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L'ALBUM DU CHEMINEAU

PARIS, des Editions de U Revue d'art dramatique, 28, rue de Richelieu, 1903.

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Reserve d'etonnement, reserve de solitude, etrangete triste des ciels clairs des mois entiers, qui nous reposeront de la monotonie du jour et de la nuit, Norvege, Nord Land! — terre qui repandait sur I'Europe et le monde la terreur de ses tongues barques pleines de guerriers, et ou maintenant de I'Europe et de I'univers les bateaux viennent charges de tourisles paisibles venus chercher un peu de terreur sans danger...

Tranquillc ct sur comme une mouette sur la mcr, le bateau va ail dela dc toiite demcure liiimaine, au dela meme, s'il veut, de lout dernier abri dcs plantes ct des betes. Voici I'inbabitable k portee dc la main. Aux solitudes toutes procbes de I'inconnu polairc, il promenc avec Ics touristes rpii sonl gais, le vin dc France, le the de Chine ct Ics fruits des tropicpies... Desert glace, lerres dc froid cl d'jiorreur, lies morlcs, iieiges el neiges, monlaones desolecs... — quel est done ce mystere : vous etes devenues belles? ..

Vons ne nous cffrayez phis, cimes couvcries de neigc, — de ncige lonjours el dc null des mois enlicrs — pluics glaciales, broiiillards dcnses, rochcs que la glace a brulees el failes plus nues que les sables al'ricains, amas dechiquele de pics el de nuages, herissemenl hideux d'cpines sur la lerre, dressecs pour lerrifier el chasser a jamais riiomme de vos solitudes... Vous eliez la Icrreur, vous voici Ic refuge. Vos masses menacantes ne sont plus qu'un jouel. Vous opprimiez ; on vient a vous pour elre libre, pour elre seul, pour avoir froid! el Ton ne vous Irouve plus assez haules, moniagnes! ni assez tristes, deserls! Eire libre, face a face des pics et nuages, libre comme un animal, heureux comme une bele, el I'ame lavee par toule t£( blancheur, 6 neige!

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Mais ce n'est plus la vraie nature qu'on regarde. C'est une sorte de vaincue enchainee et maussade, qu'on agace, I'ete, conime an chien musele, ou Ton se promene, enfant qui chante, dans lo bois, pendant que le terrible loup de I'hiver n'y est pas. Montagues Croque-Mitaine! Vous voici done main tenant belles! Belles comme les casernes, chateaux-forts, vieux donjons, — horreurs ou la beaute n'entre qu'avec la ruine!

Hier encore la longueur des etapes sans abris, la salele des lentes ou nicbent les Lapons, la cbiche nourriture, le degoi'it du pain-carton et des conserves, ct les moustiques empoisonnant I'eau de ces marais que forme la neige fondant sur la pauvre herbe qui pousse, montaient encore la garde autour du cercle arctique. La douceur, I'honnetete des gens hospilaliers rachetaient mal la misfere et la peine du voyage. Aujourd'hui meme les neuf dixiemes

(Jo I'humanite auraienl au dcla ties zones oil la verdure peut naitre I'impression que lous, de lous les sieclcs, auraienl euc : I'impression de dclressc ,d'ennui noir ou de peur — I'idee que s'il ne se peut pas que la nature soil laide, du moins ici elle atteint son paroxysme de monstruosile et de monotonie.

Et maintenant, « spectacle! » Conforlable spectacle! Pas meme Iragedie ! f-jongue suite de « tableaux morls » que regarde passer notrc curiosite attristee, vile, vile ! el n'arrivant qu'a force de vilesse a diminuer I'uniformilc de sa longueur.

