LXXXIII
Je leur dis :
— Vous êtes un peuple de marins? Vous faites la guerre parce que les Allemands ont lésé vos droits sur la mer.
Eh bien, écoutez :
Il y a deux mois, en Méditerranée, un paquebot français, VAihos^ vient de mourir avec le pavillon tricolore battant à sa corne d'artimon.
La torpille est entrée dans le navire au niveau de sa flottaison. Le commandant a jugé que devant soi, il avait deux minutes pour sauver ce qui pouvait être sauvé.
Un vapeur torpillé ne coule pas seulement : il arrive qu'il saute. Brisé, écartelé, il envoie dans l'air des hommes que l'explosion traite en pierres de fronde.
Le mécanicien de VAthos a résolu :
-— J'empêcherai au moins cela.
Par les escaliers de fer, glissants d'huile, une de ses mains déjà mutilée, l'homme est descendu dans la chaufferie, dont il savait qu'il ne remonterait pas. Il a fermé les tiroirs. Il a étranglé l'explosion. Maintenant, il dort au fond de l'abîme. Ce fut son choix.
UAthos ramenait à Marseille trois prisonniers allemands embarqués à l'escale d' Indo- Chine. Ils s'étaient glissés dans notre colonie pour nous trahir. Ils murmuraient des paroles de rébellion à l'oreille de ces indigènes que la France gouverne avec amitié et qu'elle oriente vers une justice meilleure.
Au fond du paquebot, ces prisonniers étaient confiés à la garde d'un sergent.
Au moment où la torpille allemande entrait ' dans le flanc du navire français, ce sergent-là s'est dit :
— Ces Allemands ont des compatriotes infâmes... Mais ce sont des hommes... Je ne les oublierai pas dans leurs cellules...
Il est descendu dans les cales. Il a eu le temps d'ouvrir deux cabines. Il a libéré deux Allemands qui ont pu remonter sur le pont, se jeter à la mer. On les a recueillis.
Lui, le sous-offîoier français, pendant que, pour sauver son troisième ennemi, il ouvrait la porte de la troisième cabine, il a coulé bas.
En cours de route, VAthos avait embarqué un bataillon de tirailleurs sénégalais. Il n'y avait pas de place pour tout le monde sur les radeaux et dans les barques. Les officiers qui commandaient ces Sénégalais ont organisé leur sauvetage dans un ordre total Naturellement, ils ont décidé de demeurer avec ceux que l'on ne pouvait pas embarquer.
Or, voici ce qu'on a vu :
Au moment où le paquebot s'abîmait, les tirailleurs sénégalais, demeurés avec leurs officiers sur le pont, ont présenté les armes. Ils ont coulé, la main sur leur fusil, baïonnettes au canon.
Ils saluaient la France.
Le commandant de VAthos n'avait pas quitté sa passerelle. Il donnait des ordres ayec calme.
Dans la secousse de l'engloutissement, il est tombé de vingt mètres de haut. Mais son âme était restée dans son navire, déjà il n'était plus qu'un agonisant. Cet agonisant-là, deux marins à la nage l'ont soutenu sur la mer, comme une épave de gloire.
Il était mort quand ils l'ont déposé sur la terre.
Voilà les marins de France.
Je leur dis :
— Il faut boucher les vides que le canon a creusés dans nos rangs. Derrière nos fils tombés, la France appelle les rares jeunes hommes qui restent à « lever ». Presque des enfants.
En ma qualité de Conseiller général, on me convie à ces séances, dans les villages de la banlieue de Paris.
En temps ordinaire, un Conseil de revision, cela prête à rire. Ils ont l'air si emprunté, ces pauvres gars, qui, au lieu de trouver la Seine pour y plonger, défilent nus, devant des messieurs en écharpes et des gendarmes en uniformes.
Par ces jours de guerre, une telle entrée se fait émouvante, — qu'ils soient, ces conscrits,
de beaux sujets, dont la poitrine a été élargie par les sports, ou bien des mal-venus, pour qui cette exhibition est une épreuve de honte.
Le matin que je dis, pour la seconde fois, le médecin militaire mesurait un adolescent, grandi trop vite, et qui n'avait pas mangé tous les jours.
Le major avait laissé retomber son mètre avec un geste de découragement. Il avait déclaré :
— Une poitrine comme ça !... Impossible !... Va-t'en !
Mais ce réformé ne voulait pas sortir.
Du feu et des larmes lui ont en même temps jailli des prunelles.
Avec une ferveur d'indignation dont nous sommes restés bouleversés, il a crié :
— Eh quoi ! Cette poitrine-là est trop étroite pour recevoir une balle ou une Croix?
Voilà les conscrits de France.
Je leur dis :
— Je vous ai apporté pour vous la lire, une lettre que l'on m'a remise la veille de mon embarquement.
Je n'ai pas eu le temps d'y répondre.
Faites-le pour moi.
« Monsieur,
« Je suis bien résolue de me marier à un aveugle, car je trouve qu'il n'y a personne de plus à plaindre sur la terre. Je ferai à un blessé de cette blessure-là tout ce qui est de moi pour lui rendre la vie aussi agréable que possible.
« J'ai entendu dire que si on prend un œil sur une personne et si on le met à une autre, les deux voient. Vous pouvez croire qu'il ne
pourrait y avoir une plus grande joie pour moi, si, en donnant un de mes yeux, je pouvais rendre la vue à un homme et en même temps un homme à notre Pays.
« Je suis ouvrière. Je désire connaître un aveugle. Mais je ne sais à qui m' adresser. »
Au début du troisième hiver de la guerre, voilà une amoureuse de France.
Je leur dis encore :
— La femme d'un Général illustre avait sur le champ de bataille un mari et trois fils. Tous les matins, à une messe d'aurore, elle allait prier pour eux.
Sous les ordres mêmes de son père, le premier de ces fils tombe, pendant l'action. On prévient le général :
— Votre fils vous demande.
— Il est blessé?
— Mortellement.
— Vous lui direz que je le remercie... mais je ne peux pas quitter ce que je fais.
Le lendemain, au moment de s'agenouiller à la table de communion, la mère, la femme de ces preux lève les yeux vers l'officiant. Sur la figure de ce prêtre, elle lit une nouvelle qu'elle
ne connaît pas encore, mais son âme est prête. Elle demande seulement :
— Lequel?
Le prêtre dit le nom.
Alors elle incline sa face sur ses mains jointes. Voilà les pères et les mères de France.
Je leur dis enfin :
— Avant de rendre son dernier soupir, mon fils m'a conté :
« J'ai connu un héros.
« Mes soldats et moi, nous rampions dans un champ d'avoine. De temps en temps, on se soulevait pour viser et pour placer un coup de feu. Dans ce mouvement-là, j'avais un homme qui se découvrait.
« Je me suis traîné jusqu'à lui et je lui ai dit :
« — Tu te relèves trop. Tu vas te faire tuer.
« — Il m'a répondu :
« — Mon Lieutenant, je suis un enfant trouvé. Je n'ai rien à moi et personne ne me pleurera. Il vaut mieux que ce soit moi qui essaie de bien faire. »
« Un moment après, un trou dans la poitrine, il est tombé sur la face, en vomissant son sang. Tout de même, il s'est soulevé, encore une fois. Il a tendu sa main au camarade qui rampait à sa droite, il Ta serrée. Il a essayé d'en faire autant avec le camarade qui rampait à sa gauche. Il n'a pas pu déployer son bras jusqu'au bout.
« Et nous l'avons dépassé. »
Voilà les soldats de France.