‹ Te souviens-tuChapitre 5 sur 5 · LXX XVIII · texte numérisé non relu

LXX XVIII

Tout cela, mon Enfant, ce n'est pas de la grandeur perdue.

Veux-tu savoir combien ils m'ont donné, nos amis américains pour soulager les femmes, les enfants de France qui, derrière leurs maris et leurs pères combattants ont tenu, — tant qu'ils ont pu, — mais qui, maintenant, sont à bout?

Dix millions.

Dix millions, qui, sur l'indication de nos Maréchaux, par les mains impartiales de la Croix- Rouge Américaine, seront portés dans ces maisons de France où le feu s'éteint si la lumière vacille encore.

West Virginia, mai 1918.

Écoute cependant cette dernière histoire : elle a une grâce qui n'est pas déplacée dans ton Paradis.

Comme les torpillages allemands bloquent la côte et que, sur la mer, les naufrages se multiplient, il me faut attendre ici quelques jours la bonne volonté d'un paquebot qui consente à sortir du port.

Je suis allé me reposer dans une terre de fleurs où les nôtres eurent jadis de nombreux amis, en Virginie.

La nature vierge que j'ai connue en Afrique avait de terribles violences. Les mousses qui descendaient des arbres donnaient à l'épaisseur humide des forêts l'apparence d'étranges aqua-

riums. Ici la virginité du sol n'est que grâce et poésie, entre les rhododendrons et les lauriers en fleurs, je foule sous la voûte des arbres la route qui, entrele Nord et le Midi, aux jours de l'Amérique inconnue, fut le grand passage des Indiens.

Les cadets de famille qui abordèrent au temps de la Reine Elisabeth dans ce pays de la Montagne et de la Forêt, apportaient au delà de l'Océan un état d'esprit particulier : ils cherchaient l'indépendance sans rien abdiquer des fiertés de leur origine.

Ces contradictions ont-elles été un obstacle au succès qui, presque partout dans ce Nouveau Monde, a récompensé l'effort ?

Le fait est que ces forêts de Virginie sont parsemées de chaumières isolées. Là finissent de s'étioler des hommes et des femmes d'une race affinée. Ils s'évanouissent enveloppés du souvenir des grandeurs d'autrefois. Un diagnostic impitoyable les nomme le « déchet blanc ».

Or, depuis que les États sont entrés dans la guerre, à travers tout le pays, une coutume poétique s'est établie.

Au-dessus du seuil de chaque maison, un drapeau se gonfle. Encadrées de deux bandes parallèles, Tune rouge, l'autre bleue, sur la blancheur de son champ, des étoiles sont jetées. Autant d'étoiles, autant d'hommes que le vent de la guerre a emportés de cette maison du côté de l'Europe.

Si l'absent succombe, l'étoile bleue se mue en étoile d'argent.

Quel sentiment veux-tu que dans son cœur éprouve un passant conime moi qui a donné à la bataille tout le sang des siens, lorsque, dans la solitude d'une forêt de Virginie, au-dessus du porche d'une de ces chaumines, il le voit pendre, le drapeau, dont l'étoile d'argent signifie :

— Un fils que nous aimions a franchi ce seuil pour aller, en France, défendre la Liberté du Monde. Il ne reviendra jamais.

Paris, juin 4918.

C'est, mon Enfant, une vive angoisse que d'être enfermé dans le cloître de la mer, presque sans nouvelles, pendant qu'elle se décide, cette suprême partie que le Bien et le Mal jouent, l'un contre l'autre, entre la terre et le ciel.

Jusqu'à la dernière minute, nous autres, Gens de France, nous avons fait ce que nous avons pu. De leur côté, nos Alliés Britanniques n'ont pas été ménagers de leur sang ; tout de même, entre eux et nous, un trou s'est creusé dans la muraille du Front.

Vainement, nous aurions crié une fois de plus :

— Debout, les Morts !

Il y a des miracles qui ne se renouvellent pas.

Par cette fente, l'Ennemi s'est rué.

Il est libre maintenant de ramener sur nous les masses d'engins, de canons, de combattants qui, du côté de l'Est, faisaient face à la pression russe.

