‹ Technique de la révolution syndicaleChapitre 20 sur 38 · VIII. — Un plan d’équipement de l’Afrique, tendant à · texte numérisé non relu

VIII. — Un plan d’équipement de l’Afrique, tendant à

(1) Voir Toulouse, une des capitales de V électricité, ci-dessus.

transformer ce continent en un marché immense, ne peut être que général, c'est-à-dire européen, si on le veut d'application rapide. H est aisé de prévoir que, par les conséquences qu'il aurait sur l'économie européenne, il serait l'amorce d'une solution générale, effective, de la crise de système et de régime économique.

Comment l’Afrique peut devenir le grand chantier de TEurope*

A première vue, une pareille proposition : V Afrique, chantier de l’Europe^ ne constitue pas une nouveauté. Il y a longtemps déjà qu'à été lancé le mot d'ordre. Lâchons VAsie ! gardons V Afrique ! Et, depuis trente ans, d'innombrables articles et conférences ont prophétisé que l'Afrique est la terre d'avenir. Au surplus, l'Afrique du Nord et l'Afrique du Sud sont déjà largement et magnifiquement équipées. L'Afrique équatoriale est pénétrée ; la mise en valeur du Congo belge est remarquablement amorcée. Au premier coup, il semble que la formule V Afrique^ chantier de VEurope, n'ajoute pas grand'choae à ce qui existe. Mais il faut voir ce qu'elle contient.

L’Afrique^ chantier de VEurope, c'est la formule qui, pour nous, sert à exprimer le changement de système.

Qui doit rendre sensible à l'Europe la nécessité de chercher des chantiers et non des marchés ;

Qui doit orienter, axer l'effort européen, tendre désormais vers un objectif net qui lui interdira la dispersion ;

Qui doit amener l'Europe à la conception d'une économie coordonnée, c'est-à-dire à la conception d'une activité économique dirigée selon~un plan d'ensemble ;

Qui doit être poun l'Europe l'occasion d'une véritable rationalisation de l'économie générale, par l'obligation où l'on se trouvera d'appliquer rationnellement à l'Afrique un plan rationnel de mise en valeur, lequel ne sera applicable que si, par ailleurs, l'Europe raticnalise les hautes parties de son économie ;

L’AFRIQUE

Qui doit donner lieu à une transformation radicale de la politique coloniale, au moment où il est évident que la vieille politique coloniale devient’ inapplicable ;

Qui, enfin, doit conduire l’Europe et l’Afrique à la constitution d’un grand système économique eurafricain qui sera l’une des trois pièces articulées d’une économie mondiale où, dès aujourd’hui, on voit se former trois grands systèmes : le système américain, le système russoasiatique et le système eurafricain, qui deviennent des réalités avant même d’avoir été « pensées » par les peuples qui les forment.

Voilà ce que contient la formule que nous proposons : V Afrique, chantier de VEurope, Elaboration et exécution d^un plan décennal de mise en valeur de V Afrique par l'Europe,

En somme, ce que nous proposons à l’Europe, c’est de concentrer ses efforts sur un continent déterminé, au lieu de les disperser dans le monde entier, et de trouver une nouvelle méthode de travail, méthode qu’appelle le développement des techniques nouvelles.

On sait que, à chaque nouvelle époque de l’économie, la grande préoccupation des producteurs doit être la recherche d’une méthode de travail. Car il ne suffit pas de faire des découvertes scientifiques et des inventions, ni d’élaborer les techniques : il faut trouver le moyen d’en tirer le plus grand rendement dans une économie donnée. Au xix® siècle, les sociétés anonymes ont été le premier moyen d’application des sciences et des techniques nouvelles, application qui eût été impossible avec la capitalisation individuelle. Au xx® siècle, l’état des sciences, la cadence précipitée des inventions, le progrès prodigieux des techniques appellent des formes nouvelles, beaucoup plus larges que tous les systèmes basés sur les sociétés anonymes. Nous arrivons à la conception des plans collectifs dont nous avons à trouver la méthode de réalisation.

Pour l’Afrique, si la mise en valeur se poursuivait par

les méthodes actuelles, on peut être certain que cela vaudrait à TEurope un certain nombre de difficultés dont j’indique ici les principales :

Opposition des différents impérialismes européens d’un bout à l’autre d’un continent africain ;

2® Réclamations incessantes de l’Allemagne, revendiquant ses anciennes colonies ;

3® Opposition croissante des Indigènes et des Européens ;

4® Crises économiques incessantes par suite de l’absence d’organismes coordonnateurs des différentes productions, et par conséquent iévelcppement écono® mique discontinu avec faillites, abandons, reprises, etc. ;

5° Lenteur extrême dans la mise en valeur du continent.

Si bien que l’on peut considérer que, dans les conditions actuelles, la mise en valeur se ferait, mais par étapes d’un demi-siècle au lieu d’étapes de dix ans, — si toutefois, au cours de cette mise en valeur, il ne se produisait pas un gros conflit d’impérialismes européens qui engendrerait une guerre en Europe.

Présentement, d’ailleurs, à cause de la méthode actuelle, l’Afrique équatoriale est une charge pour l’Europe, alors que, avec un changement de méthode, elle deviendrait un des moyens de réamorcer la circulation économique européenne.

Bref, l’Afrique ne peut vraiment devenir le chantier de l’Europe que : 1® si l’Europe conçoit la nécessité de ce chantier; 2° si l’Europe conçoit le chantier comme une entreprise collective, européenne (et non plus anglaise ou française, allemande, ou italienne, etc.).; 3® si ce chantier est la première application d’urf plan collectif.

