Tels qu'ils sont
Cambrai depuis le 6 août. Infirmière à l'hôpital de la rue Léon-Gambetta. Nous sommes nourris de fausses nouvelles et d'espérance fragile. Devant Thôtel de ville, tous les jours, la foule se masse et l'éclat de ses yeux illumine les affiches : « On a fait des prisonniers [n Xx), on a pris des canons, des mitrailleuses, on marche sur Metz, on approche de Berlin, on... » Sur ses ailes la joie nous emporte et dans la rue nous disperse. Devant les portes les hommes discutent : « C'est qu'il faut les nourrir, tous ces prisonniers ! » Les enfants jouent à la victoire. Les drapeaux flottent. Pour les caresser, la brise emprunte aux mères les gestes qu'elles ont quand elles caressent leurs petits.
6 h. du soir. — Sur le ciel une grande bataille
se livre. De gros nuages ensanglantés, combattants vêtus de pourpre, se pressent autour du soleil qui lentement, majestueusement se couche.
Dans toutes les directions ses derniers rayons partent ainsi que des ordres. Dans les nues ils courent, chassent l'ombre, glissent sur les toits des maisons, dorent les cheminées; sur la cathédrale ils se concentrent, tissent un linceul d'or, et dans un flot de lumière, telle une belle morte, l'ensevelissent.
Gomme un arbre au feuillage délicat, sur un fond d'or le clocher se détache.
La lumière insiste. Pour l'emprisonner les pierres se fondent ; pour la laisser pénétrer les vitraux volent en éclats de diamants.
C'est beau! Prier... je voudrais prier... Prends, vieille cathédrale, prends la lumière qu'avant de s'en aller le soleil de France te confie. Quand les Français seront partis, elle s'en ira... pour faire place à l'ombre allemande.
Prends l'or que le soleil t'envoie. De longtemps tu n'en verras d'aussi pur. Sculpte la lumineuse espérance comme les artistes ont travaillé ta pierre, avec élan, avec foi. Donne-la aux mères, aux femmes de Cambrai quand dans ta nef elles viendront pleurer.
Donne-leur ton âme vieille et sage et toute de lumière.
Dis-leur : « les Français reviendront, » et sur les lèvres des vieillards tu verras voltiger le sourire des enfants .
7 h. du soir. — L'ombre vient. La grise, celle qui ronge la dernière lumière comme une pauvresse
son dernier morceau de pain. Perdrions-nous la liberté? Un étrange pressentiment me saisit, et dans le jardin de Cambrai j'erre, découragée comme le jour qui tombe. Des soldats se sont jetés sur le gazon, riants et gais comme des enfants. Ils me saluent. Fière, je leur souris. Camarade des héros, pour la deuxième fois...
Deux familles de soldats. Les femmes semblent venir de loin : visages fatigués, yeux cernés et qui se font doux pour donner du courage. De l'enfant à la mère les yeux du père ne se lassent de courir : saisir les siens... les emporter dans un regard... pour les montrer à la gloire... sur le champ de bataille... Pour chasser la mort aussi : le miracle naît du sourire de ceux que nous aimons et qui nous aiment.
« Papa, tu m'apporteras des galons en or, et des médailles et des croix!... »
Joue, petite fille, dans les bras de ton père, avec les boutons de sa capote et le rêve de ses galons... Médailles et croix, et tout ce qui est beau, c'est la souffrance qui nous l'apporte, tu sauras ça plus tard . . .
Un groupe de paysans venus de Marouin « voir les gars qui s'en vont à Berlin !... »
« Et la récolte qui n'est pas seulement finie !
— Laisse faire le fils, dit le vieux, l'bon Dieu récoltera ce que les hommes auront semé, puisqu'il veut la guerre... »
Un garçonnet de douze à quinze ans écoute, tire son grand frère, le soldat, par la manche :
« Et tu sais! cogne dur... Venir voler l'pays...
un grand pays... combien qu'il est grand? Dis, Jules?
— Ça se mesure pas, nigaud...
— Pourquoi?
— Parce qu'on... l'aime trop; on peut pas mesurer les choses qu'on aime ! >
Patrie, tu es partout la même... et lorsque pour te défendre tu appelles tes enfants, tu deviens si grande, si grande... Non, personne ne saurait te mesurer.
Un soldat cultivateur cause avec sa grand-mère, une vieille paysanne. Il essaye de la consoler :
<( Allons, grand'mère, ris pour chasser la larme qui te pend à rœil... »
Doucement la vieille pleure.
« Pourvu encore qu'il n'arrive pas malheur à la vache! Endiablée, que j'te dis, elle a la fourche dans l'corps...
— Qu'est-ce ça peut faire? Faut aimer l'pays; l'reste...
— On peut aimer l'pays sans oublier la vache qui t'a nourri...
— Alors t'aimes la France, grand'mère?
— • Si j'I'aime... tiens... »
Contre son cœur la vieille paysanne serre la France, comme une gerbe de blé, en plein été, dans le grand soleil.
Du fond de l'horizon un nuage s'avance, d'allure inquiétante et de poids lourd. Ses antennes s'allongent, fouillent le ciel, s'impriment dans l'azur, ainsi que des paroles de malédiction sur un livre d'or...
Demain???