Un instant, il a paru qu'à l'heure du suprême assaut, le Destin mettait toutes les chances au service de l'Adversaire. La force allait succomber sous le poids, l'esprit sous le nombre. Les concupiscences d'une race de pillards étaient galvanisées. De nouveau, Paris devenait la proie. Les Teutons en étaient sûrs ; ils n'avaient qu'à étendre encore un peu leur bras pour y porter la torche, livrer enfin au suppUce du bûcher cette Beauté haïe, et, avec ce qui fut la capitale de la Pensée Humaine, faire un tas de cendres.

Le crime n'aura pas été consommé.

Ce n'est pas le Mal qui triomphe.

Dans cette brèche, ouverte au flanc de la France, les soldats de Pershing se sont massés, — et la route a été barrée. Les Britanniques d'un côté, nous de l'autre, nous avons senti l'épaule qui étayait notre épaule. Nous avons

cessé d'être les fragments d'un croissant brisé. Nous avons ressoudé notre fêlure.

L'Ennemi, étonné, s'est arrêté dans la stupeur. Il a vu que les deux extrémités de cet arc se mettaient en mouvement, qu'elles incurvaient leurs bras. Le cercle allait se fermer du côté de l'Est. Au centre de la manœuvre victorieuse de Notre Foch, les envahisseurs n'auraient plus qu'à se rendre comme un troupeau cerné.

C'en est fait.

La Victoire a changé de camp.

La guerre peut traîner encore son agonie dans des convulsions tragiques : elle est finie.

Ces prodiges-là se paient.

Relevons nos Morts.

13 juin 1918.

Sous le Drapeau Tricolore, tu le sais mieux que personne, nous n'avions plus rien à donner.

Sous le Drapeau Étoile, nous comptions deux vies précieuses.

Tu n'as pas oublié ton cousin par alliance, ce cher et charmant Everit qui, lorsque vous étiez des enfants, aimait à décrocher mes épées et à ferrailler avec toi, dans le jardin de notre Maison de la Forêt?

Everit était retourné dans sa patrie américaine pour y grandir, pour achever ses études. J'avais eu de la joie à parler de toi avec lui, en 1915, lors de mon premier voyage, — de toi et de la France. Comme il m'écoutait, comme il avait pitié de moi !

Ses précoces talents lui avaient donné le droit

de fonder une famille, et pendant que je continuais ma route autour de la Terre, il avait noué un mariage d'amour.

Ses vingt-trois ans sonnaient tout juste quand les États ont déclaré la guerre. Déjà, il souriait à un Fils qui était le miroir de sa propre figure et de son âme. S'il décidait de franchir la mer pour nous apporter son bras et son cœur, une autre jeune vie, prête d'éclore, verrait la lumière sans qu'il fût là pour l'accueillir.

Il a d'abord songé, — pour l'amour même de ses fils, — à servir l'idéal que dans la générosité de son cœur, il mettait au-dessus de tout.

Aux États-Unis, la jeunesse déborde. Le fait qu'Everit était un jeune marié et un jeune père l'écartait de la loi du recrutement. S'il voulait s'engager librement, il n'avait qu'à attendre trois mois afin d'obtenir le brevet d'officier, auquel lui donnaient droit ses virtuosités de sportman et ses hautes études.

Il a dit :

— C'est tout de suite que l'on a besoin de nou9.

Il nous est donc venu, simple soldat, dans le fond d'un transport, pôle-mêle avec des hommes rudes, voire avec des gens de couleur.

Il y a quelques semaines, au moment où je m'embarquais pour rentrer en France, chargé des portraits de ses fils, — l'enfant qu'il a connu, cel^i qui est né après son départ, — sa mère m'a conduit jusqu'à la passerelle du paquebot :

Elle m'a recommandé :

— Dès votre arrivée, n'est-ce pas, vous tâcherez de voir Everit?

Il était déjà tombé.

Sa campagne n'aura pas été, mon Fils, plus longue que la tienne. On lui avait confié une mission périlleuse. Il l'accomplissait seul, avec joie. On l'a relevé dans les broussailles, frappé d'un éclat d'obus. Il avait perdu connaissance. Il ne l'a pas retrouvée.

Je ne puis envoyer aux siens que le témoignage de l'admiration de ses chefs, la tendresse de ses compagnons de victoire, de tous ceux qui avaient eu contact avec son âme.

Son Capitaine nous écrit :

— Au bout du compte, il ne s'agit pas de savoir quand meurt un si brave soldat, mais comment il meurt.

