I. Cf. Henri Lechat, Tanagra, p. 44 sqq
iSo TECHNIQUE ET SENTIMENT
Le mime IV d'Hérondas, en dénombrant les richesses conservées dans TAsclépiéion de Gos, apj)elle l'attention des visiteurs et la nôtre sur une réplique d\in groupe fameux, l'Enfant à l'Oie, dû au ciseau d'un maître qui se consacra tout entier à l'enfance, Boethos. Œuvre huaiaine, spirituelle aussi, tout imprégnée des grâces alexandrines. Gonflés d'une énergie redoutable, les bras d'Héraklès au berceau, ces bras qui étouffèrent les serpents envoyés par Héra, conservent, malgré leur puissance, le charme d'une proportion courte, ramassée, la plénitude d'une chair grasse et délicate à la fois, où la forme s'inscrit encore avec mollesse.
Rome donne à l'image de l'enfant plus de vérité individuelle et plus d'accent. Dès lors, le volume crânien, la fermeté du dessin des traits laissent deviner, en dépit des indécisions aimables et du souple modelé, la force et l'autorité de la race nouvelle, faite pour imposer son empire aux peuples, pour bâtir des routes, des aqueducs, des forums, et pour rédiger des lois. Ge sont là les fils et les filles des juristes et des civilisateurs. Mais ce sont d'abord des enfants, et leur âme n'est pas encore façonnée par l'histoire. Le buste du petit Néron, qui n'est peut-être pas un Néron, n'autorise pas les développements psychologiques. Il ne laisse deviner ni le tyran futur ni le cabotin. 11 révèle surtout une santé magnifiquement épanouie et présente cet air grave et volontaire si touchant parfois chez les petits. Tous ont eu leurs jeux, leurs camaraderies, leurs joies et leurs peines. Les inscriptions funéraires en vers recueillies par Buecheler dans ses Carmina Epigraphica nous donnent un aperçu et comme une lueur rapide de ces existences enfantines. Mieux que les poètes d'épitaphes et les lapicides.
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les sculpteurs antiques ont su nous en communiquer le souvenir, ou plutôt nous en suggérer Fidée, plus conforme aux habitudes éternelles de l'homme qu'aux résultats positifs d'une enquête archéologique encore précaire sur ce point.
Par le culte de la Vierge et de l'Enfant, le christianisme allait fournir aux arts un thème émouvant et nouveau. Sans doute l'idée d'une maternité chaste se révèle dans des œuvres comme les groupes d'Athéna et d'Erichthonios, au Musée du Louvre, d'Eiréné et de Ploutos, au Musée de Munich. Mais rien qui égale, dans les arts du dessin, la magnifique poésie de l'hymne homérique à Déméter. Une stèle funéraire attique montre un bébé au maillot, serré comme une momie dans des bandelettes croisées : c'est la nourrice qui le porte. La grande louve de bronze tend son mufle allongé et semble flairer le péril qui peut menacer Romulus et Rémus pendus à ses mamelles. Toutefois on chercherait en vain la mère et sa tendresse auguste, la mère dont les bras enveloppent et protègent, la mère avec ses élans et ses jeux, sa confiance et ses alarmes. Il était réservé au christianisme, aux hommes du moyen âge et aux pays du Nord de décrire et de commenter avec profondeur cette aube de la tendresse humaine que l'enfant, dès le premier jour, voit rayonner sur le front de sa mère. Mieux que l'arène dorée de la palestre, mieux que les grandes maisons claires envahies par l'air et la lumière, les demeures étroites et chaudes des petites villes, au fond de quelque vallon mélancolique des Gaules, abritèrent la poésie de l'intimité familiale et rendirent chère à l'homme la douceur du foyer. L'enfance n'y fut pas mieux aimée ni plus choyée que jadis, mais peut-être devint-elle plus sensible à la
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chaleur du sein, contre lequel elle était plus tendrement pressée. Ce qu'il y a de suavité dans la foi chrétienne, Tadoration de la femme et de la mère favorisaient ces élans nouveaux et permettaient aux artistes de révéler au monde l'expression la plus grande, la plus simple iiussi, de l'amour et de la charité.