Tout n'est-il pas pourtant a plaisir rcuni pour faife ce qui « fait » des sites magnificiues! Tout! Le piUoresque s'entasse a I'exageralion. Tout! les monts et la mer, les cascades et les lacs el

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les lies et les lies... la mer se joint a la montagne pour iaire clu o-rand. Toules les immensites s'enlrecroisent et se genent.La Suisse elait trop simple, on y a jete la mer. L'eau recouvre les pres, les coleaux, les villages. L'eau monte jusqu'a la dernierc liraile de la vie. La oil de rares lichens cramponnes au rocher disputenl un coin de pierre a la neige, elle s'arrete. II n'y a plus que des pics nus qui sortent de l'eau. lis sont serres, serres, cl la mer est proi'onde. 11 y en a des milliers et des milliers. Les uns erio-ent Ires liaut des aiguilles ambitieuses; les autres font le gros dos^ comme des squales, a fleur d'eau. On dirait, toutes ces iles, qu'i'l passe sur la mer une armee de montagnes...

]\Iais tout cela est mort. Rien ne bouge, meme pas le soleil. II rampe si has et si lentement sur Ihorizon, qu'on dirait, toule la nuit, qu'il demeure immobile.

Et lout cela est dr61e. Tout cela n'est pas tres grand.

Mais ose-t-on critiquer les sites el la nature! Ose-t-on dire d'un ciel qu'il est mal pcint, d'une montagne qu'elle a des allures pretentieuses, que les lignes dun pays manquenl de simplicile... blaspheme! — Pourlant, jc songe aux beaux champs de chez nous, tout dores de soleil, aux plaines admirables, de mille teintes prol'ondes, moelleuses, imbibees — et si fines! Je revois la IIollande, ou les Landes, ou les dunes... ou nos grandes montagnes ou les rotes de Provence ! Ah ! le romanlisme d'ici n'a rien d'oricnlal ! Romanlisme lige des gravures allemandcs — fralcheur, scnlimenlalisme, petite poesie. Couleurs niaises, pignochages, lignes bien neltes. Du << vague » soigne.

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Voici Stalheim. d'ou le Nterodal, gorge celebre, apparalt, point de vue invraisemblable que tous les guides reproduisent, exploite par une sorte d'immense hotel Suisse... Stalheim, bout de vallee, d'ou deux cascades enormes se precipilent dans une vallee inattendue, une autre, en bas, comnie dans un trou, etroite et longue, bouchee au fond, car le tournant cache le fiord encaisse qui la prolonge jusqu'a la meT. A droite c'est une immense muraille de pierre nue, a gauche un premier plan de roche abrupte, sous laquelle pourtant la cascade fumeuse laisse vivre quelques arbustes. II y a meme en bas une tache d'herbe verte. Tout en bas le tori'ent et la route s'entrelacent...

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Est-ce un fond de canal d'ovi I'eau s'esl retiree? Une longue fissure serrcc enli'c deux mauvaises murailles, ebrechees, lezardees. Une seule monlagne, bizarre, sei dessine sur la gauche; c'est uno sorle dc membrc geanl, un gros bloc isole a la cime arrondie.

II se dresse lout droit, bete, enorme, boursoufle. II a une forme de genou; vieille lete chauve, caillou ride...

Voila ce j)aysage, gris, ravage, carie; beaute d'une vieille dent vue dans un microscope; site pittoresque ou bien grossissement hideux d'une pourriture d'ou le squelette se degage, os a demi desseche oil pendent des toques de chair, ronces et mousses agrinpees comnie une lepre au rocher.

Mais le soleil entre ici vers le soir, — un instant.

Celui qui colore...

Le soleil entre et le sourire qii'il jetle sur quelques pierres jelte dans I'ombre loule la droile de lavallee. L'ombre se glisse enveloppe les pauvres murailles nues, cache les cailloux uses, les scories miserables, cllc endort, dans des bleus Ires doux, les Iristes rocliefs. Le soleil enire, et les eaux, les cascades, les herbes trempees de neige, le saluent, du fond de la creuse vallee, par des brumes argenlees qui montenl comme un encens. Le soleil! Et Ton dirait que les monts loinlains Iremblent. Leur masse se recule, I'oppression de leur bauleur sabat; ils font la place, on dirait que d'un geste lumineux le peintre subit de ces fastidieuses grisailles a rejete les cimes qui ecrasaient le fiord au bout de la vallee, et dans la gorge elroite verse de I'immensite.

