‹ Teintes du NordChapitre 2 sur 3 · CO ^^L · texte numérisé non relu

CO ^^L

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On voit dernere les monts bleus se cacher le soleil Les cimes e endent des ombres qui sont des ombres legeres. On va, on pent aller sans fatigue ni sommeil. L'eau des ruisseaux qui bruissent s arrete-t-elle pour dormir? L'eau des cascades qui hurlent se tait-elle,^ fatiguee? Le soleil meme n'est point las et ne se couche pas. II s'assied seulement, a I'ombre, derriere les monts. Un instant! Et il repart de suite, clair et joyeux.. .

Minuit! Les oiseaux chantent, ;t le soleil se l^ve!

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Un lac ; des monts aulour, haute barri^re sombre, cercle boise que domine la region des rochers et de la neige. L'eau calme est d'un bleu vert, le ciel est d'un bleu verdatre, et toute la foret est de vert bleu et de bleu vert. II y a des bouts de prairies vert cru au pied des arbres vert sombre; et de l'eau jaillissent des herbes d'un vert tendre. II y a les ronces vertes, les mousses vertes qui couvrent les rochers invisibles et la verte — presque blanche — moisissure des lichens, puis les bouleaux d'argent, les sapins bleus et noirs... — verts! et leur verdure escalade les

monts. Pour faire le grand cercle uni autour du lac, des monts sans nombre se tassent comme un troupeau aux abois, enchevetrent leurs pentes et presentent au soleil, ainsi qu'un oeil d'insecte, toutes les faces de leurs milliers d'yeux de verdure. Lointains bleus, approches d'or! Plus vert, moins vert, — du calme ardent, du calme tendre...

Sur cette couleur qui dort dans toute I'etendue les reves qui passent ne sont pas partout les memes reves : il y a des reves dores, des rfives du matin, il y a des souvenirs bronzes comme des vieillards, il y a des reves d'enfant, des choses argentines. Vert roux, vert bronze, vert or, vert acier, vert azur... et lointains roux bleute, grisailles de verdure!

Mais sur le roc, face au soleil horizontal, la mousse moite et profonde lance des eclairs verts.

L'eclat bronze qui grouille sur I'elytre des carabes n'a pas des feux plus vifs que ces sous-bois d'or tapis dans I'ombre epaisse des pins, irradiant des tons chauds, une flamme orientate, dans la nappe Ires calme de cette nature virginale.

L'horizon blanc de la grande neige pese sur les monts. lis sont comme une coupe pleine, qui deborde ga et la. lis portent plein de neige. Des coulees se sont figees sur les parois : ce sont ces glaciers qui tombent parfois jusqu'a la mer, masses enormes, gluantes, qui ont, toutes blanches, des attitudes de grands fauves se ramassant pour bondir.

Ces « fonds » immenses, doucement bombes au-dessus des monts, ces domes tres plats et blancs du Sud de la Norvege, et qui la recouvraient loule jadis, s'interposent comme un element entre le ciel et I'eaii, et s'etonnent de n'avoir plus a eux toute I'etendue.

On entrevoit du bas des gorges et des fiords ces grandes nappes coiffant les cimes comme un nuage. Et quand on escalade et qu'on se croit au faite d'oii Ton pense decouvrir les vallees d'au-dela on se trouve devant ce continent imprevu de la neige. Dais de soie blanche porte par I'armee des montagnes. Dessous se cachent peut-etre des vallees et des lacs, et des pays ferliles et des villes possibles. Elles dorment du profond sommeil d'avant la vie comme jadis nos pays ont dormi sous la mer.

Ceci reste d'un age antique de la terre ! Les limbes ! Derniers langes emmaillotant le globe !

Grands Fonds de neige du Sud, reserves de purete et d'innocence, neige blanche, vierge neige aussi pure que le feu! C'est du temps que le monde ne savait pas cette pourriture qu'on voil dans les bas-fonds et qu'on nomme la vie...

-• *.<.M»^wj Miijvm wi M m i I

On peut encore fuir toute vie vers le Nord. On le peut tres aisement, en quelques mois, un seul meme.

Sans doute des nids d'humains se rencontrent passe meme les dernieres loques de verdure; mais les bateaux s'avancent encore bien plus loin.

