DE LILLE A A IX-LA-CHAPE LLE — U
« Je n'ai jamais vu de ruines... C'est beau dans la nuit, n'est-ce pas? Si Karlclien — son mari — était là !, . . Je lui ai porté toute la collection de cartes postales qu'on a faites des villes brûlées. Il a trouvé ça. grossartig famos! Ces dames descendent àAix? Elles savent que c'est la ville de Karl der grosse (Charleinagne)... Vous devriez visiter l'hôtel de ville, le plan du Marché et le grand magasin de Titz [das Riesengeschàft) . . .
<( Ahsteigen (tout le monde descend)! »... C'est bien la gare d'Aix...
Les soldats descendent. Munies de Hausschûrtzen — tablier de maison très vaste — les infirmières leur donnent du café, du lait. Ils acceptent en poussant des hourras frénétiques.
« Est-ce que vous êtes déjà à Paris, enfants (1)?
— Oui... pas encore... ce n'est pas là que nous voulons aller. Pas un Français dedans. Il n'y habite que le choléra et le typhus.
— Allez à Londres alors...
— Oui, ça sera plus facile. Mais en hiver il y a trop d'eau dans le canal... Nous entreprendrons ça au printemps (2). »
Elles esquissent des mouvements souples... Les Hausschûrtzen — tabliers — craquent :
« Au fond ça se comprend ; il faut s'acclimater d'abord. Une fois l'hiver passé... du reste ça ne coûte rien, on se nourrit aux frais des Français, pas
(1) Seid ihr in Paris, Kinder?
(2) Viel zu viel \Sasser im Kanal so in der Winterzeit... das wollen wir erst im Frùhling machen...
TELS qu'ils sont. iO
vrai, Feldgrauen (expression équivalente à celle de f< pioupiou »)?
— Ja, ja... nous avons tout ce qu'il nous faut, et avec ce que nous prenons, en fait de fourrures, de couvertures, etc., il y aurait de quoi ouvrir des magasins en Allemagne. Nous réquisitionnons jusqaaux corsets de femmes. Je connais une Schwester — sœur allemande — qui en a envoyé une centaine dans sa famille... Tiens, voilà des Français... »
Il passe des prisonniers. Soldats et civils. Des enfants de treize à quatorze ans.
« Qu'est-ce que vous faites de ces « bébés-là » (1)? ricane une infirmière...
— Des bébés! Vous dites des bêtises... (Buhen? Unsinn !) Ils portent baïonnette et fusil ; sans compter qu'ils ont l'œil fin et la langue longue... des espions consommés ! Ils chantent la Marseillaise quand nous passons, et, comme ça porte malheur, on les fusille... Pas tous cependant... on en laisse tout de même... pour satisfaire aux enquêtes de l'Amérique sur nos « atrocités ». Ha! ha! ha!... pour les montrer aux neutres aussi... »
Nous descendons à l'hôtel du Nord, tout près de la gare.
(1) Was macht Ihr mit den Buben?
Le lendemain de notre arrivée, nous nous présentons au Garnison's Kommando (autorité militaire locale).
Un officier nous reçoit. Avec beaucoup de méfiance et sans grande amabilité. La signature du chef d'étatmajor du prince de Bavière... la phrase : « dames du meilleur monde (1) doivent être traitées avec tous les honneurs de la guerre », le font cependant réfléchir. Il fronce les sourcils, plisse le Iront, appelle un autre officier :
« Herr von X..., ces dames voudraient rentrer en France. C'est le consulat d'Espagne qui s'occupe de ça, n'est-ce pas !
— Oui,... mais puisqu'elles sont recommandées par le prince de Bavière... »
Herr von X. . . est un homme distingué et de manières polies. Il nous fait asseoir, s'excuse de nous recevoir « au milieu d'un tel désordre », mais « Krieg ist Krieg », s'informe de notre santé, si en route nous avons été bien traitées, si j'ai des nouvelles de mon mari, etc., etc.
(1) Damen aus der besten Gesellschaft.
« M. de W... est informé de votre arrivée. Vous logerez chez lui. Il sera heureux...
— Impossible, monsieur : bien que j'aime et respecte mon vieil ami, monsieur de W..., il compte pour le moment parmi les ennemis de la France, et comme Française, je répugne à l'idée d'être hospitalisée par un Allemand, fût-il un ami.