Les premieres roches font ombre ferme devant nous. Des bleus sombres noient les masses lout pres, et des bleus clairs repoussent les masses loinlaines de plus loin en plus loin. II ne reste plus bientot. que la cime isolee, ronde — et presque ridicule, la grosse cime grise... — mais elle n'est plus grise, elle est de feu" et d'or. La tcte chauve s'est faite un dome eblouissant. Elle n'est plus une scorie, boursouflure des rocailles chenues; seule, toute en or dans la vallee maintenant sombre, illuminee comme une cathedrale vers le soir, elle domine et rayonne sur la vallee.

Toute la nuit, toute la nuit, elle reste dans la lumiere, — pour retomber au jour dans les gris incertains. '

J^a supreme beaiile de la nature, c'est I'cten-.

due. Le soleil peinl lout sur la surface blanche du ciel, il peint tout sur la mer nue, devant lui.

Ici la place lui manque.

Fiords conlournes, gorges sauvages, cascades eclalantes, complications de golfes, d'lles, de villes, de montagnes — Elonnement ! Parfois un charme mignard el trisle...

Mais le grand art n'a que I'aire de ces complications. II ne lui faut que de I'espacc et du soleil...

Lorsqu'il dessinc avec du noir — rien que du noir — Rembrandt crigc des monuments, des sites inouis, des fouillis de foule... et I'imagination la plus folle, la plus grande, compose les plus grands pel its dessins qui soiont.

Mais des qu'un pen de grandeur et de couleur est possible, des qu'il dclicnt un pen de soleil au bout de son pinrcan, le mome peiniro fail grand sur simples sujels.

Effel de soir, ou d'aurorc, on ne salt... Nous approchons. Le bateau glissant sur I'eau unie semble monter sur la surface courbe de la mer jusqu'au point asscz haul d'ou Ton voil le soleil. Nous gravissons la mer, lisse comma un champ de neige.

De la lourdeur de nuit qui devient de I'allegresse malinale, des roses d'or mourant oii s'argente de I'aube, un voile de brume qui viont caclier pudiquemeni I'union de I'aube aver le soir au ras de I'eau.

Dqs vapeurs roses comme des amours d'apotheose, volent ga

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et la, et enguirlandent le soleil qui baisse tout en douceur glisse insensiblement, pale, virginal, timide, honteux de laisscr'voir le myslere de sa mort et de sa renaissance, et ramenent sur lui les voiles violaces que la nuit etendue sur le reste du monde laisse trainer, transparents, sur la force nue du pole.

Or, c'est la nuit qui suit une belle journee bleue; mais quelle langueur tombait de ce ciel d'azur candide! quel vague ennui cette nuit matinale reveille! Les passagers qui dormassaient se levent et s'etirent. lis ont soudain des idees et des affaires et'des choses a se dire comme en ont au matin les feuillees qui s'animent; le pont devient gai comme une foret a I'aube...

La nuit qui devait tomber s'incline seulement.

La nuit se penche, la nuil se mire dans la mer. Presque sombre, bienlot minuit. Si iisse, si morle, si claire qu'ellc semble plus transparenle que laij-, la mer liedc s'evapoi'c comme dans an vase clos. Esl-ce I'aiuore, ce bi'ouillard lourd qui se leve? Buee qui rampe, semble clierchcr une bisc qui la souffle, el s'alanguit autour de la place du soleil donl clle encadre de scs moulonnements violaces les doux reflets de cuivre sombre et d'argent terne.

La brume caresse la mer.

C'cst commc une flammc Iroide. Fluide luraineux, trouble, (jui, gelatine vivante, se meul en se deformant, el se coule dans I'air entre le ciel Iisse ct la mer Iisse. Le bateau n'est plus une masse qui glisse sur la mer : au-dessus de la mer il nage dedans la brume.

L'homme n'esl pas ecrase par le ciel bleu tendu sans pli audessus de liii. II ne sent pas rimmensile de la nappe sans pli de I'ocean a ses pieds. II ne senl pas ce gouffre, la. sous lui, chose proche, et celte chose si lointaine et si gi'ande : le ciel. II n^ a (ju'une chose trouble, mer et ciel melanges el dans laquelle il baigne, nuage familier qui vient tout pres, tout pres... ainsi que les oiseaux viennent en se jouant sur celle mer tranquille comme le gazon d'un pare abandonne.

