POUSSIÈRES ET MALADIES. — TYNDALL
Notre atmosphère contient, outre les gaz de l’air et la vapeur d’eau, une immense quantité
(lî Ellis. — On Corallines.
de corpuscules qui y restent en suspension pendant un temps plus ou moins long.
11 suffît d’indiquer d’abord ces atomes légers qui étincellent dans un endroit obscur traversé par un rayon de lumière. Chacun a observé leurs reflets changeants et leurs mouvements continuels. En les examinant au microscope, on y reconnaît d’ordinaire les fragments des corps qui se trouvent à la surface du sol et que 1 agitation de l’air enlève. Près de nos demeures ds sont naturellement plus abondants et plus varies que sur mer et au sommet des montagnes. Un catalogue de ces particules serait en quelque sorte le sommaire de tout ce dont nous nous servons pour nos besoins ou nos plaisirs
T j. * Miaiairs,
Le savant directeur du musée d’histoire naturelle de Rouen M. F . Pouchet, qui a analysé
un des plus abondants corpuscules de l’air; en le traversant, la neige qui tombe et l’insecte qui voltige en recueillent énormément. J’en ai compté jusqu’à quarante et cinquante grains sur les ailes d’une mouche. »
L’analyse spectrale a fait reconnaître la présence de molécules de sel marin dans toutes les parties de l’atmosphère. Il ne faut point s’en étonner, puisque la surface de la terre est plus qu’aux deux tiers couverte par l’Océan. Le choc incessant des vagues produit des gouttelettes d’eau salée qui sont enlevées par les courants aériens et abandonnent de la poussière de sel en s’évaporant. La présence de cet élément dans l’air a fait penser qu’il est peut-être destiné à fournir aux êtres d’organisation inférieure les sels que les animaux supérieurs et les plantes enlèvent au sol.
A certaines époques de l’année, les navigateurs de l’océan Atlantique voient tomber, dans le voisinage des îles du Cap-Vert, une poussière fine, de couleur rouge, qui couvre bientôt les voiles et le gréement. L’air s’obscurcit légèrement en prenant une teinte rougeâtre, ce qui a fait donner au phénomène le nom de brumes rousses. Les vents alizés sont appelés, en allemand, Passât- Winde, vents de passage, d’où la désignation de Passat-Staub pour la poussière qui tombe surtout dans la zone septentrionale de ces vents. Quelquefois, néanmoins, elle ap-
paraît plus au nord, dans la Méditerranée, principalement autour de la Sicile, en France en Angleterre, et jusque dans la péninsule Scandinave. On l’a observée sur les côtes de Svrie dans la Mésopotamie, le Béloutchistan et la Chine. De nombreux échantillons ont été anayses par Ehrenberg. Il a reconnu qu’ils étaient tous de composition identique et presque entièrement composés d’infusoires. On y trouve en outre, quelques parties molles de plantes, du sable quartzeux et de l’argile. Les formes organiques proviennent, sans exception, d’espèces terrestres vivant dans l’eau douce. Un certain nombre d’entre elles, pourvues de carapaces siliceuses, pouvaient avoir vécu dans l’atmo-
débris6 ’ 60 généra1-’ on ne trouvait que des
Une carte construite par Ehrenberg (|) donne le relevé de toutes les pluies de poussière observées jusqu’ici, et montre les régions dans lesquelles le phénomène se présente le plus fréquemment. Quelques-uns des points indiqués se rapportent à des cas de grêle et de pluie rougeâtre. I! parait évident que c’est de la poussière rouge mélangée à l’eau atmosphérique qui a donne heu à ce dernier phénomène, souvent
desan^) da"S ^ réC‘‘S légendaires de Pluies
(1) Voy. le Magasin pittoresque. T. XXXI, p. 104
(2) La couleur rouge de certaines eaux est due au'ssi à
On n’a observé le phénomène aux îles du Cap-Vert, qu’à certaines époques, au printemps et à l’automne, vers les équinoxes, dans un intervalle de temps qui varie de trente à soixante jours. Ehrenberg en concluait que les nuages de poussière sont entraînés par des courants constants de l’atmosphère passant au-dessus de la région des vents alizés en subissant des déviations partielles et périodiques.