— « Délicatesse française, » dit-il, dont il s'excuse de ne rien comprendre. Il se voit « alors obligé », pour notre « sécurité et tranquillité » personnelles, de nous mettre dans un couvent !
Deux femmes seules... nous comprenons... Nous serons mieux dans un couvent que dans un hôtel. Les sœurs ont « grand jardin », « grande âme », «grande maison... », nous serons traitées avec tous les égards que méritent le « dévouement, l'abnégation », etc., etc.
Les mots défilent les uns après les autres, au pas de parade. Il veut nous faire entrer poliment, en souriant, dans une maison où nous serons gardées à vue pendant huit jours. J'imite son sourire, habille ma politesse à l'allemande; j'ai des pensées de révolte, des mots de soumission, qui produisent un bel effet, certainement, puisque... nous voici installées dans un hôtel, au centre de la ville, à nos frais.
Deux fois par jour, nous devons nous présenter à la police impériale. Les huit jours de notre captivité « relative » passés, un officier nous conduira à la frontière même, d'où nous pourrons regagner la France.:.
En sortant du Garnison's Kommando, j'entre dans une librairie. Sermons par X..., cartes, livres, brochures, il y en a, il y en a... Tout est conçu dans la même pensée, exprimée sous des. formes différentes. L'Allemagne se défend contre les envahisseurs. L'Angleterre a voulu faire la guerre, jalouse de l'expansion que prenait le commerce allemand. Incapable de la faire seule, elle exploita chez nous l'idée de la revanche. La France s'est lancée dans « l'aventure », avec l'idéalisme qui vacillait dans la décadence, comme la flamme d'une veilleuse qui manque d'huile (!), h entraînant avec elle le grand torchon russe », qui laisse « un lambeau » à chaque bataille. Images, comparaisons et épithètes flamboient dans un stvle flévreux, obscur, souvent incohérent.
Des femmes en deuil, des vieillards, des enfants, garçonnets et flUettes habillés en soldats, circulent dans les rues. Sur tous les visages une tristesse, une gravité indescriptibles : c'est bien toute la nation qui est en guerre. Aucun enthousiasme. Le moral du peuple n'est certes pas celui du soldat. Il est facile d'isoler ce dernier, de lui créer une mentalité telle que le gouvernement la veut. Il est difficile de cacher la vérité au peuple. Les journaux des neutres l'instruisent, et s'ils ne peuvent dire « toute » la vérité, ils donnent tout au moins une impression sur la réalité. Et puis, malgré toute la surveillance allemande, les journaux des pays alliés pénètrent et viennenttroubler la quiétude allemande. Les blessés ne cachent pas leurs défaites ; les familles, pour être
plus nombreuses, ne sont pas moins éprouvées que les nôtres.
Jour de Van. — C'est bien la veille du jour de Tan. li nous la faut vivre en Allemagne... Nous prenons notre parapluie — car il pleut toujours à Aix — et notre courage, et nous errons dans la rue comme la foule... Il y fait clair comme en plein jour. Et c'est impressionnant de voir combien cette éclatante lumière fait contraste avec la tristesse profonde des gens. Les magasins ont renouvelé leurs étalages pour la circonstance. Cinémas et théâtres sont ouverts. Personne n'y entre. Les gens semblent exécuter une marche forcée, presque commandée.
Une vitrine magnifiquement décorée. Un gros obus de 432 y trône. Sur une pancarte gravée en lettres d'or, je lis : « Bruxelles, Liège, Namur, Anvers, Valenciennes, Lille, Cambrai, Reims, c'est au 432 que nous les devons. Reste à lui devoir : Paris, Calais, Londres et la paix! »
« Je comprends la première phrase, mais la seconde est superflue. Dans mon temps, on disait : prenons d'abord, nous nous en glorifierons ensuite (i) ! » dit un gros marchand, habitué âne livrer marchandise qu'argent comptant.
— Famos das Delicatessengeschàft! . . .
Dans les yeux d'une grosse tète de porc, l'ingé-
(1) Na! das zweite ist aber tiberflussig. Erst haben und dann sich damit ruhmen...
nieux charcutier a placé des ampoules électriques. Quand la lumière paraît, l'animal devient farouche...
