L ALÉRION I
Je sais tes jours et la douceur de tes yeux clairs Dans les jardins d'enfance au bord de l'eau des Mers, Je sais tes jours parmi les fleurs et sur le seuil De la vieille maison grave à ton jeune orgueil D'où descendit ton âme en fête vers la joie, Frère ! et quels clairons d'or ont sonné dans ta voie Si haut et d'un tel train de guerres et de gloires Que les soleils semblaient arrêter les nuits noires !
Je sais tes jours, je sais le jour et celui-là
Où l'Épée à tes mains, alors, étincela
Déjà lourde à demi de l'avoir trop songée,
Et torse du Destin dont tu l'avais forgée
Et dont l'éclair, hélas! effaroucha l'Oiseau
Apprivoisé à ton poing d'où, fidèle et beau
De plumes de toutes les couleurs de ttb rêves,
11 becquetait en paix la rose de tes lèvres
Et. qui, solide et stable et lourd comme à jamais
Et pour toujours et sur tes songes, désormais
Dominateur de par ses grifîes qu'il rétracte,
Ferma ses ailes d'ombre au sommet de ton casque I
Je sais quel astre vil alluma tes yeux clairs Lorsque ta haute nef saigna sur l'eau des Mers
De la Tête mystérieuse de sa proue
Et l'aurore tragique où s'empourpra ta joue,
Et tout ce qui tenta tes lèvres et tes mains,
Et tout ce qui pleura le long de tes chemins,
Et tout ce qui maudit l'ordure de ta trace,
Et la colère et l'arrogance de ta face
A la lueur des torches hautes sur tes pas !
Vent des glaives, oh sur sa face tu passas! Vent des soirs ton conseil lui parla à l'oreille, Vent de l'aube qui chuchotte qu'on se réveille, 11 n'a donc pas compris vos paroles, ô vents Du vaste ciel et de la Mer que si souvent Je l'ai vu, quand tombait le soir ou dans l'aurore, Debout et ses deux mains toutes rouges encore Jointes sur le pommeau du glaive.
O taciturne Nul sursaut n'émouvra donc le bloc de tes plumes, Emblématique Oiseau qui songes et demeures, A travers les destins, les hasards et les heures, Proéminent témoin là immobilisé Obstinant ta prestance où le vent s'est brisé Sans arracher du socle autour duquel il s'use Ta griffe indifférente et tes ailes percluses !
LALERION 21
O Tristesse ! tes soirs sont venus sur cette âme, Tes lunes, ô Silence, ont neigé sur ces armes; Le fracas de la gloire absurde s'est éteint Tristesse, et le voici las, encor que hautain Car la Douleur se porte un peu comme l'Orgueil, Lui qui vécut parmi le tumulte il est seul, Lui qui fut vain jusqu'à la jactance il est grave Et lui qui fut dès toujours pâle il est plus pâle
Car la vaste forêt s'est ouverte à ses pas...
Les chênes hauts ont vu la lutte et le trépas,
Et leur silence seul a su le sort étrange
De l'Adolescent -mort en son armure blanche,
Parmi les fleurs où son sang clair s'épand en flaque
Funéraire et qui s'agrandit autour du casque
Où radieux, battant des ailes, aspergeant
De ses gouttes les fleurs et l'armure d'argent
Dont les roses baisaient le métal empourpré,
S'éployait, victorieux et transfiguré
D'informe qu'il était d'ombre et de songeries,
Un grand Oiseau d'azur, d'or et de pierreries!
C'est le soir sur la plaine enfin et sur la route...
La dent des agneaux doux a tondu l'herbe courte,
Les filles répètent, à mi-voix, l'appel des pâtres,
Les agneaux blancs et noirs se hâtent
Et piétinent sur la route
Car fombre déborde de la forêt.
A la fontaine où feau goutte à goutte pleurait Avant l'aube et que vinssent les filles de la plaine, A l'heure où pâlissent les étoiles^ A la fontaine,
l'alérion 23
Y laver leurs pièces de toiles,
L'eau claire encor auprès des arbres,
L'eau tranquille parmi les roseaux sur le sjbie..