Le lieutenant Maury venait de formuler son système de circulation générale des vents, lorsqu’il eut connaissance des recherches d’Ehrenberg. Il vit aussitôt qu’il pouvait y trouver une vérification expérimentale, et que la poussière servait à étiqueter , pour ainsi dire, les courants aériens, comme les bouteilles abandonnées par les marins dans des lieux déterminés révèlent les circuits des courants océaniques. Dans ce système de circulation atmosphérique, les vents alizés de chaque hémisphère s’élèvent dans la zone équatoriale,, pour passer, comme courants supérieurs, au-dessus des alizés de l’autre hémisphère et redescendre sur la surface terrestre au delà du cercle tropical. La zone intermédiaire se déplace du nord au sud et du sud au nord en suivant la marche du soleil. Cette zone est une région de très-fortes pluies, tandis que
la présence d’innombrables infusoires ou à des algues microscopiques.
la présence des vents alizés produit la sécheresse. C’est durant leur règne que les poussières d’infusoires qui couvrent les plaines desséchées du bassin de POrénoque ou de l’Amazone sont enlevées par lesalizésdu sud-est et transportées dans l’hémisphère septentrional. Dans une de ses relations de voyage au Brésil, M. de Humboldt fait très-bien comprendre comment ces poussières sont soulevées jusque dans les plus hautes régions de l’atmosphère : « Quand, par un soleil vertical, dit-il, sous un ciel sans nuages, le tapis d’herbe se carbonise et se réduit en poussière, on voit le sol durci se crevasser comme sous la secousse de violents tremblements de terre. Si, dans ce moment, des courants d’air opposés viennent h s’entre-choquer et déterminent parleur lutte un mouvement giratoire, la plaine offre un spectacle étrange. Pareil à un nuage conique dont la pointe rase le sol, le sable s’élève au milieu du tourbillon raréfié chargé de fluide électrique; on dirait une de ces trombes bruyantes que redoute le navigateur expérimenté. La voûte du ciel, qui paraît abaissée, ne reflète sur la plaine désolée qu’une lumière trouble et opaline. Tout «à coup, l’horizon se rapproche et resserre l’espace comme l’âme du voyageur. Suspenduedansl’atmosphère nuageuse, la poussière embrasée augmente encore la chaleur suffocante de Pair... »
Nous mentionnerons ici une pluie de pous-
sières noirâtres, de petites pierres très-fines tombée subitement sur le pont d'un navire américain, I eJosiah-Bates, au sud de Java, sans qu’aucun autre phénomène permît d’expliquer cette chute singulière. Ces fragments, transmis par le lieutenant Maury à Ehrenberg, et soumis à l’analyse d’un puissant microscope, ont offert la structure étrange d’une matière primitivement liquide, qui aurait été solidifiée pendant sa chute et qui serait arrivée à l’état solide avant d’atteindre la surface de la terre. Mademoiselle Ehrenberg a eu la patience d’exécuter sous les yeux de son père, des dessins représentant es formes les plus saillantes de ces aérolithes microscopiques (1). Tout porte à croire en effet qu’une masse de fer météorique a dû passer précisément au-dessus du navire américain, et que la portion superficielle, entrée en fusion par son frottement sur les molécules d’air, a laissé tomber les gouttelettes de fer fondu qui ont pris dans leur chute la forme des fragments recueillis. Si le phénomène avait eu lieu la nuit, on aurait certainement aperçu le passage du météore dans le ciel.