Mais, au fait, mon Enfant, tu as dû connaître cette nouvelle-là avant moi, car il t'a rejoint dans l'Invisible... Il est allé grossir le nombre de ces jeunes gens que j'aimais et dont je pense, avec un soupir gros de larmes :

— Si seulement celui-là avait survécu ! Si un jour, avec lui, j'avais pu parler de mon Fils...

Hélas !

XGII

Notre lignée d'Outre-Mer nous avait donné un autre brillant soldat.

Celui-là, tu ne l'as pas connu. Il s'appelait Ralph. Il avait une taille et une beauté de demi-dieu. Les femmes, les jeunes filles, tournaient la tête quand il passait. Il avait toujours le temps de s'arrêter, au moins une seconde, pour répondre par un sourire à leurs sourires.

Il sentait qu'il n'était pas né pour les disciplines d'une vie régulière : l'aventure d'une guerre était sa chance de prédilection.

Il avait traversé la mer avant que son pays se fût rangé à la décision des armes.

Il nous avait dit :

— Dans trois mois, j'aurai fait quelque chose de galant ou je serai mort.

Il s'était enrôlé dans notre Légion Étrangère.

TE SOUVIEISS-TU... 275

Un matin, il nous revint, avec les insignes de l'aviateur accrochés sur sa poitrine. Déjà il connaissait en virtuose son métier périlleux quand l'entrée des États-Unis dans le conflit lui a ouvert les rangs de l'Escadrille Lafayette.

Il est tombé trois fois. Deux fois je l'ai vu à l'hôpital avec des membres brisés, des balles dans ses os, des balafres qui rayaient sa belle figure. Mais il avait été cité à l'Ordre de l'Armée, et il brûlait de remonter là-haut, de se battre encore, contre « eux », dans l'air.

La troisième chute, ça été la mort.

Il a laissé un petit testament.

Il y dit :

« Je ne regrette rien. J'avais prévu ma destinée. Je n'ai pas grand'chose à donner après moi. Je lègue mes deux croix aux fils d'Everit. »

Tel est, mon Enfant, le nouveau prix dont nous payons notre gloire, — demain la Paix.

XGllI

Paris, 11 novembre 1918.

Voici comment j'ai connu la nouvelle que la tuerie s'arrête et qu' « ils » demandent grâce.

Je travaillais, derrière ma table, enveloppé d'isolement et de silence.

Soudain, du côté de la Grande Eglise voisine, j'ai entendu le branle-bas des cloches.

J'ai songé :

— C'est un important enterrement...

Mais, brusquement, une houle de clameurs a rempli la rue sonore, toujours un peu vide.

Un cortège d'enfants défilait.

Des petits réfugiés du Nord, mes voisins. Beaucoup d'entre eux sont en deuil — le plus vieux n'a pas dix ans.

Ils passent en rumeur ; ils portent un drapeau ; ils chantent la Marseillaise.

Alors, j'ai compris.

Cette joie d'enfants blonds, ces trois couleurs déployées, ce chant, cela veut dire que la France et ses Alliés ont vaincu.

J'ai levé les yeux, mon cher Fils, vers le portrait que domine ton sabre brisé.

Je t'ai dit ;

— Merci. C'est parce que toi et tes pareils vous êtes tombés sur les crêtes, dans les boiff, dans la tranchée, au fond des ravins, qu'aujourd'hui la voix de ces enfants s'élève. C'est pour qu'ils aient leurs chances d'hommes libres que vous êtes morts.

Je l'appréhende depuis longtemps ce jour glorieux où, entre l'Arc de Triomphe et la Place de la Concorde, la houle de nos soldats vainqueurs emplira toute la terre et tout le ciel. A la façon des conscrits qui n'ont pas encore vu le feu, je me demande :

— Comment est-ce que je me comporterai ce jour-là?

Je le sais maintenant : où que cette épreuve de joie me surprenne, tout ira bien. J'aurai la

figure que je dois, je chanterai avec les autres. Seulement, vois-tu, le bonheur que mon cœur enferme est un peu lourd pour moi tout seul : j'aurais eu besoin de toi pour m'aider à le porter

XGIV

Je reçois la visite d'une grande patriote, une Alsacienne dont on prononce le nom toutes les fois que des âmes d'élite s'unissent pour soulager de la douleur.

Elle a pensé à toi et à moi.

Elle est venue me dire :

— Ne trouvez-vous pas qu'en mémoire de tant de morts précieux, nous devons cravater de crêpe ces drapeaux qui décorent la façade de nos maisons?