Le Spitzberg a aujourd'hui son Hotel des Touristes pendant les quelques semaines que dure le jour d'ete.

On y trouve au ras de terre Fair pur des cimes. On y peut visiter une curiosite : des ossements humains. En tete a tete avec les pics aigus qui sortent de la neige, on peut voir tout le jour, on

pent voir toule la nuit celte chose familiere et toute proche : le soleil! Si on ne le voit pas, c'est qu'il y a des niiages... Mors la privation de ce compagnon unique, le seul individu qui erre dans le ciel, comma vous vous trouvez le seul sur la neige du sol, remplit I'espace brumeux d'une tristesse infmie... et cette demande de I'enfant : pourquoi sommes-nous au monde? — cette question que I'homme ne resout pas, mais qu'il oublie paixe qu'il voit ses semblables qui ne s'etonnent pas d'y etre, il se la pose de nouveau avec tenacite, quand il se sent bien seul dans la mort d'ici-bas et la mort de la-haut a avoir cette bizarrerie passagfere : etre vivant.

Dans les grandes solitudes de I'au-dela du cercle glacial, on a I'illusion d'un voyage cosmique. On est si pres, si dedans le ciel, — a fleur du globe — qu'on se familiarise avec la ronde bete de feu qui tourne et tourne et n'arrete pas de tourner dans la cage du ciel... On lui parte, a ce pale soleil apprivoise. D'ailleurs it est tout seul. Triste, triste lui aussi...

Mais rien qu'en levant les yeux il peut faire de la joie. II pent faire de la joie! II le veut si rarement...

Qui, s'il le veut, il y aura des teintes de pourpre et d'or, et des violets intenses et des rouges faroucbes, et des mauves delicieux, et des tas de teintes vivantes qui grouilleront dans le ciel et se

mireront dans I'eau. S'il le veut... il y aura des eclairs sur la mer, il y aura des couleurs dans la mer, dessous la mer. II y aura des rideaux de soie pale, de couleurs nouvelles qui se derouleront, broclies de dessins elranges . . . II y aura des f eeries de flammes, apotheoses!

Et tout cela — sans bouger — demeurera des heures...

Soleil de minuit! Immobilile de I'etrange! II semble que le temps s'arrete et ne bouge plus, et que seule la mecanique de la montre que vous sortez de votre poche continue a marcher dans le monde detraque.

Vous savez, ces jours faux, ces minutes indecises, ces splendeurs d'une seconde, vives comme un eclair qui passe dans un ceil, frisson qui secoue un etre d'une seconde d'aveu, — cela, immobile, cela constant, — longuement, jusqu'a la detresse! La nature

rugissante au soir s'est figee net, telle qu'un cadavre crispe que la mort arreta raide dans une convulsion.

Rare splendeur! Mais rare ici meme, bien rare! La nuit couvre des mois ces regions, et un beau jour d'ete a plus d'heures brumeuses que d'heures ensoleillees.

Acre ennui. Si du moins la mer etait vivanle! Si I'horizon etait de la libre etendue! L'au dela du Cap Nord est moins triste deja! Devant la mer libre — meme glaciale — Ton respire.

Des monts sont sur la droite, des monts sont sur la gauche. Devant, derriere il y a des monts, — des monts, des iles.

Le ciel gris comme la mer et lesmontagnes sont grises, du gris plus pale de la neige, plus sombre des rochers. Et Ton ne voit rien de ces roches dechiquetees oii des bribes de verdure se cramponnent pourtant, — rien qu'un mur gris, uni... On ne voit, des plans

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enchevetres de ces iles, ou les cascades se jettent droit du glacier dans la mer, — rien qu'un mur gris, un long, tres long mur de tristesse, serrant a droite, a gauche, et devant et derrifere, le chenal ou le bateau glisse vers I'horizon barre.

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Un soir gris brouillassant.Un soir triste a pleurer. .. Ce n'est pas meme un soir, puisque la nuit ne tombera pas...

Dans I'espece de silence du bruit assourdissant que font, meles, la vent et la machine du navire — des bouffees de musique vulgaire passent, et c'est si triste, si vague, — qu'on ne sail plus... Est-oe en soi-meme, est-ce un souvenir? Esl-ce une fete dans una ville proche qu'on ne voit pas... Mais les cartes disent qu'ici plus personne ne reside...