On lale du ciel, on tale de la mer autour de soi. Cependant on les volt nets, au-dessus, au-dessous. On les voit : ils se dorent a I'aube et ils souricni. Ni liaut, ni has, dans la buee du ras du ciel, le bateau nage, ou vogue, ou glisse, on ne sait pas...

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D'ailleiu's lout est si calmc. Est-ce bien nous qui bougeons?

Non! ce ii'cst pas le reve ([ue ce pays evoque. II n'y a pas ici de lointains imprecis. Lc brumeux, le nebuleux, le myslere du Nord sonl dans I'unique brume de nos etonnements. C'esl nous qui voyons IroubLe. Ce pays voit juste et net. C'est de la brume an ras de I'eau qui laisse le ciel clair, precis. Ce sont des nuages compacts qui se promenent tout pres de vous, vous masquent un fiord, une cime, mais laissent tout le reste de la terre defini, d'aretes vives, sans recul. Non, pas de ces fines brumes intimes, CCS glacis do lumiere qui floltcnl sur les lointains, ces transpa-

rences, ces tendresses de I'atmosphere... Non, sur cette mer 6troite, trop pres de ces nuages, pas de ces brumes de reve, qui adoucissent et teinlent les lignes et couleurs, reculent profondement les lointains qu'elles voilent, et n'effacent pas, pourtanl, les choses qu'elles grandissent.

Les yeux des femmes sont loujours tels que la mer. Aussi sontils tres purs, tres nets, tres calmes. Cela aussi est de I'eau morle. Bleu d'azur pale! Bleu froid de pierre precieuse! Bleu fixe. Ici minuit est bleu du bleu clair de midi. Cela est etrange, cerles, mysterieux aussi, et on ne comprend pas puisqu'on ne comprend jamais... Mais c'est le mystere d'une portc solidement fermee et non d'une profondeur qu'on n'ose pas sonder.

Ces yeux se posent sur vous, on dirail (lu'ils vous touchent... Mais il ne vous suivent pas. Eau claire sur des rochers.

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Candidas, tendres, feroces.

Rudes hommes actifs, petites filles gargonnieres. Besoin d'espace, d'independance, de gestes qui accomplissent des besogncs precises. lis veulent, sans meme raison de vouloir quelque chose. Paysans ou pecheurs, ces messieurs et leurs demoiselles sonl instruits el pratiques et porteurs de cols blancs. D'avoir ete jadis de terribles betes de proie il leur reste au menton dur et dans I'eclair de I'oeil quelque chose de farouche qui devient tres genlil chez les jeunes fdles. La race apprivoisee garde des allures fleres. Elle reste bienveillante, d'une honnetete profonde, d'une droiture qui etonne. Ah! I'air des villes est pur comme celui des fiords. Renferme mais si pur! II traine au moins dans les romans et le

tlicatre des restes de desirs... L'au-dela, le mystere, la liberie, K I'air )i aver tout re qii'Ibseii fail rentrer dans le mol, lout ccla c'est du Wiking qui grogne en s'endonnanl. II sendorl cependant...

Le fiord csl borne, la maison elroilc, la ville pelite. II faiit vivre la. On ne massaci'e plus que les poissons. On voyage bcaucoup, mais si larilemenl... Voyager... il somble qu'on lourne dans sa cage. Se ballre... Dans les gazettes on sc chamaille beaucoup. II y en a deux on trois par ville dc quatre mille ames. Mais c'est de la chamaillerie d'un sou et qui no crie pas. On nc se cogne meme pas, on ne s'injurie meme pas — comme aux pays oil il y a du vin dans les verres!

Ce peuple ne boil plus...

Le calme des neiges descend en lui. Le sang artificiel qui fer-

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mentait s'cteinf. Reslons sages. Biivons du lait ct prions Dieu...