J'ai admiré cette charité, mais, de ta part et de la mienne, sans hésitation, j'ai répondu :

— Non. Par piété pour nos Morts euxmêmes. Ce que leur souvenir projette sur le frémissement des étendards, ce n'est pas de la nuit : ils ajoutent de la lumière à la Lumière.

C'est bien ainsi, n'est-ce pas, que Tu sens,

que Vous sentez, Chers et Innombrables Témoins de notre fierté et de notre peine?

Que nous soyons de ces privilégiés qui croient à la survie des âmes, ou des pères, moins heureux, dont l'espoir ne va pas au delà du souvenir, nous sommes d'accord pour proclamer :

— Nos Fils, nous ne le cherchons plus sous la vague du petit tertre que quelques chrysanthèmes fleurissent. Nous levons les yeux. Nous les voyons passer au-dessus des drapeaux. Légion diaphane, ils volent vers l'Aurore dont ils ont forcé les portes. Ils ne sont plus morts comme ils étaient : la Victoire les a ressuscites.

XGV

Saint-Germain-en-Laye, 23 juin 1919.

Aujourd'hui était le jour de l'attente suprême. Signeront-ils notre paix?

J'ai quitté Paris, et je suis allé te visiter, mon Enfant, dans le Jardin des Marbres, à côté de cette Maison de la Forêt où, entre ta mère et ton frère, tu dors.

Je voulais entendre les oiseaux chanter autour de ta tombe.

Je me suis assis sur le banc de granit et, au travers des roses bégonias qui te bordent, j'ai cru te voir, tel que tu me regardais de tes yeux que je ne pouvais pas fermer, le jour où je t'ai enveloppé dans un drapeau.

Et je t'ai dit tout bas :

— Mon Enfant, pour nous autres, les pères,

les mères, nous tous qui vous avons aimés, la douleur insondable c'est, quand passe une telle joie, de ne pas savoir si vous, vous savez.

Je t'apporte la Paix, notre Paix, « votre » Paix, comme une couronne de lauriers pour la poser juste au-dessus de ton cœur.

C'est à vous d'abord qu'elle appartient, à toi et à tes Frères de Sacrifice, cette Paix que vous autres, vous avez semée, dans les sillons labourés de mitraille et que nous moissonnons si tardive.

La paix, vois-tu, mon Enfant, c'est l'idéal des hommes pendant qu'ils vivent.

Tu étais de cet avis, il y a cinq ans, lorsque, sous les arbres de cette forêt, toute voisine, tu te promenais, enivré d'amour, en tenant ta fiancée par le bout des doigts.

La paix, c'était elle que celles qui prient appelaient en pleurant au travers des chuchotements de leurs rosaires.

La paix, c'est elle que j'ai demandée pour mon pauvre cœur après que tu m'as quitté.

La paix, c'est elle qu'espère pour sa couvée,

l'oiseau, qui, en ce moment, au sommet de cet arbre, bâtit un nid, dont, d'ici, j'aperçois les pailles.

Quand je t'ai longuement cherché sous la terre, mes mains se joignent d'elles-mêmes et ma figure s'élève vers le Ciel.

Je n'accepte pas la pensée que ce que j'ai enfoui dans ce carré de terre soit tout ce qui me reste de ton frère, de votre mère, de toi. Ma raison est choquée et aussi mon cœur. Quand j'ai besoin de pleurer, je regarde en bas, mais je regarde en haut quand je veux vous parler.

0 mon Enfant, qu'est-ce que cette Paix que nous venons de leur arracher sanglante, déjà souillée de leurs mensonges, à côté de ta Paix Éternelle?

Nous n'avons même pas réussi à tirer une parole de repentir de ceux qui nous ont saisis par surprise — et qui vous ont égorgés ! Devant notre Paix, ils s'arrêtent comme un troupeau de bêtes qui, brusquement, voit un abîme, et recule.

Place du Carroussel, même date.

Sept heures du soir.

■Je traverse la Place du Carrousel, pour regagner notre maison.

Soudain, une secousse, dans l'air, dans ma chair, dans mon âme.

C'est le canon.

' Nous le savons : cette fois, ce ne sont pas les avions boches qui versent leurs bombes, ce n'est pas la Grosse Bertha qui crache son obus.

Nous l'attendions, nous l'espérions, ce premier coup de canon dont la voix vient nous dire :

— La guerre est gagnée : ils ont signé.

