PLANTES ET POLYPIERS. — CONCLUSION
Depuis les régions polaires jusqu’à nos zones tempérées, les mousses forment, avec les prairies, la majeure partie du revêtement végétal de la terre, et, comme les forêts, elles abritent une foule de germes qui croissent et multiplient dans les terrains dont elles entretiennenl l’humidité. Alliées aux bruyères qui les abritent à leur tour , elles attirent et retiennent l’eau dans les terrains bas, et y forment rapidement des tourbières, qui contribuent à niveler le sol, et dont 1 exploitation est une source de richesse industrielle.
Les mousses des tourbières ( sphagnacées ) se composent de milliers de cellules poreuses, propres à recevoir et à contenir une certaine quantité d’eau, qui transforme ainsi la couche végétale en réservoirs, au milieu desquels se développent et se propagent les plantes des marais. D’année en année, les mousses des parties inférieures meurent, et forment des lits de tourbe dont l’accumulation finit par constituer des bancs d'une épaisseur énorme.
Les algues, qui croissent également dans lés eaux salées et dans les eaux douces, dans les profondeurs de la mer ou à sa surface, dans les ruisseaux, dans les marais, dans les terrains humides, varient depuis les filaments microscopiques qu’on voit envahir d’immenses étendues, jusqu’aux gigantesques fucus, de quatre à cinq cents mètres, qui flottent sur les rives de l’Océan. On sait que la mer des Sargasses (1), dans l’espace compris entre les Açores, les Canaries et les îles du Cap-Vert, présente une superficie de plusieurs milliers de milles carrés, tonnée par une couche épaisse de fucus, qu’y transporte le mouvement circulaire du Gulf- Stream. De semblables accumulations d’algues flottantes, entraînées par les courants, se trouvent aussi dans l’océan Pacifique et dans l’océan Indien.
(1) Les Phénomènes de la mer.
Les algues microscopiques qui croissent dans les marais s’y entassent insensiblement, y forment des terrains nouveaux, et contribuent ainsi, comme les mousses, à l’élévation de la surface terrestre.
Nous avons vu à l’œuvre les myriades d’infusoires qui préparent des continents futurs dans les mystérieux abîmes de l’Océan. Cette vie puissante des imperceptibles architectes de la mer nous apparaît non moins merveilleuse et non moins créatrice lorsque nous examinons la prodigieuse fécondité des mousses et des algues, dont le microscope nous révèle les singulières propriétés. Ces plantes primitives, extrêmement variées de forme et de grandeur, qui ont été le point de départ de la vie végétal^ sur le globe, présentent toutes le curieux phénomène de mouvements divers qui les rapprochent des infusoires et des polypes. On a donné le nom de protozoaires à ces êtres ambigus, qu’on regarde comme les plus simples et les premiers de tous, et qui semblent être tout à la fois des plantes et des 'animaux, soit qu’ils croissent à la manière !des végéraux, comme les polypes; soit qu’ils s’agitent, ainsi que les mousses et les algues, comme des animalcules.
Nous avons dit que Peyssonnel et Tremblay, soutenus bientôt par Réaumur, Ellis et Bernard de Jussieu, ont les premiers signalé, dans leurs travaux sur les polypes d’eau douce et les coxli 12
rallines, de curieux rapprochements entre le règne végétal et le règne animal. Quelque4 temps après ces découvertes, Girod-Chantrons constatait des mouvements de translation dans les corps reproducteurs de certaines algues, et l’observation microscopique offrait aussi à d’autres savants botanistes, parmi lesquels nous citerons M. A. Brongniart, des animalcules doués de mouvements spontanés dans les anthérédies des mousses.
Les éléments organiques des algues se réduisent à deux, la cellule et son contenu. Les cellules sont des membranes creuses dont la paroi est formée d’une ou plusieurs couches de cellules. Ces cellules sont sphériques ou allongées et cylindriques, et par leur agencement constituent les plantes si variées de l’ordre des algues. Les corps granuleux, ordinairement colorés, contenus dans les cellules, ont la faculté de se métamorphoser en cellules semblables ©u analogues à la cellule-mère. Il arrive souvent que la cellule est vide de tout corps solide et ne contient qu’un fluide.