« Comme c'est joli ! n'est-ce pas, maman! » crient les petits de l'Allemagne...
Jambons et jambonneaux, pieds de porc truffés, côtelettes et mille autres « délicatesses », dont j'ignore malheureusement le goût et le nom, sont attachés avec des rubans aux couleurs nationales ; à côté du porc au regard impressionnant, l'aigle impériale se détache très noire, sur un superbe morceau de lard blanc, recouvert de chapelure dorée.
(( Quel manque de goût (1) ! » lance dans un mauvais accent allemand un homme entre trente et quarante ans, un de ces Américains probablement qui, élevés partout, ne s'attachent nulle part... La foule a compris : qui donc ose l'insulter dans ces heures graves?
« Un étranger bien sûr... faudra le mettre dehors... on les a suffisamment nourris, tous ces genslà (2)... »
La vitrine d'une chemiserie : des manches de parapluie à forme d'obus, de cartouche, de fusil, de baïonnette; l'industrieuse Allemagne s'inspire du champ de bataille...
Une bijouterie : l'aigle impériale figure partout : sur les montres, les médaillons..., de chaque côté d'une belle croix surmontée de brillants, deux pla-
(1) Geschmacklosigkeit!
(2) Ein fremder wohl... muss heraus aus der Heimat... lange genug liât man sie genahrt...
quettes en argent représentent les effigies de Guillaume et de François-Joseph. La coïncidence est heureuse ! Le bijoutier n'y a certes pas pensé... et je me souviens d'une vieille grand'mère allemande qui ne cessait de dire : « Ah I cette naïveté allemande ! Des enfants 1 Nés pour mériter le royaume des cieux(l)! » Toutes les vieilles de l'Allemagne répètent cela à leurs petits-enfants, dès le berceau. . . elles savent qu'ils risquent de l'oublier...
Un grand magasin de gravures, Hindenburg préside à la vitrine, sous toutes les formes. Suivant qu'il grimace à gauche ou à droite, il conçoit, évidemment, un plan différent de celui échoué la veille. Il faut alors nouvelle épreuve. Guillaume y figure aussi, comme sur la scène d'un théâtre; à chaque entr'acte il change de costume, prend pose guerrière et farouche. Vient la série de cartes postales : drapeau en main, des soldats s'écroulent aux pieds de leurs fiancées. La scène a lieu à la Loreleï, et pour qu'elle soit plus impressionnante, le soleil se couche... La légende ne varie pas : «. Non, non, ils n'iront plus à Stolzenfels am Rhein (2)!... »
Et celles-ci inspirées du champ de bataille : « La prise de Louvain (3) !
— Ça brûle bien, n'est-ce pas, papa (4) ? » Presque un regret dans les yeux de la petite Allemande...
(1) Ach! dièse deutsche Naivitat... Eiufache Kinder fur Hirainelsreich geboren!...
(2) Zum Stolzenfels am Rhein...
(3) Ansturm von Lowen.
(4) Das brennt schôn, uicht walir papa!
HUIT JOURS A AIX-LA-CHAPELLE — IBl
« Si elle avait été là... elle aurait vu comment on brûle un pays... » explique-t-elle à son père.
« Entrée de notre armée à Bruxelles (1). » La gravure est très grande, très noire, la bordure très blanche. L'armée entre, fifres et tambours en tête... Une dizaine de femmes belges jettent des fleurs sur les pas du « Libérateur Guillaume (2) ».
« Gomment le peuple français apprécie le gouvernement allemand (3). » Un groupe de femmes dansent avec des soldats allemands!!
« Gomment nos soldats traitent le peuple vaincu (4). »
Une immense marmite. Des paysannes françaises viennent chercher le bouillon, et les gamins tirent sur les pieds de veau et de bœuf qui naturellement dépassent la marmite :
« G'est tout de même une grande époque !... murmure un vieillard qui s'extasie devant la marmite.
— Hum... tout ça, c'est très bien, n'empêche que nous restons toujours à la même place... pas gagné un pouce de terrain depuis cinq mois... (5) »
Il passe un marchand de journaux : « édition du soir... 40.000 prisonniers russes; prise de 100 canons, de 400 mitrailleuses! »
(1) Eintritt unserer Armée in Bruxelles.