Tout justement, je passe devant cette haute image de pierre que la France de Soixante-Dix

érigea à son défenseur. Ici, sur fond de ciel, entre des drapeaux fanés et des couronnes dont les perles s'égrènent, se dresse la statue du Grand Français dont la voix cria du fond de nos désastres :

— Sauvons l'honneur !

L'écho de ce canon me résonne dans le cœur.

Je devrais donc tressaillir de joie...

Mon Fils qui vois tout, je te dois la vérité :

Ce sont des larmes qui j aillissent de mes yeux.

Pour voler à tire d'aile, entre le Ciel tout doré des rayons du couchant et la Terre enfin libérée, cette joie sans nom n'a pas besoin de moi.

Je pense :

— La Paix est rendue au Monde. Demain, sous l'Arc de Triomphe défileront nos armées victorieuses ; mais, mon Enfant à moi ne reviendra jamais.

Une seconde, j'oublie que tu es un Bienheureux.

Je sens seulement ceci :

Jusqu'à ce que mes yeux se ferment, je serai un orphelin.

XGVII

Je traverse la rivière embrasée.

Vers ces arbres du Luxembourg qu'en travaillant j'aperçois de ma fenêtre, je remonte la colline opposée.

Je passe devant la haute église.

Sa maîtresse cloche s'ébranle.

Chaque matin, elle m'éveille ; chaque soir, quand les premières étoiles montent dans le ciel, en plein Paris, je l'entends sonner l'angélus. Mais, aujourd'hui, elle n'appelle pas, elle ne bénit pas, la cloche, qui, depuis des siècles, sonne les misères et les gloires de la France.

Elle proclame, elle chante.

Plus haut que le tonnerre des canons, sa voix d'airain annonce la divine nouvelle :

(( Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. »

XGVIIl

Devant ton portrait, lo soir.

Il y a quelques années, un de nos torpilleurs qui faisait des plongées dans la Manche n'est pas remonté à la surface de la mer.

D'abord, on a espéré qu'il avait reparu plus loin, au delà de la portée des longues-vues, et puis il a fallu accepter la triste certitude.

Le dragage a eu tôt fait d'accrocher sur le fond ce monstre de fer qui n'était plus qu'un cercueil de marins.

De la côte au lieu de l'engloutissement un vapeur faisait la navette. Il allait chercher les noyés que, l'un après l'autre, on tirait de l'épave renflouée.

J'étais là, je suis monté à bord.

A l'avant du vapeur, un matelot, retraité du long cours, se tenait seul accoudé au bastin-

gage. Il tourmentait sa pipe. Il n'osait pas Tallumer, par respect.

Je me suis approché de lui et nous avons causé.

Il me présentait une honnête face bretonne, une âme d'enfant transparaissait sous ses rides.

Son fils, un matelot de vingt ans, était dans le torpilleur. Lui, le père, il était venu du « pays » pour la « reconnaissance ». Déjà quatre fois, il avait traversé entre le port et l'épave. Il avait vu ceux que l'on remontait de la coque et que l'on déposait sur le ponton.

Ce n'était pas encore le sien.

Moi, je t'avais déjà perdu, mon Guy. Je pouvais comprendre sa peine.

Je lui ai déclaré :

— J'y ai passé... Je sais ce que c'est.

Et nous avons causé avec une confiance fraternelle.

Soudain, il a posé sa main sur mon bras. Il venait de trouver la parole qui soulageait sa pensée.

Il m'a dit :

— Ah ! monsieur... Je ne sais pas ce qui m'ar-

rive... Il me semble que mon Fils est devenu mon Père.

Je l'évoque, en ce soir où la Victoire devient la Paix, ce mot d'un simple que depuis j'ai toujours porté dans mon cœur.

Il donne satisfaction à toutes les aspirations de mon âme de Celte. Il éclaire le culte qui, à cette heure, mon Enfant, me tourne vers ton image transfigurée, et te fait mon Saint.

Tu as tout donné pour la Tradition qu'avant toi les tiens avaient servie. Tu sais ce que j'ignore encore. Déjà, tu goûtes la félicité qui peut-être me sera accordée parce que je supporte patiemment l'affliction.

Grâce à toi, je ne marche pas dans l'obscurité de la croyance, dans le froid de l'âme, dans la faim du cœur.

Je ne suis pas un orphelin, car tu es toujours avec moi, mon Fils, qui es devenu mon Père.

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