L'IMAGE DE L'ENFANCE DANS L'ART MODERNE
LES peintres, les statuaires de tous les temps et de tous les pays nous ont légué de l'enfance une image pleine de charme et d'émotion. Dans les salles solennelles et froides de nos musées, au milieu des batailles, des pompes triomphales et des supplices, parmi les portraits des amoureuses et des capitaines, il arrive que l'enfant rayonne et nous fasse oublier d'un seul coup toutes les fictions héroïques ou voluptueuses inventées par le génie des maîtres. Il nous conduit par la main vers un domaine où tout respire la sérénité, l'innocence et la joie. A Tentrée de ce verger paisible, les passions expirent, les souvenirs des combats et des détresses se dissipent. Une force plus puissante que tous les prestiges de l'art nous ramène à nos origines ; sur les fronts charmants des enfants d'autrefois, dans leurs traits délicats, respectés par les siècles, nous retrouvons quelque chose de nous-mêmes, et, fixé pour toujours, le reflet de ces grâces rapides qui brillèrent un instant sur tant de visages. Le peintre et le sculpteur dérobent au temps la ressemblance éphémère de leur modèle, ils en construisent une image stable, faite pour survivre à la décrépitude et à la mort; aux murailles des grandes galeries d'apparat, les adolescents, les hommes faits et les vieillards se
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présentent tels qu'ils étaient à un moment de leur vie personnelle. La splendide maturité de Balthazar Castiglione semble défier les décadences de Tâge et faite pour résister éternellement. Mais nous savons qu'ils ont changé, les uns et les autres, qu'ils ont subi la loi. Ces rêveries et ces regrets n'atteignent pas l'image de l'enfance. Elle est toute sereine. L'idée d'une évolution nécessaire et d'un terme inévitable ne nous sollicite pas en sa présence. Au milieu de ce petit peuple, qui n'a que le souci de ses tendresses et de ses jeux, nous quittons nos agitations et nos désordres, nous nous trouvons restitués à l'harmonie et à la paix.
C'est en ce sens que l'on aimerait à parler de l'enfance, à la fois familière et divine, telle que l'ont vue les artistes grecs. Longtemps, l'on crut qu'habiles à dresser les statues des héros et des déesses, à répandre sur des membres admirables le charme d'une noblesse exceptionnelle, ils n'avaient pas senti la poésie du premier âge de rhomme, faite de maladresse touchante , de grâce et d'abandon. On pensa que la fermeté sévère de leur dessin se serait malaisément prêtée à la mollesse, au potelé des chairs enfantines. Par réaction contre l'esthétique italo-allemande de la fin du dix-huitième siècle, on blâma justement les proportions fausses des deux fils de Laocoon, en remarquant que c'étaient là deux statues de petits hommes, réduites à une échelle moindre que celle de leur père, mais d'après le même canon, et non deux études d'enfants proprement dites, avec la morphologie qui leur est propre et leur vérité anatomique. Mais ce médiocre marbre gréco-romain de basse époque a cessé d'être à nos yeux le résumé des perfections de la statuaire grecque. Nous connaissons les stèles funéraires et les
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reliefs votifs de l'école attique du cinquième siècle, les lécythes blancs décorés à pointe de pinceau d'élégantes et légères peintures, — surtout les séries de statuettes en terre modelées par les coroplastes thébains à l'époque où l'art antique, après les sévérités et les grandeurs primitives, sous l'influence d'une civilisation plus délicate et plus molle, accédait à toute sorte de grâces nouvelles. En Attique, dans les îles, en Asie Mineure, partout, naissaient alors mille images charmantes de la femme, depuis la vierge, strictement voilée, longue, mystérieuse et chaste sous les plis serrés de l'himation, jusqu'à la danseuse nue sous une étoffe légère qui accuse le modelé provocant de son corps cambré. La petite fille paraît, et il semble que nous la reconnaissions, assise sur une pierre, au bord de quelque route, avec sa gentille tunique courte et sa balle, qu'elle tient dans un filet. Des amours dansent, avec un entrain maladroit, ou bien s'accrochent à la toison crépue d'un bélier ; mais ils n'ont pas les traits du dieu terrible ; leurs grâces, leurs familiarités sont celles des enfants des hommes. Telle est la métamorphose du vieil Eros épique, formidable frère du Chaos. Les siècles l'ont rajeuni. Au soir de la civilisation grecque, il n'est plus qu'une petite chose légère, il rit et il passe. Il associe un e pensée de spiritualité à la tristesse des jeunes tombes, mais il garde toute la gaieté de l'innocence. Bientôt, des rivages de l'Egypte et de l'Asie hellénistiques, les petits Eros funéraires s'envoleront vers l'Italie. Captifs de la marchande d'amours pompéienne, ils ne quitteront leur cage de colombes que pour se mêler à de riants plaisirs \