‹ Technique et sentiment, études sur l'art moderneChapitre 16 sur 16 · Ibid., pp. 3o, sqq · texte numérisé non relu

Ibid., pp. 3o, sqq

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rcsses construites dans l'Egypte prédynastique par les barons thinites.

D'autres déconcertantes occasions de réfléchir et de comparer nous arrêtent au passage, dans notre promenade au cœur de la ville allemande. La façade du théâtre de Bremcrhaven est pareille à l'abside d'un four crématoire. Le cinéma préhellénique de la place Nollendorfer, à Berlin, serait plaisant, en carton estampé, au carrefour de quelque exhibition foraine. L'on a essayé de donner de la couleur et du relief, en leur conservant leur unité, aux façades des immeubles de rapport. Des pignons aigus les surmontent ; elles sont percées d'ouvertures plus larges que hautes, qui balancent la verticalité de l'édifice, capotées d'énormes paupières de bois, de pierre ou de toile. Enfin, dans les cimetières, Schumacher bâtit des tombes carrées, pesantes et sans ornement, d'où les morts ne s'évaderont point.

Dans cette évolution de la vie sociale, le foyer domestique apparaît, lui aussi, transformé. Le décor qui le revêt, les ustensiles qui servent à l'existence quotidienne ont pris une signification ambitieuse. L'on a voulu se dépouiller d'un seul coup, et violemment, des habitudes du passé, cesser de se rattacher à l'Occident et de faire partie de sa clientèle. Jusqu'en 1890 environ, les arts du logis dépendent encore de nos architectes, de nos céramistes, de nos bronziers et de nos ébénistes; les copies du style Louis XV et du style Louis XVI surabondent dans les intérieurs. Puis des foyers d'invention originale se créent à Grefeld, à Carlsruhe, à Dresde, surtout à Munich et à Darmstadt, sous l'influence des critiques et des périodiques d'art. Ces derniers sont bien faits, solides, copieux et magnifiquement illustrés. Les

Planche XIII.

J. M. OLBRICH.

Les magasins Tietz, à Diisseldorf.

lîUDOLF BITZAN.

Projel d'un Musée.

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revues dirigées par Alexander Koch, Deutsche Kunst und Dekoration et Innen Dekoration^ dont les meilleurs documents ont été extraits et réunis dans une série de grands albums, Handbuch neuzeitlicher Wohnungskultiii\ propagent dans toute l'Allemagne les exemples et les modèles des initiateurs. Ne nous y trompons pas toutefois : quelque original, quelque surprenant qu'il puisse paraître, ce mouvement n'est qu'un épisode de la renaissance des arts décoratifs en Europe à la fin du dixneuvième siècle, due à des facteurs qui n'ont rien d'allemand en particulier : une répartition nouvelle de la richesse privée, la diffusion des besoins d'art, une utilisation des procédés mécaniques, (ou une réaction contre eux), le naturalisme démocratique, la connaissance des thèmes et des procédés de l'Extrême-Orient. Il est postérieur aux inoubliables recherches de nos céramistes. Il se produit après les efforts de Ruskin, de Walter Crâne, de William Morris et des bons ouvriers de Kelmscott. Mais — et c'est peut-être ici que la différence entre les génies nationaux apparaît le mieux — il est dominé par une notion tout allemande des techniques industrielles. Au fond, l'esthétique ruskinienne est réactionnaire. Elle repose sur le respect de la nature, à laquelle elle emprunte minutieusement tous ses modèles ; sur le respect de la matière, telle que la nature nous la fournit et xju'il n'est pas permis de déguiser ou d'altérer; enfin, sur le respect de la main humaine, contre laquelle nulle machine ne vaut, la main qui a enfanté tant de vieux miracles et qui est prête à les renouveler. Ruskin fait constamment appel au passé. Il est l'ennemi personnel de la machine, instrument du servage humain et mère de toutes les laideurs. Il veut que le tisserand emploie les

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vieux métiers, que le fermier pétrisse son pain, que les charrois remplacent les chemins de 1er, Gomme individualiste, comme esthéticien, comme artiste, il bannit de sa cité la mécanique, qui enrégimente et qui enlaidit. La philosophie de l'art décoratif, dans l'Allemagne contemporaine, est purement moderniste. Elle tend à réaliser une expression d'aujourd'hui. Elle accepte comme une condition inéluctable les formes récentes de l'activité. Bien loin qu'elle tolère la machine, elle s'en glorifie comme d'une ressource de plus. La nature, pour elle, n'est qu'un postulat. Elle n'a pas besoin d'y puiser des modèles, si la puissance de l'homme est capable de renouveler la face de l'univers. Elle imagine des formes. C'est là sans doute une des raisons de la persistance du goût germanique pour les thèmes romans, ces formules d'intellectualité pure. Quant aux matières, il est possible d'en fabriquer d'inédites. Le fer, le bois, la pierre sont des points de départ. Enfin les mains sont les servantes de la mécanique, qui besogne avec plus de précision et de rapidité. Il y a une sorte de poésie dans une droite absolument droite, dans une exécution sans bavures, — et l'outil débile d'autrefois, manié par des doigts tremblants, ne saurait y atteindre. 11 est bon et utile que le travail soit divisé, et c'est ainsi que l'on obtient la perfection automatique du détail.

Un des traits qui caractérisent le mieux l'application de cette esthétique à la vie moderne, c'est l'usage méthodique du simili. A côté des prodigieuses inventions des laboratoires d'art décoratif de la Germanie, le ciment, le carton-pierre, le lithoxyle sont vénérables comme le porphyre. Nous sommes au pays des « compositions », des pseudo-cuivres d'art, des « bronzes » en déchets de

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papier, des murailles en liège bouilli. La « technique » favorise évidemment une production et une diffusion énorme en ce sens. De même les maçons germains partent au loin, colportant des procédés qui étonnent et qui ravissent les peuples vieillis. On les voit mettre à bas les ruelles des petites villes d'Espagne, éventrer Lausanne, faire régner partout le cube de ciment et le décor de stuc. Telle demeure de Munich, dont la façade est largement étoilée d'une sorte de chimère indiscernable, fut ainsi la mère et la génératrice de laideurs innombrables dans les deux mondes. Cet art est fait pour réjouir à tous les points de vue un contremaître de Siemens. 11 est hautement moderne. Il est indiscutablement germain.

Je sais bien que Berndl est homme de talent, qu'il a un beau sentiment linéaire, et j'ai vu de lui quelques demeures rustiques ordonnées avec nouveauté, avec harmonie. Concentrant tout le décor sur un point de la façade, il lui donne plus de valeur et plus d'accent. C'est une adresse que nous avons appris à connaître et à louer chez les décorateurs à la fin du quinzième siècle, chez les Italiens errants qui remontaient la vallée du Rhône et passaient dans le pays de Loire, écussonnant nos bonnes murailles de quelque médaillon à l'antique. Apprécions la où nous la rencontrons, même dans la banlieue de Berlin. Tout le mouvement est réservé pour le toit qui ondule et qui se renfle comme celui d'un cottage anglais. Autour de la demeure, un jardin ras, bien dessiné, épaissement fourni de bordures et qui ressemble (c'est un mérite) à son plan sur le papier. Les têtes rondes de$ buis taillés dépassent les chemins sablés. Partout un parti-pris d'ordre et de fermeté. A l'intérieur, de grands panneaux nus, bien encadrés d'un relief mince, un senti-

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ment juste de la matière, un bois riche, dont le luisant n'est pas sans froideur. C'est une belle demeure allemande, d'un confort sévère, d'un luxe dense.

On doit aussi des éloges à l'inspiration d'Emmanuel von Seidl, touché, si je ne me trompe, d'une note anglicisante. Mais Théo Veil prend la maigreur pour l'élégance et pose sur des pieds trop minces des masses monumentales d'une carrure énorme. Dans le lit de Riemerschmidt, carré comme une tombe, on craint de s'endormir pour ne s'éveiller jamais, et la chambre à coucher de Bertsch, tout embarrassée d'étoffes lourdes, de volants, de franges et de capitons, nous fait penser que cet art décoratif allemand, si catégoriquement moderniste, n'est pas sans parenté avec le style du second Empire, et même avec le style Louis-Philippe. Ces miroirs ovales, rajeunis par des fleurs peintes, sont détachés de quelque coiffeuse à col de cygne. Nous avons vu ces guéridons à tablette épaisse, au gros pied, chez nos notaires de province. Ce qu'il y a de solennel et de cossu dans Tart décoratif de la monarchie de juillet devait séduire un jour ou l'autre ces bourgeois parvenus. J'ai pris quelques exemples dans l'œuvre de chercheurs consciencieux. Mais ailleurs, quel cynisme! Il y a de tout, du pédantisme, de Tinsolencfe, et toujours les plus cruels barbarismes. A la muraille de tel cabinet de travail mycénien resplendit mélancoliquement l'échec de Bœcklin, attesté par une éclatante photochromie. Pauvres dieux chassés, victimes d'une interdiction éternelle, quel châtiment pour vous que le séjour dans ces lieux arides, où le travail humain n'est pas respecté, d'où les songes des dieux sont bannis, et qui respirent puissamment l'ostentation de l'argent et de la force! Génies des fanges lacustres, des fonds boisés.

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vieux pilleurs d'épaves, Sirènes et Tritons, vous n'êtes plus l'inquiétude et le réconfort de la pensée allemande. Les dieux d'à présent sont là-bas, sur les places, au centre des cités, qu'ils écrasent de leur ombre. Près de Leipzig, la Ligue des Patriotes leur a élevé un autel surhumain. L'art d'empire est là tout entier, conforme aux aspirations chaotiques de la nouvelle Allemagne. 11 se résume dans cette apothéose de la matière et de l'inertie, du pédantisme idéologique allié à la servitude de l'intelligence. Une fois de plus il commémore le triomphe des instincts, une fois de plus il tente de soumettre les hommes aux fatalités de l'inconscient, de- la douleur et de la mort. L'examen de ce colossal fétiche de pierre peut nous servir de conclusion. Toutes les civilisations barbares, tous les peuples de la guerre et de la nuit semblent y avoir porté leur tribut. Les génies ailés de Ninive éploient leurs rudes pennes de pierre. Sur les piliers qui soutiennent la coupole s'ébauchent des faces dures et tristes, pareilles à ces idoles qui, sur les rivages de l'île de Pâques, témoins indiscernables de races oubliées, contemplent le sombre désert des flots. Des burgraves, dont on ne voit que l'armure et la grande épée, s'adossent à ces énormités. Les formes ne se détachent pas du bloc, sur lequel elles font seulement courir un vague remous. Non, je l'affirme, ce n'est pas là l'indice d'une obscure humanité, qui va se dégager de sa gangue, s'élever à une vie supérieure. Ce n'est pas l'éveil radieux de l'art d'Egypte qui anime d'un frisson léger la syénite ou le porphyre. Toutes ces figures captives s'éloignent de nous, s'évanouissent, rentrent insensiblement dans la matière, qu'elles ont trop adorée.

JL y a cinquante ans, nous avons vu le Japon, secouant les rêves anciens de l'Asie, entrer avec décision dans les voies de TOccident. Cette prodigieuse révolution d'un peuple qui semble à première vue se plonger obstinément dans l'oubli de soi et qui tente de se reconstruire une civilisation laisse-t-elle subsister quelque chose de la conscience du passé ou de ses forces obscures ? Le coup de jour violent que cet effort jette sur toute une nation nous permet-il de la mieux connaître? Est-il possible, je ne dis pas de la définir, mais de l'ignorer moins, de saisir quelques-unes de ses formules de pensée et d'action ? Enfin quelles richesses nouvelles de vie morale l'humanité est-elle en droit d'attendre de sa collaboration avec nous ?

Nous avons entendu retentir réclio des canons qui ont fait tomber Tsing-Tao. Nous n'ignorons pas qu'au loin, dans des usines dressées il y a peu d'années sur les côtes du Pacifique, d'agiles artisans besognent pour notre cause. Nous avons reçu, nous avons écouté quelques-uns des chefs de ce peuple, venus pour conférer avec les nôtres sur les moyens d'assurer notre victoire et de la rendre complète. Nous savons enfin de quel poids pèse le Japon dans la décision de la guerre. Déjà l'histoire d'hier nous avait enseigné la constance de cette grande

nation et ses vertus militaires et, de longue date, nos musées nous enseignaient à admirer ses incomparables chefs-d'œuvre. Il nous faut aller plus loin et connaître davantage. La communauté des armes, la rude fraternité du combat engagent les âmes. Si, de cette terrible guerre, nous devons attendre d'autres bienfaits que l'écrasement des forces injustes, c'est assurément d'accroître notre humanité de quelque noblesse de plus, — et qu'y a-t-il de plus noble que de comprendre et d'aimer ?

