‹ Tel qu'en songeChapitre 9 sur 15 · LE MAÎTRE I · texte numérisé non relu

LE MAÎTRE I

Merci, au nom du seuil où vous m'avez mené. Le Passé, c'est le soir derrière la forêt Et la mer par delà les plaines, les landes, les grèves; C'est l'ombre où l'oiseau disparaît

LA GARDIENNE 6l

Qui saigna d'une flèche à l'aile,

Pour avoir plané sur les piques, lesarcs et les glaives.

Merci, frères, vos pas m'ont rouvert la forêt Et mon âme est rentrée en le lieu de ses rêves.

Il s'avance de quelques pas. Les Frères d'Armes le considèrent et alternent à mi-voix.

l'un :

L'Epée entre ses mains, hélas, a lui ! La torche

Hautaine n'éclairera plus le vaste porche

Du Palais que sa gloire à la gloire a construit.

l'autre :

Et les soirs passeront aux faces des Années Et les Braves pleureront les aurores nées Après que le Héros a pris fin dans la Nuit.

l'un :

O quel renom pourtant se relègue en l'oubli.

l'autre :

Gonfalon dont le Temps roidira l'ample pli !

62 TEL au 'en songe

l'un :

Lance haute que rouilleront la pluie et l'ombre!

l'autre :

Glaive jusqu'à la garde entré dans le sol sombre!

ensemble :

Voici que le Destin consulte le Destin !

le maître :

qui se retourne vers eux.

Amis ! mon soir en pleure retourne à son matin,

Ma faiblesse chancelle et s'étonne à survivre, La coupe d'or menteur avait le goût du cuivre Et si j'ai bu l'orgueil et son ivresse étrange: La honte! et le breuvage triste de la gloire, Son amère fumée est morte en ma mémoire Et je me sens un autre, enfin, et l'heure change.

Il tire Lépée suspendue à son côté.

Allez, voici le Glaive illustre, et du pommeau Où la gemme oubliera la main qui l'a polie, Mon poing, depris du soin de l'antique folie, Heurte, en ce soir de paix, la porte du tombeau.

LA GARDIKNNK 6}

Ouvre toi, dur ventail que le Temps a scellé, O murs, ô salles ! et toi, doux âtre, Luis pour le vagabond et pour l'inconsolé Et sèche le manteau de l'errant et du pâtre.

Porte où, le soir, nul n'ôtera la clé !

Et que les passants pâles et les mendiantes

Abritent leur misère sous ce toit

Où vient songer celui dont les mains bataillantes

Renoncent à l'Epéeet maudissent l'arroi,

Et ce glaive je vous le donne.

Adieu, Frères, priez que l'ombre me soit bonne,

Que mes mains qui, d'un geste, ont rué par les soirs

Le galop des chevaux aux moissons des terroirs,

Et qui haussèrent le pennon et dont lanneau

Luit d'un rubis qui semble du sang mort dans Teau,

Obtiennent le secours d'être à jamais oisives

Par l'ample ablution à des fontaines vives !

Que ces coupables mains, ô larmes, soient absoutes

Du crime de la lutte et de l'orgueil des joutes,

Par les femmes en deuil qui pleurent sur les routes,

Par les morts oublieux qui dorment sous les voûtes.

Adieu, je vous salue au seuil de la paix calme, Au nom du vieux laurier amer et de la palme,

64 TEL q.u'en songe

Vous dont la Vie ardente était selon sa loi, Vous qui fûtes ce que je fus et mieux que moi, Vous pour qui la forêt est de l'ombre ample et fraîche Sans qu'un fantôme pâle à jamais vous y cherche, Et qui ne cachiez pas, sous l'étoffe et l'armure, Le regret mal fermé de quelque plaie obscure, Et qui ne traîniez pas le poids désespéré D'un lourd manteau de songe à demi déchiré.

Qjuand vos pas seront morts comme mourra ma voix,

Avec l'adieu suprême enfin qui vous conjure

D'oublier au départ les chemins de ce bois

Et le château désert où mon âge se mûre,

Il ne restera plus, de qui brandit le glaive

Injurieux parmi la plaine et sur la grève

Où ses pas au couchant saignent peut-être encor,

Qu'outre quelque renom qu'amoindrira la Mort

Qiielqu'un qui vient, un soir, vers le château qui tombe

Pierre à pierre ainsi que nos jours vont à la tombe,

Voir, s'il ne reste rien dans le Songe et la Nuit

De ce qui fut un autre et de ce qui fut lui,

Et confronte, au seuil que la ruine encombre.