Repleure ce qu'elle pleurait
Avant l'aube.
Les grands linges épars ont séché sur les saules Et le vent les agite au crépuscule.
Le soir a ferme les campanules! ,
Voici déjà mortes les hémérocales
Et les lis d'eau déjà fléchissent sur leurs tiges;
Les roses sont un sang qui se fige
Et s'égoutte, pétale par pétale;
Et les filles du vieux seigneur s'affligent,
Toutes assises
Au talus de la route avec leurs fleurs fanées,
Tristes emblèmes
Où se songeaient leurs Destinées.
Et celui qui passa sous l'armure hautaine
N'est pas revenu de la forêt
Qui crispe au ciel, là-bas, les cimes de ses chênes.
Ni les filles là-bas qui mènent les agneaux. Ni celles qui lavaient le linge au fil de l'eau N'ont vu, de la forêt massive sur le soir, Grave comme la Mort et beau comme TEspoir! Monter, mystérieux et brusque en le ciel vaste, L'éblouissant Oiseau qui s'envola du casque Et sur la plaine, au crépuscule rose et mauve. Promena la lenteur de son vol grandiose ; Ni les douces Enfants qui rêvaient côte à côte. Assises Tune auprès de l'autre en l'herbe haute. Ne l'auraient aperçu s'il n'avait, en passant Sur elles secoué ses ailes d'où le sang Dégouttait sa rosée au bout des longues pennes, Pour lever les yeux de leurs faces incertaines, Et leurs mains qui tenaient de pâles fleurs, vers lui,
Oiseau de songe et d'or éperdu vers la Nuit !
Quelqu'un songe
de Soir et d'Espoir
La tristesse t'a fait signe chaque soir. Francis Vielé-Griffin.
Mon Ame s est songée au miroir
Oite ta main Imussait en face des calmes soirs!
Et nous allions, ô Vigilante,
Le long des grèves de la Mer,
Et nous allions ensemble
Dans le vent amer,
Moi plus rapide et toi plus lente,
A cause de ta rohe d'ombre et de cendre
Et de ta chevelure lourde d'ors pâles.
Parmi les dunes oii Veau mirait tes opales
Pareilles à des peines vigilantes,
Anciennes et presque mortes — loin de V Espoir l
Et les soirs
Apaisés ou tragiques ou calmes
Se reflétaient, avec mon âme.
En ton miroir
Mystérieux, pacifique et profond et calme!
fai songé mon Destin assis à tes pieds nus, Parmi les palmes du jardin près de la Mer ;
L' Ennemi m'a vêtu d'or, de soie et de fer. Et les doux sorts ne sont pas venus.
J'ai songé mon Destin mourir devant ta gloire, Cuirassé d'un orgueil gemmé de sang jailli^ Et mes aurores ont vu le soir vieilli Avant que t ample pli
Du pennon ait flotté le long de la hampe noire Au dessus du vent de f oubli!
O Vigilante en qui survit ce qui na pas été, O toi dont la mémoire est fidèle à ce qui fut tenté, O toi dont le miroir mire ce qui ne s'y est pas reflété. Toi, douce aux mains vides, Aux pauvres mains sanglantes et mal guéries^ Indulgente aux vêtements sordides.
En r indifférence de tes pierreries^ Fois la Mer est si triste et le Soir est si beau Que je veux que ta main me conduise vers l'ombre Parmi le vaste vent sorti de la Mer sombre, A la cendre des jours encor chaude au tombeau y allumerai V éclair ravivé du flambeau Que doublera ton miroir, Et^ pâles de Songe et d'Espoir, Nous entrerons joyeux par les Portes du soir!
quelqu'un songe de soir et d espoir 29
C'est TEspoir! ...
Comme des ailes faibles dans le crépuscule
Si loin que c'est le vent peut-être ou le frisson
De ta pâleur sur ta face, ô taciturne,
Devant quelque ombre en les cyprès du bois nocturne,
Parmi les asphodèles graves du gazon,
Ou des pas que le vent simule aux campanules
Des bleus treillis du vieux jardin de ta raison
Où ton âme se connaît moins au crépuscule.
C'est l'Espoir!...