Renversement des conceptions

Lorsque l’on considère l’Afrique, sur place, et non sur documents, on est à la fois ébloui par sa prodigieuse

L’AFRIQUE

richesse en puissance, et stupéfait par la lenteur de son démarrage économique. Je parle surtout de l’Afrique équatoriale, de l’immense Afrique équatoriale qui est le gros morceau, à peine entamé. On est également frappé de la rapidité avec laquelle les villes naissent et croissent aux lieux où l’Europe a pu amener son matériel.

Il est aisé de trouver la raison de cette contradiction : d’une manière générale, et par rapport à son étendue, l’Afrique équatoriale n’a pas de main-d’œuvre disponible pour les travaux de mise en valeur, ou pour les cultures dépassant les besoins des collectivités disséminées dans son immense territoire.

Or, l’Européen, arrivant en Afrique avec son expérience de colonisateur asiatique, et au reste, avec de vieilles conceptions européennes était porté à considérer l’Afrique comme un réservoir de main-d’œuvre à bon marché. Cette main-d’œuvre ne se présentant pas de bon gré, précisément à cause de sa rareté, l’Européen s’est ingénié à la mettre dans l’obligation de travailler pour lui, soit en la privant de propriété, soit en l’enrôlant dans les compagnies de travailleurs astreints au travail.

Je m’abstiens ici, volontairement, de considérations morales. La conception que je résume a donné lieu à des actes profondément inhumains : les ports, les routes, les chemins de fer qui ont été construits par cette maind’œuvre ont coûté très cher en vies humaines. Mais je ne veux pas faire valoir cet argument moral contre le système que je critique. Je veux surtout montrer que la méthode employée allait contre l’objet que l’on se proposait.

Dans un immense pays sans voies de communication, il est bien évident que la construction de ces voies exigera par cette méthode une main-d’œuvre énorme, et que l’on ne pourra obtenir cette main-d’œuvre qu’en la prenant à l’agriculture indigène ; que les travaux accomplis seront trop grands pour les faibles exploitations indigènes ; que les exploitations européennes auront un démarrage très

difficile à cause du manque de main-d’œuvre ; que, enfin, l’armature de transports que l’on aura construite ne paiera pas parce qu’elle ne pourra servir qu’à une circulation économique relativement faible. Que, enfin, la maind’œuvre employée, n’agissant qu’avec des moyens tout à fait rudimentaires, ne pourra devenir qu’une très faible acheteuse des produits européens.

La conception de la mise en valeur de l’Afrique par une main-d’œuvre bon marché était une erreur technique grave, dont toute l’Afrique souffre encore, et qui est la grande cause de piétinement actuel.

Il fallait arriver en Afrique avec la conception mécanique, et considérer que l’Europe serait l’éducatrice d’une main-d’œuvre primitive dont on décuplerait et centuplerait les moyens en lui mettant entre les mains des outils et des machines, aussi bien pour les travaux publics que pour la culture et tous les travaux industriels.

C’est une conception toute différente de celle qui avait pu valoir en Asie, où l’on se trouvait dans des pays peuplés de masses de haute densité, possédant une maind’œuvre surabondante, et où d’immenses populations agricoles et artisanales apportaient sur les marchés d’abondants produits pour les échanges.

L’Europe a pu faire fonctionner son vieux système colonial en Asie avec le seul esprit mercantile.

Elle ne pouvait mettre l’Afrique en valeur qu’avec l’esprit industriel.

En résumé, elle ne peut mettre l’Afrique en valeur et la transformer en un marché prodigieusement riche qu’en la dotant d’abord de machines.

L’Asie a été la terre du marchand et du comptoir.

L’Afrique ne peut être que la terre du technicien et de la machine.

L'AFRIQUE

Conséquence de l’introduction du macliinisme en Afrique.

A partir du moment où l’on conçoit que la prodigieuse richesse de l’Afrique ne peut être mise en valeur que par la machine, on va droit à la conception d’une mise en valeur collective selon un plan d’ensemble. Pour les raisons que voici :

S’il faut un matériel mécanique abondant pour toute exploitation, il n’y aura d’exploitations possibles que par des compagnies puissantes, disposant de gros capitaux.

Mais les compagnies à gros capitaux ont besoin de gros rendements. Elles seront portées à la production intensive, et inévitablement à la surproduction si elles n’ont pas au-dessus d’elles d’organismes régulateurs. Donc nécessité d’organes régulateurs non seulement nationaux, mais internationaux, c’est-à-dire passant par-dessus le compartimentage administratif des possessions européennes.

Et nécessité également d’un plan d’ensemble, international, pour les travaux publics, l’équipement des ports, la construction des routes et des voies ferrées, la détermination des zones et des catégories de cultures, des zones d’exploitation forestière et minière, pour le contingentement d’importations et d’exportations en liaison avec la production européenne.

Nécessité également d’un plan de financement général, la fourniture massive du matériel mécanique posant inévitablement un problème financier de dimensions inaccoutumées.

Nécessité également d’un plan de formation professionnelle des peuples africains.

Bref, nécessité d’un plan total, général, élaboré pour toute l’Afrique.

Il est bien entendu que c’est là une nécessité logique, et non une nécessité exigée par les conditions présentes. C’est une nécessité si l’on veut introduire systématique-

ment le machinisme en Afrique, et si on veut lui assurer le plus haut rendement dans le temps le plus court.

Naturellement, on pourrait parfaitement ne pas recourir aux moyens que j'indique. Mais il faudrait alors prévoir que la mise en valeur de l'Afrique demandera quatre ou cinq fois plus de temps qu'avec un plan d'ensemble, qu'elle se fera par à-coups, et qu'il en sortira peut-être la guerre au lieu de la paix.