Son Ame, face à face^ hélas, avec son ombre.

Les Frères d'Armes disparai*;sent dan=; la forêt. Le vent du soir frissonne et à travers les arbres, au ciel, un peu asso.nbri auparavant, les derniers éclats du couchant rayonnent.

Le Silence a baisé mes lèvres pâles, Des souffles passent sur mes mains Et le crépuscule se hâte De m'enfermer loin des chemins.

Voici le terme enfin et la suprême halte.

Ma blessure se ferme et pleure Sur ma chair que le sang effleure.

Le tragique passé se meurt avec le soir !

Lui qui marchait à mon côté.

Il m'a quitté,

Je ne sens plus sa main dans la mienne,

je ne sais plus les routes où il m'a conduit

Parmi l'orgueil, l'alarme et la lutte et le bruit,

11 m'a laissé là pour que je revienne

Seul à la demeure ancienne

Où sa main avait pris la mienne.

Un jour :

N'était-ce pas au printemps d'une année Que je ne vis pas fanée,

Les roses montaient jusqu'à la pointe des tourelles^

Le jardin était fleuri selon mon âme,

Les colombes volaient autour des tourelles,

Et le retour des tourterelles

Était si proche qu'elles roucoulaient dans mon âme^

Déjà, et que l'aurore et mon âme pâles

Etaient pleines de fleurs et d'ailes.

Les paons erraient parmi les bleus héliotropes Et rouaient leur gloire qui trône Et d'elle-même s'enveloppe !

Et je tressais des fleurs en couronnes.

En couronnes jamais fermées,

En guirlandes jamais finies.

Et mon amour brûlait en les mélancolies,

Comme la jeune flamme à travers les fumées.

Ses mains enchantaient l'aurore autour d'Elle,

Et j'étais auprès d'EUe

Et j'étais enchanté,

Elle était tellement à moi.

Elle était tellement en moi,

Que je la cherchais dans le silence,

Que je la cherchais en fermant les yeux.

Le tiède soleil ruisselait sur ses cheveux, Le matin rayonnait sur nos adolescences.

O Deuil! alors un cri, de la plaine éblouie,

Monta parmi notre candeur évanouie,

Et sur un tertre en fleurs que foulait leur pied dur,

A travers le repos de l'heure et de l'azur

Et le songe sacré de paix et de silence.

Quatre Hérauts, debout à côté de la lance

Que chacun d'eux avait plantée auprès de soi.

Vêtus du lourd tabard où luisent dans l'orfroi

Les écailles de l'hydre et les dents de la guivre,

Sonnaient le buccal cri de leurs buccins de cuivre

Et l'armée autour d'eux couvrait la plaine en fleurs!

Armures d'argent clair où Lart des émailleurs Avait gemmé de claires gouttes de rosée, Casques où s'éployaient, l'aile haute ou brisée, De grandes aigles en leurs plumages de fer. Glaives éblouissants et tors comme l'éclair. Tout l'appareil brutal de sang et de victoire Et les chevaux et leurs caparaçons de moire, Les poings durs qu'emmaillent d'acier les gantelets, Les torses amples et bombant les corselets

Et des faces d'orgueil qu'empourprent des colères

Où la huée éclate au cuir des jugulaires,

Et le cuivre et la soie et l'airain et les ors,

Et les pennons oscillant au souffle des cors,

Cavalcade farouche et dont le bruit dur sonne,

Derrière qui nul blé, hélas, ne se moissonne,

Toute la horde lourde et le pas cuirassé

Au travers de mon songe en criant ont passé,

Et fol enfant, avec les colombes fleuries

Et les paons éperdus à travers les prairies,

Loin de l'Amie en pleurs qui m'avait pris les mains,

J'ai suivi, sur leurs pas qui heurtaient les chemins,

Le prestige casqué des fausses Destinées

Jusqu'au soir où voici, vers les tours ruinées

Et vers la maison vide et le jardin désert,

Que mon âme revient des hontes de la chair;

Et sur les jours passés, assis à l'âtre en cendre,

Toute l'ombre où mon soir s'efface va descendre.

Mourez, ô visions, dont l'erreur se dénude!

Dans la plaine, les clairons de l'armée qui se disperse, sonnt ni.