Ecoute il est assis au bord du fleuve. Si près de l'eau que ses ailes trempent dans l'eau, G les antiques ailes en l'eau toujours neuve Qui fuit et mouille le plumage de nouveau, Le plumage des grandes ailes dans l'eau.
C'est l'Espoir !...
Mais voici l'aube et l'heure pâle
Où ta face est plus triste encore et taciturne
Et folle de mornes alarmes
En tes mains à travers qui coulent, une à une ,
Tes larmes.
Le vent efface des traces de pas nus aux sables...
C'était l'Espoir
Qui fut assis dans l'ombre auprès du fleuve noir !^
quelqu'un songe de soir et I) espoir 31
Les grands vents venus d'outre-mer Passent par la Ville, Thiver, Comme des étrangers amers.
Ils se concertent, graves et pâles Sur les places, et leurs sandales Ensablent le marbre des dalles.
Comme de crosses à leurs mains fortes Ils heurtent l'auvent et la porte Derrière qui l'horloge est morte;
Et les adolescents amers
S'en vont avec eux vers la Mer !
Je sais de tristes eaux en qui meurent les soirs !
Des fleurs que nul n'y cueille y tombent une à une...
Je connais d'antiques miroirs
Habitués à des faces de taciturnes
Qui viennent s'y songer autres du fond des soirs.
Viens vers les eaux avec le soir derrière toi
Et ton ombre allongée à tes pieds comme une morte !
Comme ta vie est loin apparue en l'eau morte,
Comme ta vie est loin des soirs sur les bois
Et des soirs en rayons au seuil des portes
Et sur les vastes et vieux jardins et les toits...
Après tant d'Étés que d'Automnes sont mortes !
Viens dans les calmes eaux laver tes mains coupables Et ton manteau froissé de vents et d'orages
QUELQU UN SONGE DE SOIR ET D fcSPOIR 33
Et les yeux aveuglés du sable
Des routes d'ombre et des plages
Interminables à tes voyages
Des terres de folie au pays des sages
Où l'eau terne languit en âges de sommeils
Parmi les arbres grêles et sous de pâles ciels.
Le vieux miroir t'attend pour te montrer ta face En un sourire encore à travers le passé Et pour qu'il certifie à ton ombre qui passe Qu'elle est le songe enfin de ce qui s'est passé.
Viens, ô mon Ame, et pour mieux voir, Lave le tain et le biseau du pur miroir A cette eau morne et taciturne, un soir!
Tristesse ! mon Ame est dans tes voies
Et pleure aux cippes de tes chemins,
Ton fardeau pèse à ses épaules que tu ploies,
Tes asphodèles se fanent entre ses mains,
Tes chimères agonisent au pli des soies
Qu'elle traîne dans la cendre de tes chemins!
Tristesse î mon Ame est sur tes pas ; Elle te suit le long du fleuve et de la haie De toute la hâte de ses pieds las.
— Le vent pleure dans l'arbraie — Elle s'entrave dans sa robe et folle, hélas ! Te tend les bras...
Tristesse ! mon Ame est sous ton aile.
Vous marchez côte à côte ainsi comme deux sœurs
Dont Tune plus faible chancelle
Et dont l'autre a de grandes douceurs
Pour la plus faible qu'elle couvre de son ailel
Tristesse! mon Ame est dans ton ombre.
Mène-la si loin que le soir
Y soit grave et calme et le jour sombre,
Mène-la si loin que l'Espoir
Ne l'atteigne du vol rose et noir
De ses ailes de gaze et de moire,
Mène-la hors de la mémoire
Vers les Sept Demeures de l'Ombre!
Qu'une main mène mes Douleurs
A la fontaine taciturne
D'une eau où se sont joints leurs pleurs,
Mornes et graves, une à une,
Mon Ame avec ses pâles Sœurs !