Des mouettes orient.

O chant de joie — comme il serait doux de pleurer!

Ici, tout pres, quatre pauvres Bavarois jouent du piston. lis

jouent pour le vent, la neige, — tout seuls sur le navire. Tapis pres de la machine, qui tient chaud, quelques Finnois ecoutenl.

Plus etrange que de la glace dans le desert africain, des airs de joie passent dans le desert du Nord. Mais ils ont honte, ils ne volent pas loin et retombent. Le vent les etouffe. Du bout du pont, on ne lesentend deja plus.

Valses navrantes! Sons etouffes! — Loin... pres? Comme un souvenir que Ton voudrait chassei'. . .

Souvenir de joie!

Quand le bateau d'Hammerfest reviendra a Tromsoe, une musique nioins triste parce qu'elle sera sans joie, viendra de la rive. Les gens du navire repondront.

On aborde. Tous se sont mis a chanter. Les parents qui attendent comme ceux qui arrivent.

Cela n'est pas attendrissant, ce sont des cantiques. Cela n'est pas joyeux, ce sont des cantiques — des cantiques... est-ce que c'est meme religieux? Cela est bien, pas attendrissant, et energique. Si Ton riait, on pleurerait, il ne faut pas. C'est bien; on se revoit; on ne s'embrasse pas, on prie.

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Procession de montagnes; noires et coiffees de blanc, telles des religieuses, sous ce ciel gris, moroses comme des murs de couvent au-dessus de la mer maussade et terne, elles s'avancent reveches e; pointues, en silence. La biire de leur robe est d'un sale gristerreux. — Les marbrures de neige y font des trous blancs, comme des lezardes qu'on a bouchees avec de la chaux. Elles vont trois par trois, ou par groupes. — Elles ont des devoirs stricts, une volonte opiniatre. Elles n'ont point de sourire, elles n'ont pas d'extase. Dans ce couvent on ne voit pas le ciel entre les murs. Le ciel, c'est tres grand, et c'est vivant- Le desert meme, par

son immensite, serait vivant.. .ceci est de la mort elroite, de la mort dans un sepulcre.

Blanche neige de chez nous ou convent les semailles! — Non! cette neige est un linceul : rien ne germe en dessous. — Montagues de chez nous d'oii coule toute une vie! — Non, c'est ici de la montagne vieille fiUe. Steriles sont ces cascades qui tombent a la mer. Vaine I'oeuvre des eaux qui rongent la roche noire. Vaines cascades ! Inutiles glaciers, qui jettent a la mer leurs torrents nouveaux-nes.

La-dedans un gros 6tre noir, et comma ivre bourdonne; le steamer semble une chauve-souris egaree et Ton ne salt, voletant au milieu de tant d'iles, s'il ne va pas se cogner a toutes ces religieuses en prieres dans le caveau que forme le ciel platreux.

II mugit subitement et s'arrete. Long grondement, ce sifflet so

heurte de montagne en montagne... Et les montagnes s'elonnent et les cimes et tous ces silences se repetent : Miracle !... chez nous quelqu'tin a dit quelque chose...

A cet ululement, le village sort dcs pierres. Oiii, commc unc dalle levee dans un cimetiere reveille les cloportes, un village — qu'on ne voyait pas — s'en vient en ramant sur ses couples de pattes.

Village ! il y a, posee sur qualre pierres, une eglise de bois. 11 y a un drapeau. II y a le telegraphe, qui annonce I'arrivee des peuples de poissons. Tres loin, derriere ces monts il y a unfe maison, Ires loin une autre, peut-etre a deux ou Irois lieues de la, il y a aussi un glacier. Mais le ciel paleux el Ijas remniiloufle.

Et si, ne ful-ce qu'un instant, le soleil vient a sourire, vite, qliillant le baleali I'oii grimpe ces hauteurs, el tout de stiile le

pays prend un chai-iiie gentil, piiiipailt.

de couleurs vives et nettes...

tiiie petiie joie fraiche

Courte halte — le coiivoi des monlagnes repart: Cdlafalques qui s'en vont dans les nuees grises de la itier.