Et tu hurles encor, jusqu'en ma solitude. Cri tenace, brutal appel répudié.

Mensonge de toute ma tristesse oublié!

Parmi la ronce ardente et l'ortie et l'épine.

Comme un chien accroupi au bas de la colline

Qui lèche les talons et qui mordrait les mains,

Tu pleures tristement à l'angle des chemins

Et ta plainte où l'orgueil, comme une bave écume,

Ne trouble plus ma vie en proie à l'amertume

D'avoir où tu voulais suivi ta sonnerie

Et mon manteau de deuii couvre ma chair meurtrie.

Les clairons sonnent et diminuent.

Et je vous hais, clairons farouches, dont l'accord Retentit longuement dans mon songe où la Mort S'accoude pour dormir à côté du Silence, Je vous maudis, éclairs du glaive et de la lance, Soirs de gloire arrachés à des vaincus amers, Et froides nuits sous les étoiles près des mers^ Et toi, stupide Orgueil, en qui salue un hôte La Colère, debout avec sa torche haute, Marches rudes le long des fleuves et des bois. Mains sanglantes qu'on lave à la source où je bois Et blessure empourprant la fontaine où je pleure, D'avoir, hélas! selon la maîtrise de Theure Mêlé ma face pâle à ces faces d'orgueil Insultant quelque veuve assise sur le seuil Qui voue au noir Destin mon nom qu'elle injurie.

Et je vous hais, pennons, pour cette allégorie

Que secouait le vent du soir, ample en vos pans! Hampe où s'accroche l'ongle des griffons rampants, Et votre saut cabré, licornes pommelées Dont lembleme emportait, à travers les mêlées. Ceux dont l'âme pareille aux bêtes du blason. Les regardait surgir au ciel de Thorizon Où leurs griffes luisaient dans le vol de leurs ailes ! Armures que le trou des blessures mortelles Hérissa d'un faisceau de flèches et de traits, Triste apparat et vaine emphase où tu riais, Soleil ! comme au miroir des cuirasses saillies Hors du lourd manteau noir de mes mélancolies Dont le lambeau demeure aux branches du passé Le long de la forêt où nous avons passé, Taciturne, et songeant qu'à travers le bois sombre Mon Ame me suivait peut-être comme une ombre, Fidèle à la douceur reniée et mêlant Des larmes au cri dur du combat turbulent, Avec ces douces mains pour les chairs entamées Qu'ont les femmes en pleurs qui suivent les armées.*

Le couchant s'est éteint. Crépuscule,

Reçois-moi, ô manoir, pauvre d'abandon.

Ouvre ta porte comme un pardon.

Sois celle qui n'est plus et celui que je suis.

Que ta ruine croule pierre à pierre, sur ma détresse,

O salle vide, sois mon hôtesse,

O toit, que nulle étoile ne luise sur mes nuits

Je suis le désastre et le deuil

Qui s'agenouillent sur le seuil.

O douce oubliée, si dans les soirs Où tu pleurais sur la terrasse, Où tu pleurais devant ton miroir, Où tu pleuras seule et lasse.

Si tes lèvres ne m'ont pas maudit detout le reprochedeleur pâleur.

Si testristesses m ont pardonnéde toute la bonté de leur douleur,

Si ta bouche ne fut pas aride de m'avoir appelé en vain,

Si tes yeux ne furent point implacables d'avoir pleuré,

Si mon souvenir te fut doux

De toute la peine endurée,

Si l'ombre du sépulcre (peut-être) garde ta face calme,

Si ceux qui t'ont ensevelie (peut-être) ont dit :

Qu'elle est belle et douce dans la Mort

Et pardonnante dans la mort

Oh ! laisse-moi rentrer dans la vieille demeure,

Je suis celui qui prie et qui pleure.

Il frappe à la porte.

à demi dans l'ombie et voilée.

Toi qui heurtes au nom du passé Et de toute ta misère Revenue à jamais sur tes pas effacés Du fond de l'aventure amère, O toi dont l'orgueil est faussé Par les griffes de la chimère,

Entre !

Pauvre Ame! quel laurier ombrage enfin ton soir Las de ce morne ébat qui trompa ton espoir, La torche

Eclaire-t-elle la route où ton pied s'écorche, Quelle face viens-tu mirer à mes miroirs, L'escorte de ta gloire hennit-elle au porche ?