Les granules qui se transforment en corpuscules mobiles pour aller reproduire un individu semblable à la plante-mère, sont globuleux ou ovoïdes et armés d’un appendice en forme de bec, muni de cils ou tentacules. Us commencent à se mouvoir dans l’intérieur des cellules, où on les voit présenter constamment cet ap-
pendice en avant, comme s'ils devaient s’en servir en guise de bélier pour pratiquer l’ouverture qui doit leur donner issue. Après leur sortie, ils perdent leur rostre, qui se replie sous leurs corps, et continuent encore à se mouvoir dans le liquide ambiant pendant une à deux heures. Enfin, ils se rassemblent en masses innombrables, et, s attachant à quelque corps etranger, soit au fond du vase ou on les observe, soit a la surface de l’eau, ils ne tardent pas à germer et à se développer en filaments semblables à ceux de l’algue-mère. La lumière exerce une grande influence sur la direction du mouvement des zoospores, dont les tentacules que porte le rostre sont les organes locomoteurs.
Plus tard, M. A. Brongniart découvrait aussi les mouvements singuliers des petits corps de formes diverses sortis des anthères et lts comparait a ceux des animalcules spermatiques. Un éminent botaniste, M. de Mirbel, s exprimait ainsi au sujet de cette découverte : «Les granules prennent-ils rang parmi les animaux, ou parmi les productions végétales? Gleichen et M. A. Brongniart affirment qu’il y a spontanéité dans leurs mouvements, et que, par conséquent, ce sont des animaux. Beaucoup de faits déposent en faveur de cette opinion, que je considère, non pas comme démontrée, mais comme très-probable. »
En poursuivant ces recherches organographiques à l’aide du microscope, M. de Mirbel fut amené à vérifier la composition chimique de la substance organique azotée qui, suivant les belles expériences de M. Payen, sécrète et développe la cellule végétale, dont elle peut changer les formes, percer les parois et intervertir les fonctions.
« Cette substance, dit M. Payen, passant, au besoin, d’une cellule à l’autre, concourt à la formation de nouveaux tissus, tandis que la cellule directement discernable, essentiellement formée de cellulose à composition ternaire constante, est un produit de sécrétion formant les enveloppes protectrices, les conduits et réservoirs des agents et matériaux de la vie des plantes, les supports de tout l’édifice végétal, mais non des membranes sécrétantes. En un mot, la matière azotée, dans les plantes, préside à toutes les élaborations, à toutes les sécrétions organiques et minérales , près desquelles on la suit aisément. Par sa composition immédiate, par la nature des substances minérales qui l’accompagnent, elle se rapproche de la matière vivante dans les animaux, au point de manifester ainsi une immense unité de composition élémentaire parmi tous les êtres vivants de la nature. » .
M. Payen, en faisant hommage à l’Académie des sciences d’un volume contenant 1 ensemble
de ses recherches sur le développement des végétaux, disait aussi : « Une loi sans exception me semble apparaître dans les faits nombreux que j’ai observés, et conduire à envisager sous un nouveau jour la vie végétale. Si je ne m’abuse, tout ce que, dans les tissus végétaux, la vue directe et amplifiée nous permet de discerner sous la forme de cellules et de vaisseaux, ne représente autre chose que les enveloppes protectrices, les réservoirs et les conduits à l’aide desquels les corps animés qui les sécrètent et les façonnent, se logent, puisent et charrient.leur éléments, déposent et isolent les matières excrétives.
« Au moment d’exprimer cette pensée, je me suis bien souvent tenu dans les termes du doute qui la laissaient entrevoir; peut-être aurais-je quelque temps encore gardé la même réserve, s’il ne m’eût semblé que M. de Mirbel, par une autre voie, surprenant au milieu d’un fluide le travail de l’organisation qui précède la formation des cellules, arrivait à des conclusions concordantes avec celles de mes propres travaux.
« A cet imposant appui vinrent se joindre les résultats confirmatifs des investigations que nous avons entreprises de concert, et dont nous soumettrons prochainement les détails à l’Académie. »
En cherchant dans la transformation des tis-
sus et des organes de la plante le principe de l’unité organique des végétaux, M. de Mirbel avait admis que cette unité réside essentiellement dans la cellule ou utrieule, qu’on retrouve modifiée et développée dans toutes les parties de la plante, et dont les évolutions variées, les agencements divers constituent les formes organiques véritables. Quoique semblable, en apparence, dans toutes les plantes, il est évident que cette utrieule diffère, dans les diverses espèces, et que c’est en elle qu’on doit chercher l’origine des innombrables types du règne végétal. Les vues ingénieuses de Gœthe sur la métamorphose des plantes se trouvent ainsi ramenées à une conception plus fondamentale, plus en rapport avec les principes généraux qui résument les grandes vues de deux naturalistes illustres, Carus et Geoffroy-Saint-Hiiaire.