Nous raisonnons donc dans rh3q)othèse d'un mouvement voulu par l’Europe et l'Afrique pour la plus grande prospérité au prix du moindre effort et dans le moindre temps. Et, ayant posé que cela nécessite l’introduction massive du machinisme en Afrique, nous concluons que l'opération nécessite un plan d'ensemble élaboré par tous les intéressés pour l’Europe et l'Afrique entières, plan fait en vue de l'objectif défini tout à l’heure : construction d’un système économique eurafricain complet.

La conception du plan.

La conception du plan économique collectif pour un groupe économique est propre à la nouvelle économie. Elle tend à la rationalisation de l'économie tout entière. Elle vient de cette vue que, avec les moyens modernes de production, si les entreprises sont maîtresses de fixer elles-mêmes les quantités à produire, on risque sans cesse des excès de production à conséquences catastrophiques.

On conçoit que la méthode du plan doit être appliquée à un ensemble économique formé de pièces solidaires, ce qui est le cas pour l’Europe d’une part, pour l'Afrique d’autre part, et nous ajoutons : aujourd'hui, pour les deux continents.

Dans l’état actuel de l’économie européenne, it ne peut y avoir un plan français ou im plan allemand ou un plan anglais isolés des autres. Il ne peut y avoir qu'im plan européen, à l'intérieur duquel les plans nationaux s'ajusteront.

L’AFRIQUE

Le plan européen conduit au plan africain. L’Europe prenant conscience que le moment historique où elle se trouve l’oblige à orienter son industrie vers l’Afrique, est amenée à la conception du plan général à élaborer pour toute l’Afrique et peur toutes les nations européennes.

Il en est ainsi si l’on regarde les choses du point de vue général de l’Europe. Naturellement nous savons bien que, aujourd’hui, la plupart des gouvernements se placeront tout d’abord à un point de vue étroitement national. Celà, c’est la donnée psychologique. La donnée logique nous informe que le plan africain n’est vraiment intéressant que s’il est général, et que, au surplus, aucune nation ne s’en tirera si elle veut l’entreprendre seule, pour son propre compte.

Enfin, il faut se rappeler que l’économie européenne formant un bloc, malgré les compartimentages techniques et politiques, il est impossible à une nation de résoudre la crise générale seule, et pour son propre compte. Avec ces données logiques, nous devons arriver à transformer les données psychologiques contraires.

Nous avons d’ailleurs à faire d’abord un plan absolu, logique, et nous l’adapterons ensuite à la réalité, et dans le possible.

Ceci étant posé, nous considérons que l’Europe et l’Afrique doivent faire un plan général et décennal de mise en valeur du continent africain destiné à déterminer :

a) Les zones de grande valorisation ;

b) La nature des productions à organiser et leurs quantités ;

c) Le réseau routier nécessaire à cette économie ;

d) Le réseau ferroviaire ;

e) Le réseau aérien ;

/) Les ports à créer ou à développer ;

g) Les machines à fournir l’ensemble de l’économie africaine ;

h) La répartition des fabrications en Europe ;

i) La répartition des produits africains ;

j) Le plan international de financement en fonction du jeu de tous les postes ci-dessus ;

k) Le plan d’éducation des peuples primitifs ;

Z) Le plan d’hygiène ;

m) Le plan de formation des cadres européens et des cadres africains ;

n) La méthode de réalisation de tous les plans ci-dessus énumérés.

Voilà les principaux postes du plan de mise en valeur. J’appelle ici l’attention du lecteur sur une grosse question de méthode de conception et de réalisation.

Nous ne disons pas d’abord : comment associer les nations européennes pour une mise en valeur de l’Afrique ? Nous considérons que cette question est la dernière, car si on la mettait en premier lieu, elle ferait apparaître un problème insoluble.

En effet :

Actuellement, les nations sont en état d’hostilité économique, au moins de rivalité et ne veulent pas travailler ensemble ;

Pour les amener à la collaboration nécessaire, qui est leur salut, il faut leur présenter un plan d’ensemble qui leur montre un tel avantage qu’elles seront entraînées, surtout par les groupes 'economiques les plus intéressés.

Nous partons donc d’une conception fondée sur l’intérêt général de l’Europe et de l’Afrique. Ceci en fonction de l’analyse économique qui montre les nations européennes solidaires économiquement, et l’Afrique seul champ d’action possible pour l’Europe.

Et c’est après l’esquisse ou l’élaboration du plan que l’on étudie les moyens d’y conduire les nations européennes.

Ce qui revient à dire que la première chose à faire pour aboutir est de s’adresser tout d’abord à des personnalités libres, choisies nécessairement parmi les plus compétentes et les plus intéressées, et de constituer avec

L’AFRIQUE

elles une société internationale d’études, qui aura pour objet rétablissement d’un premier plan à soumettre ensuite aux différents gouvernements.

Remarque préalable sur l’organisation du chantier et sur la création du marché africain.

Pour que le lecteur comprenne bien ce qui est et sera dit ici, il faut qu’il comprenne bien les méthodes de travail pratiquées actuellement en Afrique (à l’exception de certains ports et de quelques villes de l’intérieur déjà équipées) :

On y pratique encore le travail strictement manuel pour le défrichement, le transport, la manutention, le terrassement, la construction, etc. Les mains, la pioche, la pelle, le petit panier. Vous imaginez ce que cela peut donner dans le temps où nous sommes, pour les énormes travaux qu’exige l’équipement moderne.

Naturellement, le système est d’un rendement très faible, il exige une énorme main-d’œuvre (dans un pays où elle manque), il décime les travailleurs, et il ne permet qu’une rémunération insuffisante. Avec ce système, ces travailleurs reçoivent des salaires qui leur permettent tout juste de ne pas mourir de faim (qui vont de 1 fr. 50 à 7 francs par jour), ce qui fait d’eux des consommateurs de puissance extrêmement faible : quelques poignées de riz, quelques objets de ménage, quelques morceaux de cotonnade.