Quel trophée éclatant de songes et d'épées,

Viens-tu dans l'ombre appendre au faste enfin des murs?

Quel ruissellement de médailles frappées

En mémoire de magnifiques équipées

S'amoncelle-t-il sur les pavés durs ?

Non, rien que ta pâleur,

Et tes blessures et ta solitude et tes pleurs,

Et le doute, aux échos multipliés vers l'ombre,

D'un nom vaste à jamais de rumeurs et de larmes,

Et l'orgueil qui s'exalte au choc des armes,

En toute l'Ame,

Et se repent quand l'œuvre est faite et le ciel sombre.

Dis, qu'as-tu retrouvé des fleurs de notre joie

Au jardin dévasté?

Sous quelle couronne voit-on que ta tête ploie?

Quel vent de gloire a donc venté

Pour que ton manteau en loques déploie

Son pli ensanglanté?

Quels soleils éclatants ont lui

Pour que tes cheveux soient presque blancs dans la Nuit?

Entre :

J'aime ton regard qui ne s'étonne

Que je sois là;

Comme étaient nos printemps voici que nos automnes

Se retrouvent encore ainsi que nous voilà.

Les vains soirs ont saigné jusqu'en l'ombre, ô Passant, D'orgueil triste, d'augustes gloires et de sang Et qui, parti d'un songe au songe où tu reviens, A travers l'erreur vaine et les torts anciens, Marchais avec ton ombre attachée à tes pas Sur la route infinie où tu peinais, hélas !

N'étais-je point toujours près de toi, moi, ton Ame,

J'étais ton ombre au soleil, le fantôme

Qui montait des feux dans la flamme.

Quand ta gloire campait sur le désastre des royaumes,

J'étais dans les regards que la misère affame,

Dans la tristesse de ceux qu'on acclame,

Mes mains ont soigné tes blessures bénies,

Et c'était moi que voyaient tes agonies.

Elle se recule dans l'ombre.

Je t'ouvre le château de songe et de sagesse Où le seuil ruiné disjoint la porte haute, Et si l'âtre allumé chauffe mal ta détresse, Pense à tes jours perdus et pleures en la faute.

Si dans la forêt triste où ie vent rôde et peine, Les arbres, un à un, s'effeuillent aux ruisseaux,

Songe que c'est l'Automne où la vendange est vaine A ceux qui, dès l'aurore, ont quitté les travaux.

Je t'attends sur le seuil où le soir est plus sombre Que tout le crépuscule où ta douleur frissonne. La demeure où j'accueille est la maison de l'ombre, Et mon visage est grave en face de l'automne.

Comme à l'heure où jadis dans le jardin en fleurs Ton âme tressaillit aux gloires devinées J'ai le même conseil et les mêmes pâleurs Qu'alors que j'implorais tes fausses Destinées.

Je suis la même encor, si ton Ame est la même Que celle que l'Espoir aventurait au pli De sa bannière haute, et je reste l'Emblème Du passé qui persiste à travers ton oubli,

Viens je t'ouvre la porte, et si ton âme est vieille De tant de soins perdus à son âpre folie, Ne reproche qu'à toi le peu qu'à notre treille Vendangeront ta faute et ta mélancolie

Que mon silence enfin soit ma seule réponse!

Si ma table de hêtre est frugale en festin,

Ma demeure s'accorde à celui qui renonce

Et qui remet ses mains aux mains de son Destin,

Quelqu'un songe

d'Heures et d'Années

Il passe des cortèges d'heures oubliées. Francis Vie. é-Gkiffin.

quelqu'un songe d'heures et d'années 79

J'ai fleuri l'ombre de fleurs pâles

Et, du plafond jusques aux dalles,

fai drapé les murs à longs plis

De la couleur des jours perdues et des soirs morts

Où mes songes pâlis

En ombres plus pâles

Au travers de la trame apparaissent encor

Avec leur geste pur oii tremble une fleur d'or.

Dans le silence du vieux et mélancolique logis ^

De salle en salle et d'heure en heure ^

Erre, sourit et pleure

Le Souvenir avec sa face de jadis

Et ses sandales

Muettes comme auprès de quelqu'un qui dort;

Sa lampe d'argent clair où hrûle une huile d'or

Illumine le geste vigilant de ses mains pâles

Au front des Oublis

Qui, les yeux clos et les lèvres fermées,

En leurs cendreuses robes qu'agrafent des camées.