Jadis nous nous contentions des images rapides et fausses que rapportaient des voyageurs doués de plus de charme personnel que de juste sensibilité. La mélancolie ironique d'un marin, habile à faire naître, à chaque nouvelle escale, d'élégantes raisons de cultiver son désenchantement, ses aventures de passant, nouées et dénouées au hasard d'une croisière, ses songes monotones et beaux, peuplées de fuyantes apparences, s'interposèrent pendant des années entre le Japon et le public français. Un art d'exportation, dont les produits hâtifs, vendus quelques sous, trouvèrent tout de suite une clientèle, semblait justifier les dires du voyageur. On trouva plaisantes et futiles les geishas des crépons. L'évolution de ces Asiatiques lointains, leur passion pour les choses d'Europe furent interprétées comme des formes inédites et touchantes du snobisme. Les marchands, les attachés d'ambassade et les chargés de missions peignirent en traits vifs cette grimace de la civilisation occidentale, dont ils n'avaient pas compris la signification émouvante.

Les collectionneurs et les historiens de l'art nous apprirent à respecter au moins le magnifique passé de

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ce peuple. Philippe Sichel, Burty, Edmond de Goncourt, Fenellosa, Gonse, Emile Guimet ont fait beaucoup pour nos amitiés japonaises. Une intelligence lucide et sagace, riche d'une expérience de longues années passées au Japon, fit plus encore. Lafcadio Ilearn, parfois encombré de spencerisme, mais libéré par une destinée vagabonde de tous les préjugés intellectuels et sentimentaux qui paralysent le don de voir chez un observateur fixe ou chez un voyageur d'occasion, Lafcadio Hearn, attentif, sensible, lyrique sans déraison, (in et sage sans sécheresse, nous ouvrit les portes d'un monde inconnu. Fustel de Coulanges en main, il reconstruisit la cité japonaise, comme l'admirable Eugène Simon, disciple de Le Play, avait, bien des années plus tôt, reconstruit la cité chinoise. Surtout il se rappela ses souvenirs, ses impressions de route, ses notes fugitives, faites des accents impondérables de la vie, il nous les livra dans leur authentique fraîcheur, et non comme des fleurs séchées entre les feuillets d'un atlas. Ce que Mitford avait fait, dans ses Taies of old Japan, pour le folk-lore héroïque et pour la tradition religieuse, il le fit, — mais avec quelle ampleur en plus ! — pour l'activité politique, pour la culture nationale, pour la vie même, dans tout ce qu'elle a de divers, d'apparemment accidentel et de léger. Tour à tour journaliste, romancier et poète, il n'était pas astreint au terrible sérieux, à la fausseté dogmatique des formes fixes de l'art de penser. Né quelque part dans le vaste univers, et non pas asservi à l'optique d'une nationalité, il se trouva libre pour sentir, pour comparer et pour comprendre.

Oserai-je le dire? Il semble que Lafcadio Hearn, par une juste réaction contre les conceptions toutes faites et

la commodité des vieilles erreurs accréditées, ne dédaigne pas d'user à notre égard d'une sorte d'intimidation charmante. Au seuil même des ouvrages où il dit tant de choses, et si justes, il tient à faire pénétrer en nous le sentiment qu'entre des races si éloignées l'une de l'autre, non par la distance seulement, mais par notre longue incuriosité d'une part, et surtout par les défiances d'une nation jalouse de sauver son intégrité matérielle et morale, il subsistera toujours un élément d'irréductibilité. Les analyses les plus savantes et la plus patiente observation pourront diminuer, rétrécir le champ de l'énigme japonaise, pour ainsi dire, — mais l'énigme japonaise se posera encore. Hearn rapporte ce propos d'un de ses amis de là-bas : « Dans quatre ou cinq ans d'ici, quand vous serez convaincu que vous ne pouvez comprendre en rien les Japonais, c'est alors que vous commencerez à les comprendre un peu. » Je ne suis d'ailleurs pas sûr que l'honneur japonais, qui implique une si éminente discrétion de soi et qui compte l'art de s^e taire au nombre des vertus essentielles, ne favorise pas une prudence de cet ordre et ne se complaise dans cette notion de sa propre exclusivité. De ceci, j'aurai bientôt l'occasion de reparler.

Mais au moment où, de l'autre côté de l'Océan, une voix si haute se fait entendre pour convoquer tous les civilisés à cette entente pleinement humaine qui doit sortir d'une guerre soutenue pour la défense du droit, on a le devoir de souhaiter que le secret des âmes paraisse à la lumière, on ne doit point partir de la notion d'une réciproque irréductibilité. Quelque imparfaite et même grossière que puisse être cette tentative d'une étude synthétique du génie japonais, elle est possible, elle est

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Utile, elle fait partie des nécessités du temps. En observant ce grand peuple lointain dans la diversité de ses aspects moraux, dans les révolutions de son histoire, nous apprendrons à voir en lui, non une de ces mystérieuses et redoutables immobilités asiatiques qui, naguère, épouvantaient certains penseurs d'Occident, mais une force de plus pour Tavenir du monde, une incomparable puissance de vie, un long exemple de dignité.

Le secret de l'Orient, n'est-ce pas le caractère profond, essentiel et stable de la croyance, sous la forme religieuse ou sous la forme morale? Môme chez un peuple actifs assimilateur et réfléchi, elle demeure entière. L'histoire du génie japonais est un long hommage aux dieux de l'Asie et à des formules éthiques qui furent ses éducatrices, en même temps qu'un incessant effort pour traiter d'une manière personnelle ces formules elles-mêmes. Quelque ferme et décisive qu'ait été sa résolution de se mettre à l'école de l'Occident et quelque développement qu'aient pu prendre ^es facultés critiques, le Japon moderne, comme le Japon d'autrefois, est maintenu par une armature religieuse faite d'éléments divers associés depuis des siècles. Une certaine conception de l'univers, traduite par des rites d'un grand charme, y lie étroitement l'homme à la nature et l'individu à la commu^ nauté. La vie religieuse n'est pas ici l'expression d'une poésie personnelle ou l'affaire d'un parti, mais une tradition unanime, ancienne, solide et vivante comme le cœur même de l'Empire. Elle est l'àme du patriotisme.

elle est Tinspiratrice des arts. En elle on discerne des degrés, des nuances et des écoles, elle est faite de plusieurs confessions : chacune d'elles s'est toujours appliquée à comprendre les vieilles choses chères au cœur d'un peuple qu'elle ne venait pas évangéliser à neuf, si l'on peut dire, mais auquel elle apportait quelques raisons de plus de doter la vie d'un sens élevé et d'en supporter les vicissitudes et les exigences avec la plus élégante fermeté. Ainsi shintoïsme, bouddhisme et confucianisme ont fini par former une sorte de faisceau très serré et, s'il est vrai qu'ils ne se soient pas confondus, chacun de ces aspects de la foi, bien loin de compromettre la puissante unité du génie japonais, a collaboré à lui donner sa personnalité et sa grandeur.

Il y a là, surtout en ce qui concerne le bouddhisme au Japon, toute une série de voiles qu'il nous faut soulever d'une main légère, un trésor spirituel dont notre vieille logique occidentale ne nous donne pas spontanément la clef. 11 est relativement plus facile de comprendre le principe animiste qui est à l'origine de la religion Shinto et qui est l'essence même des formes les plus vénérables de la foi. L'homme est entouré par les dieux, et les dieux, ce sont tous les morts. Cette formule se retrouve au début du dix-neuvième siècle, dans les écrits du théologien Hirata. Gomment le culte des ancêtres, principe fondamental des antiques cités méditerranéennes, s'est élargi au Japon jusqu'à embrasser trois formes successives et superposées : la religion domestique (ancêtres de la famille) , la religion de la communauté (ancêtres du clan), la religion nationale (ancêtres impériaux), c'est une question sur laquelle il n'y a pas lieu d'insister et qui a été très clairement étudiée par Lafcadio Hearn, entre beaucoup

d'autres. L'essentiel, c'est que l'homme chemine dans la vie, surveillé par un cortège de morts.

Il était inévitable, d'autre part, que les forces naturelles déchaînées dans un archipel volcanique assiégé par la mer, incessamment secoué par des convulsions terribles, fussent interprétées comme des forces divines. L'univers n'était pas seulement peuplé de la présence des morts, les esprits des puissances élémentaires y circulaient librement et y régnaient en maîtres.

On conçoit quel danger d'écrasement et d'annihilation morale peuvent courir des peuples si étroitement entourés par ces génies hostiles et par ces surveillants funèbres, à quelles pratiques de bas exorcisme, à quelles formules d'imploration confuse leur vie religieuse peut s'arrêter. Seules les élites humaines résistent aux terrifiantes suggestions de l'animisme. Loin d'être opprimé par elles, le génie japonais y a pris des forces pour se développer et pour s'élever. Les redoutables divinités du cataclysme ont reçu les honneurs qu'il fallait pour les apaiser, et l'imagination d'une race exceptionnellement habile à douer de vie la matière, les apparences et leur représentation même, mais gaie, mais familière et bienveillante, fit naître aussi tout un ordre de dieux qu'elle qualifia de sa propre bonhomie. Ces magnifiques inventeurs de monstres savent admirablement associer le terrible et le comique avec une nuance d'humour respectueux dont l'accent est difficile à bien saisir. De là une luxuriance de divinités qui ne sont pas toutes l'image de l'aveuglement et de la férocité. Dans ces terres chaudes d'Asie, elles fourmillent. Elles se mêlent à l'existence de chaque jour, non pour la terroriser, mais comme un rappel de la vie cachée des choses. Elles sont une poésie majes-

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tueuse et familière, tantôt un compagnonnage auguste, tantôt une menace qu'on peut désarmer.

Quant aux morts, ils font rayonner sur les vivants plus de vérités bienfaisantes qu'ils ne les enchaînent par la peur de leur méchanceté. La croyance populaire aime à préciser leur influence sous une forme à la fois concrète et lyrique. Les esprits circulent parmi nous pour accomplir des missions mystérieuses, pour achever des tâches interrompues, pour attester la fidélité aux souvenirs par delà la tombe. La fiancée qui n'a pas connu les noces revient, métamorphosée en papillon, chercher à l'heure suprême le vieux fiancé que les ans n'ont pas consolé. Par la tradition de l'exemple, par le culte des ancêtres héroïques, les morts sont surtout les éducateurs de Ténergie ; ils montent une garde ininterrompue autour de l'empire des vivants ; ils sont la chaîne des générations, la leçon toujours présente, la grande généalogie des devoirs éternels.

Par là, la religion des morts est une source de grâce efficace, un trésor inépuisable de vertus actives. Elle n'est pas seulement un contrôle, elle est un entraînement. D'ailleurs, sous ses formes archaïques, le Shinto se présente comme une discipline pleine de rudesses, une religion d'effort et de pureté, qui pratique les ablutions ascétiques et les grandes lustrations solennelles. Sans doute, à cet égard, les ans ont assoupli la rigueur de ses commandements. Mais la communauté éprouve toujours le besoin d'être parfaitement en règle à l'égard de ses obligations, et, il y a peu de temps, subsistait encore dans certaines provinces la coutume de déléguer chaque année et pour une année un ascète temporaire, en général un vieillard connu pour ses vertus, chargé d'aller prier

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dans la solitude et de remplir scrupuleusement tous les devoirs que la piété relâchée des fidèles ne leur permettait pas à tous d'accomplir avec une égale ferveur. Coutume pleine de la plus fine et de la plus exacte sagesse, grave et spirituelle conciliation des devoirs du groupe et des faiblesses de chacun ! Un peuple qui conserve avec cette intégrité, avec ce tact exquis, ses institutions religieuses, sans asservir rudement sa vie, sa capacité d'évoluer, est assuré de se maintenir toujours sur le plan le plus élevé. Je^ m'arrête, car je pourrais être soupçonné d'interpréter à l'occidentale l'ascétisme par délégation.

C'est à cet ensemble de croyances et de traditions, presque toutes aussi anciennes que le Japon historique, et qui nous permettent de deviner déjà quelques-unes des vertus les plus solides et les plus délicates du génie japonais, que le bouddhisme s'est superposé avec douceur, et sans rien détruire de cette armature séculaire à l'intérieur de laquelle il sut insinuer des leçons nouvelles. Remarquons-le une fois encore : un pareil équilibre entre deux formes si différentes de la vie religieuse a quelque chose de rare et de singulier. Il faut sûrement en faire honneur pour une part à l'adresse politique des premiers missionnaires bouddhistes, mais ne doit-on pas admirer d'abord l'esprit de haute et tolérante compréhension d'un peuple qui témoigna toujours la plus active bienveillance aux confessions les plus diverses et d'un gouvernement qui ne fut amené à les persécuter que lorsqu'elles devinrent un danger pour l'intégrité de l'empire ? L'extermination des moines bouddhistes par Nobunaga, à la fin du seizième siècle, ne doit pas être interprétée autrement.

