UN PHENOMENE
26 septembre.
Coucher du soleil. Ciel pur, le disque orange est tangent à l'horizon.
Les personnes qui sont sur la plage se taisent sans savoir pourquoi. Silence de trois minutes.
Impression de solennité de ce passage. Il y a une sensation d'exécution capitale dans la profondeur
implicite de cette durée. La tête de ce jour lentement tombe.
Le disque est bu. Quand il disparaît net, un enfant crie : Ça y est ! Chacun semble frappé d'avoir vu l'un de ses jours décapité devant soi.
Je garde quelque temps dans le regard la présence restante de ce mouvement prodigieux. Je ressens fortement l'impression de nécessité, de rigueur, d'horaire inflexible, de puissance inerte précise.
L'étrange situation du vivant, l'énorme inégalité de grandeur, différence de nature, de durée, qui existe visiblement entre les deux présents et composants de l'instant, la sensation immédiate d'une formidable hiérarchie d'importance s'imposent à la pensée et subsistent quelque peu dans sa substance impressionnable, comme l'image trop intense persiste et se meurt dans l'œil, par degrés de couleurs opposées. Ainsi la pensée répond, ou semble répondre, à ces trop fortes visions de « nature » par des répliques pâles et nobles, par le développement de contrastes connus. Elle invoque sa valeur propre, la transcendance de la faculté de connaître, et ne s'avise point du naïf automatisme de ces ripostes. Émettre le contraire, ce peut être suffisant pour se défendre, mais rien de plus que suffisant.
Il fallait bien que la pensée se défendît de cette
chose contemplée. Sa quantité de vie et de connaissance entièrement soumise au mouvement de corps, son existence et sa mort apparues entraînées comme une étoile courant dans le champ d'une lunette fixe ; la suppression de son être, vue et infligée comme conséquence directe et minime des exigences de l'horaire ; toutes choses humaines déprimées, dépréciées, annulées au moment de ce frôlement de l'âme par l'astre, la dépendance sans contre-partie... Je laisse ma phrase en suspens. Je voulais précisément dire que tous ces sujets ne supportent point à^ attributs...
La mer à présent semble porter flottante et cla* potante toute une verrerie verte et violette. L'enfant de tout à l'heure dévore un croûton poudré de sable que je sens crier sous mes dents.
Sables.
De la mer Occane.
Mer-Océan.
La grande forme qui vient d'Amérique avec son beau creux et sa sereine rondeur trouve enfin le socle, l'escarpe, la barre.
La molécule brise sa chaîne. Les cavaliers blancs sautent par delà eux-mêmes.
L'écume ici forme des bancs très durables, qui
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figurent un petit mur de bulles, irisé, sale, crcvard, le long du plus haut flot.
Le vent chasse des chats et des moutons né& de :ette matière, les souffle et les fait courir le plus drôlement du monde vers les dunes, comme effrayés par la mer. Cette écume est autre chose que de l'eau battue. Émulsionsale de silice et de sel.
Quant à l'écume fraîche et vierge, elle est d'une douceur étrange aux pieds. C'est un lait tout gazeux, aéré, tiède, qui vient à vous avec une violence voluptueuse, inonde les pieds, les chevilles, les faire boire, les lave et redescend sur eux, avec une voix qui abandonne le rivage et se retire, tandis que ma statue s'enfonce un peu dans le sable et que l'âme qui écoute cette immense et fine mU" sique infiniment petite s'apaise ti la suit.
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Même sujet.
Grande mer à la Mer Sauvage. Jamais vagues plus hautes, plus massives, plus pétries, et pétrissantes ; plus écumantes. Sur le bord, à distance des plus hautes eaux, une barrière d'écume persistante, figée, dont Iç vent arrache des lambeaux gros comme un chat qu'il fait courir sur la pente de sable uni, c't qu'il roule vers les dunes. Ils ont l'air d'animaux. Cette gelée boursouflée est jaunâtre, gluante, composée de silice et d'eau salée.
Effet écrasant de cette bourrade indéfiniment prolongée. Le paroxysme apparent, durable, et inépuisable. Ennui, sommeil, provoqués par cette sublime action non vivante, cette colère apparente, ce soulèvement et ce choc de choses mortes, cette insurrection de l'inerte.
Rochers.
Les uns sont noirs ; les autres, d*argent ; d'autres, roses de chair.