Qu'elles sont humbles, qu'elles sont modestes ces premières images du Christ enfant, telles que les ont ciselées dans l'or, l'argent ou l'ivoire les orfèvres byzantins ou romans ! Quelle humanité maladive et triste, quelle vieillesse précoce dans les traits du petit visage sérieux, qui semble moins doué de la grâce rayonnante de l'enfance qu'accablé sous le fardeau d'une destinée terrible ! L'art anémique et rigide des diptyques consulaires se perpétue longtemps dans l'iconographie de l'enfance chrétienne. Le Christ est pareil à ces tristes petits princes écrasés sous le poids de la toge et des insignes, et dont le nom incertain survit faiblement au crépuscule de l'Empire, aux désastres des invasions. Puis l'art franchit un jour Tenceinte des cloîtres et s'empare audacieusement de toutes les manifestations de la vie. Aux rêveries chimériques des moines architectes et tailleurs d'images, aux entrelacs, aux animaux symboliques, aux matières rares, sont substituées mille apparences émouvantes nées du spectacle de l'existence quotidienne, la faune et la flore de nos vergers et de nos forêts, fixées dans la pierre des églises avec une sorte de rudesse naïve et grande.
Ce sont d'admirables expressions populaires de l'innocence enfantine et de l'amour maternel que les nobles Vierges françaises du treizième et du quatorzième siècle. La Vierge Dorée d'Amiens les domine toutes par l'ampleur et par la beauté du style ; mais elle reste
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intime, si l'on peut dire, et proche de nous, dans sa royauté gracieuse. Les unes et les autres révèlent à tour de rôle une émouvante sincérité d'attitude et de sentiment. Dans un groupe du Louvre, l'enfant tend ses petits bras pour appeler et pour étreindre. Avec la Vierge de Jeanne d'Evreux, le geste s'achève en caresse, la main délicate flatte avec une tendre gaucherie la joue qui s'incline. A Bayel, c'est la maman qui caresse le petit. La Vierge de Boss}^ n'est pas tout à fait exempte de maniérisme, mais elle montre un autre geste vrai, d'une spontanéité délicieuse, celui de l'enfant qui porte la main au sein de sa mère. Plus simples, plus touchantes encore, la Vierge de Maisoncelle et la Vierge de Marcoussis sont les images de la confiance et de l'abandon. Presque toutes ont ce joli déhanchement de la femme qui se ramasse, en quelque sorte, pour soulever son petit et pour lui faire un abri contre son cœur, aspect de vérité éternelle auquel se prêtait particulièrement la courbe de l'ivoire et qu'ont respecté les sculpteurs en bois et en pierre. Jusqu'à la fin du quinzième siècle, et même dans les premières années du seizième, ce grand art populaire, tendre et grave à la fois, continue à choisir ses modèles dans la vie qui passe. Il immortalise dans la matière, non quelque souvenir pathétique, idéalisé par le temps, noyé dans la torpeur des âges, mais le fils et la femme du vannier, de Tenlumineur ou du tisserand. La Vierge de Beaujeu (Musée de Lyon), taillée dans le bois et polychromée par un artiste bourbonnais contemporain du Maître de Moulins', est une fine paysanne, toute jeunette, avec son front bombé, ses yeux mélancoliques, qui rappellent le type exquis de la Nativité d'Autun ; elle ne connaît pas encore les alarmes
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d'une tendresse inquiète ; son lils est un petit gars bien bâti, fait pour respirer avec plénitude l'air des vallons de France, pour croître en force et en beauté parmi les siens.