Qu'ils aillent, ô mes Désespoirs, Parmi l'oubli du bois nocturne Suspendre aux arbres les plis noirs De leurs tuniques, une à une,
Plus en pièces de soirs en soirs
Et je pencherai sur l'eau calme Ma face pâle et taciturne, Toutes mes peines et mes larmes Avec mes douleurs, une à une,
Qui sont les Sœurs de ma Fortune.
quelqu'un songe de soir et d'espoir 37
Si ton âme n'est pas, ô mon âme, selon la vie,
Et si l'orgueil subsiste en tes songes du soir
Qui s'entêtent à quelque espoir,
Plutôt que de rester si tard à ta folie,
Songe à l'Été, songe à l'Automne,
Souviens-toi des Mais brefs qu'Octobre prompt talonne
De tout le poids du vent sur les herbes courbées I
Oh va vers ta demeure où pleurent les clepsydres Muettes des heures tombées Dont le silence pleure et vibre A côté du sablier vide,
Oh va vers ta maison où le vent a, dans l'ombre, Ouvert la porte avec ses ongles...
O Regret, ô Douceur, ô Sagesse!
Qiiel vieux Destin obscur à ce sort nous filie
3S TEL qu'en songe
D'être ainsi que le veut la fatale détresse Qu'il faille que le soir succède à l'embellie Des matins et que la liesse S'ensuive de mélancolie .
O mon âme te voici selon la vie.
quelqu'un songe de soir et d'espoir 39
L'Epée et l'Eventail, le Fard et le Bouquet, Un masque superpose un rire au pleur des faces, Une chimère étrange en la soie aux rosaces Se mire dans Tébène et le buis du parquet.
Qu'est-il donc de si lent à mourir et si pâle Dont tant de crépuscule encor n'ait eu raison Et qui réfugié parmi la vieille opale Y conserve la paix de l'antique Maison.
O folâtre folie enfin que s'attribue La nôtres et l'éventail disperse au vent du soir Tout souci, là, comme un papillon rouge et noir Qui vole sur la coupe où la Mort sera bue.
O Sœur ! veux-tu vêtir tes âges et tes soirs Selon les vrais destins qui telle t'ont voulue Souriant en face des miroirs Ton silence où ta paix enfin se constitue ?
Veux-tu vêtir tes soirs selon l'usage et l'ordre
Que t'ont signifié le silence et la pierre,
Selon la ruine et l'opprobre,
Et la poussière.
Et les songes féaux de la maison de pierre ?
Pour bien accouder ta Tristesse
A la haute fenêtre où tes jours passeront
A voir la plaine et le vieux pont
Et les routes et la forêt etdes ciels d'ouest,
Où les soirs périront
QUELdU'UN SONGE DE SOIR ET D ESPOIR 4I
Vêts les glauques satins faux comme l'Espoir
Où luisent les plis en coupures de glaives,
Les satins nues semblables à des eaux claires
Parmi les grèves,
Menteurs de toute la fallace des miroirs,
Et les moires d'ongles griffées,
Et la soie
Qui frissonne comme la joie,
Et les brocarts croulant d'abondances et de trophées!
O Sœur vêts les durs Sorts où les Destins te ploient
Selon tes songes, hélas, et selon la vie;
La honte seule envenime les soirs.
Un sourire est plus beau d'une face pâlie.
Et la Douleur est douce encor qui fut l'Espoir.
Mon Ame les vois-tu venir?
Ce sont tes frères les Espoirs
Qui heurtaient à la porte au travers de la haie,
Les doux venants de l'aube gaie,
Les fiancés de la Beîle Dame de Tyr,
Les favoris de la Dame folle et gaie
Qui s'accoudait au balcon pour les voir
Comme ils passaient par la roseraie
Avec de si doux yeux à nul ne leur mentir.
Mon Ame les vois-tu venir?
Ce sont tes frères les Désirs
Avec leurs faces impérieuses et suppliantes
Et leurs guirlandes d'amaranthes
Et de soucis, et de riantes
Lèvres qui pleureraient vite
A quelque dur déni d'un destin obstiné,
Tu sais où leurs regards jadis t'ont conduite
Pauvre Ame en qui le soir, comme une autre âme, est né,
Pauvre Ame les vois-tu venir?