A près plusieurs années de communes recherches, MM. Payenet de Mirbel communiquaient à l’Académie (séances du 16 janvier 1843, 3 février 1815 et 6 mars 1846) le résultat des observations et des expériences qui leur avaient permis de suivre dans leur marche à travers les tissus, les substances organiques vivantes, de nature quaternaire, qui « se dirigent et convergent à point vers tout organisme jeune, envoie de développement rapide. Cette substance azotée remplit le rôle principal dans la formation des divers organismes de la plante; elle
dispose les molécules des matières minérales « sous diverses formes d'incrustations ou de cristallisations spéciales que les propriétés physiques du règne minéral seraient impuissantes à produire. »
M. de Mirbel, poursuivant ces intéressantes études, ces minutieuses observations qui devaient surtout l’aider à montrer l'ordre des formations successives dans le développement des plantes, publiait, en 1845, dans les Annales des Sciences naturelles, un très-remarquable mémoire sur la structure du dracænadraco (Dragonnier commun). Il citait encore dans ce travail les faits suivants, relatifs aux observations qui l’avaient frappé dans ses récentes études de physiologie végétale :
« Depuis que j’ai dirigé mon attention
sur les dracæna, je me suis fortement préoccupé de ces couches d'utricules délicates, minces et transparentes qui, d'un côté, tiennent à l’écorce, et, de l’autre, à la région intermédiaire. Je ne tardai pas à soupçonner qu'il y avait là quelque chose qui méritait toute l’attention des physiologistes. Ce pressentiment ne m'a pas trompé ; c’est à bon droit que je lui ai donné le nom de tissu générateur. L’œil, à l’aide d'un puissant microscope, ne tarde pas à découvrir çà et là, dans la partie la plus excentrique de ce tissu, la présence de petits espaces vagues et nébuleux. Quelquefois aussi, il sem-
ble qu’il y a eu déformation d’utricules en certaines places où se produisent et s’accumulent confusément des phytospermes d’une extrême minceur. A ce chaos microscopique succèdent bientôt l’ordre et la symétrie : les phytospermes se meuvent, s’agitent, se rencontrent, comme s’ils étaient animés, et, si j’ose le dire, bâtissent en commun des utricules régulières, qui ne diffèrent de celles qu’on voit ordinairement que parce que leurs parois sont mamelonnées. Peu après, les mamelons que forment ces phytospermes s’effacent. Alors on ne distingue pins les utricules les uns des autres.
« On va me demander à quelle cause j’attribue les mouvements des phytospermes, et comment il se fait que ces granules s’agencent entre eux comme pourraient le faire des êtres doués d’intelligence. Telles sont les deux questions qui se présenteront naturellement à l’esprit du lecteur. Mais, après avoir dit ce qui me semble probable touchant la première question, je m’abstiendrai de porter un jugement sur la seconde, qui, à mon sens, est tout à fait inexplicable dans l’état actuel de la science.