Cependant les peintres des écoles septentrionales disposaient d'un élément de plus que les statuaires. A la poésie de la forme, traduite avec naïveté et grandeur, ils pouvaient ajouter une poésie de matière, à laquelle les avaient de longue date préparés leurs recherches techniques, leur pénétrant et mystérieux savoir d'alchimistes de la couleur, du Aernis et des huiles, habiles à faire briller la pulpe de la chair, semblable à une belle fleur, dans un voluptueux demi-jour. Mais, s'ils étaient hautement capables de nous émouvoir par ces moyens nouveaux, leur inspiration fut longtemps plus sèche, plus dramatique et plus violente que celle des imagiers français. Sur les genoux des Vierges de Van der Weyden et de Thierri Bouts, l'enfant est une pauvre chose inerte, à peine animée d'un souffle de vie ; cette chair pâle et souffrante semble déjà promise aux angoisses de la Passion. Memling lui-même, Memling, l'homme des Vierges exquises, recroqueville péniblement les petites jambes malingres de Jésus enfant. Avec Gérard David, un rayon nouveau vient éclairer les fronts bombés et les chevelures bouclées. L'enfant sort peu à peu des limbes où le confinait jusqu'alors l'imagination douloureuse des croyants. Une inspiration profane, la grâce du siècle et l'élégance de la vie mondaine transforment l'image de la foi. Chez Hugo Van der Goes et ses émules, l'enfance est à la fois plus vraie, plus individuelle et plus humaine.
Mais le miracle de l'enfance retrouvée, dans toute sa fleur, avec toutes ses grâces, c'est à l'Italie de la Renais-
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sance que l'on le doit. Déjà les imagiers français du moyen âge avaient su éveiller en nous de profondes émotions, en représentant avec force et avec sensibilité tous les aspects, et presque toutes les minutes de l'amour maternel. Touchés ou non par un rayon du généreux soleil italien, Jean Foucquet, Nicolas Froment, Bourdichon avaient peint quelques beaux enfants nus, dignes d'être admirés et aimés, non seulement pour leur tendre fragilité et pour la grandeur de la mission future, mais pour la noblesse de leurs membres et pour la suavité de leur sourire. Sous la lumière du Sud, le réveil du génie méditerranéen et de ses antiques vertus s'accompagne d'une allégresse à laquelle tous et toutes prennent part, et c'est l'enfant qui porte la bonne nouvelle. La statuaire florentine en emprunte aux origines de l'Eglise un premier et pénétrant symbole. Au temps des persécutions de Dioclétien, quatre pauvres artisans chrétiens, pressés de donner un témoignage d'abjuration, avaient refusé de faire une statue d'Esculape. Mais ils avaient consenti à modeler l'image de la Victoire et l'image de l'Amour. Nani del Banco les a représentés à Or San Michèle, et l'un d'eux est en train de tailler une statuette d'enfant. Ambrogio Pesellino confie à des amorini le mystérieux secret de son romantisme païen. Un chant merveilleux s'élève; des chœurs d'enfants retentissent à l'ombre des dômes et dans les rues des cités. Pareils aux petits pauvres, sains et libres, qui jouent dans les ruelles de Rome ou sur la plage de Naples, pareils aux amours de marbre qui animent de leurs appels, de leurs ébats, de leurs danses trébuchantes les bacchanales sculptées par les anciens aux flancs des grandes cuves funéraires, voici que s'avancent de gais petits prophètes, des enfants nus,
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glorieux, vivants, et la toute-puissance de leur santé, de leur ardeur et de leur beauté confère à l'âge heureux qui les vit naître une sorte de jeunesse immortelle.