Faites d’eux des ouvriers qualifiés ou semi-qualifiés, des contremaîtres, etc., ou des conducteurs de machines, et vous les transformez en producteurs à rendement, qui reçoivent de hauts salaires et qui deviennent consommateurs de tissus, d’objets ménagers, de bicyclettes, de machines à coudre, de phonographes, d’outils de toute sorte. Ce qui s’observe, dans tous les lieux où la machine a pénétré sérieusement.

En sorte que l’introduction systématique du machinisme en Afrique aura pour effet :

1® L’exportation en série des machines de toute sorte et des matériaux de constructions standardisés ;

2® La création immédiate d’un marché ouvrier ;

3® Le développement de toutes les exploitations tropicales par accroissement du rendement des producteurs africains ;

4® La création d’im marché général à l’usage des producteurs urbains et ruraux.

Je ne veux pas donner ici d’indications chiffrées sur les possibilités de ces chantiers et de ces marchés. Je veux simplement indiquer que les peuples noirs sont prolifiques, que la faible densité africaine vient des guerres antérieures, de l’insuffisance de l’hygiène actuelle et de la sous-alimentation. Que, à partir du moment où le développement économique permettra en même temps une haute hygiène et une bonne alimentation, le peuplement noir s’augmentera dans des proportions considérables, avec une rapidité dont on peut avoir idée dans quelques pays où des hommes de race noire vivent sainement.

Questions préalables à la réalisation.

Théoriquement la mise en valeur rationnelle de l’Afrique est d’une extraordinaire simplicité : à partir du moment où l’on conçoit l’Afrique comme un chantier à organiser selon un plan d’ensemble pour permettre une production minière, forestière, agricole, à échanger plus tard contre les produits européens, on a tout dit sur le principe et la méthode essentielle.

H reste à prévoir le rendement possible, c’est-à-dire le moyen d’amortir l’énorme matériel à investir. Là-dessus, tous les Africains vous diront que toutes les prévisions seront dépassées, parce que l’on se trouve devant des territoires qui seront pour l’Europe ce que les terres vierges

L’AFRIQUE

de l’Amérique du Nord ont été pour le petit peuple qui devait former la grande république américaine.

Une question préalable est de savoir si le financement d’une pareille opération est possible. Il suffit d’observer que le financement n’est rien d’autre que la mise à la disposition de l’Afrique des stocks de machines, de vêtements, de matériel de logement, de conserves, de boissons, qui, pour le moment, sont en surnombre en Europe, lesquels stocks seront payés en Europe, aux producteurs, par des masses de financement disponibles actuellement et qui sont sans emploi.

Littéralement, le financement africain, bien conçu et bien organisé, serait l’amorçage d’une circulation générale des produits dans un nouveau système.

Ajoutons qu’il serait le moyen de faire passer l’économie européenne au degré supérieur, parce que toute l'opération n’est possible que :

a) Si les produits africains à importer en Europe ultérieurement peuvent être absorbés par des producteurs européens à puissance de consommation accrue ;

h) Si les producteurs européens accroissent leur puissance de production afin de placer ultérieurement en face des produits africains im excédent de production mécanique, textile, etc., qui permettra non seulement l’absorption des paiements faits par l’Afrique à l’Europe mais la continuation de l’équipement africain par échange annuel d’un excédent de production africaine contre un excédent de production européenne.

H est bon de placer encore, dans les considérations préalables, la question du renversement de la politique coloniale, ou plutôt celle de nouveaux rapports entre la race blanche et la race noire.

La mise en valeur rationnelle de l’Afrique exige que les noirs ne soient plus considérés comme des bêtes de somme, mais comme des producteurs dont l’Europe doit entreprendre la formation technique. Sinon l’opération est impossible.

Je ne vous parle pas ici le langage de rhumanitarisme, bien que, sur ce point, je sois en accord parfait avec les | jugements exprimés par Magdeleine Paz dans son émou- , vant Frère noir. |

J’indique simplement que, dans cette immense Afrique équatoriale où le peuplement blanc est impossible, I où l’Europe ne peut exporter que des cerveaux, il ne peut y avoir chantier et machine que si les peuples noirs sont éduqués, formés, élevés à la dignité de producteurs et de citoyens. La production européenne n’a pas le choix : il n’y a qu’une tactique possible. Je parle ici le langage de l’homme qui pense aux bilans annuels de l’opération totale.

ObfectSoiis*

H n’y a aucune objection économique ou technique ! à l’opération que nous proposons.

Mais il y a un monde d’autres objections. Elles sont | exclusivement d’ordre politique. :

Il est bien entendu que le plan que nous exposons j ici n’est pleinement intéressant que s’il est fait pour l’Afrique entière par une Europe dont tous les producteurs anglais, allemands, italienb, espagnols, belges, etc., i seront traités exactement sur le même pied. Si nous res- | tons dans les antagonismes africains actuels, on pourra évidemment commencer, mais on est certain d’arriver à une exaspération des concurrences actuelles, et l’on va droit à une guerre européenne. Si bien que l’Afrique, au lieu d’être l’occasion de la paix, accroîtra les risques de guerre.

Voilà ce qu’indique la raison. Mais nous nous trouvons devant des données psychologiques contraires à la j raison. H faut donc considérer que la grosse objection à 1 la réalisation du plan africain est d’ordre politique. Les impérialismes existants, qui sont d’ailleurs plus traditionnels que volontaires, voudront maintenir leurs posi-

L'AFRIQUE

tions actuelles. Je considère que, si Ton heurte de front cette objection, si Ton veut la faire sauter comme une inutile vieillerie, on entre dans l’impasse. C’est ce qui nous conduit à la proposition que je place ci-dessous au début de l’exposé des méthodes et moyens de la réalisation.