Les uns luisants et cubiques, aux arêtes mousses et douces. Les autres, à cassures aigres et nettes, ou à feuillets épais et déchiquetés. Il en est d'informes et de grossiers, et il en est de particuliers comme des personnes. Chacun sa nature, sa figure, son histoire. Sa figure est son histoire.
Je m'avance dans ce chaos au bruit de la mer.
C'est une danse étrange, ou peut-être tout le contraire d'une danse, que ce cheminement assujetti à un sol qui n'a point de loi. Le corps ne peut rien prévoir, chaque pas est une invention spéciale de l'œil et de l'instant. Nul pas ne ressemble à l'autre ; aucun n'a l'amplitude, la figure, la dynamique du précédent. Point d'habitude ici. Nulle séparation possible de l'esclave et du maître. Ainsi, dans les temps difficiles, le pouvoir et le peuple se tiennent de tout près.
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J'observe toutefois une sorte de rythme, car, à travers les hauteurs et les profondeurs, en dépit de la suite irrégulière des sauts et des escalades, j'essaie de conserver une vitesse moyenne. Dans cet espace en eicaliers successifs et contrariés, il est dur et bon de se mouvoir. Tous les muscles travaillent, et travaillent à l'improviste ; il faut que le centre à chaque instant invente la figure de son homme et distribue diversement l'énergie.
Il se joue un jeu d'échecs fort compliqué ; à chaque coup, le problème est autre ; et les pièces du jeu sont les images de la vue, les prévisions euclidiennes de déplacement, les divers groupes musculaires indépendants, et bien d'autres choses.
Toutes les pensées qui ne sont point : atteindre la mer, ou qui ne s'y rapportent, qui ne se pourraient traduire en économie de forces, en prévisions d'efforts, sont comme annulées ou détruites en germe. Ainsi en est-il dans le joueur absorbé.
Tous ces calculs des sens et du squelette touchent à leur terme. Je vois l'écume entre d'énormes autels, des dés immenses, des tables renversées.
Nage.
Il me semble que je me retrouve et nac reconnaisse quand je reviens à cette eau universelle. Je
ii,e connais rien aux moissons, aux vendanges. Rien pour moi dans les Géorgiques.
Mais se jeter dans la masse et le mouvement, agir jusqu'aux extrêmes, et de la nuque aux orteils ; se retourner dans cette pure et profonde substance ; boire et souffler la divine amertume, c'est pour mon être le jeu comparable à l'amour, l'action où tout mon corps se fait tout signes et tout forces, comme une main s'ouvre et se ferme, parle et agit. Ici, tout le corps se donne, se reprend, se conçoit, se dépense et veut épuiser ses possibles, Il la brasse, il la veut saisir, étreindre, il devient fou de vie et de sa libre mobilité il l'aime, il la possède, il engendre avec elle mille étranges idées. Par clic, je suis l'homme que je veux être. Mon corps devient l'instrument direct de l'esprit, et cependant l'auteur de toutes ses idées. Tout s'éclaire pour moi. Je comprends à l'extrême ce que l'amour pourrait être. Excès du réel ! Les caresses sont connaissance. Les actes de l'amant seraient les modèles des œuvres.
Donc, nage ! donne de la tête dans cette onde qui roule vers toi, avec toi, se rompt et te roule !
Pendaiit quelques instants, j*ai cru que je ne pourrais jamais ressortir de la mer. Elle me ic]^
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t, reprenait dans son repli irrésistible. Le retrait la vague énorme qui m'avait vomi sur le sable /alait le sable avec moi^ J'avais beau plonger mes as dans ce sable, il descendait avec tout mon rps. Comme je luttais encore un peu, une vague aucoup plus forte vint, qui me jeta comme une ave au bord doré de la région critique. Je marche enfin sur l'immense plage, frissonnt et buvant le vent. C'est un coup de S. W. i prend les vagues par le travers, les frise, les )isse, les couvre d'écaillés, les charge d'un rém d'ondes secondaires qu'elles 'transportent de lorizon jusqu'à la barre de rupture et d'écume. Homme heureux aux pieds nus, je marche ivre marche sur le miroir sans cesse repoli par le ►t infiniment mince.
Psaume.
La marche libre et vive chante de soi-même. Il t impossible de ne pas créer en marchant. Créer . marchant est aussi simple et naturel que d'avanr dans la liberté apparente du rythme des mêmes. Il ne faut pas fixer ces créations tout indiduelles. J'ai fixé celle-ci c't quelques autres pour c servir de documents.