L’air renferme aussi un grand nombre de germes auxquels on doit probablement rattacher les productions végétales ou animales qui paraissent se développer spontanément. L’étude
(1) Voy. le Magasin pittoresque. T. XXXI, p. 48.
de ces germes, encore très-incomplète, conduira certainement à des résultats d’un grand intérêt, parmi lesquels on doit placer en première ligne une connaissance plus exacte des moyens de propagation de certaines maladies épidémiques, qui paraissent se répandre par une sorte d’infection de l’atmosphère, üans une de ses très-intéressantes lectures à l’Institution royale de la Grande-Bretagne, M. J. Tyndall a exposé sous ce titre : Poussières et maladies (I), une série de recherches relatives aux actions diverses des innombrables corpuscules en suspension dans l’atmosphère. L’éminent professeur cite certains faits curieux tendant à prouver que les maladies épidémiques reconnaissent pour cause des germes qui flottent dans l’atmosphère, pénètrent dans notre organisme, et y produisent des troubles plus ou moins graves, en y développant une vie parasite. Cette théorie, considérée d’abord comme une rêverie insensée, compte aujourd’hui un grand nombre de partisans parmi les savants et les médecins. Si elle était reconnue vraie, elle donnerait à nos efforts pour combattre le mal, comme le dit justement M. Tyndall, une direction précise qu’ils ne pouvaient avoir auparavant. Ainsi l’on sait dès à présent que l’air filtré à travers une poignée d’ouate de coton d’une épaisseur sufli-
(1) Revue des Cours scientifiques. — Mars 1870.
santé se débarrasse complètement des matières Qu’il tient en suspension. « L'application de cette expérience est évidente, dit M. Tyndall. Si un médecin veut préserver ses poumons ou ceux de son malade des germes par lesquels se propage, dit-on, une maladie contagieuse, il emploiera un respirateur de coton. — M. Pasteur, pour les expériences duquel je professe la plus grande admiration, a montré que la quantité de germes diminue à mesure qu'on s'élève dans l’atmosphère. Au moyen du respirateur de coton, on pourra respirer dans la chambre d'un malade un air aussi pur, ou tout au moins aussi exempt de germes nuisibles que celui des sommets les plus élevés des Alpes. Il serait facile de nommer cinquante professions différentes dans lesquelles l'irritation des poumons et le délabrement de la santé ne reconnaissent d autre cause que l’inhalation de la poussière atmosphérique. Un filtre d'ouate de coton convenablement construit guérirait le mal en écartant sa source. — L'emploi de cette ouate sur les brûlures ; son effet salutaire sur les plaies trouve sa justification dans ce fait qu'elle arrête, non pas l’air, mais les matières organiques qu'il renferme. »
A la suite de faits observés dans les vallées de l'Ohio et du Mississipi , le professeur J. -H. Salisbury, de 1 Ecole de médecine de Cleveland, a reconnu que les maladies des marais sont
dues à des cellules d’un genre d’algues ressemblant aux palmellæ. Partout où ces plantes existent, la fièvre sévit. Les spores restent suspendues dans les exhalaisons brumeuses du sol après le coucher du soleil, elles disparaissent après son lever. Pendant le jour, l’air des districts fiévreux ne contient plus de spores. C’est ce qui se passe dans la campagne romaine ) les paysans prudents rentrent à la ville avant le coucher du soleil, afin d’échapper à la malaria.
L’air des grandes villes est chargé de poussières que l’on a parfaitement caractérisées en les appelant a les immondices de l’atmosphère. » — « L’imagination, dit le savant M. Boussingault, se figure aisément, mais non sans un certain dégoût, tout ce que renferment ces poussières que nous respirons sans cesse. Elles établissent en quelque sorte le contact entre les individus les plus éloignés les uns des autres, et bien que leur proportion, leur nature, et, par conséquent, leurs effets, soient des plus variés, ce n’est pas s’avancer trop que de leur attribuer une partie de l’insalubrité qui se manifeste habituellement dans les grandes agglomérations d’hommes. »
Le Dr Elisabeth Blackwell, dans un excellent petit livre (1), donne de navrants détails sur
(1) La Religion de la santé , traduit par Madame Hippolyte Meunier, Bibliothèque Franklin.
l’insalubrité des grandes villes et sur la mortalité de leurs populations. Dans les contrées les plus salubres, il meurt chaque année dix-sepl personnes sur mille; — à Londres vingt-quatre* — à Liverpool vingt-neuf; — à Manchester trente-deux. — Autrement dit, à Londres seulement, et dans une année sans épidémie, on voit mourir vingt et un mille personnes qui auraient dû vivre.