Non ! Pas grand ! Noii ! pas grand ! Uh pays il'fest pas grand qu'on ne voit pas la ntiit.

La fourmi, ddns un cliamp, voit-elle I'immerise ? elle est petil<5, ies brins d'herbe sont geanls, mais tout au forid, la lerre est resserrcc entrc eux... on les voil uii a iiri, cbmhie des murs de prisbn, elle est dans le fond, dans le noir... elle rie volt pas meme lH cielj elle ne voit rien de grand !

Sur ies sommets des Pyrenees, dans les solitudes ensoleillees dU cicl, les cimes causent enlre elles, et dominent la vie. Elles sont dti grands vieillards qui ont vu bien des choses, et qui ont des petits enfanls jouant a leurs pieds. Nous autres, partis d'en bas, ou le gave chante dans les bois, nous n'atteignons ce calme qui est aux tetes blanches qu'apres un long effort, image de la vie. Effort de la montee, orgueil du but attaint, joies saines dont il ne faut pjis

SOurire, m^me de dedain, puisqti'ellcs sonl de la vraie joi6 d'homme face a lui-meme.

Nordland ! Voici des cimes au ras du sol, voici des neiges. Cheveux blancs des la naissance. Solitude lerre a terre.

Pourtant la vie existe...

Meme ici ! les vallees sent vivanles, il y fourmille un peuple... Mais pas de noire monde... Hommes, nous n'y penetrons pAs. Pcnclions-nous par la vitre transparente de I'cau, — un peu, trds peu seuiement — on pent apercevoir.

Eau claire aux transparences melalliques, si profonde ! Oil Vdil des algues, on voit des plaques de sable fin. Oh ! des soles eI

points rouges s'y soulevent a plat. D'enormes choses noires... vivantes. Des gelatines se menvent...

II y a des poissons bleus d'aziir, et des verts, et des rouges, et des monstres ! De toutes tallies, de toutes mceurs, pacifiques, guerriers...

C'est le monde fleuri des poissons multicolores... que les barques aux grandes voiles meneronl prisonnier jusqu'aux vdles dii sud... Oh ! un printemps esclave s'epanouit dans les enfdades de cuves du marche de Bergen, longue suite de viviers ou on pent admirer, comme dans des serres, les poissons aux tons de fleurs, et les monstres rugueux et sombres comme des arbres...

Maitres du Nord, ils tiennent les vallees inondces. lis sont la

des millions qui groiiilleiit... lis vivent, forment des armees et se battent dans I'eau...

La-haul, sur la mcr vaste et deserte comme le ciel, — au-dessus, tres haul — passent les barques, oiseaux de proie.

Les Lofoten dressent leur echine coriace aux confins du cercle polairo, plus haul que I'lslande el nue le Labrador, mais dans un climal stable que le Gulf Stream fait plus doux.

Sur une mer agitee, quand on les voit paraitre, il semble que ce sont des vagues plus hautes et tr6s lointaines qui figees brusquement se tiennent droites, a I'horizon, et leurs neiges semblent de I'ecume solidifiee.

Tout ce pays n'est-il pas fait de grands gestes qui ne bougent pas?

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Tanl que dure I'aubc-soir, — ailleurs, la nuil ! — les Lofoten, par un ciel pur, courcnt au ras de la mcr commc des nuages roses...

Dechiquelage de pics, de monts, de cimcs fantasques, de golfes, d'lles les unes dans les aulres, silhouettes de monstres, echines bizarres, avee des cornes, des aretes, des epines, carapaces d'insectes biscornus, betes a ecorce, cameleons rugueux, qui changent aussi de couleur, — ces monts sortent de I'eau d'etranges tetes poinlues, striees, protuberantes, ecaillees, squelettiques, guerriers japonais noirs, herisses, rebarbatifs...

C'est une etoffe dechiree qui claque au vent, un lambeau de drapeau qui s'effrite dans la neige...

La, sous le ciel nu, la mer prend un bleu prodigieux, un bleu d'ceil de Norvegc, intense et clair, limpide, qui forme plaque au

bord des roches bariolees et de tout le cailloutage d'un sol lombe en une pluie d'iles sur la mer, — eclaboussure figee, gouttelettes rocheuses, poussiere d'iles, buee diles, — sol en furie percant la face calme de la mer.