Ils sont nus, comme les héros. Ils ont quitté les genoux de leur mère : elle n'a plus à ramener sur eux un pan de son manteau pour les protéger contre l'incertitude du ciel. Elle n'a plus à surveiller avec sollicitude leurs pas et leurs jeux. Ils sauront se défendre euxmêmes contre les hasards, car, dans leurs veines, coule encore le sang de ceux qui ont dompté la terre. Ils sont comme les annonciateurs d'un ordre nouveau. A Florence, à Pise, à Padoue, les petits chanteurs de Donatello et de Délia Robbia célèbrent le règne de la grâce, la restauration du « gai sçavoir », une deuxième apothéose du génie de Tliomme. Gras, un peu courts et musclés comme des athlètes, les putti de Donatello ont quelque chose de pesant et de triomphal. A la Vierge mère, Florence restitue un Jésus potelé, harmonieux, épanoui dans la joie de Yi^Te. Une robuste bonhomie substitue à l'expression vague et lointaine qui llottait rêveusement sur les petits visages le franc sourire du bon accueil, une allégresse heureuse qui accepte la vie. Mino da Fiesole a quelque chose de plus délicat et de plus grave. Desiderio de Settignano est plus attendri : il est de ceux qui ont reçu le don de grâce. Ses œuvres sont baignées d'un mystère charmant, qui ajoute à la poésie de la matière, amollie par les caresses du modelé, l'émotion d'une vie rare et secrète, fragile et durable. Entre tous, les enfants dont il a sculpté l'image ont le charme d'une noblesse native ; ils appartiennent à la fois au ciel et à la terre; ils sont héroïques et fraternels. Même dans des œuvres d'école, comme la belle Vierge milanaise en terre
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cuite de la fin du quinzième siècle, récemment acquise par les Musées de Lyon (1914)) l'o^i retrouve cette allégresse, ces vertus humaines, cette simplicité paisible. Dans les médaillons des //^noc<?/^^^ de Délia Robbia, rien ne subsiste des maladives tristesses de jadis. Ils décorent une demeure de bienveillance et de charité : bientôt libérés de leurs langes, les innocents joueront parmi les fleurs, ils se joindront au chœur qui célèbre la bonté de la vie, ils y mêleront leurs voix.
Venise donne à ce paganisme une note tantôt voluptueuse, tantôt familière. Titien présente la Vierge au temple, et c'est une petite fille candide et naturelle, toute semblable à celles qui, chaque jour, vont et viennent dans Tombre des ruelles étroites ou penchent sur Teau des canaletti leur ronde et rieuse figure. Mais une retraite mystérieuse abrite d'autres fêtes et des ébats profanes. Sous les frondaisons éternellement vertes du jardin des Hespérides, \ Offrande à Vénus révèle les délicates beautés des enfants des hommes, faits pour les délectations et pour les triomphes. Mieux que les amours et les chérubins de Raphaël, mieux que les enfants et les adolescents de Vinci, dont l'expression suave et profonde a quelque chose de surhumain, mieux enfin que les fils des Titans sculptés ou peints par Michel-Ange, ils s'adonnent avec ivresse à la joie d'être beaux et nus, ils appellent de toutes leurs forces, non les tendresses de la mère, mais les voluptés éparses autour d'eux, pour lesquelles ils grandissent avec sérénité.
L'âge héroïque prend fin. Ces magnifiques concerts, ces fêtes, ces danses et ces chœurs font place à des formes nouvelles de la vie. Une fois encore, les dieux abandonnent le monde. On dirait que l'homme vieillit.
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Mais, chaque fois qu'il se penche sur Tenfance, il retrouve un éclio de ses antiques allégresses. Elle reste pour les arts la source d'une inspiration plus large et moins factice que les thèmes élaborés par les esthéticiens, imposés par la volonté des priijces ou par le caprice de la mode. Elle donne aux maîtres l'occasion de révéler parfois quelques-uns de leurs dons les plus rares, l'accent spontané de leur génie et ses préférences secrètes. Tout ce qu'il y a de féminin, de sensible et de tendre chez un 'Van Dyck, par exemple, trouve une expression complète dans les portraits des enfants de Charles I". Naguère, les portraitistes des Médicis accablaient les frôles statures sous une barbare profusion de richesses, faite pour plaire aux ducs de Florence, ces singuliers collectionneurs de gemmes, de dentelles et de poisons. Van Dyck, le premier, eut le sens et le goût du vrai luxe ; il comprit ce que 1 élégance pouvait ajouter en rareté et en raffinement au charme des beaux regards innocents, à la fraîcheur veloutée d'une jeune chair, qui brille d'un éclat plus rare et plus doux dans l'ouverture des petites robes de soie. Il est le vrai peintre des princes enfants, de leur indolence pleine de grâce, de leur sérieux précoce et de cette royale mélancolie qui rayonne sur leurs fronts prédestinés. Il légua ce secret à l'école anglaise. De cette belle race de seigneurs hardis, hautains et violents, il avait contribué à faire une aristocratie, en leur montrant des images d'eux-mêmes auxquelles il avait ajouté sa propre distinction d'homme et d'artiste. Enfin, il leur révéla leurs enfants. C'étaient alors, ce sont toujours les plus charmantes et les plus suaves fleurs humaines. Tous, Gainsborouglî, Reynolds, Lawrence, les peignirent comme ils eussent peint un bouquet, avec les
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ressources d'une palette riche en tons puissants, délicats et frais, baignant dans la fluidité de l'huile qui les- laisse, semble-t-il, tout humides encore, avec mille ingéniosités de pose et de costume, mais sans émotion. Au milieu des parcs plus somptueux que des palais, les fraîches petites filles, toutes rondes et toutes roses dans leur mousseline, les blondins vêtus de velours noir ont un don prodigieux de grâce animale, et en même temps la poésie des êtres rares, pétris d'une argile plus fine que les autres mortels ; on les devine merveilleusement armés de bonne humeur et de santé, entourés de soins savants, distants et peu tendres.