Ulétliode générale de réalisation.

Il faut partir de ce qui existe. ,

Si l’on considère qu’il faut arriver à un plan général de mise en valeur, élaboré par toutes les puissances associées, que, par conséquent, il faudra aboutir à une conférence d’organisation où siégeront tous les intéressés, il y a lieu de prévoir en premier lieu que :

1® Le compartimentage actuel de l’Afrique ne sera pas mis en question ;

2® Ce compartimentage prendra rang de division administrative, les occupants actuels étant considérés comme chargés d’un mandat administratif ;

3® En dehors de ce compartimentage, il sera organisé me économie générale africaine ouverte à tous, et dont le plan décennal sera l’œuvre d’une conférence économique eurafricaine ;

Je ne présente pas cette disposition comme satisfaisante ; je la tiens pour commode et pour le moyen le plus rapide.

Ceci posé, on peut considérer que l’on arrivera à la constitution d’une conférence eurafricaine par les étapes suivantes :

a) Constitution de comités nationaux en France, Belgique, Angleterre, Allemagne, Espagne, Italie, Portugal, Afrique du Nord, Afrique du Sud, Afrique Equatoriale ; ces comités formés de personnalités libres, au premier stade, engageant des associations au second ;

h) Fédération de ces comités travaillant avec les associations existantes ;

c) Congrès international posant la question aux gouvernements et demandant la convocation d’une conférence économique internationale ;

d) Parallèlement, campagnes par les associations, la presse, les syndicats de producteurs, campagnes au cours desquelles se résolvent les objections, se dissolvent les oppositions ;

e) Constitution d’une conférence économique internationale eurafricaine chargée officiellement de l’élaboration du plan général.

Une condition sine qua non de la réussite est que les comités nationaux ne doivent pas apporter chacun un plan complet. Le plan complet doit être l’œuvre de la conférence économique internationale. Chacun n’apporte que des propositions en vue du travail commun pour le plan décennal africain. Etant bien entendu que, à l’intérieur de chaque comité, on peut étudier toutes les questions que pose l’opération totale. Et elles sont nombreuses et formidables.

H n’y a pas à dissimuler que le plan africain, théoriquement simple, est d’une réalisation extrêmement difficile. n n’y a pas à dissimuler qu’il obligera l’Europe à se poser toutes les questions : rationalisation de sa propre économie ; union douahière ; réforme monétaire ; sans compter les problèmes politiques et sociaux qui surgiront et que l’on voit déjà.

Mais il s’agit de savoir si l’Europe veut courir le risque d’un épuisement par les armements intensifs dans une crise économique ininterrompue où les nations seraient incapables d’exploiter les territoires pour lesquels elles entretiennent leurs armées à grands frais ; — ou si, arrivant à la conception générale où la science et la technique la conduisent, elle sera capable de travailler sur son aire continentale à cette organisation planétaire qui est aujourd’hui une nécessité absolue pour la vie économique.

Il s’agit en somme de savoir si l’Europe veut pro-

L’AFRIQUE

gresser, se renouveler librement par son propre effort, ou se démettre, ou abdiquer devant deux grandes économies aux formules conquérantes, l’économie américaine et l’économie soviétique.

Si l’Europe veut progresser, qu’elle aborde le problème eurafricain : il n’est pas au-dessus de sa puissance intellectuelle. n n’a contre les solutions qu’il appelle que des oppositions morales et politiques qui seront aisément surmontées grâce au vœu des peuples de travailler en paix et à la volonté des producteurs de sortir de la crise actuelle.

Prévisions de réalisation.

Il est bien entendu que les difficultés de réalisation du plan africain sont considérables. Mais je pose qu’elles peuvent et doivent être surmontées. Je les suppose résolues et j’expose ici quelques prévisions de réalisations. Je suppose constituée, après bien des palabres, la conférence économique eurafricaine.

Nous entrons dans les réalisations. Ladite conférence devient l’organe créateur du plan général. Elle charge des techniciens d’élaborer ce plan et de lui présenter.

1° L’inventaire des ressources actuelles de l’Afrique et le tableau des produits de toute espèce (forestiers, miniers, agricoles) qui pourront être fournis par l’Afrique à la fin du plan décennal, c’est-à-dire par une Afrique équipée, avec ses peuples formés aux méthodes mécaniques ;

2*^ Un tableau d’équipement général comportant le recrutement du personnel technique et correspondant aux nécessités du poste ci-dessus ;

3° Un tableau des fournitures à faire à l’Afrique année par année.

Ces tableaux seront établis à l’aide des données fournies par tous les secteurs africains et selon les conceptions du comité directeur du plan général.

Ces tableaux étant établis, la conférence, après examen, procédera à la constitution de ses organes de réalisation qui peuvent être :

a) Commission internationale des voies et communications (routes, chemins de fer, réseau aérien) ;

h) Commission internationale des ports ;

c) Commission internationale des entreprises, celleci divisée en autant de sections qu'il en faut pour les différentes catégories économiques.

Ces commissions doivent comprendre des représentants des différentes nations européennes qui auront pour mission de réaliser les grandes parties du plan général, en fonction de la conception générale, — les différents représentants auront pour charge particulière d’éviter toute transformation du plan au profit d’une nation européenne ou d’une contrée africaine.

Elles établiront le plan des travaux, et le plan de commandes à passer à l’industrie européenne, en série.

La conférence possédera également une commission internatic-nale de répartition des commandes, qu’elle recevra de chaque commission et qu’elle transmettra aux groupes économiques européens.