Accoudent leur sommeil aux bras des vieilles stalles.

Et mon âge habite le morne logis

Où, du plafond jusques aux dalles,

Descendent aux murs les longs plis

De la couleur des jours perdus et des soirs morts !

Les fenêtres hélas ! sont toutes vers le Nord,

Et l'horizon est de ciel, de routes et d'eaux

Oh! que mes songes m' emmènent encor ,

Comme jadis.

Le long des routes et des eaux,

Que mes Songes me guident encor

Du geste de leurs mains où tremblait la fleur d^or !

quelqu'un songe d'heures et d'années 8i

La pluie est douce, au crépuscule, sur la soie

Du manteau brodé d'anémones,

La pluie est douce sur les mains d'aumônes

De la pâle Amie qui s'apitoie,

Au crépuscule, sans qu'on la voie.

Sur les plus vieilles mendiantes de la forêt et les étonne

Par son sourire plus doux que son manteau de soie.

La pluie est douce et mouille les vieilles bures,

Et les loques et la peau dure

De la couleur des feuilles mortes,

Et le fagot de hêtre est lourd, et les socques

Des pauvres pieds sont tenaces aux feuilles mortes,

Et la sente boueuse est obscure

Qui mène vers le seuil des portes

Aux chaumières là-bas parmi les cultures.

82 TEL au'EN SONGE

La pluie est douce sur toute la forêt et sur les plaines.

L'obole tinte au pli des robes de laine

Et luit aux vieilles mains lourdes d'aumônes ;

Les falots éclairent la souche et la pierre et les bornes.

Et vacillent en Teau des fontaines,

Et les pas lourds et monotones

S'en vont en écrasant les faînes.

Elle a donné l'obole et le manteau fleuri, Ils sont passés et elle a souri...

quelqu'un songe d'heures et d'années 83

Au bois des frênes nous avons pleuré.

Était-ce d'avoir quitté les bruyères Où'nous avions erré, Et les collines et les prés, Et les sentiers selon la courbe des rivières, Etait-ce à cause de vieux hivers Et de tant d'hiers Où nous avions pleuré?

Au bois des frênes nous fûmes ceux-là

Qui songent si longtemps que Tombre les étonne

Du jour bref qu'ils ont vécu là;

Les Étés à mi-voix incantent les Automnes,

Les rires ont pour écho les hélas ;

Ivres d'être la vie et d'amour monotone

Quels seront les demains de qui furent ceux-là.

84 TEL au'EN SONGE

Au bois des frênes le songe est pleuré,

La vie est morte et l'ombre est hier

L'Espoir est d'avoir espéré,

Le songe de vivre est erré ;

Le gué du ruisseau disparaît pierre à pierre,

Le soir est pâle comme une face de misère.

Le bois des frênes doux sous la pluie a pleuré

•aUELau'UN SONGE d'hEURES ET d'aNNÉES 8^

Amour ! tes pampres frais noués aux thyrses frêles,

Tes oiseaux familiers au grain de tes corbeilles,

Et tes flûtes entre tes ifs et tes tombeaux,

Et ta face, parmi le ciel, et dans les eaux

Mirée éperdûment taciturne et trop pâle

Du soupçon d'un destin écrit dans une opale.

Et, parfois, patiente ou rieuse selon

D'autres sorts devinés aussi de bonheur long

Dans le béryl magique ou le diamant calme !

Le vent vaste et l'automne ont passé sur cette âme Et, malgré la main tiède à son bois défleuri, Le thyrse inefficace et stérile a péri.

Orgueil ! ta torche haute a brûlé jusqu'en l'ombre Dans la salle déserte où s'allongea ton ombre

86 TEL au' EN SONGE

Et sa flamme, empourprant le poing qui la brandit Et dont l'étreinte opiniâtre se roidit Autour du tison tors où sa force est crispée Comme au thyrse jadis délaissé pour Tépée , De tout l'éclat dont elle éblouit les miroirs Sur le morne pavé n'étend qu'un geste noir !

quelqu'un songe d'heures et d'années Sy

C'est l'Heure triste avec la face d'un de mes songes,

Et le pas grave de mes douleurs,

Et mes mains de jadis lentes de pâles fleurs,

Et c'est mon ombre,

Et mes jours et mes soirs, hier! et leurs pâleurs

Avec la face de mes songes.