(2) Wilhelm der Befreier.
(3) Wie (las franzosische Volk die deutsche Regierung zu schàUen versteht...
(4) Wie unsere Soldaten das besiegte Volk behandeln.
(5) Das ist ja ailes schon und gut, aber auf demselben Platz bleiben wir doch immer. Keine Spur von Boden haben wir gewonnen seit fûnf Monaten jetzt...
— Gomment I II en reste encore? Je croyais qu'on les avait tous pris... à la dernière victoire, dit le gamin en éclatant de rire...
— Oh ! c'est un mensonge du nouvel an, ça amènera peut-être la vérité (1) ! console le marchand de journaux... »
« Achetez-moi la proclamation de l'empereur, achetez...
— Ohl je n'ai rien contre... Wilhelm a toujours besoin de causer : c'est pas pour rien qu'il s'appelle Imperator Rex... Toujours bavarder (2)! »
Le groupe qui cerne le marchand de journaux s'esclaffe de rire...
C'est curieux... c'est moi la vaincue... je n'ai cependant pas l'impression d'être chez des vainqueurs !
A la police impériale. — Et tous les jours entre 9 et 11 heures du matin, nous nous présentons à la police impériale.
Pour y aller nous demandons la route à un soldat. Complaisant d'ailleurs et désireux de nous être agréable.
Un bâtiment aux dimensions colossales.
« C'est grand, n'est-ce pas? Ga impressionne (3)! Est-ce que madame connaît l'expression? On se la répète de père en fils ; tenez, sur le champ de bataille,
(1) Neujalirliige, die wird vielleicht Wahiheit bringen was?
(2) I. R. das heisst « immer reden ».
(3) Und das macht Eindruek.
nos officiers ne cessent de nous répéter : u Gom- « battez bien, afin d'impressionner le monde (1) I »
— Et c'est pour « impressionner » évidemment le monde que vous avez brûlé des villes, tué... »
Il ne comprend pas...
« Ga vient tout seul ! me répond-il naïvement, c'est une affaire de guerre ! »
Nous entrons. Par une immense porte en fer enjolivée de plaques de cuivre, comme toutes les portes, du reste, des gares et des bâtiments publics :
« Gomme vous aimez le cuivre !
— • Aussi précieux que l'or, madame, surtout maintenant I L'Allemagne prévoyante le savait depuis longtemps (2), et tout en faisant œuvre d'art, elle faisait provision de cuivre. Que voulez-vous, madame? ces alliés sont vraiment entêtés (3). Mais quoi qu'ils fassent, l'Allemagne ne peut manquer de cartouches. Songez aux plaques de cuivre qui tapissent les plafonds et jusqu'à certaines planches de maisons modernes, sans compter les meubles... les ustensiles de cuisine et tout ce que nous trouvons dans le pays conquis: vieilles casseroles et qui n'ont pas d'usage... »
Très renseigné ce soldat sur les ressources de son pays !
Reçues par un monsieur qui a figure fine et barbe grise. Il se dit Alsacien, aime na;turellement
(1) Um Eindruck aiif die Welt zu macheu.
(2) Das wusste die Heimat!
(3) Eigensinnige Geschopfe.
beaucoup les Français. Gela ne rerapêche du reste pas d'être « un vrai Allemand (1) » toujours meilleur et plus patriote que ces Prussiens, qui sont « comme des restes de brumes que l'hiver aurait oublié d'emmener avec lui ». Gomme chaque Allemand est susceptible de lyrisme, je prie ce monsieur de se presser, de prendre notre nom et de régler nos papiers :
« Ah ! voici monsieur L. . . Bonjour, mon ami, etc. . . c'est un Français, mesdames. Il raconte des horreurs sur les vôtres... nous ne pouvons cependant pas douter de sa parole... »
Monsieur L... est un Français asservi qui a perdu le sons de la liberté et la saveur du pays natal, qui s'est germanisé.