Les Lofoten deviennent le Barbizon du Nord. Des alpinisles peintres y debarquent avec pinceaux et piolcts. Motifs de tableaux allemands. Dans un cadre mediocre il liendra des nuages, du ciel pur, de la brume, des montagnes, des iles, de la neige, des lointains, des rocbers, des cailloux, des arbres, des prairies, des cascades, des cbeminees, de la mer et des lacs, et des bceufs, et des gens, et des bateaux a proue et poupe recourbees, des etables, des phares, un port et des maisonnettes rouges posees sur quatre pieds... Et lout cela sera calme, sans dessous de teinte, — exact — tout cela sera plat, tout cela sera mort.

Mais de Svolvser k Kabelvaag — en passant un detroit ~ une route admirable serpente dans de sombres et rases verdures, avec des vues de golfes, des lointains de mer et d'lles, et de colossales monlagncs drcssanl des pics poiinlus.Lcs mouls, la-liaul, prenneni — pourquoi ? — des formes de cirques, ouvrent des gueules rondos beanies, au-dessous des pics aigus, lerrasses creusees on forme de craleres de volcan.

Paysage lunaire.

La lumiere insolite, le soleil radieux des nuils, ces monts en cercle, ces neiges, cc poudroiement d'Jles au loin... Oil suis-je ? Cela semble plus net que la realite ! II n'y a plus de distance... Comme un aveugle-ne, je iale sur mes yeux ces laches rouges, celle herbe vert cru, ces placards de neige, celle eau bleue. Tout cela est dur, net, decoupe, en plaques. Les nuages, les brumes

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memc^ sont precises et fixes : elles tranchent, n'estompent point I'azur raide du ciel.Le clapotement au vent,lcs transparences profondes amenent des violets vifs,des verts glaiiques sur la mer.Lcs maisonnettes fraichement peintes piquent leur tache intense ; leiir loit est d'herbe verte ; aux sechoirs les morues miroitcnt, les cailloux des rivages lancent des eclairs multicolores, les barques de couleurs dressent tete et queue comma des scorpions Les goHes et les ilots s'etagent comme sur un paravent japonais. L'eau partout ; merae vision par ce temps clau^ et dur que dans le gris : une chaine de monlagnes mondee. Les fabriques et les etres se posent dans ce paysage d'entant comme des jouets : range ton arbre avec ta maisonnette. L'art scandmave sauvage — qui va de I'age de bronze a celui oil nous sommes— n'a qu'a metire dans ces lignes un pen de geometric, faire des ronds

plus ronds ct mellre qiielque symetrie clans ce dessin (( qui ne vcut rien dire » pour composer ces ornements raides dont les motifs sont hors de toute imitation des betes, des plantes, de toute la vie — cases geometriques remplies de coulcurs voyantes... Paysage barbaro et mesquin, nature terrible qui s'arrange du gris, de I'ennui, de la nuit... soudain seclairent et prennent une grace jeunette, s'egayent, pas tout a fait pourtant, jusqu'au sourire, — frSles, fraicbes et claires.

Miracle permanent ! C'est la nuit qui se leve... On s'eloigne.

Alors montagnes blondes aux beaux yeux de mer bleue, cascades et verdures, ensoleillement candide oil le plein jour a une virginite d'etoiles... alors plus loin surtout, reprenant la mer lisse, quand deja ces lies multicolores comme des pierres precieuses s'enchassent sur Thorizon — oh ! c'est beau, c'est beau

et clair loiile la nuit ! — Oui, ces neiges que le soleil caresse loute la nuit, — roses ! d'or ct de vert le ciel limpide se teinle, les vapeurs roses rougissent un peu, les lointains mauves se font violets, lescimesgrandissent...

Les Lofoten s'enfuient en grandissant sur I'eau...

Elles grandissent, grandissent, les cimes noires plaquees de neige ! Elle grandissent, se dressenl comme des mals demesurcs, h mesure qu'on s'eloigne on dirait qu'elle s'approche... — cette fiotte de montagnes a I'ancre sur la mer.

