CHOSES HUMAINES
Le « bonheur », idée animale.
Ce mot n'a de sens qu'animal.
L'organisme heureux s'ignore. Le chef-d'œuvre corporel consisterait dans le silence éternel de toute une partie de la sensibilité possible. La perfection résulterait de l'absence de certaines valeurs, de quelques timbres de notre faculté de sentir.
Or, nous considérons comme simples, comme naturels, les actes, les accomplissements, les états de nous-mêmes qui ne sont marqués par aucune sensation singulière. Nous sommes insensibles à
leur complexité. Une chose nous semble simple quand elle paraît ne dépendre que d'une seule et indivisible condition. Vivre, durer, semblent simples dans 1 ctat « normal ». Mais c'est que le détail nous est insensible. Un homme en bon état lève son bras, tourne la tête, parle et marche. Il y faut une mécanique et une physique terriblement complexes, une machine de machines où ne sont épargnés ni le nombre des pièces, ni la combinaison des lois des divers ordres de grandeur, ni les relais, ni les ajustements... Mai quoi de plus simple que ces mouvements pour celui qui les exécute ?
Mais le mal nous fait soupçonner que rien ne va de soi, que la simplicité, que le spontané, que le naturel ne sont que des effets d'insensibilité, ou d'une insensibilité heureusement insuffisante.
Mais encore, la « connaissance », l'intellect, l'étrange production de problèmes et de questions qui introduisent des difficultés et des résistances dans le cours naturel de notre vie mentale, ce sont donc des espèces de la douleur, espèces utilisables et qui se sont fait cultiver...
Cette parenté de la souffrance et de l'attitude interrogative, cette analogie du mal et de l'aiguillon intellectuel nous apparaît assez quand nous voyons un animal souÂrir. Nous avons peine à croire que cet être, dans cet état, ne se trouve, par son tourment, plus proche de l'humanité, plus
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contraint à l'intelligence ; et nous croyons lire dans son regard certaines questions dont il n'est pas d'esprit humain qui ne les ait formées et qui en ait trouvé la réponse.
Rien de plus incertain, rien de plus difficile à prévoir que ce qu'il adviendra de la trace laissée en nous par un événement de la sensibilité. Parfois la plus cruelle atteinte, ou bien le point, Vacces le plus délicieux se perd, s'efîace... Les circonstances, les vicissitudes ultérieures dissolvent à jamais la puissance de ces instants, qui fut suprême. Nous retrouverons, peut-êti'e, par accident, le souvenir de la figure de ces états critiques ; mais non plus la morsure, la chaleur, l'espèce particulière de douceur ou de vigueur infinie qui leur donnèrent en leur temps une importance incomparable. Notre passé se représente, mais il a perdu son énergie.
Mais parfois, après bien des années, toute l'amertume ou tout le délice d'un jour aboli redevient. Le souvenir est d'une présence insupportable. Rien n'explique l'inégalité du destin de nos impressions ; et il semble qu'une sorte de hasard se joue de ce que nous fûmes, comme il fait de ce que nous serons.
Toute émotion tend à voiler le mécanisme toujours niais et naïf de sa genèse et de son développement. Mais plus l'esprit est complexe, moins il accepte que son homme soit ému ; il en résulte des luttes intestines intéressantes.
Comment souffrir de se voir en proie à un sentiment ? De se voir séduit, jaloux, vexé, furieux ou honteux ou fier, de se voir tenant à quelque chose : à l'argent, à un être, à une place à table, à une image de soi ?... Obéir à ceci... Comment est-ce possible ? Se sentir rougir, s'entendre rugir, se trouver fauché par une image ou porté à l'extrême de l'agitation, quels tableaux insoutenables à la conscience !
Mais ce réveil lui-même et ce retirement font partie du même système et se vont aussitôt ranger dans les réflexes, catégorie de l'orgueil. On n'y échappe point. Impossible de ne pas répondre.
L'esprit est à la merci du corps comme sont les aveugles à la merci des voyants qui les assistent. Le corps touche et fait tout ; commence et achève tout. De lui émanent nos vraies lumières, et même
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les seules, qui sont nos besoins et nos appétits, par lesquels nous avons une sorte de perception « à distance » et superficielle de l'état de notre intime structure. « A distance » et « superficielle », ne sont-ce pas là les caractères de la sensation visuelle ? C'est pourquoi j'ai employé le giot : lumière.
Réflexe idéaliste.
Quoi de plus humain que de fermer les yeux pour supprimer un objet que l'être refuse ? Quoi de plus « idéaliste » ?
Ce réflexe déjà ébauche une « philosophie ».
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Si je fais mine de briser le meuble où je me suis heurté, ce mouvement est très respectable. Il est d'une très haute antiquité ; il donne vie et volonté à un fauteuil. Qu'on le recueille et qu'on le place au musée des impulsions et des esquisses motrices de pensées !
Car bien des métaphysiciens et des abstractcurs les plus illustres ne firent dans le calme, et en raisonnant soigneusement, que ce que je viens de faire dans un coup de douleur et de colère,.,
Dans le torrent des eaux l'un et l'autre tombés, l'un nage et l'autre se noie.
Ainsi, dans le désordre de l'esprit et l'agitation des demandes, des réponses, des mythes et des valeurs, le « génie » et la « démence )>.
Chose, cause. Ce fut jadis le même mot. Rien de plus humain, rien de plus significatif que de dire de quoi que ce soit : c'est une cause.
La douceur est grande, de s'admirer, — de se convenir, — de se répondre et satisfaire soi-même exactement... Et nous en demandons les moyens et la certitude aux autres. Nous les supplions qu'ils nous accordent les motifs et l'assurance de nous aimer nous-mêmes, par le détour de leur faveur.
Les hommes se distinguent par ce qu'ils montrent et se ressemblent par ce qu'ils cachent.
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Le plus grand nombre de nos réactions, — la plupart de nos jugements, et toutes nos « opinions », sans exception, — impliquent de tels postulats, — et si arbitraires ou si absurdes, — qu'il suffit de développer ce que nous pensons sur quelques sujets que ce soit pour rendre cette pensée ridicule, ou odieuse, ou naïve.
Si, dans une controverse, l'un des adversaires se bornait à reprendre ce que vient d'alléguer l'autre contre lui, sans rien contester, sans rétorquer, sans qualifier, — en un mot, sans répondre ; mais en précisant de plus en plus les arguments dont on veut l'accabler, — je m'assure que cette redite approfondie qu'il en ferait, ce « grossissement » et cette rigueur suffiraient dans le plus grand nombre des cas à énerver et à exténuer la thèse et les raisons ennemies.