De la maison de ma vie

Là-bas, parmi le vent et les arbres, là-bas

Où mon âme a vécu ce qui ne s'oublie

Et dont on ne se souvient pas,

L'heure triste est venue, oubliée^ et pâlie

De tant de feuilles mortes sous ses pas

Par les sentiers perdus, hélas, à qui l'oublie.

Avec ce qu'elle était lorsque je fus son hôte Dans la vieille demeure de vie

Et comme elle était lorsque s'en vint une autre

Qu'une autre a suivie,

Telle que je l'ai vue alors face à face

Et déjà lasse

D'être celle qui est et passe,

D'être celle qui a passé.

Au seuil de la maison d'outre-vie Le vent ferme la porte du passé !

L'Heure filtre en la chambre basse

Son sablier où le sable décroît et se tasse

Et le nom qu'elle écrit sur la cendre le vent l'efface.

Du fond de la mémoire et de l'inespéré

Tes pas viennent d'hier et ta face de l'ombre,

Et les fleurs que tu tiens fleurirent aux vieux jours

De mon âme et de ses soirs courts

Où te riais si pâle avant d'avoir pleuré,

O mon Ombre,

Toi l'heure de l'un de mes jours

Avec la face de mes songes.

quelqu'un songe d'heures et d'années 89

Elle saigne loin des mains miséricordieuses

Cette chair pâle à qui sourit l'Enfant blessé

Que la vit ruisseler parmi les fleurs joyeuses

La sienne! que des caresses insidieuses

Blessèrent quand il a passé,

Bénirent quand il fut blessé

Par les mains déjà miséricordieuses.

Elle pleure loin des hiers

Cette Douleur au regard grave

Et lourd des jours et du temps amer,

Ces yeux qui savent

La blessure enfantine de la chair

Et le mal plus grave

Des songes pâles

Elle pleure cette Douleur! sur les grèves de la Mer.

Elle songe cette Tristesse ! et l'heure est morne

Du soir où s'est perdu son pas dans la forêt,

Et l'heure est morte

Comme Elle errait,

D'arbre en arbre, parmi les fruits d'or et de cendre,.

Toujours plus lente

Jusqu'à s'être perdue au fond de la forêt.

Elle dort enfin sous la Nuit miséricordieuse

La pâle face, hélas ! qui fut l'Enfant blessé

Parmi les fleurs joyeuses,

Celle qui fut le lourd regard lassé

De douleurs graves et sérieuses,

Celle qui fut morose et curieuse

Et qui est pâle encore d'avoir vécu et taciturne

D'un vieux passé de pleur, de songe et d'amertume t

dUELClU UN SONGE D HEURES ET D ANNÉES 9I

Le soir chôme en la trêve, au seuil des rouets doux,

Le site est rade à peine encore de vieux houx Attestant que la terre antique fut cruelle A la douceur naïve enquête de l'agnelle, A cette Ame qui fut si folle en le Bois noir Et se reconnaît mal au tranquille miroir Où d'elle son passé s'exile et la recule!

Les moissons mûres sous le tiède crépuscule Les vergers lourds déjà, du déclin de l'Eté ; Tout ce qu'il semble à notre songe avoir été : Ce lent chemin entre des arbres et le fleuve, Et comme cette écorce, hélas, une chair neuve Avant la vie et l'aventure et l'ombre et l'an Et le silence en pleurs sur le seuil vigilant.

g 2 TEL au EN SONGE

vi:

Les belles eaux et les ombrages et les portiques

Dont gisent les débris parmi les mauves

Doucereuses et mélancoliques,

Les belles eaux et les ombrages lourds aux roses

Qui s'étiolent à l'ombre des troncs antiques,

Les belles eaux

Doucereuses et mélancoliques

A mon Destin

Mirent en elles le décombre et le déclin

Des ombrages et des portiques.

Un vent faible erre d'arbre en arbre; Ton songe va de soir en soir, Un oiseau chante d'arbre en arbre Jusques au soir.

Tes Désirs sont passés avec le temps des roses! Ta Tristesse s'accorde à la pâleur des mauves!

aUELau'uN SONGE d'hEURES ET d'aNNÉES 93

Le Bel Espoir

A ployé ses ailes de marbre,

Et le ciel noir

Pleure en larmes d'ombre sur sa face de marbre.