Et Ton croit voir Ic Iroiihlc cl la fiiniee de I'avenir dans ces oeuvres oil Ic genie se soiivient seulemcnl! anivres oil la fievre et la barbaric des ancelres passenl sur la surlacc calme, unie et sobre des petiles villes etroites au fond des fiords fermes... — ces villes oil, pour de tout petils publics,des gens convenables,qu'on nomme (( docteurs », ecrivent des drames consciencieux, serieux, apres, parfaitement realistes el tres reactionnaires, oii le genie, atavisme sauvage, se debat, libertaire, jaloux, candide, et cancanier, — sagesse protestante sur des ames de bandits.

Une civilisation toute neuve et aussi fraichement peinte que sos maisons de bois, lend ses fils telegraphiques comme une toile d'araignee sur ces montagnes desertes et ces baies poissonneuses.

Ce n'est pas encore un peuple tout a fait sedentaire que celui qui s'est glisse entre les jointures serrees de la mer et des neiges pour guetter le poisson, et qui dans les deserts oil les derniers Lapons menerit leurs troupeaux de rennes vers le lichen blanchatre des rochers effrites batit de jolis hotels pour guetter I'etran-

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ger. Lcs coins de prairies ct dc bois qui se niclicnt au fond des fiords no sont que des souvenirs de joie sur une Irisle realile. . Meme ces long goulets de mer gardent leur air de relraile, coquille oil se cache et gucUe la bele dangereuse. C'esl dans ces fiords du Sud parfois verls et riants, c'est dans ces relraites calmes, silencieuses comme des caves, que les guerriers etaient tapis jadis, pour lancer leurs tongues barques jusque vers les Ameriques. Ce n'est pas parce que des series de bateaux a I'envers sont amarres a terre sur des tas de cailloux, et prennenl le nom de maisons, que ces I'lottilles retournees sont tout a fait des villes.Bien rarement elles se tassent assez pour faire une rue. Le plus souvent la baraque blanche de I'eglise n'a pros d'clle que la maison du tclegraphe. Les aulres, en tirailleurs a la grande distance, s'eparpillent sur les monls, et se tournent le dos.

En bois, coimne les navircs, cllcs I'lotlenl sur la lerre. Encore les baleaux Irempenl-ils un pcu dans lean. Ici, sur (jualrc palles, Ics maisons sc liennenl au-dessus. Elles sont posccs la, on pent les enlever.

Pariois, au ras de lean, sur des bandes de lerrc plale, elles sonl la, si dislanles les unes dcs autrcs, que Tborizon caclianl le sol au niveau de la nicr, elles lloKent recllement, a Tanere dans I'eau morle.

Toules ces villes son! dcs cboses de la nicr. Elles sonl sur lean, dans Teau. Leurs docks y baignenl, el Ics elagcs du dcssus surplonibeni pour y puiscr de Icui' poulie a\'ancee sous Ic toil u pignon. Les maisons ont les Ions des poissons de la mer, verdalrc, blanclialrc, rouge. Le plus souvent c'est rouge, el cela s'agglomere en corail a lleur d'ealt. Complicpiees ct bizarres, clievau-

cliaiil sLir des ilcs, des ritdcs, gi-iinpani dcs i-oclies, st; rcillrard siir ellcs-memcs, ayanl dcs coiidcs, dcs creux, dcs Icnlacidcs, des soiies dc bras immobilcs, sc pi-oloiigeanl par des moles, bosselees et lorses, elles ont des aUures d'algucs, de carabes a raffut, on dc mcduscs, ou d'aulres betes-plantes de la mer, ((ui I'loiiiieal d'etre vivanles dans rimmobilite.

En dedans dies onl dcs jardins drdsses, dCs rucllcs proprcs, des places nues, line acliviic dc fourmilicre^ Elles sonl ornecs romme un aulel de petite fillc. On a pose un pclit jardin sur la table.

Les demoiselles lr6s gcntillcs qui ont la grace dc nos modistes, avec des allures cranes sous le cbapcau ctinotier, ont a faire, passtint tr6s vite. Dans de si petites villes ! Ou'ont-dltSs a I'airc ilonc ?