Vers la Suede ! — ici recommence I'immensite. Plus large, plus simple le paysage s'ennoblit. C'est une tristesse bien moins pesante et bien plus vaste.* C'est une ample, digne et fiere desolation.

Apres I'apre montee de vallee en vallee que separent les cascades, voici les grands plateaux d'herbe et de neige et de vastes solitudes claires dans les jours tres pales et dans les nuits tres blanches. Les croupes des montagnes s'arrondissent et se denudent. Les lignes se simplifient et les choses s'espacent. Le cici respire. Ici il n'y a plus rien : c'est grand.

repos des forets, admirable monotonie ! Ligncs douccs et infinies ! Mer de sapins, mcr verte et encore verte et toujours verle, Suede ! O longs chapelets de lacs ! Rapides ou s'entassent les longs trains de bois flolles ! Repos ! Calme ! Bienfait de la belle otendue ! Lacs et forets ! joie fraicbe, verte et bleue, riante sous le soleil, — joie fraicbe, verle et argent, souriante dans la pluie !

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Des las de loques, comme pour faire peur aux moineaux, pendant apres des pieux dans la plaine. Ces sortes de tentes, couvrent iin amas de saletes, de vieilles peaux, detritus, mangeailles. Un chaudron pend en haut. De nombreux cones semblables sont epars. Rien ne bouge. Pas d'habilant visible sur ces plateaux. L'herbe nouvelle y trempe dans la neige fondue. II passe des nuages de moustiques feroces.

Tres tard dans le jour, on voil ces tas de peaux grouiller. Un bras sort de la-dedans. Puis des polls blonds ou Ton distingue uno

vieille face embroussaillee, qui est une face humaine. Le bras s'etend, saisil pres de lui, im vieux bout de carton, qui est du pain. II mange. Un chien que nulle approche n'eveille se decide a son tour a remuer et distingue ses poils fauves des peaux de renne etendues. Phis tard il sort du tas d'autres amas de peaux qui sont des humains de sexe et d'ages differents, bien que cela soit difficile a reconnaitre. Les peaux cousues autour de leurs jambes les emmaillotent en tirebouchonnant. C'est une humanite rouillee qui se meut avec peine ; — I'habitude des patins a neige ou endormement.

Leurs bonnets a houppe rouge ou les toques bleiies a quatre coins font rever au moyen age. On voit vivre ces costumes des manuscrits et des vitraux que I'opera nous empeche d'imaginer en vrai.

lis sorlent de I'age de pierre dcpuis quelques annees. lis ont un elat civil et savent lire. lis ne sont plus bien nombreux. lis se degoutent de leur elat de phenomene. lis n'ont auciin orgueil a se dire « les Lapons ». L'hiver en Suede, I'ete sur les bords du Nordland norvegien, ils suivent encore les troupeaux de rennes mangeurs de lichen. lis sont les parasites des betes semi-domesliquea, qui leur donnent tout, le lait, la viande, la peau de leurs habits ct les draps de leur lit, le toit de leur demeure d'ete, les instruments d'os qu'ils savent sculptor, et qui les trainent encore par les routes de neige.

Paleontologie ! ethnologic! Prehisloire ! myslere des origi-

ncs...

Cue vcux-tu done apprendre des niusees et des livres ? Couche-loi la, ne to lave plus, mange ct marche comme eux !

lis s'effacent du monde el sc melent a lui. Races attardees, mainlenues par le climal tres dur et par des moeurs tres douces dans un etat tres simple. Eux aussi perfeclibles, et tres rapidemenl, aiiront des metiers ct des demeiires slables, porleront des I'aux-cols, cracheront dans des vases speciaux, auront des chapeanx noirs dc forme liideusc, et 1 etc I'eront des chemins invraisemblables pour Irouver quclqucs jours d'air pur, dc liberte, ct do celte vie simple de << lout ee qu'il me faut est avec moi »,' dc celte vie erranle qu'ils ont la bonte dc vivre quand cc n'est pkis la saison.

Quelques annees encore et tout cela ne sera plus. La vie des Lapons a prolonge jusqu'a nos jours en pleine civilisation les secrets qu'on arracbe aux cavernes de la lerre. Voyez... mais des qu'on voit, cela disparail si vile...

