimais, cette Chine, en mémoire de mes grands-pères, de mon père, de nos navires, de notre devise d'armateurs normands qui flotta ici, honorée pendant un siècle.
Il y a près de treize ans, les Chinois de San Francisco m'ont offert une fête. En souvenir des milliers d'entre eux qui furent ici transportés sous notre pavillon, par un navire cé- Jèbre, dont le modèle continue de naviguer, audessous de ton portrait, mon Cher Fils, sur la frise de ma bibliothèque.
Au travers des efforts de mon action politique, des distractions mondaines, dont le charme est ici particulièrement vif, — des émotions de beauté que j'éprouve à la vue d'un palais en ruines, au toucher d'un objet d'art,
— au sortir de la réception inoubliable que m'a ménagée ce Président de la République Céleste, qui rêve de rentrer dans la Ville Interdite avec une pompe d'Empereur, la Chine éternelle m'apparait comme un Temple dédié à la perpétuité de l'Esprit familial. J'habite le pays où l'amour des fils pour les pères est le meilleur de la Religion.
Des amis chinois qui connurent les miens par leur signature, qui considèrent ce trait de plume comme un portrait fidèle de leurs vertus, m'ont conduit au seuil de leurs salles des Ancêtres.
C'est dans cet asile de la piété millénaire qu'au retour des anniversaires de deuil, le Chef de chaque lignée vivante. Prêtre du Souvenir, réunit ceux de son nom et de son sang. Là, devant les tablettes des Aïeux, appendues aux murailles, il rend témoignage en faveur du mérite des Défunts. Il conte aux petits-fils l'expérience de ces vies humaines. Il compare les actes de la Génération Ensevelie aux entreprises et aux passions en cours. Il dit les exemples qui obligent, la limite que les sacrifices des Morts imposent à la liberté des Vivants.
Qu'est-ce donc, mon Fils, que cette haute salle que j'ai bâtie dans notre Maison de la Forêt pour y suspendre les portraits de tous les vôtres, pour y perpétuer les suites de leurs initiatives, de leurs déceptions, de leurs succès, de leurs immolations, sinon un Temple des Aïeux?
Je comptais sur le conseil que vous donneraient ces voix qui se sont tues, pour fortifier en vous l'ordre de la conscience.
Je m'étais dit :
— Ils vivront sous ces yeux de leurs pères dans le sentiment qu'ils ne doivent pas laisser s'éteindre le flambeau dont, momentanément, ils sont les porteurs.
Ces similitudes de pensées sont à la base de tous les discours que je tiens pour persuader à nos correspondants d'hier qu'ils doivent au-
jourd'hui se faire nos collaborateurs actifs.
Il est parfois difficile pour un Celte du Pays de l'Extrême-Ouest de pénétrer la pensée de ces hommes de l'Extrême-Orient. Mais il existe un moyen infaillible de toucher leurs cœurs et d'atteindre par là leur totale sincérité.
Pour cela, il ^uffît, mon Enfant, que je prenne par la main ton fantôme, saignant de cette blessure par où ta vie s'est écoulée, et que je dise à mes amis chinois :
— Je n'ai plus sur la terre un homme de mon nom, un mâle de mon sang. Tout cela est mort pour la défense de l'idéal que vous vénérez : respect familial, bonté fraternelle, culte des aïeux. Aucun fils après moi ne prononcera les prières qui perpétueraient mon souvenir, celui de mon père et des pères de mes pères.
Nulle part, pas même chez nos Bretons, je n'ai connu une telle pitié pour tant d'infortune.
Oui, mon enfant, ces Chinois sont d'avis que le crime inexpiable, c'est d'avoir interrompu, dans la durée, les rapports qui, par la prière d'un fils, relient la Terre au Ciel.
De Pékin à Petrograd, décembre 1915.
Depuis plus d'une semaine, je vis dans un train militaire qui roule, stoppe au hasard.
