‹ Tels qu'ils sontChapitre 2 sur 20 · VEILLE DE BATAILLE · texte numérisé non relu

VEILLE DE BATAILLE

Brusquement la porte de l'hôpital s'est fermée. Entre elles les infirmières causent. « Jls ont passé Valenciennes, sont à Ivry... on les a aperçus aux portes de la ville... ils ont brûlé des maisons, violé des femmes, tué des enfants... ils... »

Notre voix tombe et notre silence se confond à celui de la nuit... pour les maudire.

Se coucher, dormir, oublier... La nuit pèse sur nous, impénétrable comme une grande douleur. Mes yeux courent sur le ciel. Quelques étoiles, pâles et faibles d'éclat, comme la parole de ceux qui pour longtemps nous quittent.

Dans chacune d'elles je me surprends à chercher les miens : « Les disparus choisissent pour demeure les étoiles, » me disait maman, quand j'étais toute petite. Où sont-ils, les miens? Le chien n'a pas fini de hurler, pas plus que nous n'avons cessé de souffrir. Longue, effilée, traînante, sa plainte monte vers nous comme un instrument de supplice prolongé...

Nous plaindre? Nous sommes Françaises, et pour la France nous souffrons, tandis que nos maris, nos fils se battent pour Elle.

Patrie ! Quelle force tu nous sais donner !

Il suffit qu'à travers la nuit nous prononcions ton nom pour que dans les ténèbres tu nous apparaisses lumineuse, telle une immense joie greffée sur notre profonde douleur. Il flotte, le drapeau français, et nos mains le touchent... dis, France, sens-tu notre tendresse?

iO — TELS QU'ILS SONT

29 août, 8 h. du matin. — « Mettez-vous en costume, soyez prêtes... ne perdez pas la tête... Vos trousses... Vos salles sont-elles prêtes? Votre salle d'opération, madame L... ?

— On y met du ripolin, madame... !

— Pas ça que je vous demande... salle I, vos clefs? Teinture d'iode, compresses, ouate... »

Gomme des fous échappés de prison, les mots sortent brouillés, saccadés, incohérents.

« Et puis avez-vous brûlé vos lettres ? Elles pourraient...

— Brûler les lettres de mon mari ! Les dernières ! celles qui viennent du champ de bataille ! Gomme un drapeau je les garde, et comme un soldat je les défends...

— Vous aimez les phrases, madame L...?

— Oui, les jolies, celles qui viennent du cœur; dans la joie comme dans la douleur j'aimerai toujours la beauté; j'ai soif de beauté, moi...

« Herlin (c'est un garçon de salle), venez, mon ami, un dernier coup de main à la salle. Des blessés, nous en aurons aujourd'hui, quel temps fait-il?

— Gris, madame, et puis... ça sent la choucroute! »

Au devant de la vérité, mon imagination court comme une folle : « Ghaque peuple a son parfum et les Allemands... »

Herlin me regarde, ne comprend pas : « Avant cette nuit les Allemands seront dans Cambrai, Herlin...

— Y me semble que j 'comprends... Ce que madame dit, bon Dieu, ça sonne comme l'Evangile, pour les rares fois que jTai entendu... »

Sous la barbe hirsute d'Herlin le sourire se réfugie comme un oiseau peureux sous la broussaille.

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