O songeur du vieux songe qui, d ame en âme,

S'échange et passe,

De mains en mains^ et d'âge en âge

Cendre ou flamme,

Toi le même dont tes Désirs s'exaltaient de pourpres roses,

Toilemêmedont taTristessese couronne de pâles mauves.

Te voici face à face, enfin, avec ton soir

Où l'Espoir

Qui devant toi marcha sur le sable

Est muet à jamais en sa face de marbre.

94 TEL au 'en songe

YIII

Voici plus lents tes pas et tes mains plus prudentes

Et ton sourire est doux comme d'avoir pleuré

Et voici que, près de toi, avec leurs lampes

Les unes faibles et vacillantes,

Les autres où Thuile patiente a duré,

Marchent les Heures sages et les folles, promptes ou lentes

Selon qu'en a souri ton Désir ou pleuré !

Le crépuscule est clair où tu vas avec elles.

Le sentier est étroit où tu vas auprès d'elles,

Les fleurs que tu frôles sont pâles

Et les fleurs que parfois tu cueilles sur le sable

Ont un parfum amer et doux et tu vas pâle

Et tu chancelles

Entre les Folles et les Sages.

aUELQU UN SONGE D HEURES ET D ANNEES 9^

Te voici seule enfin loin d'elles et des lampes

Seule en le bois où tu entres

Plus pâle parmi l'ombre et plus lente...

Et la clef d'or scintille entre tes mains prudentes!

le songe aux autres...

Qjj'est-il advenu de leurs soirs, Là-bas, dansTombre, là-bas

Qu'est-il advenu de leurs pas?

De sa face hautaine ou de son âme haute,

De l'orgueil d'un ou du rire d'un autre,

Où les ont menés le malheur ou la faute?

Qu'est-il advenu d'eux, dans leurs soirs, là-bas

De leur douleur, de leur tristesse, de la vôtre

Vous l'un de ceux-là et vous l'autre,

Qu'est-il advenu de vos pas?

J'entends des flèches dans le vent

Et des larmes dans le silence

Qu'est-il de vos destins dans les couchers en sang

Au fond des mornes ciels de cendres et de vent,

Votre face s'est elle vue à la fontaine

aUELQU UN SONGE D HEURES ET D ANNEES 97

Eaux sans jouvence !

Où l'on s'apparaît à soi-même.

On heurte là bas à des portes

Et j'entends qu'on mendie au coin des carrefours ;

Mon soir est inquiet de vos jours ;

J'entends des voix basses et des voix fortes

Celle qui prie et qui gourmande, et tour à tour,

Comme vivantes et comme mortes

Au fond des jours !

A-t il trouvé la clef, a-t-il ouvert la porte, Joie ou Douleur qui fut l'hôtesse?

S'il est advenu de leurs soirs Ce qui advint de leurs espoirs...

Que la Nuit vienne sur nos soirs !

Ma Tristesse eut pleuré ton Destin taciturne Qui s'accouda longtemps en face du beau soir A la fontaine où les étoiles, une à une, Ont lui dans l'eau morose où n'a pas bu l'Espoir !

Le jardin a fleuri jusques à tes mains pures Son silence, sa joie et sa sérénité, Et ton geste écarta comme des impostures Ces délices pour toi qui n'auront pas été.

Devant le songe au loin de tes ans monotones Les doux Printemps sont nés insipides et courts. Et les grands vents par qui succombent les Automnes Ont effeuillé les bois et défleuri les jours.

Ton Destin a compté ses heures, une à une, Ma Tristesse, sa Sœur, n'a pas pleuré sur lui, O Toi qui pour passer les fleuves taciturnes Ne portes pas de fleurs et marches vers la Nuit !

QUELQU UN SONGE d'hEURES ET D ANNÉES 99

Les fruits du passé, mûrs d'ombre et de songe,

En leur écorce où jutent des coulures d'or,

Pendent et tombent.

Un à un et un encor,

Dans le verger de songe et d'ombre.

Le crépuscule doux décline et se ravive,

Parfois d'un soleil pâle à travers les arbres.

Et l'heure arrive

Où, un à un, arbre par arbre.

Le vent touche les beaux fruits qui oscillent

Et heurtent leurs tièdes ors pâles

Et tremblent encor,

Quand le vent a passé et que l'ombre est tranquille

Et tombent, un à un et un encor.

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La Tristesse a mûri ses fruits d'ombre

Aux doux vergers de notre songe,

Où le passé sommeille, tressaille et se rendort.