Le rôle de la commission internationale des entreprises est de faire le plan de travail des exploitations de toute espèce, et de provoquer la constitution des sociétés et compagnies qui seront admises à travailler en Afrique dans le cadre du plan général, soit comme constructeurs soit comme exploitants. Ceci peut être fait de plusieurs manières. En principe, il devra être admis qu’une entreprise (quelle que soit sa forme : capitaliste, coopérative, syndicale, etc.) possédant ou gérant une terre ou une usine, livrera annuellement une quantité déterminée de produits prévu par le plan, et selon des types fixés également par le plan. Sous sa responsabilité d’exploitante, technique ou financière.

Organes de liaison entre l’Afrique et l’Europe :

Commission internationale de financement ;

L’AFRIQUE

Commission internationale des échanges.

Le financement devra comprendre :

a) Le financement de l’équipement général ;

h) Le financement de l’exploitation.

Ces deux opérations supposent une conférence internationale des banques d’émission chargée de déterminer, sur examen du plan africain, le plan de crédit à réaliser en Europe au bénéfice de l’Afrique, compte tenu des nécessités européennes intérieures.

On peut concevoir que, en ce qui concerne le financement de l’exploitation, il serait avantageux d’inaugurer im nouveau système :

Au lieu de laisser recruter l’épargne en Europe pour telle ou telle entreprise, on pourrait charger une centrale financière de recueillir l’épargne totale, et de la répartir ensuite, par secteurs africains, pour être mise à la disposition des compagnies, sociétés ou entreprises individuelles ou coopératives de production ou d’échanges. Ce qui revient à dire que :

a) Les masses de marchandises ou de machines disponibles en Europe pour l’Afrique, étant couvertes en Europe même par l’épargne générale disponible, seraient comptabilisées en crédits africains par une centrale financière ;

h) Ces crédits seraient répartis par écritures dans les différents secteurs africains, par les organismes de distribution de financement ;

c) L’usage des crédits serait déterminé par les organismes locaux de financement, les crédits étant garantis sur place par les exploitations elles-mêmes, ou mieux par ches, prospection générale).

Dès le principe, il devrait être posé que la conférence économique européenne, agissant comme Société d’études et de financement, recevrait x pour cent des parts bénéficiaires de toutes les entreprises dont la fondation ou le lancement serait provoqué par elle ; ses filiales auraient plus tard à gérer ces parts. Ces ressources de la confé-

rence économique eurafricaine seraient destinées à la formation rationnelle des producteurs et de leurs cadres, en Europe et en Afrique, et, en outre, à la création de mique (laboratoires, jardins d’essai, bureaux de rechertous les organes généraux nécessaires au progrès éconodes syndicats de producteurs.

Pour le financement d’exploitation, même principe. Les compagnies, sociétés ou entreprises s’adresseraient aux organismes locaux de financement, exactement comme elles s’adressent aujourd’hui aux banques pour les crédits de campagne. La différence est que l’on se trouverait devant une organisation bancaire rationnelle, épargnant à la production les frais inutiles de banques multiples en faisant une concurrence inutile aux producteurs.

En d’autres termes, au lieu de laisser se constituer en Enrope d’innombrables sociétés drainant l’épargne européenne pour la mise en valeur de l’Afrique dans un tohubohu ahurissant d’idées géniales, de projets utopiques ou d’escroqueries, un organisme international de financement centraliserait les crédits européens, et les transférerait aux régions pour exécution du plan décennal, les crédits d’investissement et les crédits d'exploitation n’étant mis à la disposition que des seules sociétés et entreprises s’engageant à respecter les décisions de la conférence économique internationale pour les types et les quantités de production.

Il y aurait lieu, comme je l’ai indiqué, d’instituer une commission internationale des échanges. Il faut en effet se mettre en tête que, si l’on veut entrer dans la grande exploitation africaine, il est absolument necessaire d’aboutir à une réglementation rigoureuse de la production. Sinon, on serait sûr de subir périodiquement les plus rudes crises de surproduction.

Le rôle d’une commission internationale des échanges serait d’assurer rationnellement la compensation annuelle des produits européens et africains, standardisés selon les décisions de la conférence économique africaine. Il y

L’AFRIQUE

aurait à rassembler des demandes d’Ei^ope pour les répartir en Afrique, et ceci par le moyen de bureaux centraux transmettant aux régions leur part avec indication des t5^es. Après la production, opération en sens inverse : rassemblement des produits par les bureaux centraux, lesquels expédient alors aux bureaux centraux, lesquels expédient alors aux bureaux européens.

Vous observerez que, dans ces prévisions, nous ne considérons pas la forme des entreprises. Quelles que soient nos préférences pour telle ou telle forme, nous ne nous attachons pas à celle-ci plus qu’à celle-là. Considérant les possibilités actuelles, nous ne cherchons qu’à créer une armature supérieure qui oblige toutes les entreprises à entrer dans l’exécution du plan général. La construction proposée ici laisse toute possibilité aux sociétés de toutes formes, sociétés anonymes ordinaires, trusts, coopératives, entreprises individuelles. Mais elle place au-dessus d’elles, pour canaliser leurs activités, les organes du plan directeur.

H y aura lieu de prévoir de grandes divisions économiques qui ne correspondront nullement aux divisions administratives. On peut considérer qu’il y a trois grandes régions distinctes, l’Afrique du Nord, l’Afrique équatoriale et l’Afrique Australe, qui pourraient avoir chacune un congrès économique annuel, avec bureau permanent dans la capitale naturelle de ces régions : Alger pour le Nord, Léopoldville pour les contrées équatoriales, Le Cap pour le Sud. Le Nord pourrait avoir deux grandes subdivisions : l’ouest avec Casablanca, l’Est avec Le Caire pour centre.

A l’intérieur de chaque de ces grandes régions, des zones correspondant à la production dominante.

Ceci pour la vie économique.

Reste la vie sociale.