Deux formes bien opposées de la pensée asiatique avaient également préparé les âmes à accepter le bouddhisme en Extrême-Orient, la philosophie confucéenne par sa religion de la fraternité, par son bon sens tendre, par son souci de donner à la vie une harmonie pacifique, l'éthique individualiste de Lao-Tseu par Famour de la nature et par le culte de la liberté. C'est en 552 que le bouddhisme est officiellement introduit au Japon. Moins d'un siècle après, le prince Wumayado, régent de l'impératrice Suiko, promulgue les dix-sept articles d'une constitution qui atteste la fusion complète des éléments Shinto, confucianiste et bouddhique : « Ce document, dit Okakura \ proclame le devoir du dévouement à l'empereur, inculque l'éthique confucéenne et s'étend sur la grandeur de l'idéal indien qui doit les pénétrer tous, faisant ainsi l'abrégé de la vie nationale du Japon, pendant les treize siècles qui allaient suivre. »

Il est vrai que ces éléments si bien fondus tendirent tardivement à se désunir et qu'une longue période de discussions théologiques s'ouvrit à la fin du dix-septième siècle. Mais la renaissance de l'érudition chinoise et la propagande anti-bouddhiste ne touchèrent pas le fond de la croyance générale : on doit même les interpréter comme des faits d'ordre politique et comme une nuance caractéristique de l'administration Tokougawa. De même la lutte des yamatisants contre les abus du néo-confucianisme, à la veille de la Restauration, a un sens nationaliste et patriotique. Les efforts des néo-shintoïstes pour

I. Kakuzo Okakura (iSôS-igiS), archéologue, historien et critique, directeur des collections japonaises du Musée de Boston, auteur de deux remarquables essais. Les Idéaux de l'Orient, Le Réveil du Japon, traduits de l'anglais par Jenny Serruys, Paris, Payot, 1917.

conserver Bouddlia, en l'annexant au nombre des divinités Shinto, comme le bouddhisme avait fait Jadis pour les vieilles divinités japonaises, témoignent d'un intelligent respect pour la vieille foi chère à tous, pour un passé peuplé de tant de grandeurs. Ce qui est sûr, c'est qu'avant cette ère de disputes, qui n'ébranlaient rien des forces essentielles, le Japon connut une longue période d'équilibre dans sa vie religieuse.

Au Japon, comme ailleurs, le bouddhisme fut le consolateur des simples. Par la doctrine de la transmigration, il ouvrit des vues à la fois vastes et claires sur l'avenir de l'homme, il enseigna aux humbles à supporter le poids de leur Karma et leur promit, dans l'enchaînement des vies successives, une juste rétribution de leurs efforts et de leur patience. Il est légitime de supposer qu'au sixième siècle de notre ère, le Shinto, considéré à la fois comme armature sociale et comme interprétation métaphysique de l'univers, avait encore quelque chose d'aride et de tendu. Le bouddhisme l'humanisa. Les rites anciens, chers au cœur des pauvres, furent conservés, accrus, embellis.

Surtout le bouddhisme dota l'élite d'une philosophie supérieure. En même temps qu'il amenait avec lui un cortèe:e de lois, d'institutions, de formules hautement civilisatrices et d'arts, il dégageait la pensée profonde de tout rOrient. La nature n'est pas un plan, distinct de notre activité. Elle n'est pas le décor insensible dans lequel nous nous agitons, héros de quelque drame obscur. Le monde et la nature sont étroitement nous-mêmes. Notre volonté, pure ou impure, crée non seulement le bien ou le mal en morale, mais toute réalité concrète. La configuration des paysages n'est pas l'expression,

mais le résultat de notre vie intérieure, de nos sentiments, de nos actes. Il n'y a pas sympathie, il n'y a pas réaction, mais identité, mais fusion. Les nuances qui caractérisent les différentes écoles ne font que colorer diversement ces principes, — les sectes Hôso et Kegon en enseignant l'identité de l'esprit et de la matière, la secte Shingon en attestant l'omniprésence de Dieu, la secte de Jôdo en mettant à la base de la vie morale l'absorption de l'individu dans l'infinie pitié. Sans doute, en s'associant aux formes supérieures de l'hindouisme, le bouddhisme faisait naître de chaque moment de la vie, de nos minutes morales les plus légères une infinité de dieux que la secte Shingon accueillit dans son panthéon avec un enthousiaste libéralisme, — mais la philosophie indienne, traitée par l'énergique génie de la race, ne lui fit jamais courir le danger de l'énervement, par la pratique d'une dévotion fade, même aux heures de mysticisme exalté. Elle a certainement enrichi le trésor japonais des vertus actives : on en trouve une lumineuse preuve dans le succès de la philosophie Zèn qui prêcha la maîtrise de soi et le culte de la volonté.

Mais le sentiment de la nature et l'art de contempler sont plus redevables encore au bouddhisme. Dans cet immense océan de vies secrètes, confuses, palpitantes, il ne suffit pas de voir et d'être ému, il faut pénétrer, il faut aimer. Pour les romantiques d'Occident, la nature gravite pesamment autour des passions de l'homme. Ils l'invoquent, ils la détestent, ils la chérissent, comme un comédien frappe de la main le décor et les accessoires d'un théâtre. Qu'ils lui prêtent une sympathie pour leurs souffrances ou qu'ils l'accusent d'être insensible, elle est toujours la spectatrice de leurs désordres. Ici la

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nature n'est ni le prétexte d'une fiction sentimentale ni l'aliment du désespoir ou de la joie. Elle est, et nous sommes en elle. Partout en elle, sous tous ses aspects, vit et frémit Tâme du monde. Sous Técorce des choses palpite une flamme cachée qui n'atteste pas la présence mystérieuse d'un dieu défini, l'antique génie de l'animisme Shinto, mais une essence plus vaste et plus rayonnante. Loin de changer avec l'état de nos cœurs, sa permanence conserve aux êtres et aux objets leur individualité concrète. Esprit et matière sont un: tout compte, tout a son intérêt, tout vit dans l'immense univers. L'ardente spiritualité de l'époque Ashikaga donne sa formule et son développement à cette philosophie de la nature. La contemplation des choses accroît le génie de la race d'une note émouvante et profonde. Les vivants de la terre, du ciel et des eaux, les formes des fleurs, des nuages, des arbres, les monts, la plaine, l'orage, la lune, la nuit, les saisons envahissent les arts.

De là un admirable équilibre entre l'homme et la nature, une perception solennelle des rapports du moi et du tout, qui engendre une sérénité puissante. La contemplation n'a pas le désenchantement pour point de départ ou pour conséquence. Elle va plus loin que l'intuition bergsonienne, greffée sur le courant des forces obscures, et d'un rythme plus égal. Elle plonge au sein de la vie, mais sans jamais perdre pied, sans devenir une torpeur ou un délire. Du haut de son rocher, au fond des forêts, le solitaire bouddhiste contemple l'univers, non comme le décor de sa fantaisie, non comme la pensée d'un dieu lointain, mais comme la palpitation d'un infini caché. Sa pensée se mêle au paysage, elle participe religieusement à tout ce qui est vie en lui. Le mot de

contemplation, avec ce qu'il entraine de souvenirs, le rite latin qui découpe dans le ciel un espace choisi, l'acte de riiomme qui épie et qui suppute, apparaît désormais comme un contre-sens. La rêverie pénétrante et sereine du solitaire et duvpoète ne délimite rien : elle s'étend à toutes les formes de l'être ; elle n'est pas une mélancolie passive : l'âme multipliée sent battre en elle toutes les pulsations de la vie. Dans la retraite du sage japonais, il n'y a rien d'une manie inhumaine, rien d'un érémitisme stérile ou de la vénérable démence du yoghi. Par un bon sens exquis,, chaque fois que le génie de la race a été tenté par ces ivresses redoutables, la philosophie contemplative ou, si l'on veut, la méditation de la nature a été ramenée à son vrai sens, à ses proportions justes.

Elle ne fut pas non plus une délectation ésotérique. Les simples, les bonnes gens y eurent part. Si les riches se font bâtir des galeries pour admirer la neige et le clair de lune, les routes de la campagne sont pleines de pauvres qui s'en vont en pèlerinage vers des arbres célèbres et vers des points de vue choisis. Tous sont aptes à traduire leur émotion naturaliste par ces minuscules poèmes appelés haï-kaï qui expriment de la manière la plus nerveuse, sous une forme sentimentale ou humoristique, le brusque contact d'une âme avec l'essence des choses, lis sentent avec profondeur la beauté fugitive d'une fleur ou d'un ciel, et, ce qui est plus difficile à comprendre pour un homme d'Occident, la majesté, la puissance, l'intensité expressive de la nature, fortement accusées dans un caillou ridé par des eaux centenaires. Nous pourrions être tentés de croire qu'ils ont une prédilection pour les hasards pittoresques, pour les

accidents énigmatiques qui semblent le résultat de quelque obscure fantaisie, ou encore pour les diminutifs de la nature, qui ajoutent à sa poésie une sorte de monstruosité rare. Mais non. Toute apparence est suggestive de vie. La réalité concrète n'est pas une boue grossière, une épaisse et méprisable gangue où sommeille Tesprit captif, comme nous l'ont enseigné les formes les moins élevées du spiritualisme occidental, — elle est esprit. Ses moindres linéaments tressaillent de vie. Le bloc sculpté par les eaux, façonné par des siècles d'usure et d'intempéries, est aussi ample, aussi riche de sens qu'un beau pan de falaise. Un bouquet noblement composé parle au cœur et à la pensée comme un soir sur un vallon. Les jardins ne sont pas les promenoirs de la sensualité ou la projection des géométries de l'intelligence, mais la suggestion des paysages.

Suggestion, c'est à ce choix et à cette ardeur qu'aboutit en dernière analyse le génie bouddhique, quand, de la rêverie des solitaires et de la contemplation des poètes, il fit sortir une expression d'art ; c'est à une suggestion pure qu'il astreignit l'élégance du pinceau. « Ne pas montrer, mais suggérer, dit Okakura, voilà le secret de l'infinité. » L'achèvement, le fini, le fait de tout dire sans rien omettre, c'est la limite et la mort. A des intelligences habituées à penser le tout, une synthèse expressive suffit. Une ligne ample, deux ou trois tons justes, quelques accents nous stimulent excellemment et nous rapprochent de la vie. Une pareille méthode permet de saisir et de dégager avec netteté ce qu'il y a d'individuel et de caractéristique, c'est-à-dire de vivant et de profond, dans chaque aspect de la réalité. Elle n'immobilise pas le passage, le moment des clioses, elle les suit du

même rythme, elle touche ainsi à leur essence. Fixer, c'est faire mourir; suggérer, c'est respecter Télan, le départ, le changement. Dès lors Fintelligence participe à l'activité de l'univers. L'Occident étudie la nature à travers la logique et dans l'état de stabilité : c'est dans la mort qu'il cherche les secrets de l'organisme. Il analyse et il reproduit. Le génie japonais contemple et suggère.

Quelle différence d'autre part entre cette concision exaltante et la terrible loquacité, l'écrasante profusion de l'art hindou ! On sent quelles forces divergentes animent et séparent les deux races, qui spéculent pourtant sur la même pensée. Les grappes de dieux et d'apsâras, sculptées sur les parois des temples, sont pareilles à la floraison fiévreuse qui naît sur un sol mou, un lendemain d'orage. Ici le paysage moral est peuplé d'arbres élégants, durs et droits, les racines plongent au cœur de la terre. Ainsi traité pendant des siècles, l'idéal asiatique, sur un archipel de volcans, a fait un peuple de héros, de sages et d'artistes, un peuple spirituel et grave, délicat et fort, et qui, sans jamais sombrer dans la vanité des digressions abstraites, n'a cessé de respecter et de cultiver ce sens des profondeurs auquel il doit ses vertus les plus rares. Il faut voir ce qu'elles donnent et ce qu'elles valent dans la vie du siècle, comment elles contribuent à la grandeur de la cité, à l'harmonie morale de chacun.

Elles se manifestent d'abord sous un aspect qui, malgré ses dehors d'extrême courtoisie, a pu paraître hostile

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aux premiers hommes d'Occident qui entrèrent en contact avec le Japon. De tout temps, les Japonais ont eu un sentiment très fort de leur propre supériorité. Ils avaient quelques bonnes raisons historiques d'y croire, et ils les fortifiaient par la théologie.