Les musees de Slockliolm, Copenhague, Christiania S3 formcnl en loule hate, et vile, vile, cnlassenl ce fiui va disparailrc. Meme il semble que Stockholm empaille des vivants. Le Skansen inonlrcdcsLaponsfraisct proprcsbien en vie... An Skansen dc vrais Lapons viennent voir les faux...

Les costumes nationaux si rares partout, meme dans le Hardanger et la Dalecarlie, subsistent aux jours de fete. On les impose dans les hotels aux domestiques. Le gouvernement subventionne les hotels comme les musees, on pent y voir « servir » ces corsages rouges qui vonl si bien aux blondes... Mais ce n'est plus le costume national, c'est une livree ! — Et I'univers ne sera plus que des habits noirs et des musees.

Ce pays qui si vite s'amcricanise, s'empaille lui-meme. II met vile au musce la chemise qull quilte. Lc beau coslume qu'il por-

tail I'annee derniere el qu'il n'ose plus mettre, ayanl une redingote, le dimanche il va le voir sur un mannequin, dans une vitrine. Et il admire,

Musees, de choses barbares et modernes ! plus antiques d'apparence que ce qu'on voil dans les vitrines egyptiennes... Le meme siecle a fabrique et 6tiquele, catalogue comme reliques ces sauvageries...

bonnets pointus des belles Suedoises ! On en voit pour une demi-couronne d'enlree. Quaint aux Lapons, en route vers I'Americanisme, a Tromsoe, dernier abri d'luimanile et de verdure vers le Nord, on les voit sedentaires, n'errant plus que dans la ville. lis « s'elevent » de I'agc de pierre a la mendicite.

Copcnhague esl la ville. Stockholm est le palais. Larges beaux lacs de Stockholm, rochers couverts de bois, rochers couverts de palais, lacs couverts de navires !

Esl-ce ici la plus belle ville du monde ? Elle se devoile rarement, aussi son teint esl pur, et, quand im rayon de soleil donne, c'est blanc, c'est grave et souriant, c'est une majeste discrete et rayonnanle, un calme somplueux et simple, une allure de grand pare... V^enise du Nord ? Non pas... Un Versailles tres pale, pur comme de la porcelaine.

L'art nouveau s'est greffe de suite sur I'arl barbare. II n'a pas eii de peine ici a relrouver ses gouts d'ornemenls liors nature, ses racines, ses cercles, ses plaques superposees, sa grande simplicite, et la rarete extreme de la figure humaine. II semble que les agrafes et ceintures de bronze, les vases d'or prehistoriques du musee de Copenhague, se soient a travers lage des Vikings perpctues, el qu'ici Tinvasion de l'art anglais moderne n'a que muri et continue l'art national. Une sorle de goilt candide et simple a preserve des lourdeurs et grossieretes allemandes. Una tradition de grand siecle regne sur la Suede.

Pays de la porcelaine et de la mer onctueuse, grasse et calrne dans ses Sunds iinis comme des prairies, voici greffee sur le tronc lourd de rAlleraagno — i>liis pres de la Sii^de, plus semblablo a la Norv6ge — Copenhague, capitale de ces trois sceurs du Nord qui ne s'aiment pas entre elles...

Et voici les petites Danoises equivoques, chastes, nues et gar- Qonni^res que Thorwaldsen reva imiter de I'antique, Grave, archeologique, sentimental, docte, consciencieux, il alia a Rome se

mettre devant des antiques pour sculpter les petites filles qu'il avail en lui-meme. La neige de son pays n'est pas assez froide : I'ete elle fondrait ! aussi il prit du marbre.

Et ce marbre ne s'est point dore ; il reste blanc. II semble dans les boutiques ou la cerise est rare, que s'etalent des choses exotiques et cheres, des bananes, des oranges ! Non pas de ces tas de fruits murs, opulents el sales, ces grouillements d'or dont les ruelles de Naples resplendissent — mais de petites raretes pales, sous verre, choisies, propres el nonces de favours .

Ce marbre est reste blanc. II ctait fail pour les musees : \Vy e^t entre de suite. Les professeurs sont professeurs des que, sortis de de I'ecole, ils ne sont plus eleves. II y a entre ces deux etats une porte secrete et souterraine qu'ils connaissent, et qui evite que Ton passe par la vie.

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