o Certes, on ne pourrait nier que les phytospermes ne soient des êtres organisés et vivants. Quand ils viennent de naître et qu’ils sont seulement visibles à l’œil armé d’un puissant microscope, ils paraissent comme des points d’une extrême finesse; mais à mesure qu’ils
avancent en âge, ils grossissent, ils augmentent en poids, leurs formes se modifient, et force est de reconnaître que ces changements sont les effets de la nutrition. Or la nutrition ne peut s’opérer sans mouvements internes qui réagissent à l’extérieur, et c’est particulièrement à cette cause que je suis tenté d’attribuer l’agitation des phytospermes. Que l’on présente une meilleure explication du phénomène, je n’hésiterai pas à l’accepter. »
M. Payen, après avoir cité dans son Eloge historique de M. de Mirbel une partie de ce pasr sage, ajoute: « N’est-ce pas là une confirmation nouvelle des vues que j’avais émises de 1834 à 1842, contrôlées alors par M. de Mirbel luimême, puis dans notre œuvre commune, et qui montrent la cellule, par conséquent la cellulose qui la forme, sécrétées par les corpuscules qui s’enveloppent et se protègent ainsi? » Nous n’insisterons pas sur l’intérêt qui s’attache à ces idées nouvelles basées sur les expériences les plus exactes, sur les recherches les plus consciencieuses, et confirmées par des faits assez nombreux pour que l’Académie des sciences en ait fait le sujet du programme de son grand prix de sciences physiques en 1847. Dans ce programme, les concurrents étaient invités à examiner « si beaucoup de corps, considérés jusqu’ici comme des animalcules infusoires, surtout ceux qui sont colorés en vert et agis-
sent sur l’air atmosphérique, comme les parties vertes des végétaux, ne seraient pas, soit des végétaux parfaits, soit des parties de végétaux, jouissant temporairement d’une motilité analogue à celle des animalcules infusoires proprement dits. »
On doit à un savant professeur, M. Paul Laurent, une série d’intéressantes études (1) sur les rapprochements à établir entre les animalcules des infusions végétales et les organes élémentaires des végétaux. Généralisant les faits dont nous venons de donner un aperçu, M. Paul Laurent a voulu montrer dans les ditïérentes parties du végétal, dans la feuille par exemple, le travail d’infusoires qui se grouperaient, selon des formes déterminées, pour passer de l’existence individuelle à l’existence collective. Toutefois, dans les végétaux les plus développés, certaines parties, les fleurs surtout, jouissent d’une animation propre et semblent participer aux manifestations de vitalité des animaux supérieurs. Cette excitabilité, quelle qu’-en soit la cause, montre assez qu’il est difficile de bien définir les limites qui séparent les deux règnes et que, sans doute, ainsi que l’a très-bien exprimé M. Owen, le célèbre physiologiste, « les
(1) Etudes philologiques sur les animalcules des infusions végétales, par Paul Laurent, inspecteur des forêts, professeur de l’Ecole forestière. — Paris, 1858.
animaux et les plantes ne sont que deux divisions naturelles d’un seul et même groupe d’organisation. »
Nous avons dit le prodigieux travail des zoophytes madréporiques (1) et les merveilleuses constructions de ces architectes de la mer, dont l’incessante activité entretient la circulation océanique et prépare de nouveaux continents. Si les fond ions des polypiers ont surtout pour but la purification de l’Océan, les tondions des végétaux assurent aussi la purification de l’atmosphère, immense réservoir qui fournit aux plantes la plus grande partie des éléments nécessaires à leur nutrition et à leur développement.
Ces transformations de la matière s’opèrent sous l’influence de la lumière, source universelle de vie et de beauté. Dans les formes variées des madrépores et des coquilles, dans leur brillant émail, dans les vives couleurs des nacres et des corallines, dans Y orient des perles, nous admirons l’élégance et l’éclat de la vie sousmarine. Mais combien plus de grâce encore et de perfection dans la vie des plantes, baignées dans la lumière qui fait resplendir leurs riches tissus, et qui ajoute à l’incomparable et délicate beauté de la fleur, le charme mystérieux du parfum.
(1) Les Phénomènes de la mer.
Les rapprochements que nous venons d’indiquer ne doivent sans doute être admis qu’avec une grande réserve. Les faits observés ne sont encore ni assez nombreux, ni assez bien définis pour que l’on puisse, scientifiquement, dépasser la limite où M. de Mirbel et M. Payen se sont arrêtés. Mais les perfectionnements apportés au microscope et le nombre toujours croissant des observateurs, permettent d’espérer que de nouvelles découvertes multiplieront les preuves des rapports qui unissent tous les êtres organisés. Animés, pour ainsi dire, par un même puissant esprit, éclairés par une même lumière, ces êtres si divers concourent d’ailleurs à un même but, soit qu’ils contribuent, comme les plantes et les animaux, à l’amélioration physique de notre demeure terrestre, soit qu’ils joignent, comme l’homme, à cette fonction providentielle, le travail divin de la pensée, et que, par les conquêtes de la science, par le progrès de la justice, ils s’avancent vers une condition meilleure, c’est-à-dire vers une paix plus assurée, vers un bien-être plus général et vers une concorde plus grande.