Rien ne s'oppose plus fortement à cette brillante image de l'enfance que l'art de Vélasquez. Le peintre des Menines, de don Balthazar Charles et des petites infantes découvre dans l'ombre des palais où circulent tant d'apparences énigmatiques la fragilité charmante des petites filles, et c'est comme le repos de ses méditations. A la rêverie concentrée des princes, au terrible sérieux des nains, monstrueux et dignes, s'opposent les enfants royaux et les petits seigneurs, semblables à des fleurs étranges, pâlies par les ténèbres. Dans le dédale d'une étiquette qui jette sur la vie comme une ombre glacée, l'enfance royale grandit, pure et délicate, le corps étreint par l'armature des corselets, noyé dans les robes d'apparat, moins lourdes et moins étouffantes que l'air épaissi des palais. Mais elle vit, Vélasquez lui confère ce don, avec une puissance de charme mélancolique qui triomphe du temps. Elle vit, par le sombre éclat des magnifiques yeux noirs, où se concentrent, pour des jours prochains, tant d'ardeurs secrètes, mais ingénus encore, étonnés et rêveurs. Elle vit, par la vérité
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matérielle de la chair, par la lumière qui la baigne et par celle qui émane d'elle, plus rayonnante et plus douce sur le fond velouté des tentures. Le réseau aérien des chevelures d'or encadre les petits fronts tendres ; dessinées d'une touche ferme et légère, les lèvres pâles s'entr'ouvrent. Le miracle d'une technique réduite à des expressions simples et qui va spontanément à l'essentiel, qui respecte l'atmosphère et la laisse palpiter autour des formes, toute cette poétique adresse et quelque chose de plus — le génie mélancolique du maître et ses nobles tristesses — font circuler autour de ses œuvres un mystère plus poignant que le charme de toute révélation païenne.
Et puis, au centre des plaines immenses, coupées de canaux, dans les cités où régnent les guildes et les corporations, au bord de la mer, chemin des peuples et de la richesse flamande, les joues fouettées par l'air vif, humide d'embruns, les rudes petits gars, fils de pêcheurs et de marchands jouent, crient et s'ébattent en liberté. L'enfant du Musée de Dijon, peint par Franz Hais, frère cadet de la Bohémienne, a la franchise, la verdeur et l'aplomb d'un petit homme qui sait à la fois se défendre sans peur et s'amuser sans contrainte. 11 s'esclaffe, et ses lèvres largement fendues laissent voir une denture de loup. Le jeune bourgeois de Van Noordt (Musée de Lyon) a plus de suffisance et moins de simplicité cordiale ; mais il est, lui aussi, d'une race robuste, faite pour commander dans les officines et dans les comptoirs et pour crier des ordres sur le château d'avant des vaisseaux de guerre. Pêle-mêle avec les chats, les chiens et les volailles, dans la joie des ripailles paysannes, les gras marmots d'Ostade, pendus à la jupe de leur mère ou sommeillant avec
Planche XI.
p. -p. PRUD HOX
Portrait de Madame Aiilliony et de ses enfants (1796] (Musée de Lyon.)