Quoi, pas un commerage, pas un pas qui s'atlarde... Dans Ics villes oil le temps est si long, des paroles breves ! La ou ne sc passe rien, on a tant a s'apprendre!

L'alelier! Una longue table, anlour de laquelle dcs demoiselles blondes, manianl d'un coup sec leurs petits ciseaux, — ainsi qu'on pique des fleurs sur un cliapeau, rangent de petits objets dans des boites... des sardines. Toe! la Icte! toe! la (jucue, et youp! dedans la boite. On se bate comme rue de la Paix la veillc du Grand Prix...

Voici riieure du repas et dehors le soleil brillc. Mais cllcs ont de la volonle, des affaires urgentes, un but. Quel? Pour le mo ment manger. EUes ne sont pas gourmandes, el elles mangent fort peu... Elles se depechcnl, elles se dcpechcnl puree {juc...

On dirait qu'elles fuient quelque chose... — la joie peut-etre?

En dedans des maisons, armees pour le grand hiver, il y a, sous double verre, des pots de fleurs. Les portraits de Nansen et de Grieg pendent aux murs. II y a, aux plus petites villes, des theatres serieux.

Les cantiques au trombone de I'Armee du Salut troublent seuls d'un grand bruit de foire le silence blanc.

Des lies, des iles, des iles! Le bateau tourne, retourne, conlourne, on dirait presque qu'il jongle. C'est le Sud, c'est juillet, c'est le ciel radieux. Que de verdures sur la mer, que de fleurs dans la verdure! Les pres ont le peuple jaune des boutons d'or, le peuple bleu des pensees... les jardins ont les lilas pales, les pavots rouges. Un soleil ardent dore les roches criblees de ronces. C'est un Fontainebleau de gros rocbors se battant contre I'armee des pins et bouleaux rabougris, mais un Fontainebleau eparpille dans la mer, et d'ou se decouvre un paysage complique.

Entre des pres fleuris un beau fleuve bleu coule ; c'est fete ! les deux cotes des collines aux belles forets. Des maisons me rappellent les baraques de jadis ou les canotiers joyeux du dimanche remisaient a Bougival leurs amours et leur bai^que... O joie! des bmyeres roses si pres de I'eau claire... O fleuve! — Mais ce n'esl pas un fleuve, c'est de I'eau de mer, c'est un fiord. Morte, cetle eau. Aucun chant n'anime ces maisons. Elles ne sont pas posees la a la diable, pour une fete, elles sont la pour toute la neige et toute la nuit du long hiver...

En ce moment c'est le long beau jour du court ete. Ce ciel clair et bleu va rester bleu et clair au-dessus des bois, au-dessus des fieurs qui ne se fermeront pas. Est-ce la le Paradis? Du « toujours » dans le bleu?

Le grand crepuscule clair, le crepuscule matinal eclaircira encore cette candeur de tout, mer, collines et ciel... Le ciel plus loin Fair plus frais feront des heures delicieuses.

Au soir de la Saint-Jean, des flammes allumees ga et la, de colline en colline, se repondaient... un peu de vie brillait sur les bois assombris, un peu de flamme qui se mirait dans I'eau calme.

C'etait au-dela de Chrisliansand Sud, au Flekkefjord. line jeune fdle en blanc, seule en barque sur la mer, ramait en gestes brefs de ses mains delicates.

La-haut sur le ciel de satin blanc teinte tres vaguement de rose d'or et de bleu pale, aucune etoile, si pale fut-elle, ne se voyait...

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C'est en dedans, et loin de la monotonie des fiords, que ce pays revele sa grace pittoresque. Sa nettete de lignes et son peu de profondeur demandent qu'on aille vite, qu'on agisse. Pas de flanerie, pas de reve, marchez, passez... Rien ne bouge, c'est vous seul qui animez la terre. Les distances sont enormes, passez tres vite...

Patience! Au retour de la Scandinavie devant la mer libra aux vagues agitees, ou devant les grandes plaines aux herbes fremissantes, vous vous arreterez et vous regarderez agir.