De jour comme de nuit ses couloirs s'emplissent d'apparitions menaçantes. Enveloppés de peaux de mouton, des soldats de Gengis Khan, auxquels le vingtième siècle a mis des fusils entre les mains, poussent de leurs crosses les portes de nos cabines : ils nous contemplent avec des yeux obliques.
Viennent-ils pour nous protéger ou pour nous arrêter?
On ne sait et l'on dirait qu'ils l'ignorent euxmêmes.
Pour dissiper une nuit qui commence à trois heures et ne finit guère qu'à dix heures du ma-
tin, on nous distribue deux chandelles. Mes voisins mettent en commun ces médiocres ressources de lumière et ils se jettent des cartes à la figure. Je demeure blotti dans mon coin et, à travers les palmes de glace dont mes vitres sont surchargées, je regarde passer la Sibérie.
Nous gravissons des pentes de roc, que des chameaux mongols, velus comme des ours, montent à pas lents. Puis, ce sont des lacs, étendus comme des mers, que recouvre un parquet de glace, des bois de bouleaux aux troncs d'argent, des sapins étincclants de givre, comme des arbres de Noël, des provinces de neige, rayées par ces sentiers un peu boueux que tracent les glissements des traîneaux, des squelettes de forêts sans feuilles, — de très loin en très loin des villes de bois, avec des monuments coiffés de coupoles, qui sont des palais de gouverneurs, des casernes, des églises ou des bagnes. Dans les ornières boueuses des pistes de neige, des chevaux blancs, aux cous de cygnes, emportent des voyageurs, empaquetés de fourrures si hérissées
qu'on dirait moins des hommes que des ours. Parfois le soleil d'hiver illumine cette désolation splendide. Le jour s'éteint dans des bosquets de roses dont nos aurores d'Europe ne connaissent ni Téclat ni la profusion.
Je songe à ce beau livre de Kropotkine que toi et moi nous avons lu ensemble : VEntr^aide.
Il y est démontré que la lutte pour la vie ne doit pas nous masquer les leçons de la Nature. Pas plus que le spectacle du Mal ne doit obscurcir la vision du Bien.
Chaque année, aux changements de saisons, ces solitudes sibériennes connaissent des heures où les animaux de la terre et du ciel se donnent rendez-vous. Il s'agit d'orienter toutes ensemble vers des régions clémentes leurs vies précaires. Les plus forts attendent les plus faibles. On compte les uns sur les autres ; ceux que des ailes portent, ceux qui, dans les premières neiges, laissent derrière soi les empreintes de leurs sabots.
Et cependant un mensonge humain qui, à sa férocité, veut des explications fatales, soutient que le plan de la vie se résume dans regorgement de l'agneau par le loup.
Des petits enfants se glissent dans le couloir de notre wagon. Ils sont vôtus de défroques tragiques. Le froid violacé leurs visages et fait leurs mains rondes comme des pommes. Une seconde, ils se tiennent sur la porte de la cabine. Ils regardent, ils ne demandent rien et ils passent :
Le soldat qui me sert dit :
— Ce sont des enfants polonais.
Sur les étendues couvertes de neige, dans la déroute de tout un peuple, leurs parents ont été massacrés ou sont morts à la traîne. Eux, le flot du malheur les a poussés jusqu'ici. Ils n'appartiennent à personne. La nuit, ils ont la permission de monter dans les trains. Ils sont trop fiers pour mendier. Ils attendent qu'on leur donne.
Si seulement ces petits étaient de frêles oiseaux, dès le premier froid, mon Enfant, ils auraient pu se blottir au cœur de ce nuage que forment les plus forts, et, ainsi, portés sur les ailes de V « entr'aide », gagner l'asile du perpétuel printemps.
Petrograd, janvier 1916.
Il fait triste ce soir, mon Fils, dans mon logis de l'Hôtel de France, à Petrograd, malgré l'éclatante blancheur des murailles, la profusion des ors aux corniches, et les rideaux de velours bleu.