Au bruit de ses fruits mûrs qui tombent,

A travers l'oubli dans la mort,

Un à un et un encor.

QUELdU'UN SONGE d'hEURES ET d'anNÉES 101

Au bord de tes silencieuses eaux, Mémoire,

Où tu penches ta face et la tienne, Tristesse!

Vous vous tenez comme les deux Sœurs de ma vie,

L'une pâle et l'autre pâlie

De tout ce que sait l'une et que l'autre n'oublie,

Et Teau silencieuse où se voit la Mémoire

Lui montre son visage auprès du tien, Tristesse!

Tendez vos pâles mains sur l'eau qui les reflète

Vers celui qui s'en vient à vous de l'autre rive ;

Ses yeux ont pleuré le souci de vivre,

Ses pas ont marché l'épreuve d'être,

Les fruits de son Désir tombaient pourris des branches mortes,

Les fleurs de son Orgueil séchaient en ses mains viles,

La clef de sa Science n'ouvrait plus le secret des portes ;

Il a pleuré le souci de vivre,

11 a marché la honte d'être

Et le voici qui vient à vous de Tautre rive, Tendez vers lui vos mains sur l'eau qui les reflète.

Vous qui teniez jadis les fleurs de mes Années

D'accord avec mes Destinées

Et les clefs de mon Espoir

En vos belles mains, ô Mémoire,

Et toi, Tristesse, qui songez comme deux Sœurs

Auprès de l'eau où vous avez jeté la clef et les fleurs

De mes plus belles Destinées

Laissez m'y voir, hélas, penché sur son mirage

Le taciturne aspect où mon sort s'envisage.

QUELdU UN SONGE D HEURES ET D ANNEES IO3

Un doux visage m'a souri

De ses belles lèvres incertaines,

O douce âme je sais les routes où tu mènes !

Et comme elle passait son visage a souri

Et l'heure à son geste a fleuri

Avec l'emblème

D'un lys frêle qui tremble à ses mains incertaines.

Le Temps triste a fleuri ses heures en fleurs mortes, L'An qui passe a jauni ses jours en feuilles sèches, L'Aube pâle s'est vue à des eaux mornes Et les faces du soir ont saigné sous les flèches Du vent mystérieux qui rit et qui sanglote,

Le doux visage reparut enfin,

Tristesse taciturne à ses lèvres certaines !

Entre les arbres, sur le chemin...

— O douce âme te voici pour que tu m'emmènes — Et le silence et Theure ont fleuri son Destin Avec l'emblème D'un beau lys qui se brise entre ses mains certaines.

Dans la haute salle simple et grave où ma Mémoire

S'accoude et songe pour toujours^

Dans la salle aux murs de marbres et de miroirs

Où son image se répercute comme au fond des jours.

En silence, avec sa robe rose et noire,

Avec sa face pâle sous ses cheveux lourds,

C'est la Mémoire^

Sœur de mes jours et de mes soirs.

Sur une table d'ébène voici, hautain

Pur et svelte et triste comme un malencontreux et beau Destin^

Un vase incrusté de mortes opales anciennes

Parmi le gel deau terne du vieil étain Que mire la table d'ébène.

Le métal semble mort autour des pierres mortes,

Les opales s' enfoncent parant V étain Et V arabesque oscille autour des pierres mortes.

I06 TEL qu'en songe

Dans le vase qui se mire au fond de l'ébène

Voici, hautaine

Sur sa tige frêle et faible^ une fleur

Mélancolique^ rigide, épanouie et pâle ^

O Douleur

Est-ce toi, cette fleur?

Et bien que nul ne marche dans la salle

Autour de la table d'ébéne

Et que rien ne passe au dehors^

Et qu'aucune main ne frappe à la porte,

Et que les opales soient mortes.

Sur la table, et jusques au fond des miroirs morts,

La fleur triste en le vase de terne étain,

La fleur emblématique d'un soucieux Destin,

La fleur tremble...

Et dans la haute salle plus grave ma Mémoire

S'accoude et songe et semble,

Parmi les marbres et les miroirs.,

Plus triste en sa robe rose et noire,

Plus pâle sous ses cheveux lourds

Et plus seule, là, pour toujours.

La Demeure

Tout s'est tu. Le soleil s'abîme et disparaît. J. M. DE Heredia.

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