Ainsi, filant rapide dans les dernieres karyoles ou les jambes ecartees derriere le cheval, on se sent un centaure qui serait homme en groupe — karyoles qui font place a d'ordinaires voitures — ou remorquant tant bien que mal des bicyclettes poudreuses qui vous rendront si elles sont honnetes, I'effort de la montee aux aises de la descente, — on verra defder devant ses yeux etonnes una variete invraisemblable de sites bizarres.

Spectacle sbakspearien ou la pensee halete devant des impressions qui saisissent brutalement el ne vous arraclient a d'autres que pour vous jeter a de plus vives... Kaleidoscopie oii s'arrangent en tons sens I'argent clair des cascades, le bleu intense des lacs, le vert des bois, le gris des roches, le blanc des neiges!

La marche est penible sur les routes etroites que nul sentier

n'abrege. Le beau temps change de suite la boue habituelle en une poussiere digne des zones meridionales. Oh! un sentier des bois, ou un sentier de roches, un chemin ou meme un pas-dechemin praticable! Non! c'est la, pas ailleurs, que chevaux et gens doivent passer. L'ancienne et noble faculte d'aller a pied ne confere pas de privilege ou de liberte speciale. L'eau du lac est profonde a gauche du chemin. Le mont qui le borne a droite et sur lequel il est pris, est une muraille a pic et ne s'escalade pas. Si, bravant un amas de rochers et de pierres branlantes ou les ronces s'enchevetrent, on parvient a gravir une cime moins escarpee, a s'affranchir de ces visieres des montagnes, a voir pardela, voir au-dessus! — on n'atteindra que des prairies ou un pen d'herbe nage dans les mares d'eau a peine degelee... et si le lac est plus beau vu d'en haut, si la montagne vue de ce haut-la

est bien plus haute, I'horizon de devant est a peine agrandi. li faut gravir encore, inventer des chemins, suppleer au manque d'ailes par le piolet et la corde... Or dans la solitude des hautes neiges d'ici, I'alpinisme est sans gloire, n'ayant pas de temoin.

Marcher est bon pourtant, monter du fiord au lac, et du lac au torrent et du torrent a la cascade, a d'autres lacs, jusqu'au glacier. Marcher! L'air est sans fievre. L'eau claire coule pres de vous. Confortables et propres, et peints de jolies couleurs, les hotels relais tons les vingt kilometres environ vous attendent. C'est peu pour une journee, doubter I'etape est dur. Mais on n'a point souci d'heure ni de repos! Midi n'est pas trop chaud. Minuit n'est pas trop sombre. II y en a un pres d'une cascade, un autre pr^s de trois cascades! II y en a un peint en vert pale dans du

vert sombre! Oh! c'est beau! C'est aupres d'un lac bleu qui se fait vert aussi... Et, tout autour les sapins sombres!

II y en a encore dans une contree nue. Tres haut! La, a minuit le ciel est encore en or! Des plaques de neige croupissent a cote de la route. C'est la cime; elle n'a d'ailleurs aucun point de vue. Un grand champ de neige la domine. On entend le galop, au loin, d'un troupeau de rennes. La route vers le Nord mene tout de suite a la mer. La route vers le Sud mene tout de suite a la mer.

Vie breve des ruisseaux qui decoulent de ces glaces! quelques etages de lacs relies par des cascades, et c'est tout.

La mer entrant sournoise jusqu'au fond des vallees va les chercher au berceau meme, et tend pour les recevoir les longs bras de ses fiords. Et ils s'y jettent.

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Marcher — surtout la nuit, surtout le » beau jour » des nuits!

en — ^^H

Apres les poissons froids et varies de I'holel, les fromages sees qu'entourent des serviettes a dessin bleu, le beurre a profusion,

les jambons cuits ou crus, le pain noir, le pain blanc, le pain carton, les biscuits et le the qui, comme le soleil eternel et I'air frais, chasse le sommeil, — partir au soir, marcher, se reposer

n'importe ou, dans I'herbe sans rosee. Des gens passent, la ■. nuit. De frdles energiques jeunes filles franchissent, la nuit,

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