Une des visions féeriques de ton enfance, c'a été, dans le château de Versailles, l'apparition du Tsar Nicolas, aux côtés de l'Impératrice, alors dans tout l'éclat de sa jeunesse. L'élan des cœurs et d'un espoir sans limites, auquel les heureux Souverains semblaient sourire, portait vers eux l'âme de notre foule. Les libres gens que nous sommes se faisaient pour une heure leurs sujets volontaires. Au-dessus d'eux une immense espérance se levait, du côté de l'Orient.
Aujourd'hui, c'était la date où, selon la tradition immémoriale, l'Empereur assiste à la bénédiction des eaux de la Neva.
Nous l'avons attendu en vain.
Il ne vient plus jamais aux rendez-vous qu'il a donnés.
Est-ce qu'il est las?
Est-ce qu'il a peur?
Hier, j'ai vu une automobile, sombre comme une voiture de deuil, qui jaillissait du Palais Impérial. Les sentinelles ont à peine eu le temps de présenter les armes. Sur le passage de ce bolide, toute vie s'écartait avec terreur.
Des gens du peuple m'ont dit :
— C'est l'Impératrice...
Autrefois, ils se seraient signés. Ils ont ricané, et l'un d'eux a craché par terre.
Il est plus mort que toi, mon Fils, ce couple radieux vers lequel, ton frère et toi, avec une bonne foi charmée, vous avez levé vos regards d'enfants.
Je ferme les yeux sur cette nuit glacée qui, môme au travers des volets clos, des fenêtres doubles, des rideaux tombés, me donne le frisson. Et il me semble que, dans une clarté de songe, je le vois défiler ce grand peuple russe, auquel notre loyauté française continue sa confiance.
En tête de ce cortège, dont les pas cadencés font résonner l'Europe et l'Asie, voici, dans le miroitem(3nt de ses crosses, dans ses vêtements raides d'or, un clergé de neuf cent mille hommes ; — puis un état-major fulgurant, en uniformes
barréfl de croix, trois millions de dignitaires ; — puis une foule disparate, près de vingt millions d'hommes, qui, dans la vie de chaque jour, ne se touchent guère le coude, cette classe qu'ici Ton nomme l' « Intelligence » et les Marchands ; — suit un peuple étrange, bariolé, qu'au jour du couronnement, j'ai entendu désigner « peuplades asiatiques soumises à Sa Majesté ». Ils sont plus de douze millions, dont quatre millions de Cosaques sur presque autant de chevaux.
Puis un grand vide :
Entre cette avant-garde et l'océan d'hommes qui ferme le défilé, c'est le Tsar.
Qu'est devenu ce recueillement des pensées, ce pieux élan des cœurs, dans lequel j'ai vu marcher l'Homme qui va, chargé du poids d'une telle destinée?
Que roule-t-elle à cette heure, dans le remous de ses vagues, cette mer d'âmes mystiques, ignorantes, rêveuses, formidables dans ses poussées ; — cette nation de cent quarante millions de paysans?
Déjà la vision pâlit et, du fond de ma mémoire, elle remonte, l'émouvante adjuration du poète Tioutschew :
a II ne faut pas chercher à comprendre la Russie, il faut y croire. »
Qu'il a de pouvoir sur ton père, mon cher Enfant, cet amour de la beauté, sans lequel ma douleur ne réussirait pas à te survivre.
Au moment où je ferme mes bagages, pour aller, au nord du golfe de Bothnie, tourner les glaces de la Baltique, une dépêche, lue dans un journal pétersbourgeois, me serre le cœur.
Le paquebot français, orgueil de nos Messageries^ qui reliait encore l'Asie à l'Europe, que, naguère, j'ai vu dressant sur la rade de Yokohama, sa silhouette puissante, vient de descendre à l'abîme (1).
Au sortir de la Mer Rouge, au seuil de la Méditerranée, une torpille allemande lui a crevé le flanc.
(1 La Ville-de-la-Ciotat.