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béatitude dans les berceaux d'osier, sont semblables aux fruits dont la bonne odeur remplit les celliers.
A tant d'expressions aristocratiques ou populaires, le génie français ajoute la note d'une familiarité fine, une sorte d'élégance véridique qui ne déguise pas l'accent de la vie. A travers les allégories et les symboles, en dépit des esthétiques et des affirmations doctrinales, l'enfance reste, chez les peintres de l'époque classique, plaisante, sympathique et vraie. Il faudrait consulter les dessins du Louvre, feuilleter les cartons d'artistes, analyser les notes émues et naïves, prises souvent par les peintres à leur propre foyer et dans lesquelles ils ont mis quelque chose de leur paternité. Aux amours de Boucher, coquets, hardis et malins, je préfère encore les esquisses de fillettes d^Antoine Coypel, surtout les enfants sages du bon Chardin, enfin le petit écolier de Lépicié, de la collection Bernard, au Musée de Lyon, d'une si jolie qualité d'esprit et de facture. Le buste de Sabine Houdor est égal, sinon supérieur aux chefs-d'œuvre de la Renaissance italienne, et plus voisin de notre sensibilité. Prud'hon, amoureux de la femme, de ses suaves sourires, dont il connaissait déjà le mystère et les charmes, lorsqu'il étudiait en Italie Gorrège et Vinci, Prud'hon est également un des grands poètes de l'enfance : le portrait d'Alexandrine de Talleyrand, âgée de neuf ans, les enfants de M°^^ Anthony, les études de petits amours pour V Enlèvement de Psyché^ le Zéphyre sont modelés comme par des caresses, avec une souplesse noyée, une délicate langueur que les graveurs du maître, Barthélémy Roger et Copia, savent respecter, lorsque, s'inspirant de Bartolozzi, ils craignent de zébrer de tailles et de hachures ces tendres chairs et substituent au
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travail ordinaire de l'outil un système de points, plus léger et plus vrai.
Les siècles passent sans enlever aux nations l'esprit de leurs préférences et leurs caractères moraux. Mais aux bénéfices généraux des différents âges notre époque ajoute une inquiétude noble de la misère humaine et un grave respect de toutes les manifestations directes de la vie. Miss Mary Gassatt nous fait pénétrer dans le nursery, et nous assistons à tous les aspects de cette jolie éducation animale des tout petits, ou plutôt à leur élevage, conforme aux habitudes du génie anglo-saxon. Les belles joues rougies par le grand air craquent de santé ; les beaux petits membres se développent librement. Par delà les fenêtres ouvertes, les parcs déploient magnifiquement leurs ramures et prodiguent à l'enfance leurs basalmiques senteurs, La chambre est claire et gaie. La maman — ou la nurse — n'est pas toujours jolie, mais ses mains sont agiles et savent prendre comme il faut les corps délicats. Elle ne sourit pas toujours, mais son regard attentif déjoue les ruses et les maléfices qui menacent les petits.
Cependant, en France, sur les hauteurs de Belleville, au cœur d\m faubourg populeux, Eugène Carrière rêve aux soucis et aux bonheurs d'une maternité plus chaude. Dans l'atmosphère fumeuse et dorée des soirs parisiens, il surprend les lueurs qui brillent sur le front penché de la mère et sur son enfant. Il sait tout ce qu'il y a dinquiète et innocente curiosité dans le regard des fillettes, leur ardeur mystérieuse et déjà leurs grâces de petites femmes, toutes menues dans les minces tabliers noirs. Ces volumes fermes et tendres, on dirait qu'il les a pris avec sa main et qu'il les a légèrement pétris. A travers
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Tenveloppe aérienne, ce n'est pas un pinceau lointain, c'est le doigt même du maître qui, parfois, touche de lumière le modelé des visages. Le rayon qui les éclaire ne vient pas frapper roidement une surface impénétrable, il est Témanation de la chair. Ici plus que dans toute autre peinture la matière est esprit. Ni dans les ornbres ni dans les clairs elle ne s'accumule. Le jour ne se pose pas, il monte des profondeurs. Partout où affleure cette lumière de l'âme, la toile est moins couverte. Dans les œuvres des dernières années, on discerne aisément les traces de cette mystérieuse économie qui, çà et là, épargne sur les ténèbres, par un frottis léger, des lueurs encore baignées des tendresses de la nuit.