Réaumur pensait que les petits nuages qui paraissent quelquefois raser la terre dans certains jours d’été, peuvent bien être des essaims d’animalcules, et Cuvier, de son côté, parle de la richesse effrayante de la vie chez les insectes. Cette expression n a rien qui étonne, si on se rappelle les nuées de sauterelles qui dans certaines régions obscurcissent l’air et stérilisent en peu d instants les champs sur lesquels elles s’abattent.
La nouvelle théorie des germes des maladies épidémiques, qui répandraient, pour ainsi dire, leurs semences, explique le mode de propagation et 1 invasion de ces maladies, qui finissent par prendre possession de populations entières.
C est ainsi, dit M. Tyndall, que le choléra asiatique, né dans le delta du Gange, et d’abord limité à une région peu étendue, est arrivé dans 1 espace de dix-sept ans, à se répandre sur la presque totalité de la terre habitée.
De récentes observations prouvent d’ailleurs
que la multiplication des animaux microscopiques, dans certaines circonstances favorables, est vraiment prodigieuse et dépasse toute évaluation. Ce n’est pas seulement dans les déserts, dans les marais, dans les eaux stagnantes, sources d’insalubrité, que cette multiplication s’opère. Les hospices, les casernes, les ateliers mal ventilés, favorisent aussi la production d’organismes vivants qui peuvent altérer la santé et devenir la cause de maladies contagieuses. On a vudanslecours d’une seule nuitdes salles closes, habitées par un personnel trop nombreux, se remplir et fourm^er c'e petits organismes, qui avaient sans doute trouvé dans un milieu déjà malsain les conditions d’un rapide développement.
Ehrenberg, dans le résumé de ses belles observations, parle de la voie lactée des organisations inférieures. Ces phénomènes de la vie, cette puissance des infiniment petits, ne se présentent pas toujours sous l’aspect redoutable que nous venons d’indiquer. Ainsi, par exemple, MM. Auguste et Charles Morren ont démontré que sous l’influence, soit de la lumière solaire directe, soit de la lumière diffuse, les animalcules qui se développent dans les eaux douces y produisent une quantité considérable d’oxygène qui, chaque nuit, est entièrement livré à l’atmosphère, afin de servir à notre pro-
pie respiration, ainsi qu’à celle des animaux terrestres (1) .
Parmi les chimistes qui ont étudié les débris organiques et inorganiques suspendus dans l’atmosphère, nous citerons encore M. Barrai, directeur du Journal d’agriculture , qui admet leur favorable influence sur la vie des plantes. Sui- \ant lui, 1 air à l’état de pureté, que l’on réalise quelquefois dans les laboratoires, frapperait la terre de stérilité. Peut-être est-il nécessaire au maintien de la vie sur notre planète qu’une foule d impuretés soient incessamment transportées par les vents des lieux où elles se produisent vers les terrains où des germes les attendent pour être fécondés.
Les vents soulèvent aussi les graines les plus légères, et certaines espèces végétales se sont développées au milieu d’îles perdues dans l’Océan par la germination de ces graines infiniment petites amenées des continents lointains par les courants aériens.
Disons enfin que les masses de particules flottantes qu’on voit tourbillonner dans un faisceau lumineux réfléchissent les rayons solaires et contribuent ainsi à rendre toutes choses visibles. L air purifié, débarrassé de ces poussières, substitue à cette lumière réfléchie sa propre
(1) Les Animalcules infusoires, par N. Joly, professeur a la Faculté des sciences de Toulouse.
obscurité due à sa parfaite transparence. Dans une expérience citée par Tyndall, « le faisceau lumineux traversait, sans se laisser apercevoir, la lacune sombre que formait l’air transparent; et de chaque côté de cette espèce d’abîme, les particules pressées brillaient comme eût fait un corps solide rendu lumineux par une puissante illumination. »