A son bord, quelques caisses qu'une amitié vigilante avait abritées pour moi sous la garde du Commandement, font naufrage. Toutes les choses de beauté, étoffes, porcelaines, peintures, bronzes, que j'ai récoltés au Japon, avec un plaisir, dont moi-même, au moment où j'y cédais, j'étais surpris, de:cendent dans la mer.
Eh quoi?
J'ai mis mon dernier fils dans la terre et la perte de quelques objets d'art qui, inconnus de lui, allaient ajouter de la grâce à ma maison, peut encore me causer un regret si vif?
Je t'en fais la confidence, mon Enfant, parce que nous nous disons toute la vérité. Je t'en parle avec un peu d'humiliation, et voici que, je le sens, non seulement tu ne t'assombris pas, mais tu me souris.
Tu ne veux pas emporter pour moi, sous la terre, toute cette beauté du Monde, qui est encore la bonne avoine, par où j'irai au bout de l'effort que tu m'as commandé.
Je sais quand tu es triste.
C'est lorsque, parfois, à la fin d'une journée
d'hiver, mon travail fini, je rentre dans ma maison, pour aller m' asseoir devant le repas du soir, et que, dans l'obscurité où je roule, brusquement, je regarde mes mains et me dis, avec un vertige de désespoir :
— Tu vas toucher ton pain avec ces mains qui ont fermé les yeux de deux fils?
Haparanda, février 1916.
La guerre, qui a tout brisé, ne permet plus au rail russe de se renouer, par-dessus les glaces baltiques, au rail Scandinave. En pleine nuit, il faut descendre du wagon. Alors dans des traîneaux découverts, sur des pistes de neige, par trente degrés de froid, on court vers cette petite ville d' Haparanda, où, aux beaux jours de la paix, en juin, des touristes viennent en Laponie saluer le soleil de minuit.
En ce moment, l'obscurité sans fin règne. Nuit et froid, entre la terre si blanche et le ciel si noir, nuit plus affreuse encore dans les âmes hostiles auxquelles nous nous heurtons. C'est ici le filtre où l'innocence elle-même se débat dans la foule des espions, le lieu de l'universelle défiance, dans le décor pourri d'un hangar de
bois, qui sent l'étable humaine, le cuir des bottes, les fourrures échauffées, la chaleur des poêles poussés au rouge.
Au milieu de toutes ces répugnances, une fraîche émotion m'assaille. Elle me fait oublier le monde extérieur, elle m'emporte vers les joies d'autrefois, vers vous.
Machinalement, j'ai fait un pas vers un étalage de volumes rédigés en toutes langues et dont mes yeux parcourent les titres.
Je ne peux réprimer une exclamation de joie.
Dans le tas de cette propagande cosmopolite, il m'attend, pour me sourire, ce livre, que ton frère et toi, vous chérissiez, que j'ai écrit, sous vos yeux, au temps de votre enfance, afin qu'un jour, il fût, dans vos mains, un bouquet tout parfumé des souvenirs de notre passé (1).
Je m'assois avec ma conquête sur un banc où l'on se serre. Je le laisse s'ouvrir seul, le petit livre si précieux, et je lis.
(4) 0 mon passé..., par Hugues Le Roux, chez Galmann Lévy (1896) et chez Pierre LafiLte (Idéal-Bibliothèque). Nouvelle édition illuëtrée.
Au moment où j'écrivais ces lignes, notre Guy et toi, vous sortiez à peine de la bataille que, pied à pied, nous avions livrée pour vous arracher à cette affreuse agonie, par où nos enfants sans défense étaient guettés, dans le temps où le génie pitoyable d'un grand savant n'avait pas maté la traîtrise du croup.
