‹ Te souviens-tuChapitre 2 sur 5 · DES · texte numérisé non relu

DES

Officiers du 356^ d'infanterie

Une lettre accompagne l'envoi et le complète. Ces gens d'honneur disent que tu leur as fait honneur. Ils m'adressent cette croix de la part de ceux de tes camarades qui vivent encore, de ceux qui, après toi, sont morts.

Merci à eux et à toi. Te voilà moins absent. Déjà dans mon cabinet de travail, j'ai accroché, devant mes yeux, au mur, comme un crucifix, — ton sabre que tu as plié sous toi en tombant.

Je suspendrai cette croix à la garde ; à côté du sifflet où tes lèvres se sont appliquées quand, pour un dernier sursaut en avant, tu as appelé tes hommes.

Tu approuves qu'avant de me remettre au travail, mon premier vœu soit d'approcher de cette terre sacrée où les nôtres arrêtent l'ennemi.

Depuis un an je marche, les yeux levés vers cette clarté d'héroïsme dont tes compagnons illuminent le ciel. Au milieu de ces héros, je me sentirai plus près de toi que sur le banc même de notre cimetière.

Dire qu'au bout d'un an et demi de canonnade, on se bat encore, sur cette frontière de Lorraine, où dès les premières heures de la guerre, toi et ton cousin, vous êtes tombés ! Dans ce pèlerinage je vais vous sentir, à ma droite et à ma gauche, mes deux Sous-Lieutenants. Vous ajouterez vos deux âmes à mon âme. Vous vous servirez de mes yeux, — où si

souvent montent des larmes, — pour revoir votre champ d'honneur.

Il y a vingt mois, mon Fils, je l'ai parcourue cette route de l'Est, pour te porter mon adieu. La splendeur de l'automne pleurait sur la terre ses feuilles pourpres comme vos blessures.

Je reviens dans le sourire d'avril.

Qu'ils se l'entendent crier, une fois de plus, par-dessus les lignes de feu, ceux qui s'acharnent à brûler nos villages, à bombarder nos cités : le printemps de 1916 sort de la terre de France tout couronné de gloire.

Eh, sans doute, les demeures écroulées seront moins promptes que les tiges de blé à se serrer les unes contre les autres. Mais, comment ne pas sourire à ces maisons de bois qui, partout, s'adossent aux murailles noircies?

Vois : sur les seuils de ces asiles provisoires, les fermières jettent du grain à leurs poules, les outils du travail sortent des décombres. Avant que l'Ennemi ait fmi de détruire, la France a

reconmencé de construire. Elle a la Foi. Quelle prière plus belle pourrait-elle élever vers vous, ses Morts?

C'est celle que je murmure, là où je me trouve, la nuit, quand je me réveille, au milieu de la foule, — toutes les fois que mon cœur déborde et que, pour retrouver de la paix, il me faut vous remercier

Aux armées, avril 1916.

D'où viennent-ils, ces soldats, vêtus dans ce « bleu horizon » que toi tu n'as pas eu le temps d'endosser?

Sans sacs, sans fusils, avec les allures de gens de loisir, ils déambulent par ces rues tortueuses de village.

Le Commandement donne à ces vaillants Poilus la petite halte que réclament leurs nerfs prêts à craquer, leurs oreilles qui tintent, leurs yeux aveuglés. La pluie et la boue les ont si bien confondus dans la couleur du sol qu'ils ont moins l'air d'être des hommes que de la terre qui marche. Mais un pur souffle d'héroïsme gonfle ce limon-là, et, sur les ruines du vieux Monde, prépare une création nouvelle.

Par la rue principale du village débouche un camion couvert de bâches. Il s'avance en écrasant les pavés. Une file d'autres véhicules, puissants, réguliers, tous pareils, suit. Des cris de fête jaillissent de dessous les bâches, des gestes frénétiques soulèvent les toiles.

La nuit dernière ces soldats sont sortis des tranchées toutes voisines. Avec ce qui leur reste de voix, ils s'enrouent à chanter. Ils débordent de la joie folle d'avoir si bien fait, de n'être pas tombés sous la mitraille, d'avoir gagné cinq ou six jours de trêve, avant que de retourner au feu.

La soupe et à boire !

Approchons-nous de ces portes battantes par où tous ces diables bleus s'engouffrent. Derrière leur entre-bâillement, de longues tables, étoilées par des lueurs de chandelles, s'enfoncent dans l'ombre, là-dessus des gamelles s'alignent.

Avec quel entrain ils les vident, les Poilus pressés sur ces bancs. Ils secouent leurs mâchoires, ils refont leurs forces. Quelquefois ils lèvent leurs faces inoubliables. Alors ils ont

l'air de fixer Quelque chose ou Quelqu'un, dans le vide.

Que regardent-ils?

Ne te semble-t-il pas, mon Fils, que le Crucifié est au milieu d'eux, debout, dans une hésitante clarté de ronde de nuit?

LU

Les maisons de ce village sont aussi émouvantes que les hommes qu'elles abritent. Ceux qui les possédaient ont été contraints de partir. Anonymes, sans fermetures, leurs rideaux à demi décrochés, elles nous regardent, avec les airs lugubres de chiens qui ont perdu leurs maîtres.

Évoquons ces jeunes Lorraines qui, en août 1914, vous tendaient des fleurs, recousaient des boutons à vos capotes, te faisaient ta fiancée visible.

Que sont-elles devenues, ces jeunes filles si blondes, si rieuses?

Elles ont reculé loin, derrière l'averse des obus, au delà de la houle des tombes. Ici, c'est à présent le mélancoKque « Pays-de-Sans- Femmes ».

Pas un bonnet à l'horizon, pas un mouvement de jupe, pas même, sur de vieilles épaules, le croisement d'un petit châle noir.

Les temps maudits sont revenus où l'homme vivait seul sur la terre.

Vos successeurs, mon cher Fils, n'ont pas encore réussi à donner un asile sûr aux femmes qu'ils défendent, aux enfants que ces bienaimées pressent contre leurs seins.

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