Et c'est encore un grand et charmant historien de Técolière que le noble Guiguet, qui peint avec une attention émue, avec le plus sobre et le plus délicat savoir, les jeux et les rêveries de la fillette, les caresses dont elle entoure ses poupées et qui sont l'ébauche de sa tendresse maternelle. Ce liseur des traités de Gennino Gennini est une sorte de technicien de l'immatérialité. Un visage n'est pas une surface, mais une profondeur. L'enfance n'est pas un âge défini par un nombre d'années, mais une promesse de vie qui sort, toute brillante, des fraîcheurs de l'inconnu. La rudesse des structures accusées, la maçonnnerie des pâtes ne sont pas faites pour elles. Le modelé est trop fragile encoie, les valeurs sont d'une qualité trop rare et trop tendre, la fleur de l'épiderme est impondérable comme la poussière lumineuse qui enveloppe les beaux fruits. Guiguet peint par glacis faiblement colorés. Ges transparences sont le secret de la spiritualité.
Aimons ces maîtres, qui nous donnent de l'humanité
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une image à la fois si vraie et si élevée, et qui, prenant J homme et la femme à un âge où la vie ne les a encore ni flétris ni dépouillés, font passer dans leur art l'intacte candeur de l'enfance. S'il est vrai que le spectacle de Tàge mûr et de la caducité n'est ni sans poésie ni sans enseignement, les portraits d'enfants ont cette vertu de nous restituer ce qu'il y eut de meilleur en nous, et. en un sens, de plus divin. En même temps, ils nous rendent sensibles à une sorte de poésie historique plus émou- A'ante et plus profonde que toutes les suggestions nées du spectacle des grands aspects de la vie telle que se l'est faite l'homme adulte au cours des âges. C'est qu'autour de l'enfance les peuples ont groupé des institutions des mythes et des coutumes qui sont sans doute le meilleur d eux-mêmes. C'est que ces nuances de leur vie morale sont peut-être les plus significatives de leur génie ethnique et de leur vertu. C'est, enfin, qu'au fond de tout cela, il y a un dépôt de tendresse humaine que les temps n'altèrent pas et qui reste le même, à travers les traditions et les usages. Les jouets, les exercices, l'éducation se modifient selon les cités, les climats et les siècles. Mais la façon dont une mère porte son petit ou lui enseigne à marcher n'a jamais changé. Ainsi, tandis que l'humanité s'ingénie à préparer l'avenir de la race par des leçons et par des délassements où chaque époque et chaque pays mettent une note particulière, les gestes de son amour se perpétuent d'âge en âge et les v^ariations de l'histoire ne les atteignent point. L'enfance, par une sorte de privilège, échappe à la fois à la loi du temps et à celle des lieux. Son image reste toujours contemporaine de notre tendresse et de notre émotion. Les rangs sont confondus, comme les races mêmes. Le sou-
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rire et les bonnes joues des petits princes nous font oublier qu'ils portent des noms illustres et qu'ils sont vouésà l'empire. Nous les aimons avec simplicité, comme de petits voisins. En revanche, tel enfant pauvre est revêtu d'une grâce royale ; un rayon mystérieux brille sur son front et son visage respire cette lointaine gravité, cette majesté rêveuse que les années et la condition effacent ou durcissent peu à peu. A travers les grandes époques de l'art, l'enfant apparaît ainsi libre, harmonieux, léger ; sur son épaule fragile ne pèse pas le fardeau que porte lourdement l'homme fait. Il est comme le reflet d'une humanité toute proche encore des dieux ; il s'ébat dans un air plus lumineux que le nôtre, uniquement peuplé de beaux songes.