Encore frissonnant de ce souvenir, j'écrivais :
« Souvent, au jour où le chagrin monte en nous comme une marée d'équinoxe, submerge tous les espoirs, emporte le goût de l'effort et la résistance, je me suis réfugié, comme sur un radeau, dans ces livres stoïques qui promettent la consolation aux âmes détachées. Je leur obéissais passionnément, tant qu'ils m'ordonnaient :
« — Jette à l'eau la vanité et la gloire, jette le souhait stupide des richesses, jette le stérile désir de l'estime des hommes, jette le vertige de la volupté et les douceurs éphémères qu'il donne.
« Mais comment ne pas se révolter quand ces hommes ajoutent :
« — Et si ton fils meurt, dis : « Je l'ai rendu. »
« Seigneur, ne me demaadez pas un mensonge. N'exigez point que je vous bénisse quand la douleur me tord. Pendant des jours, pendant des heures longues comme des années, vous m'avez montré la mort dans les yeux des enfants que j'aimais. Vous avez taré ma jeunesse d'une blessure qui ne guérira point. Contentezvous de cet holocauste des larmes toujours prêtes, de ce tremblement qui m'est resté dans l'âme, et qui m'empêchera de jamais goûter avec plénitude aucune joie de ce monde. J'ai compris la leçon. Seigneur. Je sais que vous êtes maître de la Mort et de la Vie. Je ne m'attacherai à rien de ce qui passe ; je ne vous demanderai aucune récompense au bout de la
route ; mais, tant que je suis dans le chemin, ne me reprenez pas ceux que vous m'avez donnés ».
Je n'ai pas été exaucé, mon Enfant.
Est-ce que j'ai mal prié? Ou, par la disparition de la famille que je fondais, devais-je apprendre la vanité de notre sagesse mortelle?
Au-dessus des vœux, des rêves, que l'homme forme pour ce que, dans son ignorance de tout, il nomme « bonheur », une Volonté qui a ses raisons, décide. J'agis comme tu as fait, mon Fils, je m'incline devant cet arrêt.
Grâce à ce livre qui s'ouvre entre mes mains, au-dessus du Cercle Polaire, au seuil de cette vie d'Europe où je vais i entrer, je vous revois, mes deux chers Fils. Vous m' apparaissez l'un et l'autre, à jamais revêtus d'une jeunesse incorruptible. Si purs, vous venez à moi pour me sourire et pour m'encourager. Toi, mon cher Guy, touché de cette blessure d'amour qui t'enleva tes forces de résistance au mal. Toi mon Robert, blessé de cette blessure de gloire
qui ne t'a pas permis de regretter la vie. Et pour qu'un jour je vous rejoigne dans ce Paradis des Braves où vous m'avez précédé, vous m'avez fait, en me quittant, une blessure de Vie Éternelle.
Paris, mars 1916.
En rentrant dans ma maison après ce Tour du Monde, c'est toi, mon Enfant, que d'abord je trouve.
Tes camarades de combat te ramènent à moi par la main.
Sur ma table de travail, à côté de la pile des lettres qui, pendant une année, se sont accumulées, j'aperçois une petite boite étroite et longue.
Je connais cet écrin et je crois deviner ce qu'il contient enfermé.
J'ai eu tant de joie, moi-même, lorsque au seuil de ma trentième année la Chancellerie de la Légion d'Honneur m'a, pour la première fois, envoyé ce présent-là.
Tu sais où il est?
Quand ton frère Guy nous a quittés, avant
qu'on scellât la tombe, je l'ai déposé sur son cercueil. J'étais si sûr que s'il avait vécu il m'aurait rapporté cette réplique d'honneur !
A cette minute, tu étais debout à côté de moi, la tête un peu inclinée, les yeux attachés sur ce ruban déjà pâle et qui, sous la terre, allait se décolorer encore. Tu approuvais.
Je fais sauter les cachets de cire.
Ce n'est pas la Chancellerie, mon enfant, qui m'envoie ce souvenir : il me vient de plus haut.
Écoute et sois content.
Je lis sur l'écrin :
AU
Sous-Lieutenant HUGUES LE ROUX
LIRONVILLE 22 septembre 1914
Souvenir