Ce sont tes frères les Souvenirs ;
Ils marchent sur des feuilles mortes
Et portent des miroirs où leurs faces pâles
Se confrontent à d'autres faces, les mêmes et plus pâles,
Ils savent tous les coins des vieux jardms et les ombres,
Et les clefs de toutes les portes,
Et l'âtre doux en reflet aux dalles.
Et la maison filiale d'aïeules graves,
Et d'autres qui teillaient le chanvre sur les portes
Auprès de celles qui sont mortes.
Pauvre Aine les vois-tu revenir
Espoirs. Désirs et Souvenirs,
Ces doux frères que te ramène
Une amertume bue à la même fontaine.
Vois tous les soirs sont morts au large de la tour triste Qui plonge au marais noir ses murs que verdit l'eau,
Ton diadème est lourd d'une antique améthyste Et tes cheveux d'or lisse échappent du bandeau,
Et ta robe s'efface en chimères fanées.
Le vent qu'elles plus las te chante les Années.
Regarde les voici qui viennent,
Une à une, les anciennes
Et du plus loin qu'il te souvienne.
Pauvre Ame,
Ombre de la Tour morne aux murs d'obsidiane !
Des faces graves sont au fond de nos Espoirs !
Graves sous l'or qui les couronne
De fleurons de flamme et de jaspes noirs,
Et leur regard évoque un songe où des mains donnent
La main aux mains sûres et bonnes
De celui qui les va guider, le bel Espoir,
Vers nous, pour qu'en nos soirs.
Rayonnent
Les douces faces à jamais sur nos Espoirs !
Des faces tristes sont au fond de notre joie...
Pour de guirlandes que s'ornent les cyprès
Leur ombre est-elle moins triste sur les prés,
Si longtemps que le crépuscule atermoie
Ne faut-il pas qu'il choie?
La Chimère qui grimpe de ses griffes aux fleurs des soies
Retombe des plis déchirés,
Le sourire s'aggrave de soins invétérés
Et toute Doaleur larmoie
Aux faces, hélas, de notre joie.
Des faces pâles sont au fond de nos passés...
Dans l'ombre
Où s'annulent des opales dépéries,
Où s'éteignent des rubis lassés ;
Des songes pâles errent par la forêt de nos passés
Et pleurent aux sources taries
Qui ne mireraient plus leurs faces effacées,
Et les soirs aveugles aux pierreries
Ne savent plus où ont passé
Les faces pâles de nos passés.
Des faces mortes sont au fond de nos silences ..
De grandes ailes ont plané sur les eaux.
Le marbre et le basalte et l'ombre et le silence
Erigent, dans la Nuit, des tombeaux
Où la face sculptée au fronton du silence
Eternise sa vigilance
A revoir sa durée aux taciturnes eaux.
Quels beaux Espoirs dorment au fond de nos silences Près des Passés assis au seuil de leurs tombeaux !
Par les chemins de ma tristesse il est venu
Avec le vent léger en sa chevelure,
Avec sa face de pâle aventure,
II est venu,
Il était nu,
Et des fleurs tristes se fanaient à ses mains pures !
O Voyageur qui reviens du fond de moi-même
Tes pas ont foulé les grèves de mers mornes,
Tes pas lointains ont remué des feuilles mortes,
Tu as frappé à bien des portes,
Tu as compté bien des bornes ;
Tes lèvres ont bu l'eau de mes fontaines.
Tes lèvres sont blêmes
De leurs eaux mortes
Où tu te mirais à toi-même !
O Voyageur qui reviens du fond de mon Songe
Les oiseaux ont fui dans la forêt,
La Licorne a cassé la longe
Dont tu la menais.
Mes lacs se sont" changés en marais
Et mes rosiers en cyprès ;
La grotte merveilleuse est un antre de ronces,
Et tu errais
Avec ton ombre.
Par les chemins de ma Tristesse, ô Revenu
Avec ta face de pâle aventure
Et du sang à tes pieds nus
Assieds-toi le soir est venu
Voici le pain et le manteau de bure,
Et le silence où tout s'endure
Comme si rien n'était survenu...
QUELQU UN SONGE DE SOIR ET d'eSPOIR 4y
Les bouquets sont fanés au fer des lances, Les rubans sont déteints à la poignée Des glaives clairs encor de victoires saignées En un val de silence Par delà les Années...