TECHNIQUE DE LA RÉVOLÜ^riON

Coiis»idératioiis sui* la vie sociale.

A partir du moment où Ton entre dans une conception de mise en valeur vraiment rationnelle, la vieille conception coloniale ne vaut plus. Elle prend même Taspect d’une institution barbare. Il devient en effet impossible de regarder la population indigène comme une sorte de bétail fournissant une main-d’œuvre à très bon marché. Gemme il devient impossible d’admettre certaines mœurs indigènes qui font de la femme le bétail du bétail.

L’Europe doit s’organiser pour transformer les popu^ lations primitives en sociétés de producteurs qualifiés aptes à la consommation de tous les produits européens et à la manœuvre de toutes les machines. L’Eurepe doit apporter à l’Afrique toute entière sa libération inteUectuelle, la science et toutes les techniques. Cela pose la question de la formation des peuples africains dans des conditions toutes nouvelles. On devra envisager la constitution de républiques africaines, correspondant aux réalités techniques, et permettant aux peuples africains d’entrer en communication avec l’Europe sur un tout autre plan que celui de l’impérialisme des différentes nations. Il y aura lieu de s’inspirer sérieusement de ce qui a été fait en Asie par l’U. R. S. S., et qui est incontestablement un progrès considérable dans les relations entre peuples accessibles à la civilisation rationnelle et peuples encore régis par des coutumes irrationnelles et par des superstitions.

En particulier, l’Europe devra se défaire complètement de ses préjugés touchant les races colorées, préjugés inconciliables avec la tâche qui sera la sienne en Afrique.

Rôle des Européens.

En effet, dans la plus grande partie de l’Afrique, c’est-à-dire dans l’immense Afrique équatoriale, l’Europe

L’AFRIQUE

ne fera pas de peuplement. Elle n’exportera que des cerceaux. Elle fera du peuplement dans le Nord et dans le Sud. Partout ailleurs, elle ne pourra placer, et temporair3ment, seulement, que des cadres. Ces cadres ne seront p'us, comme autrefois, des garde-chiourmes, des chefs à clicote. Ce seront des éducateurs, des instructeurs. Ils seront chargés, sur tous les plans économiques et administratifs, de la formation intellectuelle des peuples africains. Ceci ne se fait pas à coups de matraque, ni même sur le plan d’une hiérarchie humiliante. Je parle ici en producteur et non en humanitaire.

L’Europe aura donc à faire un plan général de formation intellectuelle, technique et sociale des peuples africains, — ce qui entraîne l’ élaboration et l’exécution d’un plan sanitaire, le développement intellectuel des peuples primitifs ne pouvant se faire hors des conditions d’une hygiène supérieure.

Vie des Européens.

Il y a lieu de prévoir que les Européens ne pourront eux-mêmes remplir leurs fonctions que s’ils sont placés dans des conditions spéciales. Dans tous les pays tropicaux, la chaleur fait baisser très sensiblement la productivité intellectuelle des Européens. Cela n’avait peutêtre pas grosse importance au temps des négriers. C’est inconciliable avec les nécessités de la vie économique moderne. L’organisation rationnelle de l’Afrique comporte l’organisation d’une vie nouvelle pour les Européens qui devra valoir en partie pour les peuples indigènes.

Les villes, les maisons, les bureaux devront être aménagés spécialement centre la chaleur, sans perdre le bénéfice de la lumière. Les appareils à réfrigérer, les ventilateurs électriques devront être largement employés. On doit prévoir une architecture particulière. C’est là une question fondamentale, La perte d’énergie étant par-

fois formidable pour les Européens sous le soleil débilitant des tropiques. Jusqu’ici on luttait contre la chaleur en refoulant la lumière, ce qui était un assez mauvais remède au point de vue du rendement. Une invention touti récente apporte ime solution : c’est l’invention Arthujs qui permet de prendre la lumière solaire sur les toiis et de la canaliser à l’intérieur des maisons sans sa chaleur. L’invention Arthuys résout im problème qui était demeuré insoluble jusqu’ici dans les pays tropicaux : le travail intellectuel à grand rendement dans une maison impénétrable à la chaleur mais recevant à grands flots la lumière solaire.

Il restera que les Européens subiront le choc des tropiques, et que, quelle que soit leur hygiène, il leur faudra se refaire périodiquement en Europe. Cette régénération du sang et des tissus européens devra elle aussi être organisée rationnellement. H y aura lieu de créer en Europe un certain nombre de centres spécialement aménagés pour les Européens d’Afrique, avec centres médicaux pour les maladies équatoriales, etc.

Préparation des Européens d la vie africaine

Un plan de mise en valeur rationnelle de l’Afrique serait sans base s’il ne comportait un plan de formation des Européens destinés à cette mise en valeur. Nous sommes loin du temps où les terres nouvelles n’appelaient que des aventuriers. Ici, il faut des hommes de caractère, des ingénieurs, des techniciens, des rationalisateurs. L’Europe devra les former spécialement.

Aujourd’hui, on les recrute comme on peut, sans méthode, sans plan, — et sans garanties, ni dans un sens, ni dans l’autre. Ils arrivent dans les pays tropicaux sans entraînement, sans préparation. Il leur faut six mois, un an d’adaptation, de mise en train. H faut prévoir que l’adaptation, la mise en train des Européens destinés à l’Afrique devra se faire avant leur installation. A tous

L’AFRIQUE

pointa de vue : physiologique et technique. Il faudra créer des écoles agricoles, industrielles et minières — ion à Paris, ou à Bruxelles ou à Berlin, — mais en Algérie, en Afrique du Sud, sur les hauts plateaux de Hadagascar, à l’île de la Réunion, c’est-à-dire dans les qielques lieux proches des tropiques, donc voisins des rialités techniques et économiques, et où d’heureuses dispositions naturelles font que, sur de faibles étendues étigées, l’homme peut connaître tous les climats, et procéier à un entraînement méthodique (1) de son organisme, en même temps qu’il peut prendre contact directemeit avec les peuples divers avec lesquels il doit travailler.