Sans doute la race n'est pas pure. Ce sont là, comme tous les grands peuples actifs, d'admirables métis. Mais ce mélange était stabilisé dès une haute époque : toujours il conserva son caractère homogène et compact. 11 n'a pas été impénétrable aux influences étrangères, et même, jusqu'à l'ère des Tokougawa, il n'est pas exact de dire qu'il se soit confiné. Des missions japonaises ont été envoyées au loin, des colonies se sont établies sur certaines positions stratégiques du commerce extrêmeoriental, et c'est la politique d'Iyeyasu qui, au début du dix-septième siècle, mit volontairement un ternie à cette expansion. Mais à tous les moments critiques de son his toire le Japon eut le privilège de sa position géographique et fut défendu par les flots. Tandis que l'Inde, la Chine et la Corée étaient largement balayées par l'invasion mongole, la situation insulaire de l'empire le mettait à l'abri. La tempête dispersa l'armada de Koublaï-Khan. Et d'autre part, si l'on excepte la tentative peu heureuse d'Hideyoshi sur la Corée à la (în du seizième siècle, le Japon historique ne fît rien pour sortir de l'archipel. Ainsi, demeuré ferme au milieu des remous de l'Orient, il put accepter la législation implacable par laquelle les Tokougawa le fermaient aux essais de pénétration occidentale. L'erreur de la tolérance envers les Franciscains et les Jésuites portugais fut payée cher et entraîna une répression exemplaire. Les prudents Hollandais se firent petits pour conserver leur privilège : ils durent accepter

d'être parqués sur un îlot de quelques mètres, dans la baie de Nagasaki, l^e navigateur anglais Adams, débarqué sur la côte japonaise, y fut traité avec humanité et reçut même des honneurs d'Iyéyasu, qui aimait à s'entretenir avec lui des choses lointaines du monde inconnu, mais il n'obtintjamais la permission de retourner dans sa patrie. Des lois sévères interdisaient la construction de bâtiments de fort tonnage et limitaient presque exclusivement au cabotage les voyages des jonques.

Ces interdictions ne sont qu'un ép'isode — un épisode de deux siècles et demi — dans l'histoire du Japon, mais le fait est que, sur son rocher, il fut toujours le réduit inviolable de la pensée asiatique. Cette idée gonfle le cœur des Japonais d'aujourd'hui. Ils sont les dépositaires et les conservateurs de ce que l'Asie eut de plus pur. C'est dans leurs temples et dans leurs collections que se sont accumulés les trésors intacts des civilisations delà Chine, les annales, les poèmes, les systèmes philosophiques et les monuments de l'art, que le désordre des guerres et des révolutions a dispersés ou détruits sur le continent. Ils sont là, non pas à titre de curiosités archaïques, mais comme des leçons vivantes. Sur cette terre ardente, riche en éléments forts, salubres et rares, chez cette race dotée d'un génie puissant et concis, les idéaux de l'Orient ont poussé des rejetons d'une verdeur et d'une élégance singulières. La largeur de la continuité historique, vingt siècles d'indépendance absolue, une dynastie ininterrompue depuis le fils du Soleil, quelles raisons de chérir une patrie et de Pexalter ! Telle est la pensée qui anime et qui conduit dans toutes ses parties le beau livre d'Okakura. L'Asie est une. Le Japon est la citadelle de l'Asie. La nation japonaise est l'élite des

nations asiatiques. A lire Thistorien japonais, on sent que la Restauration n'est pas finie, qu'à côté de grands empires amorphes en voie de dissolution et de populations assoupies auxquelles rOccident a imposé des cadres provisoires, l'orgueil d'une nation intacte se fortifie chaque jour par l'étude enfiévrée, par la méditation lyrique de son passé.

Ces hautes raisons sont résumées et confirmées par les dogmes de la théologie Shinto. Tous les Japonais > descendent des dieux et sont des dieux, écrit Hirata au début du dix-neuvième siècle. Sans prendre à la lettre une formule de ce genre, on doit convenir qu'elle est caractéristique. On peut être convaincu qu'elle répond encore, sinon à une conviction ferme, du moins à une aspiration du Japon contemporain. Il n'est pas enseveli dans la stérile contemplation de sa supériorité, mais l'idée qu'il en a le soutient, l'exerce et l'entraîne. Elle n'apparaît pas dans ses rapports avec l'Occident, elle se montre avec évidence dans d'autres domaines, par exemple dans la manière dont, il y a peu de temps encore, en vertu de traditions séculaires, étaient traitées certaines parties de la population de l'archipel, mises délibérément en dehors de la communauté japonaise. Les yetta, ou chori, étaient considérés comme les descendants d' « anciens criminels », — mais nous trouvons peu de détails sur les origines de l'interdit qui pèse encore sur eux au point de vue social, bien que la constitution récente leur ait accordé les mêmes droits qu'aux autres habitants de l'Empire. D'inébranlables usages leur réservaient la profession de tanneurs, et toutes les industries du cuir dépendaient d'eux. Ils pouvaient devenir riches, orner leur esprit et leur cœur de toute sorte d'élégances

morales, copier et même s'assimiler le raffinement de la vie japonaise, — mais ils restaient parqués en dehors d'elle. Quelques villes conservent leur quartier yetta, semblable en tout aux autres quartiers, mais interdit aux Japonais, fils des dieux. La race répudiée y est plus strictement claquemurée qu'Israël dans le ghetto d'une cité médiévale. Et au-dessous des yetta, il y a les hinin, les non-hommes, les vagabonds des grandes routes, les mendiants un peu sorciers, un peu voleurs, les images effrayantes de la caducité ou de la dégradation, les compagnons des métiers immondes, ayant leurs chefs et leurs lois. Dans la société Tokougawa, ils ne sont rien. On peut les tuer sans offenser les dieux et sans encourir les châtiments de la justice humaine. Dans le traitement réservé aux yetta et aux hinin, rien de comparable à l'esclavage, cette sombre cariatide de la cité antique. L'esclave est sans droits politiques, il est la propriété, la chose du chef de famille, mais il est associé à sa vie, il a sa place au foyer de tous, il participe à la communauté des mœurs, il peut espérer la manumission et le droit de s'asseoir parmi les hommes libres. Affranchi, il arrive qu'il gouverne l'empire, sous le bon plaisir du maître. La froide interdiction qui retranche à jamais les yetta de la société japonaise est plus exclusive et plus terrible. En se préservant du contact impur, les fils des dieux se maintiennent et se continuent dans leur intégrité.

Une conséquence curieuse de cet orgueil de race — conséquence qu'il faut d'ailleurs se garder de dénaturer — , c'est qu'aux yeux du plus grand des penseurs shintoïstes, Texcellence de la conscience japonaise rend inutile et ridicule toute prédication morale, toute propa-

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gande pour la vertu. On a parfois invoqué celte autorité, en s'appuyant aussi sur la facilité de la vie et des plaisirs pendant la période Yeddo, pour tenter de démontrer l'imoioralisme foncier du génie japonais. Mais on doit se souvenir qu'au cours du dix-septième et du dixhuitième siècles, rincroyable activité des Kangakouça néo-cohfucianistes, qui ont fourni tant de fonctionnaires au gouvernement shogounal, entassait les sermons et les arguties, les préceptes et les prescriptions, au risque d'anémier la vie intérieure et de paralyser toute spontanéité. L'éthique chinoise, dégénérée sous les commentateurs, pullulait, si l'on peut dire, avec une luxuriance étouffante, plus redoutable que ce monachisme bouddhique qui terrorisait les empereurs de l'ère Kamakoura, plus déprimante que la méditation solitaire de l'absolu. Le réveil de l'énergie Shinto, en invoquant les antiques exemples de noblesse et de piété, ne situait pas Tidéal de la nation par delà le bien et le mal : il restituait son originalité et sa grandeur au génie japonais, il projetait une éclatante lumière sur ses vertus sociales, sur ses vertus d'ordre privé et purement humaines, enfin sur ses vertus intellectuelles. Par l'orgueil, il ramenait le Japon à la conscience de ses aptitudes et de ses dons, il le préparait à sa mission universelle.

La grande force du génie japonais dans la vie sociale, c'est la discipline. Qu'on ne se méprenne pas sur ce mot, La-^discipline japonaise n'est pas fondée sur la servilité du peuple, elle n'est pas lourdement imposée par

les nécessités de Timpérialisme. Elle n'est pas non plus le résultat d'une basse aptitude à Tesclavage politique. Elle a son principe dans la vie religieuse et dans la yie morale, elle a été fortifiée par l'histoire. Bien loin de rien paralyser, d étouffer les spontanéités nobles, elle les stimule, elle leur donne un ton élevé, elle les fait servir à la grandeur de la nation. Ce peuple de poètes et d'artistes librement inspirés, si habiles à saisir le caprice et l'élan dans la nature, sut se plier à une obéissance, à une hiérarchie, à une étiquette, non comme à des formules nécessaires durement établies, mais comme aux lois d'un art moral sans cesse accru par de beaux exemples, comme à la règle d'or de l'élégance absolue.

Même aux périodes d'anarchie, quand les guerres féodales ravageaient l'empire, l'obéissance était le principe de la vie familiale et la force de la communauté. Par le culte des ancêtres, la religion Shinto avait institué entre tous les membres d'un même groupe des liens plus forts que l'affection même. Le chef de famille, le père, ou le frère aîné, quand le père est vieux, étend sur le foyer des droits de seigneurie. Le mari est le seigneur de sa femme. Le chef de clan est le souverain de ces seigneurs. Le génie de Nobunaga, dHideyoshi et surtout d'iyeyasu fut, non seulement de pacifier le pays, d'éteindre l'incendie des haines féodales, mais d'utiliser cette immense force de l'obéissance familiale et communautaire pour fonder l'unité nationale, et, par delà le foyer et le clan, d'attacher tous les cœurs à cette grande chose nouvelle, la patrie. Les hommes de la Restauration ne pouvaient pas ne pas juger avec sévérité la compression des Tokougawa : mais l'obéissance passive au Shogoun n'est pas

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sans avoir préparé Tardente obéissance au Mikado, vivante incarnation de la grandeur de l'Empire.

Les multiples degrés de la hiérarchie japonaise ont été étudiés avec maîtrise par M. Maurice Courant dans son beau livre sur Okoubo. Du Tennô, descendant de la déesse du Soleil, au dernier des marchands, elle établit et définit une série d'étages. Les princes de la famille impériale, les seigneurs que d'antiques alliances ont rattachés à elle, les kougé, nobles de cour, forment un ordre à part, que la politique des Tokougawa fiajipa d'une sorte d'interdit pendant plus de deux siècles, A Kyoto, dans les palais silencieux, sous le vaste ombrage des pins, ils entourèrent la Majesté Sacrée, partageant ses tristesses et ses grandeurs, pauvres avec elle, aux mauvais jours, quand le gouvernement du Shogoun réduisait les pensions ou en suspendait les paiements. Ils furent les grands-maîtres des cérémonies, les conservateurs des rites et des souvenirs. Leur noblesse historique, ce fut de se serrer autour du trône, de faire cortège à la divinité de l'empereur pendant des siècles, d'en conserver intact jusqu'à nous le respect religieux. Les années, les générations, les âges passèrent sur eux sans les changer et, quand la Restauration rétablit leur maître dans sa splendeur et dans son autorité, ce fut comme si l'image auguste du passé surgissait des lointains les plus reculés de l'histoire, tangible et distante à la fois, éblouissante et mystérieuse.

A côté du Mikado et de cette cour longtemps ensevelie, le Shogoun et son gouvernement, le Bakoufou, après avoir stabilisé la nation au début du dix-septième siècle, furent les détenteurs du pouvoir politique. Ils dominaient et surveillaient par leurs agents les féodaux des j)ro-

vinces, auxquels ils imposaient de longs séjours dans leur capitale. Au-dessous d'eux s etageait la magnifique hiérarchie des classes, — les samouraï, hommes d'armes et fonctionnaires, les fermiers, dont le travail fait vivre la ^

nation, les artisans aux mains agiles, enfin, au dernier rang, les marchands, qui vendent ce que les autres ont fait pousser et ce que les autres ont fabriqué. Le trait qui donne à cet ordre majestueux son caractère et son accent, c'est le privilège samouraï. Nulle part, en aucun temps, une aristocratie ne jouit de droits pareils.