Et le retour s'en vient, par le soir et les chemins,
En chevaux bronchant aux cailloux,
En mors ébroués aux vieilles mains,
En cuirasses saignant par le crible des trous,
En défilé triste par les chemins
Et les sentes en lacis,
Entre les blés et les semis,
Sous le vol sinistre des oiseaux de souci.
En cors où se sont tus les grands souffles hautains !
Et le soleil est noir en les écus ternis!
Les bouquets sont fanés à la pointe des lances Et les pommeaux ornés de rubans de vaillance Heurtent la porte de la demeure du Silence;
Et sur le lent retour qui chevauche, un à un, L'ombre descend du vieux palais comme quelqu'un,
L'ombre du vieux Palais descend comme quelqu'un!
QUELQU UN SONGE DE SOIR hT i) ESI'OIK ^I
De Tantique tempête et des soirs morts sur des mers mornes
Par les routes où les bornes d'onyx marquent les carrefours
Des galops à travers les portes en arcades,
De la vigie au sommet des tours,
De l'orgueil ou de quelles amours
Es-tu revenu, et par quel decours
Des vieux Espoirs t'a ramené là ta Fortune
Pour que ta lèvre ait tant d'amertume,
Et quel Destin
Triste et hautain
Ploie à ton poing le vol d'un oiseau taciturne?
Bel Oiseau !
Dis-nous pourquoi ses vêtemsnts sont en lambeaux.
Tes yeux brûlent parmi ton plumage de fer,
L'escarboucle scintille à ton bec taciturne,
Tes griffes d'or empoignent sa chair,
Et quand tes ailes d'ombre ouvrent leur vol sur lui Elles le couvrent d'une mystérieuse nuit.
Bel Oiseau, si tu ressembles à ses Songes
De tout ton vaste vol immobile à jamais,
La tristesse s'augure à ton emblème sombre,
Ne revoleras-tu vers l'antique forêt
Vers les soirs de tempête et la mer et les dunes
Pour guider ses pas plus lents à l'aventure^
Et verra -t-on encor passer parmi la gloire.
Avec la claire épée et l'armure noire,
Le périlleux Errant dont le casque s'emplume
A son morne cimier d'un Oiseau taciturne.
Mon Âme s^est sougée^ bêlas ! etjnsqiien f ombre
Elle a suivi qui lui semblait èîre comme elle^
Selon quelque face fraterneUe^
Selon quelqiie voix aux leurres de réponse.
Selon une ombre,
Elle a marché, parmi les roses et les ronces,
A travers la prairie éparse cF asphodèles,
Par la route, la sente et la grève,
Le long du fleuve, de la haie et de la mer,
Avec l'Espoir et la Tristesse, tour à tour, et le Mensonge,
Avec l'Orgueil aveugle et que mène la Honte
Elle a marché
Pauvre âme taciturne et folle et lasse et prompte
De s'être ainsi songée à suivre au loin son ombre.
O Vigilante
Nulle face en fécho ne fa jamais souri
Nulle fleur qui ne fut ton sang à tes pas na /Jeuii
Nul soir qui ne fut ton âme na péri
54 TEL q.u'en songe
Tu ne sais rien dont déjà tu ne te souviennes, Et les plus vieux chemins ne mènent pas ailleurs , Par la joie ou les pleurs, Qu'à toi-même, O Vigilante!
Lais!ie dormir en toi les faciturnes eaux
Oîi ton songe penché se mire à ion silence;
Le vent triste frissonne à i'i robe en lambeaux
Ta robe déchirée à c' angle des tombeaux,
Sois silencieuse, à vigilante.
Eteins du pied la torche oîi brûla ton orgueil.
Et du feu qu'elle expire allume l'humble lampe.
Et ne dépasse plus le seuil
De la maison où l'âtre en cendre
Croule en décombre ;
Ferme la porte
Et que la paix du soir apporte,
Son ombre sur ton ombre !
La Gardienne
Je m'apparus en toi comme une ombre lointaine. Stéphane Mallarmé.
LA GARDIENNK 37
PERSONNES EMBLEMATIQUES