Considérations sur la formation d’nn non^ean système économique*

Nous ne donnons ici que de brèves indications sur le plan eurafricain et sur quelques unes de ses particularités. Au reste, il s’agit d’une méthode pour aboutir à un plan, et non du plan lui-même, — car le plan exigera le travail de dizaines et de centaines de techniciens. Pour le plan, nous n’avons à en donner qu’une esquisse. La méthode, qui est l’essentiel, c’est la méthode de ce que l’on appelle aujourd’hui, l’économie planée. C’est celle qui a présidé à la conception du plan quinquennal en U. R. S. S. (2). Je dis : conception, et non : exécution. Car

(1) On rappelle au lecteur qui l’a oublié que certaines régions tropicales ont ce privilège grâce à leurs montagnes. L’île de la Réunion est à cet égard la plus privilégiée du monde : la température de la côte est tropicale, mais en une demi-heure ou une heure d’automobile on change de climat. C’est une des lieux les plus heureusement équipés par la nature pour la préparation à la vie africaine.

(2) Je me permets d’indiquer ici que ce que je propose n’est pas un plagiat du plan quinquennal. La méthode de l’économie planée a été proposée par moi dans VEconomïe nowvelle dès 1921 ; Walter Rathenau fut un de ses premiers doctrinaires. J’ai travaillé à un plan général corporatif dans l'édition. Enfin, j’ai tracé en 1928 un plan général pour le midi, Toulouse, capitale de V électricité) .

pour rexécution, les différences sont énormes, sinon fron-/ damentales. /

L’intérêt immédiat du plan, eurafricain, c’est qu’i amorcerait, en un temps très court, une nouvelle circv lation économique :

Par la fourniture d’un énorme matériel à l’Afriqui;

2° Par l’augmentation de la consommation annuele africaine en tissus, chaussures, machines individuelles, etc ;

3° Par conséquent par une forte reprise du travail en Europe, suivie d’une hausse des salaires, qui permetteit peu après l’absorption des produits africains, après qioi, on passerait de palier en palier, à un niveau de plus en plus élevé de l’économie générale.

L’immense intérêt immédiat également est que ce . serait la cessation des antagonismes nationaux er Europe ; les intérêts des différentes nations seraient soudés, étroitement associés dans une même œuvre, qui les occupera pendant un bon siècle. Des problèmes insolubles en Europe se résoudraient ainsi en Afrique, non point dans le cadre de compartiments qui demeurent stériles, tant que les grandes nations emploient à se menacer en Europe les sommes dont elles auraient besoin pour prospérer en Afrique, — mais dans le cadre du territoire commun où les oppositions n’ont plus de sens, — et où l’opposition même de la race blanche et de la race noire perd son sens. ^

L’immense intérêt plus lointain, mais que l’on perçoit dès aujourd’hui, c’est qu’il se formerait par là (consciemment et rapidement) un grand système économique nouveau, qui engloberait l’Europe et l’Afrique, et qui s’insérerait entre les deux grands systèmes nouveaux désormais solidement campés sur la planète : le système néo-capitaliste américain et le système soviétique russoasiatique. Jusqu’ici l’Europe est restée en observation entre ces deux grands systèmes. Le moment est venu où, profitant de ces grandes expériences, elle doit créer

L’AFRIQUE 305

son propre système, si elle ne veut pas être absorbée par l’un ou par l’autre.

La crise mondiale lui donne l’occasion de passer à une action pour laquelle elle est prête, possédant aujourd’hui ses méthodes, ses techniques, ses hommes. Elle n’attend plus qu’une conception générale ; celle que j’expose ici est celle même qui est dans la tête d’un nombre d’hommes sans cesse croissant. Si je suis un des premiers à en donner une esquisse plus poussée que les travaux jusqu’ici connus, c’est que j’ai eu le privilège de recevoir sur les côtes africaines le choc de la mystique de la création qui se dégage des œuvres humaines déjà vivantes sur la terre africaine (1).

L’acte est commencé. Il ne reste à l’Europe qu’à en prendre conscience et à en tirer, consciemment, toutes les conséquences, en même temps qu’à formuler la méthode de sa réalisation totale. Quiconque arrive à cette prise en conscience connaît, au milieu de la crise actuelle, une singulière exaltation, car il est en mesure de comprendre que la formation de ce système eurafricain sera un des premiers actes conscients, organiques, de la formation de cette économie planétaire, qui nous apparaît comme une nécessité et qui sera la plus grande œuvre de la science et de la raison humaine.

(1) Mon ami M. Marcel Barault, entrepreneur de travaux publics, revenant de TOuet africain, au moment où je revenais de l’Est, est rentré en France avec les mêmes conclusions que moi, M. Bertrand de Jouvenel donnait aux Cahiers Bleus, pendant que j’étais à Madagascar, une étude exposant un plan voisin de celui que je propose.

AIVIVEXE

ÏÏAPis dB la créatian écanamiqiULB

U auteur croit utüe de reproduire ici les têtes de chapitres de son ouvrage Economique, rédigé et publié en 1931, et qui est le résultat de trente ans d^études, de travaux et d^ expériences*

Ces têtes de chapitres résument les analyses par lesquelles Vauteur a tenté de formuler les lois de la création économique, C^est à ces résumés, formulés en lois, que Vauteur se réfère dans tous ses travaux. Il était nécessaire de donner cette indication pour expliquer les conceptions et propositions des études qui précèdent.

Page 1