Libre aux hommes du négoce de faire fortune, de se distraire et de se cultiver. L'artisan peut devenir célèbre par son adresse et par l'excellence de ses travaux, mériter la considération, la déférence de tous, et même de ses supérieurs. L'homme de la terre a la permission d'être heureux, et il sait que son labeur est honoré. Tous ont le droit de pratiquer la vertu, de donner de la noblesse à leur esprit, de s'élever au-dessus des instincts ou de s'adonner avec frénésie à ce que le délire des sens peut inventer de plus rare et de mieux conçu chez un peuple ingénieux. Tous ont largement accès au bonheur et à l'idéalité. Mais, dans la cour des forteresses de bois, le samouraï a grandi, les pieds rougis par la neige. Les exercices les plus rudes ont brisé son corps et, au moment même où il souffrait le plus, on lui commanda de sourire. Pendant des siècles de guerre, il s'élança, récitant des poèmes, au milieu des épouvantables mêlées à l'arme blanche. Et quand la grande paix des Tokougawa se fut abattue comme un couvercle de plomb sur l'Empire, devenu scribe dans un bureau provincial, juge de district, professeur de chinois ou médecin de quelque seigneurie. lointaine, l'homme à deux sabres conserva le

piivilège de s'en servir pour s'infliger la mort avec élégance, — la mort pour protester contre une insurmontable injustice, la mort pour se venger d'un insulteur et pour le contraindre à se châtier lui-même, la mort pour attester une vérité, la mort pour demeurer loyal envers le seigneur, envers les égaux. Prisonniers mélancoliques d'une tâche sans gloire, ils restaient les descendants des ascètes militaires. Après avoir été si longtemps les gardiens et les servants de la féodalité japonaise, ils demeuraient les vassaux de l'honneur et de la courtoisie. Dans l'ombre des chancelleries et des prétoires comme jadis au carrefour des sentiers de guerre, ils étaient des chefs. Tout pliait devant leur ascendant moral. Qu'un rustre les offense, ils ont le droit de l'égorger sur le champ. Outragés par leurs supérieurs, ils les punissent en se suicidant. D'un bout à l'autre de leur Règle, la mort se répercute comme un écho. Ce funèbre privilège, qui s'étend aux femmes, entoure les samouraï d'un cercle de ter. Les charges et les honneurs sont pour eux. On ne devient pas samouraï. Le samouraï peut et doit devenir daïmio. Qu'est le Shogoun, sinon le premier des samouraï ?

Mais qu'on ne s'y trompe pas, leur force, ce n'est pas une sauvagerie débridée, un sombre appétit de la mort, c'est une haute discipline morale, le culte de l'exacte obéissance et de la loyauté. La preuve que cette élite forgée par la guerre n'avait pas exclusivement la guerre pour principe et pour but, c'est que la longue paix Tokougawa ne l'avait pas ébranlée. Quand, au début du dixhuitième siècle, les Quarante-Sept vengèrent héroïquement l'outrage fait à leur seigneur, le Japon tout entier salua ces illustres morts et se répandit sur les chemins

pour aller honorer leurs tombes. Par leur exemple, ils lui donnèrent deux siècles de plus d'ivresse aristocratique. Au soir de la civilisation féodale, en 1877, ^^ dernier des samouraï et le plus grand, Saïgo Takamori, vaincu, après avoir longtemps lutté contre les modernistes, fut en passe d'être pris devant Kagosliima. Plusieurs jours, avec quelques partisans, il tint en échec les forces impériales et, quand l'instant fut venu, serein, couvert de gloire, irréprochable, il fit hara-kiri, et, comme le veut la Règle, son homme d'armes lui coupa la tête honorablement. Le chef du héros, enveloppé d'une soie précieuse, fut porté au commandant ennemi qui le reçut avec douleur et déférence et qui le fît ensevelir dans un temple. Tout le Japon retentit de cet écroulement. Aujourd'hui la statue colossale de Saïgo se dresse sur la terre japonaise et maintient son exemple.

Il arrive que les circonstances, la mort du daïmio, un contrat librement et loyalement rompu, délient le samouraï de ses liens de vassalité. Alors il est le rônin, l'homme de la vague, mais, de pied en cap, le rônin reste samouraï. C'était un rônin que Tillustre romancier Bakin, dont Tceuvre est le commentaire des surhumaines vertus d'autrefois. Groupés à Ryôto, les lettrés rônin firent une guerre sourde au Bakoufou et, au nom du vieil idéal japonais, luttèrent contre la propagande confucianiste, au temps où les professeurs Kangakouça, tributaires de l'éthique chinoise, menaçaient d'engourdir l'énergie de la nation. Détachés, obscurs, suspects à un gouvernement despotique et jaloux, les rônin demeuraient fidèles à l'esprit de la Règle, ils la faisaient vivre, ils lui assuraient l'avenir en montrant le Shogoun comme un mauvais vassal, en ressuscitant l'autorité morale du

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Mikado, suzerain de tous. Par eux la féodalité, dans ce qu'elle eut d'étroit, disparut pour faire place au loyalisme de la nation envers son seigneur unique, par eux le Japon tout entier est devenu samouraï.

Mais, pour que leur œuvre fut complète et durable, il fallait que les samouraï disparussent comme caste. Après la guerre civile de 1877, la Restauration les annula. Dépouillés de leur privilège, on les vit errer couverts de Topprobre d'une misère injuste. On leur prit leurs sabres. On en fit la cargaison de navires qui furent envoyés chez les barbares d'Occident. Longtemps ces belles armes, étincelantes d'une vertu intacte, furent vendues à vil prix. On les découronna de leurs gardes, que les curieux choisirent et entassèrent comme d'amusantes singularités. Rien déplus triste que ces meubles d'amateurs, pareils à des cartonniers de numismates, où l'on voit classées avec méthode ces admirables montures de fer incrusté, tandis que les lames célèbres gisent au loin sans honneur. Forgées rudement ou ciselées avec un art incomparable, ces gardes portent jusqu'à nous quelquesuns des rêves du samouraï dépouillé, les images de choix par lesquelles la poésie fugitive des apparences est fixée dans la dure matière, sans rien perdre de son charme momentané, de ses rapides élans. Ce sont des nuages et des montagnes, un clair de lune derrière une forêt de pins, deux fagots ajourés, semblables à la ferronnerie d'une grille, des carpes grasses et musclées, une fleur épanouie, un oiseau. Puisse l'injure faite au samouraï déchu être réparée dans les dix mille vies ! On ne saurait parler sans douleur de cet écrasement. Mais l'élite avait fait sa tâche. Elle avait modelé la vie morale d'un grand peuple. Avec ses habitudes de discipline, avec son culte

Planche XV

HOKOUSAï. — Les Lys, srravure sur bois en couleurs.

HOKOUSAï. — Langouste, gravure sur bois eu couleurs.

HIROSHIGHE

Train de bois sur les rapides d'Arashiyania, gravure sur bois en couleurs.

ESSAI SUR LE GENIE JAPONAIS -t/, I

de la loyauté, elle lui avait transmis toute sa noblesse. Elle l'avait doté pour toujours de cette grâce morale que nous crûmes longtemps notre apanage et que nous sommes en train de laisser dépérir, la courtoisie. Voilà une fleur qui pousse encore parfois, avec ténacité, entre les pavés lointains de nos provinces solitaires. Elle est morte depuis longtemps dans la cohue de nos grandes villes, où la vie a cessé d'être un art, pour devenir l'acharnement et la médiocrité. Au Japon, sa forme ancienne et solennelle, c'est l'étiquette. De la manière de tenir un éventail ou d'accomplir les rites du thé jusqu'au cérémonial du suicide, elle conduit, elle anime, elle inspire toute l'existence. Superposer à la familiarité de la vie quotidienne toute une gamme de préceptes qui en fixent le ton et le rythme, qui en ordonnent l'harmonie, dégager la poésie des gestes les mieux appropriés à toute besogne, en propager l'exemple, en imposer l'étude, n'est-ce pas là l'expression la plus élevée de cette discipline qui a trempé comme l'acier d'une lame l'acier du cœur japonais? Dans un pays où le savoir-mourir fait partie du savoir-vivre, l'étiquette se présente-t-eile comme une glaciale puérilité, comme un raffinement d'esthètes ? En Europe, elle est quelquefois la formule des civilisations vieillies : ainsi l'Espagne sous Charles 11, pareille à un grand corps brûlé de fièvre, maintenu par un corset de fer, — ou comme l'ébauche de la vie sociale chez des peuples qui manquent d'esprit de finesse : ainsi l'Allemagne du dix-huitième siècle, où d'infimes princes dénués d'originalité, régnant sur des populations encore voisines de la bête, crurent s'élever en dignité en copiant avec froideur et minutie ce qu'il y eut de moins humain et de moins émouvant dans les grandeurs du siècle de

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Louis XIV. J'ai hâte d'ajouter que nous avons connu en France des formes accomplies, aisées, charmantes d'une étiquette baignée de spiritualité. On en retrouverait quelque chose, et peut-être le secret, en analysant les grandes manières et le cérémonial majestueux de la vie parlementaire sous l'ancien régime. Cette largeur n'ôtait rien au ton uni, mais juste, des relations privées. Et pourtant qu'étaient ces présidents, ces conseillers, sinon des bourgeois cultivés, mais nés sur une bonne terre, sous un ciel léger, animés d'un excellent esprit de classe, sans cesse occjupés du soin d'orner leur intelligence, sans cesse stimulés par de fines passions ?

Mais l'étiquette du vieux Japon a un accent plus grave, plus religieux, peut-être aussi un sens plus large. Elle est le miroir du passé, la dépositaire des grandeurs des âges, l'exemple et le symbole des vertus et des obligations éternelles. Elle ne se contente pas d'ordonner les formes solennelles de la vie sociale, de présider aux pompes, aux cortèges, aux cérémonies. Elle discipline toutes les heures, elle est installée au fond des âmes. Elle a formé l'esprit de la langue. Elle donne leur ton aux conversations privées et aux habitudes domestiques. Infinie, variée, constante, elle dompte la violence des instincts et finit par les modeler. De la vie elle fait oeuvre d'apprentissage, puis de maîtrise. Elle n'est pas une survivance de rites aux significations oubliées, un enchaînement inexplicable de formules tyranniques, — elle est un ordre, je veux dire un ensemble cohérent, répondant à une conception de la vie morale, à une philosophie de l'univers. Appliquées à une race fine entre toutes, les leçons de respect, d'obéissance, de discrétion, de dignité, de maîtrise de soi dues au génie bouddhique ont formé

des humains accomplis, et, quand les auteurs de la Restauration ont brisé les cadres, aboli les castes, imposé l'égalité, ils savaient bien que le vaste remous social largement déchaîné à la surface du Japon ne pouvait pas descendre à ces profondeurs. Il n'ébranlait pas les assises de l'antique discipline. La force de l'Empire demeurait intacte.

En se limitant à des traits comme ceux qui viennent d'être indiqués, on a l'image d'une société compacte, organique, élevée, mais singulièrement dure, le génie japonais semble rigide et tendu. Mais ces formes autoritaires sont tempérées par des vertus plus humaines, ou plutôt elles les laissent se développer avec aisance, sans que l'orgueil de la race et la puissance de l'ordre social perdent rien de leur majestueuse fermeté. Bien plus, la vie religieuse, antique source de Tobéissance, de la hiérarchie et de Fétiquette, s'applique à développer ces qualités du cœur, ces dons innés, charmants et rares sans lesquels l'existence n'est qu'un rude et funèbre ascétisme. Même dans le tumulte des guerres, elle propage l'enseignement de la bonté. La paix Tokougawa permit d'en recueillir et d'en étendre les bienfaits. L'aridité de ces longs jours où la compression politique pesa si lourdement sur la nation ne stérilisa ni les vertus privées ni l'intelligence ni les arts. Leur méfait ne fut pas de dessécher, mais plutôt de donner un ton de mollesse et de facilité à certaines expressions de la vie morale et de les rendre, si Ton peut dire, habituelles, et même poncives. C'est ainsi que les leçons de tendresse et [de sympathie répan-

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dues par les écoles bouddhiques finirent par déterminer une sentimentalité un peu courte, un peu monotone, difficile à supporter chez des poètes et chez des romanciers de second ordre. Pour entendre le son juste, il faut remonter plus haut. Du treizième au quinzième siècle, les samouraï de la période Kamakoura offrent le spectacle unique d'une civilisation ascétique et chevaleresque, où la courtoisie n'est qu'une forme de la charité.

On sortait d'une ère de raffinement voluptueux, de dévotion transcendante et de féminisme. Aux dames de lettres et aux aristocrates décadents succédaient les moines militaires qui, à la suite des longues luttes des Taira et des Minamoto, avaient fait triompher ce dernier clan et créé lesliôgounatpour son chef, Yoritomo. Quelle est la première règle que s'imposent ces farouches guerriers? a Connaître le ah des choses », c'est-à-dire leur tristesse, leur vie cachée, leur émotion latente, la qualité de douceur ou de douleur que chacune d'elles mêle à l'harmonie de l'univers. Connaître le a/i des choses, c'est être sensible à leur poésie secrète, c'est entendre leur leçon d'unanimité. 11 ne faut pas vivre pour soi, il faut vivre pour les autres, il faut vivre pour le tout. Qui comprend le ali des choses accède à l'esprit de sacrifice, à la charité, à la bonté.

La bonté, la sympathie, la valeur de l'entr'aide n'étaientelles pas déjà les traits saillants de l'idéal confucéen? Aimer l'homme, lui faire sentir qu'il est à lui-même son propre but, non dans l'isolement égoïste d'un cœur sauvage, mais pour le plus grand bien de la communauté fraternelle, tel était l'enseignement donné par le philosophe du pays deLou. A ce respect de l'homme, le bouddhisme superposa le respect de la vie. Partout présente.

elle est partout vénérable, même dans ses tressaillements infimes, même dans les sillons légers qu'elle trace au cœur ou sur l'écorce des matières humbles. Elle est plaisante, elle est délicieuse, elle est infiniment digne d'être aimée chez les êtres. Les plantes, les bêtes ont ellesmêmes quelque chose de touchant et de bon. Celles qui entourent ou qui escortent notre existence familière empruntent à la chaleur humaine un peu de son rayonnement ; elles nous font en échange un don gracieux de poésie. En elles palpite une âme indiscernable, qui a son passé, qui est appelée à un avenir. Elle renaîtra, sous des formes multiples, dans les dix mille vies. Subtil échange de caresses morales entre l'homme et les compagnons muets de son activité. Il l'a compris, il l'a connu, le ah des choses, l'artiste immortel qui, comme Kôrin, a fixé sur les laques, sans l'immobiliser, le jet élégant des graminées fléchies parle vent ou le brusque arrêt des biches qui, le jarret tendu, la tête dressée, flairent au loin avec une inquiétude attentive quelque péril inconnu. Et mieux encore que le laqueur, sans doute, cet exquis gentleman peint en raccourci dan? un haï-kaï publié par Paul-Louis Gouchoud et qui se tient consterné, sa cuve de bois dans les mains, n'osant jeter l'eau chaude de son bain du soir dans Therbe de son jardin, toute bruissante de chants d'insectes. Gomment la vie de l'homme seraitelle aride, ainsi associée à toute la vie ? Parmi tant de présences, de sympathies, d'échos légers, comment le cœur pourrait-il rester insensible et dur?

Et il est vrai que le génie japonais fut ouvert de tout temps à la tendresse humaine comme à la tristesse des choses. Terrible dans les combats, acharné dans ses vengeances, tolérant dans les arts des représentations crues,

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saignantes de massacres et de supplices, ce peuple sut aimer. ïl adora la femme, il l'entoura d'un culte, — mais il ne le dit pas. Une fois épuisée la veine sentimentale et romanesque des grandes compositions de l'ère Fujiwara, à partir du treizième siècle environ, il la voua au silence et il tut son nom. Une magnifique pudeur dérobe à nos yeux l'amitié, comme l'amour. La règle morale qui interdisait entre proches parents les effusions les plus légitimes dans les circonstances émouvantes de la vie familiale et qui réservait « les larmes pour l'oreiller » ne pouvait que considérer comme une suprême inconvenance pour l'homme et pour la femme la publicité de leurs passions. On objectera que, sous les Tokougawa, l'amour fut moins discret, ou tout au moins la volupté; que les jours d'ennui de la paix firent fleurir les manuels de luxure et rendirent prospères les établissements de plaisir; on alléguera les mariages à terme consentis à des navigateurs... Mais ces mœurs océaniennes, mais ces délassements d'oisifs dans les grandes villes ne sont qu'un épisode peu significatif dans la vie japonaise et dans sa longue histoire. Les désordres d'un snobisme sensuel, d'ailleurs plus élégant que le nôtre, l'écume d'un contact humain dans la confusion des ports, ce sont là des faits d'ordre inférieur, qui se retrouvent partout et qui ne caractérisent rien. La poésie de la vertu, la noblesse des attachements forts n'en sont pas atteintes.

Une preuve charmante de ce qu'il y a d'humanité, de bienveillance, de spirituelle tendresse dans l'âme japonaise, c'est la vie qui est faite aux enfants, cette espèce de discrétion amusée, émue qui les entoure Dans les rues des villes, sur les routes, on les laisse aller, et les voici qui s'avancent, pleins de gravité, noblement vêtus.

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pareils à des miniatures d'êtres humains, avec leur gros nœud de ceinture et leur chevelure comique. Nulle pédagogie soucieuse, nul ton de remontrance. Tous pareils, — et l'œil de la mère peut seul, au milieu d'eux, discerner son petit, — ils ont quelque chose de solennel et de gentil. Ils émerveillèrent Kipling qui, à une gaie petite bande de garçons, offrit le paradis d'une boutique de gâteaux. Ils reçurent son présent avec une cordiale dignité, en riant de tout leur cœur, sans se ruer au pillage. Courtois, attentifs et libres, ils ne crient pas. Il n'est pas besoin de les clouer sur place avec des histoires de fantômes, et les moralistes recommandent expressément de chasser les servantes qui se laisseraient aller à ces fantaisies maladives. On leur conte les enfances des héros légendaires, — Momotaro né d'une pêche recueillie par un bon vieux, ses aventures, ses singes et ses faisans ; on leur conte Yamauba et Kintoki dans la forêt. Tout cela s'insinue doucement et peuple d'images éclatantes et belles ces petites âmes déjà douées pour coiriprendre et pour inventer. Lors des fêtes de quartier, ils savent fabriquer, avec des matériaux de hasard, toute sorte de jouets extraordinaires, pareils aux bêtes et aux monstres. On a l'art de les amuser avec rien, un bout de ficelle, un jonc tordu et quelques papiers de couleur. On donne juste l'aliment qu'il faut à l'imagination active des petits, et les petits, à leur tour, s'emparent des choses pour suggérer aux grands mille pensées, mille émotions plaisantes ou tendîmes. Nous voici loin de nos pesants diminutifs de locomotives et de nos boîtes de chemin de fer (( à accident ».

Surtout, ils grandissent en dehors de toute tyrannie et, libres, ils ne deviennent pas tyrans. Singuliers et

jolis comme des objets d'art, nets, gais et graves, ils cheminent, semblables à de petits seigneurs. La commisération attendrie que fait naître leur air digne associé à leur touchante faiblesse, Thumour affectueux avec lequel on les pare, Fart de les amuser et de les laisser grandir avec innocence, sans les accabler de prévenances sottes ou de maladresses passionnées, ce sont là de rares vertus d'humanité, un discernement de cœur supérieur à la maîtrise des pédagogues. L'élevage des petits dans les pays anglo-saxons est plus distant et plus froid. Les explosions de tendresse, chez nos Latins, la chaleur des jupes maternelles, les cris, les larmes, les corrections, les épanchements ne diminuent pas les jeunes mâles, mais les abasourdissent, les laissent inquiets et nerveux. Bon petit animal, promis à une forme noble de la vie humaine, le bébé samouraï a déjà les pieds d'aplomb sur la terre. Dès qu'il peut comprendre, on lui enseigne les grandes actions et les grands exemples des morts, on l'entraîne, on le dresse, son cœur et sa peau deviennent plus fermes sans se durcir.

J'ai parlé d'humour. L'humour baigne la vie de ce peuple, imprègne son art, au moins sous ses formes directes et populaires. Il est une expression élevée de sa sensibilité, et non pas, comme ailleurs, une passade de férocité froide, un ton de dédain supérieur. Il ne condescend pas. Il n'est pas non plus une rencontre brillante et légère, l'étincelle d'un feu de paille. Il est constant et profond. Il découle de la conception de la vie et de la conception du monde. Une race qui nie l'inertie de la matière et qui la voit partout animée d'un génie galvanique, une race qui, pour en traduire avec fidélité les frémissements les plus ténus et les mieux cachés, se

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limite à des raccourcis d'une audace et d'une puissance exceptionnelles, est apte, non seulement à saisir le côté comique des apparences, non seulement à dire beaucoup en peu de mots, mais encore à trouver les précieuses formules qui condensent le plus élégamment sa surprise, sa joie, sa compréhension intime, et surtout sa sympathie. Voilà le terme qu'il faut : l'humour japonais n'est pas une attitude, purement sociale, de la spiritualité indulgente, il est une sympathie qui s'étend à tout.

Je demande que l'on considère avec réflexion quelquesuns de ces beaux netsukés du dix-septième et du dixhuitième siècle, qui, dans le creux de la main, font tenir tant de passion, tant d'ardeur et tant d'esprit. Cessons de les considérer comme l'œuvre du dieu de la myopie, tâchons de comprendre leur vrai sens. Et d'abord n'ontils pas le mérite de nous apprendre à ne pas dédaigner ce qui est petit, est-ce qu'ils ne nous font pas des yeux plus intelligents et plus savants, un cœur mieux préparé à sentir et à aimer ? De loin, ils ont l'air de quelque joli caillou, d'un fragmentde racine curieusement compliquée. Ils semblent avoir germé dans quelque cachette, par une mystérieuse fantaisie de la nature. De près, ils sont la vie même, une vie de malice et de bonté, enclosje tout à coup et miraculeusement dans des proportions infimes. Il est admirable d'avoir compris que ces tout petits devaient être d'abord expressifs et gais. Ils ne nous inspirent jamais le malaise de l'art cellinien qui cisèle Dieu le Père, dans sa gloire, sur un bouton de chape, la bataille des titans et des dieux sur un pommeau d'épée, les génies de la terre et des eaux autour d'une salière d'or. Bonhomie et sensibilité, voilà la note qui sied le mieux à ces charmants tours d'adresse. N'avoir que le mérite de réduire à l'extrême,

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c'est peu. Mais nous sommes ébahis de sentir toute la puissance de la vie comprimée dans l'exiguïté et dans la dureté de la matière; en elle, l'âme des choses nous sourit, elle nous enrichit de quelques précieux accents. Au fond de ces replis du bois ou de l'ivoire, exacts et généreux à la fois, animés de la flamme la plus ardente et la plus subtile, elle nous exhorte, elle nous envoie un salut plein de cordialité.

L'humour japonais agit parfois par déclanchements brusques. Il se plaît aux effets de contraste et de surprise : il n'est jamais agressif, mais il saisit. Tandis que Tironie de l'Occident aime les méandres et se laisse aller à graviter avec une lenteur savante autour de la vérité, il est plus que laconique, il se replie pour mieux concentrer sa force et pour en user d'un seul coup. Ainsi les haï-kaï, merveilles égales aux netsukés, sont de miroitantes petites images de Tunivers, leur rayon direct et puissant fait pénétrer sa fine lumière jusqu'au fond de nos cœurs. Et si l'on considère que l'humour est une forme, non un contenu, si nous nous demandons quelle est la nature des précieuses évidences qu'il révèle tout à coup, et comme par magie, à nos yeux, nous voyons que toutes, ou presque, sont des expressions de charme et de bonté ; bien loin de sécréter un élégant venin, une bile froide ou concentrée, il nous apprend à aimer en nous faisant sourire, il nous émerveille et il nous conquiert, il nous associe à ce qu'il y a de bon et de beau dans le monde et dans la vie des hommes. On peut le considérer comme la fleur de ces vertus humaines qui, s'ajoutant à la force de la race, et sans l'énerver, la conduisent où il faut, la policent, la décorent et en font de la civilisation.

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Orgueil national, discipline et sensibilité, ces principes caractéristiques ont leur origine dans la vie religieuse; ils cliarpentent la vie sociale ; les énergies et les belles raretés dont ils ont armé le génie japonais s'épanouissent dans la vie de l'esprit. Le couronnement de ce magnifique édifice moral, c'est en effet une culture d'un ordre supérieur.

Elle s'étend sur des siècles, qu'elle anime et qu'elle peuple avec une surprenante variété. L'histoire littéraire et l'histoire artistique du Japon ne se limitent pas à quelques générations de poètes et de dessinateurs tardivement issues de la nuit féodale et promptes à la décadence. Les civilisations de l'Asie orientale, peu à peu dévoilées, reculent pour nous les bornes du passé et nous transportent aux confins du temps. On ne l'ignore pas pour la Chine, accablée d'une formidable longévité. Moins ancien, chargé de moins de siècles, le Japon, que nous avons la naïveté d'appeler un peuple jeune, parce qu'il nous a pris récemment quelques-unes de nos formules, a honoré avant nous l'intelligence. A l'époque où l'Europe occidentale, foulée par les barbares et plongée dans le crépuscule, sans institutions politiques, sans autre langage que de grossiers dialectes nés de la décomposition du latin, balbutie d'une voix mince, d'unehaleine courte, la Vie de saint Léger et la Cantilène de sainte Eulalie, ces petites choses tremblantes, le Japon invente de majestueux romans, image d'une civilisation nuancée, fine depuis longtemps. Des adolescents y parlent d'amour avec un sérieux, une profondeur, une sensibilité qui

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n'ont pas été dépassées; des mondaines développent et commentent ces futilités délicates qui, plus encore que les édifices et que les armes, attestent Tàge et la qualité d'une culture. Ce que j'ai lu de l'illustre Ghenzi fait paraître terne, morose et sans art le fatras didactique de nos romanciers « psychologues ». D'autres œuvres aussi vastes, aussi riches de sens japonais et de sens humain, poèmes, essais, entretiens philosophiques, théâtre, se succèdent au cours des âges. Un art merveilleux et divers, plus noble et plus profond encore, accompagne les lettres. Chaque période a son accent et sa physionomie. C'est le mérite éminent d'Okakura de les avoir dégagées pour nous de l'incertitude et de la confusion et de nous avoir fait sentir, par le synchronisme de la vie religieuse, de la pensée et des manifestations esthétiques, la beauté et la fermeté du rythme qui associe la prière à la méditation et le don de sentir à l'art d'inventer.

D'après lui, le grand principe de la pensée asiatique, c'est la curiosité de l'absolu et de l'universel, opposée à l'empirisme scientifique de l'Occident. On n'aura pas de peine à en reconnaître l'autorité dans la culture japonaise, si l'on prend garde toutefois que cette pensée n'y prend pas, d'une manière exclusive et constante, la forme métaphysique, qu'elle ne se renferme pas dans un ordre, qu'elle ne cherche pas au delà du monde le secret du monde. L'art japonais, interprétation, ou mieux intégration de certaines vérités sublimes, est éperdument phénoménistc. Certes l'enchaînement des théologies systématiques exerça une influence profonde sur les mœurs et sur la vie de l'esprit : à cet égard, en tenant compte de ce qu'il y a forcément d'un peu dur et de voulu dans un tableau synthétique et du souci de faire évoluer autour

de la stabilité japonaise toutes les oscillations de la pensée asiatique, Okakura dit vrai. Mais la culture japonaise reste infiniment souple; elle épouse la diversité des temps, des lieux et des apparences ; il y a même en elle de Taccidentel, de l'éparpillement ; bien plus, dans beaucoup de ses manifestations, un don de facilité, une négligence heureuse qui donne le change. M. Aston, dans sa belle Histoire de la littérature japonaise, la juge plus élégante et plus pittoresque que profonde. A première vue, et si nous nous limitions à la période Tokougawa, nous serions tentés de le croire. Mais à toute époque le génie des penseurs et des artistes du Japon produit des œuvres où l'on discerne ces vertus éternelles qui font les grandes civilisations et les monuments durables, ces qualités maîtresses, ces traits dominateurs, en apparence contradictoires, mais heureusement associés, qui, même dans des notes populaires, dans de fugitifs accents, nous donnent la sensation d'une « réussite » humaine accomplie.

De tous ces traits, le premier, je veux dire celui qui s'impose d'abord à l'attention, avec une sorte d'évidence, c'est le don de la vie. N'était-il pas naturel qu'un peuple aux yeux duquel l'univers est dans l'atome, pour lequel l'esprit est partout, et qui se refuse avoir dans la matière la pesante image de l'inertie et de la mort, se révélât dans les arts comme un exceptionnel animateur? Il y a quelques années tout au plus que nous savons faire la différence entre la masse et la matière, que nous reconnaissons dans cette dernière toute sorte de puissances agissantes et d'énergies concentrées. Depuis des siècles, le génie japonais en connaît et en observe les tressaillements. Et quand il s'applique à l'étude des formes organiques, son pinceau n'en trace pas de froides copies ou

de pâles simulacres, mais des raccourcis d'une intensité presque obsédante. Même aux époques de grand classicisme, sous les Fujiwara par exemple, alors qu'un merveilleux équilibre règle les rapports de l'esprit et de la matière dans les arts, une flamme cachée circule, une force toute-puissante qui se contient, infiniment plus riche et plus active qu'un sous-entendu idéologique. Plus tard, elle éclate, elle se fait jour avec une sorte de fièvre. Je ne dirai pourtant pas qu'elle se déploie et qu'elle déborde. Rien de semblable en elle à l'opulence vénitienne, à la générosité flamande. Ce que nous appelons la vie chez Rubens ou chez Tintoret nest peut-être qu'un abus de mots : on entend sans doute désigner par là une brillante profusion de dons, une pathétique largeur, de la richesse, de l'exubérance. Mais c'est de la vie que je parle, de la force secrète qui meut, qui anime et qui galvanise les êtres. Elle est sensible dans des repos, dans des nonchalances, dans des immobilités. Elle est présente, elle est inscrite avec autorité dans les nervures d'une graminée comme dans la musculature d'un athlète endormi. Elle ne dépend pas du moment ou de l'ambiance, elle n'est pas le contre-coup de la pensée humaine, mais, définie, locale, parfois comprimée, réduite à un rien perdu dans la lumière, à un remous de l'onde, à un frisson de la chair, elle est la vie tout entière. Chez les maîtres de rUkiyo-yé, l'école de la vie qui passe, chez les sculpteurs de netsukés, elle est charmante — et parfois terrible — de vérité expressive. Leurs yeux inquisiteurs la poursuivent et la discernent partout ; encore chaude et animée, elle palpite dans leurs albums fourmillants et concis.

Accrochée au fruit du kaki, dont elle pompe le suc, la

sauterelle ploie délicatement ses longs membres bien articulés, pareils aux ais savants d'une machine deguerre ; sur la plage, à marée basse, les bêtes de la mer rampent ou sommeillent, et tous les prolongements de leur être, tentacules, cils, dards épineux, dessinés d'un trait sobre, pur et ténu, semblent bouger, vibrer, se contracter, se détendre, palper, avec Ihésitation molle et adroite d'un toucher aveugle. Les singes touffus sont des boules de poils, où brille tout à coup la sagesse ironique d'un visage rose et glabre de vieillard heureux. Tous les regards expriment une pensée mystérieuse, inquiète et vive ; tous les aspects, tous les hasards, jusqu'au bouquet de feuilles hirsutes brassées par le vent, nous communiquent l'ardeur secrète de leur âme.

Quant aux humains, ils se démènent dans la bataille et dans l'action. Les héros et les ouvriers, noueusement construits, tuent ou créent, mènent besogner pour le bien ou pour le mal leurs corps trépidants. La femme se pare avec des artifices nobles et savants pour la volupté qui bientôt la renverse et la tord tout entière. Et, tandis que les belles réparent leur désordre et se contemplent dans des miroirs de métal poli, le bras levé, nu jusqu'à l'aisselle, et le peignoir lâche laissant voir la maigreur élégante de l'épaule, là-bas, à travers le cadre de la baie largement ouverte dans les cloisons de papier, par-delà les maisons du port, le soir descend, avec son ciel déjà sombre taché de cerfs-volants et de grandes voiles pacifiques.

La vie n'est pas une succession de saccades, elle a ses accents larges et sa continuité; sous ses aspects familiers , elle conserve son ardeur , mais , dans la demeure des hommes, elle devient facile, gaie et tendre.

Les poteries' touchées par des mains féminines s'imprègnent de leur délicate chaleur. L'aspect usé des choses leur confère une spiritualité qu'ignore le neuf. Des vieilleries délaissées traînent dans un coin de la chambre : elles sont chargées de regrets humbles. D'un trait, en coin de page, voici, avec le bol à saké, le plateau de laque, une ceinture fanée, tout un poème de vie domestique, juste et pénétrant parce qu'il n'est pas chargé de commentaires.

Il en est de même de ces essais légers, rédigés souvent par des femmes, au courant de la plume, qui portent jusqu'à nous les réflexions, les rêveries, les paysages préférés, les heures de choix, les tendres souvenirs des spirituelles et des indolentes. Conçus sans fatigue, venus d'un seul jet, concis et purs, ils ont une sincérité, un ton libre et vrai qui enchantent. Les retours des parties de campagne, alors que toute la troupe, entassée dans un chariot qui grince, rit à perdre haleine sans savoir pourquoi, et que l'on ne discerne plus ses voisins dans la nuit qui tombe, l'émotion des amants cachés, le chien qui aboie, l'enfant qui pleure, les paquets de vieilles lettres ou de poésies d'autrefois, relues par un soir de pluie, en automne, — toutes ces notations précieuses sont d'exactes et captivantes images de la vie humaine, réduites à quelques mots qui ne sont rien, mais dont les échos sont infinis. Oui, c'est un éminent don de vie, que de savoir

I. On ne peut songer à analyser ici, même brièvement, l'esthétique et la technique de la poterie japonaise. C'est un univers, qui doit être interprété en l'ouclion du naturalisme bouddhique, dont il est une des expressions les plus adi'quales et les plus nuancées. La planche XVI reproduit quelques types et donne une idée de la variété des formes et, dans une certaine mesure, de la diversité des matières. Les exemples choisis appartiennent à l'admirable collection Collin, acquise en 1917 par les musées de Lyon.

mettre un tel sens dans une matière si peu chargée et, d'une haleine, de lui donner des ailes et un chant.

Voilà ce que nous voyons et ce que nous entendons d'abord. Mais une autre vertu du génie japonais dans les arts et dans la culture s'impose à notre étude, — le don du style. Le style, ce n'est pas l'élégance toute pure, c'est quelque chose de plus, un sens supérieur de Tordre, l'expression plastique de la noblesse intérieure, le rythme régulier d'une vie puissante et grave. Dans les arts du dessin, il se manifeste par une largeur pleine d'audace sereine et d'innocence; dans l'art d'écrire par une économie pleine de dignité, qui bannit le trop-plein des mots, les chatoiements aimables, les tours singuliers ou jolis; dans la parure, c'est, si l'on veut, une alliance de la modestie et de la hauteur qui va plus loin et plus haut que le rare et que l'exquis. Le style, c'est le sceau des races supérieures et des grandes œuvres. Nous aimons à le reconnaître dans les manifestations les plus anciennes du génie humain, comme si le temps, en laissant s'écrouler des tentatives périssables, viciées par un malaise natif ou rongées par leur propre corruption, ne permettait la durée qu'aux monuments d'un âge où l'homme n'était pas encore déchu. Et il est vrai que les civilisations vieillies, s'enrichissant tous les jours de notes nouvelles et complexes, de nuances rares, de raffinements qui les désagrègent, perdent peu à peu le don du style. On pourrait croire qu'il est la langue par laquelle s'expriment seulement les peuples enfants.

En Grèce, en France et au Japon, il escorte magnifiquement les siècles. Dans la coupe du visage d'une statue funéraire de l'Asie hellénistique comme dans le dos divin de la Héra de Samos, il y a quelque chose qui émeut

en nous une méditation solennelle. De la période Nara à la période Yeddo, le don du style s'exerce en mainte occasion avec une largeur et une autorité que n'altèrent ni ne diminuent les vicissitudes de l'histoire. Sur cette terre d'élection, les leçons des bronziers chinois du septième et du huitième siècle produisent des œuvres qui sont comme l'exemple de la majesté des dieux. Les grands portraits sacerdotaux, peints sur des panneaux de soie et conservés dans les temples, offrent le spectacle d'une humanité auguste, solide comme le temps, baignée du rayon des vérités éternelles. De colossales forêts de pins tracées sur les murailles des palais et comme nées d'un seul coup spnt l'image de la force harmonieuse, de la permanence et de la stabilité. Plus tard, au dix-septième siècle, en dessinant pour des laqueurs des modèles de compositions décoratives, Kôrin conserve aux plantes, aux bêtes, aux éléments le prestige de la grande forme et le charme de cette spiritualité délicate sans laquelle l'art, pour les Japonais, serait dépourvu de sens et d'intérêt. Mais descendons encore, allons jusqu'à cette époque qu'il est de mise de négliger désormais, pour se vouer exclusivement aux recherches archaïsantes, feuilletons une fois encore les recueils des admirables estampeurs de la fin du dix-huitième siècle à qui nous avons déjà demandé des enseignements. L'élite, il est vrai, les reléguait au dernier rang ; ils étaient les peintres de Vécole vulgaire^ opposés aux peintres des académies Kano, seuls admis par les doctes, à cette époque intoxiquée de pensée et d'art chinois. Mais il se trouve que ces amuseurs du peuple étaient les vraies dépositaires de la tradition yamatisante, les continuateurs authentiques d'un art de largeur et de vérité. La femme de Kiyonaga, la femme

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d'Outamaro, — je pense non seulement à la série des grandes Têtes, à la Sortie Nocturne, à la Toilette, aux Maternités, mais à ses ouvrières, à ses courtisanes, si dignes dans le travail et dans la volupté, — sont, par la force, la grâce et la noblesse, les sœurs de ces jeunes Athéniennes qu'au quatrième siècle avant Jésus-Glirist, les peintres de vases traçaient d'un pinceau léger sur l'argile blanche des iécythes. M. Pottier a eu bien raison de le dire et, le disant, il ne fut pas abusé par sa bonne mémoire d'humaniste. Et si Ton est fondé à faire de pareils rapprochements, ce n'est pas seulement que le roj'^aume de Gandhâra, débris lointain de l'empire d'Alexandre en Asie, héritier d'un rayon de l'hellénisme, a pu propager à travers les siècles jusqu'aux rivages du Pacifique la palpitation de quelques-uns des dons sacrés, c'est que ces dons mêmes, servis par une technique analogue, le maniement du pinceau chargé de noir ou d'une eau faiblement colorée, étaient également échus à une autre élite humaine, dès longtemps qualifiée pour inventer des formes de beauté. Ce grand sens plastique, qui ne naît pas des exercices stériles de l'école, mais d'une contemplation innocente et amoureuse de la vie, les maîtres dont je parle en sont doués presque tous à un haut degré. Ils ont tardivement senti la poésie du nu ; toujours ils ont su draper avec une noblesse souveraine les étoffes qui le décorent, trouver la gamme exquise et grave qui convenait au charme et à l'ampleur de la ligne. Leur intelligence linéaire, leur art de disposer des àplat de tons heureusement choisis nous leur font donner le nom de décorateurs. Pauvre éloge, en vérité, et qui ne vient que par surcroit. En présence de tant de chefsd'œuvre qui ne sont pas faits le moins du monde pour

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décorer, mais bien pour demeurer cachés et pour être contemplés de temps à autre, et comme à la dérobée, ce n'est pas beau décor qu'il faut dire, mais grand style.

On peut s'étonner qu'un peuple si curieux des accents passagers de la vie, si subtilement attentif à ses manifestations individuelles, épisodiques et véhémentes, si habile à la concentrer et à la décharger, si Ton peut dire, avec brusquerie, ait été en même temps capable de cette majestueuse ampleur et de cette sérénité, qu'au milieu de cette fièvre, de ce fourmillement, de cette agitation, il ait conservé cette qualité d'équilibre souverain, supérieur aux contingences et aux accidents. L'esthétique ne nous enseigne-t-elle pas qu'il y a antagonisme entre la vie et le style en art ? Mais c'est précisément parce qu'ils ont été des amateurs passionnés de la vie et qu'ils l'ont contemplée éperdument, qu'ils ont pu rester jeunes,, éviter de s'endurcir à des formules, continuer à voir large et vrai, quels que fussent les sujets, les caractères et les dimensions. Il est admirable de constater que chaque fois qu'ils ont couru le risque de vieillir dans l'académisme ou, par contre, de s'éparpiller dans des riens charmants, ils ont été ramenés à la justesse et à l'harmonie par un sens très rare de la mesure. J'ai insisté ailleurs sur la puissance de ce rythme, sur cette oscillation qui explique certaines alternatives de l'art japonais.

Cette juste mesure, c'est le caractère des grandes civilisations, de celles qu'on a le droit d'appeler classiques, parce qu'elles peuvent servir d'exemple et de modèles à l'humanité. On sait à quel point l'Inde en est dépourvue. Et la Chine? La Chine fut l'inépuisable et majestueuse matière que le Japon ne cessa d'assimiler, de mettre au point, de raffiner. A cette immense réserve

ESSAI SUR LE GENIE JAPONAIS a6l

de force vitale, d'idées, de formes, d'institutions, suffisamment organisée pour une communauté agricole régie par des bureaucrates lettrés, mais fermée au monde, il puisa des éléments qu'il transmuta et qui font partie désormais, non seulement du cœur de l'Asie, mais du patrimoine de tous les hommes. Pour les communiquer, il inventa des concisions inédites. Loin de se perdre en épanchements, en commentaires, il chercha et il trouva le son juste. Parfois il s'embrouille dans un ésotérisme un peu puéril ; son goût pour les cachettes, son horreur des évidences l'inclinent à une complication malicieuse qui nous déconcerte. Parfois son laconisme le sert d'une façon admirable. Avec un point posé à bout de pinceau, Hokousaï exprime une vérité. En quelques syllabes, Baço « ramasse » un paysage et propage une émotion.

Penché sur la vie qui bouge et qui fuit, habile à en extraire des synthèses puissantes et nobles, ramené sans cesse par un esprit de mesure à la juste pondération de ses dons, apte à les traduire avec économie, le Japon ajoute à l'élégance de sa pensée et de son art le prestige d'une note volontairement mystérieuse et secrète. Non qu'il ait de la prédilection pour les énigmes, mais il n'étale rien. Les belles armes doivent être cachées dans des fourreaux médiocres. Un gentleman du temps des Ashikaga dérobe sa noblesse sous des vêtements simples; il vit dans une demeure rustique, dont les proportions ont été longuement étudiées par un maître. Dans l'industrie humaine il chérit un effort qui s'égale ou s'apparente à la majesté des choses naturelles. Ce génie sobre, ardent et pur ne s'est pas attardé dans le luxe : très vite il a franchi l'étape qui le sépare du raffinement. Dès

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lors, il ne peut plus tolérer que des objets, des œuvres et des pensées absolument dignes de l'élévation morale de la race. Les artisans travaillent durant des mois p^ur fixer dans le laque, le bronze ou la céramique un aspect éphémère de la nature qui devient Tobjet d'une méditation durable, une source jaillissante d'émotions. Sur la soie gommée, ou sur le papier, plus beau que la soie, le pinceau de l'artiste écrit d'un seul jet le trait qu'il faut, et non tel autre. Le poète choisit et arrange les mots qui perpétueront une minute immortelle. Ainsi s'épanouit une culture unique, dont le principe peut se formuler ainsi : l'inachevé de la vie soumis à la largeur du style, dans la perfection de la matière.

Depuis un demi-siècle, le Japon semble en voie de transformation. Une révolution intérieure, considérable par ses conséquences, a renversé le pouvoir du Shogoun, restauré le Mikado, aboli les lois d'interdit qui séparaient la nation du reste du monde, fondé la démocratie et outillé le pays pour la vie moderne. Sur les champs de bataille de l'Asie, les armées japonaises ont fait chanceler la puissance russe. Des missions ont parcouru l'Europe pour étudier les sciences et les formes nouvelles de l'activité économique. Les romans « nouveau style » décrivent des grèves, des ascensions en ballon, le fonctionnement des coopératives. Au musée de Lyon, les jeunes peintres de Tokio viennent copier Monet, Renoir et Gauguin. Le régime parlementaire, les tramways électriques, les compagnies de navigation sont prospères, les chemi-

nées d'usines fument. Un prolétariat naît. Derrière ce changement de décor, que devient Tâme du Japon séculaire ?

Ne Toublions pas, les origines du grand mouvement de 1868 sont religieuses et féodales. Il a d'abord pour but une restauration, d'accord avec les sentiments nationaux les plus profonds. Dès le début du dix-neuvième siècle, le mythe du Dragon et de l'éternel changement, le mythe de la Réincarnation et les idées palingénésiques qui en sont l'âme, renaissance du très vieux Japon, du Japon de la période Nara, dans toute sa gloire, étaient ardemment commentés par certains prédicateurs bouddhiques. De l'autre côté de la croyance les théologiens nationalistes Mabushi, Hirata, Motoori agissaient dans le même sens, et leurs recherches, plongeant dans un passé plein de prestigieuses grandeurs, opposaient aux disciplines chinoises, à l'enseignement venu et imposé du dehors les richesses et les noblesses morales du Yamato. Après les révélations de l'école historique, la paix, l'inertie, la claustration devinrent un fardeau horrible pour les samouraï, savamment endormis par les Tokougawa, arrachés désormais à leurs songes. Ils étaient restés fidèles à la tradition Ashikaga, composaient des poésies chinoises, aimaient les œuvres des académies Kano et les antiques danses de Nô. On leur faisait voir un passé infiniment plus original et plus vivant, on leur montrait le Mikado opprimé par l'usurpateur militaire, mauvais vassal. Dans le clan de Satsouma, resté le cœur de la pure tradition féodale et dépositaire des vertus les plus anciennes, les écoles privées fomentèrent l'arde'ur du loyalisme. Quand Okoubo Tosimitsi et Saïgo Takamori l'entraînèrent à l'action, c'était au nom du très vieux

Japon, c'était pour a restaurer », bien plus que pour innover. L'insulte faite à l'honneur national par l'escadre américaine du Commodore Perry et restée sans vengeance fut le prétexte et le point de départ : elle avait démontré la nullité du Bakoufou, son impuissance à réagir, l'état d'infériorité dans lequel sa politique d'isolement artificiel avait laissé le pays. On rendit ses honneurs et son pouvoir au Mikado, fils du Soleil, pour qu'il fît la nation grande, conformément aux aspirations les plus profondes, aux vertus permanentes du génie japonais. Serrés autour de sa personne sacrée, les hommes de la Restauration se mirent à la besogne avec lui.

Il était inévitable que cette restauration impérialiste et nationaliste devînt un mouvement moderniste. Le Japon étant restitué à la vie du siècle devait être fort pour rester libre et, pour être fort, il devait connaître et s'assimiler les formules nouvelles de la force. Il voyait l'Asie, chancelante de vieillesse et plongée dans des méditations séculaires, devenue la proie des blancs, pourvus de canons et de bateaux à vapeur. Il aima mieux devenir l'élève de l'Occident que son esclave. Voici la période la plus pathétique de l'histoire d'un grand peuple. Il s'affuble, il se déguise. Il part au loin, sur les chemins les plus rudes, pauvre d'argent, le cœur résolu. Que lui faut-il donc apprendre? Tout, et non seulement les choses et les idées, mais les mots. Aux Etats-Unis, il affronte patiemment l'insolence du bas peuple. Le gentilhomme se cache sous les métiers humbles. Il s'insinue, il se faufile. A ceux qui se sont taillé en Asie de si larges domaines, n"a-t-il pas le droit de prendre en détail quelques-unes de leurs astuces? Bien plus, il doit les admettre largement chez lui et les honorer. Le commerçant de Nagasaki,

après avoir contemplé pendant des générations l'îlot de quelques mètres où étaient parqués les Hollandais, ouvrit au trafic européen ses entrepôts et ses comptoirs. L'écluse ouverte, l'immense vague de la civilisation occidentale se répandit. Pour en supporter et pour en maîtriser les effets, il fallait une canalisation d'une solidité rare. Devant ce péril nouveau, les auteurs mêmes de la Restauration hésitèrent. Certains se prirent à douter de leur œuvre. Saïgo se révolta et périt. Les samouraï furent anéantis comme classe. Un peuple qui sacrifie ainsi le meilleur de lui-même et qui, avec un sombre héroïsme, jette à la misère et à Tinfamie les antiques artisans de sa grandeur donne au monde un exemple de constance que les annales de Rome même ne contiennent pas. Mais ils devaient disparaître, et l'intégrité morale de la nation n'en fut pas atteinte ; leurs vertus demeuraient.

Leurs vertus demeurent et, avec elles, un Japon qui n'a pas changé, un Japon sans défaillance. Dans les bâtisses à étages, provisoirement meublées en simili Louis XV, la tradition samouraï continue à régner, elle étend son empire sur les hommes et sur les femmes : le jigaï de M"^" Ishijima et de M""' Asada l'attestent, et aussi la mort de la noble fille qui, au moment de l'attentat commis au Japon contre le Tsaréwitch, se tua pour expier au nom de tous l'outrage fait à un hôte sur la terre de son pays. Le junshi du comte Nogi, qui refusa de survivre à son seigneur et qui fut accompagné dans la mort par sa femme, après les obsèques de Sa Majesté Mutsu-Hito, est un exemple qui semble venir du fond des âges ; il remonte aux origines mêmes du Japon impérial, puisque l'édit de 646 avait interdi et aboli le junshi, les

ombres des vassaux faisant cortège à Tombrc de Tempereur. En pleine révolution, les kougé portaient encore un costume du onzième siècle, obéissaient à une étiquette du dixième et parlaient le chinois avec l'intonation Tang. Des permanences de cet ordre affirment la stabilité du génie japonais.

Une dure épreuve est encore à traverser : il faut que le Japon s'enrichisse, pour rester libre, pour se développer et pour remplir sa mission. La guerre européenne, dans laquelle il s'est noblement engagé, où il a fait des sacrifices de vies précieuses, ne l'a pas appauvri. De leur humiliation d'autrefois, le capitaliste et le banquier surgissent, hommes nouveaux, et s'installent au premier plan de l'activité. Quelle révolution morale pour un pays jadis dominé par un fastueux mépris de l'or, où l'élégance de la pauvreté était chérie comme un bienfait et comme une vertu! J'ai entendu quelques hommes d'affaires japonais parler avec légèreté de tant de grandeur passée, méconnaître — et même ignorer — l'art et la pensée du vieux Japon. Mais je sais que ce sont là des manifestations épisodiques et qui ne compromettent rien. Le soin avec lequel le gouvernement .^entretient et fait connaître les plus anciens et les plus glorieux monuments de l'histoire nationale, le retour des lettrés et des artistes aux grands exemples légués par les ancêtres, enfin, après une vogue passagère et nécessaire de l'européanisme, l'étude de la plus haute pensée japonaise en fonction de la pensée asiatique et inversement, tant d'efforts si bien ordonnés, tant de belles preuves de nette conscience nationale amènent à conclure que la culture japonaise est indemne et ne périra pas.

Elle est nécessaire à toute l'humanité et non pas à

l'Asie seulement. Le Japon n'est pas de ces nations qui se considèrent comme une fin en soi ou comme le ferment d'une race. Gomme tout grand peuple, il est fait pour communiquer libéralement et pour répandre son génie. 11 appartient à tous.

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