Pour leur faire plaisir, il conte avec une volubilité de jeunesse des choses qui semblent très vieilles, tellement elles me paraissent invraisemblables : il faisait partie de la Groix-Rouge, comme infirmier volontaire à Péronne. Soupçonné d'espionnage, <c lui Français, madame »... a été mis sous les verrous, frappé, insulté. Il échappa à la mort comme par miracle... « la Vierge a de ces intercessions » : je suis catholique, impérialiste, enfant de la vieille France, madame 1 II vint se réfugier en Allemagne, où il retrouva, comme par hasard, sa femme, qui, elle, était allemande, mais « qui aime la France plus qu'une Française ne saurait le faire ». Et c'est ainsi qu'il assista de loin « à la honte » de son pays, dont il avait toujours deviné la « décadence »... Gomme
(1) Ein echler Deutscher.
il est très ému et que les Allemands sont reconnaissants, on lui apporte un grog.
Je le regarde, j'ai honte de ses cheveux gris plus que des paroles qu'il vient de prononcer, et de toutes mes forces je le méprise.
La femme du président de la police impériale demande à nous voir. Elle nous reçoit dans un salon coquet et de bon goût. Les portraits de quelques artistes français ornent les murs. Le plus grand, face à la porte d'entrée, domine le salon. Sarah Bernhardt y figure en toilette de soirée bleu pâle. Des fleurs, des bibelots, des souvenirs, choses coquettes et fraîches et qui viennent de France.
Frau vonX... Elle vient vers nous, bras ouverts. Si une répugnance instinctive ne nous faisait reculer, elle nous aurait embrassées.
« Ach ! Cette terrible guerre ! Moi qui aime tant la France! Tenez, regardez, ce portrait avec la signature. C'est Sarah, mon amie. Exquise, n'est-ce pas, délicieuse... La voilà encore en toilette de soirée... quand je pense... nous sommes si intimes. L'été dernier nous avons passé des soirées exquises à Belle-Ile... face au soleil couchant... toujours. Ah! ces inoubliables couchers de soleil... C'était si drôle (1) !
(( Quel génie ! et elle a quelque chose de si piquant dans la physionomie (2).
« Ah 1 cette guerre ! je maigris tous les jours (???), pensez, depuis 5 heures du matin je suis à la gare. . .
(1) Das war so amusant.
(2) Und sie hat so was piquantes ein Gesiclit.
à 4 heures on me trouve toujours chez moi... Je n'ai rien changé à mes liabitudes. Venez prendre une tasse de thé quand vous voudrez, ça délasse. Cette maudite Angleterre ! Que l'enfer l'engloutisse. Jeter l'une sur l'autre deux nations faites pour s'entendre, pour s'embrasser (!), madame.
« Car enfin, ce qui nous sépare, c'est la « simple » question de l'Alsace et de la Lorraine. Mais pourquoi? Je n'ai jamais compris... Je le disais àSarah... « ma pauvre petite poupée (!) ». Elle secouait sa tête... (quels jolis cheveux elle a...), ne répondait pas... Mais l'Alsace et la Lorraine vivent françaises sous l'autorité allemande... Notre gouvernement est « si libéral » ! . . . Croyez-moi, madame, si les deux provinces étaient complètement françaises, elles ne jouiraient pas d'une liberté aussi grande (I). C'est pourquoi notre empereur les garde... Il parle si bien! J'ai un neveu prisonnier en France, si vous pouviez lui remettre cette lettre, cet argent... demandez-moi en échange n'importe quel service : Pour la France, pour Sarah, je ferai l'impossible, pour vous être utile aussi.
« Nous, femmes, nous devons aider au rapprochement des deux pays... La France! Mais j'y suis toujours... le théâtre, la société, la vie en France hostlich! Et dans les magasins... tout est tellement chic (1) ! »
C'est bien la femme du monde allemande, elle voudrait poser à la Parisienne; elle ne réussit qu'à devenir ridicule.
(l) Das hal ja ailes so ein chic!
« Votre mari est alors blessé? Pardon, je l'oubliais 1 Que de malheurs! Mais vous êtes si jeune, vous vous remarierez (! ! !). Je connais des femmes qui se remarient jusqu'à trois et quatre fois... et puis, à votre âge, le malheur n'a pas de racine (1) ! Mais, si je perdais mon mari... on risque sa vie partout, même dans un bureau : le hasard n'a pas d'yeux pas plus que de mesure, madame... Ach ja! La guerre, c'est terrible... »
Nous nous excusons de ne pouvoir prolonger davantage un entretien aussi plein de saveur et d'intérêt. Elle nous accompagne jusqu'à la porte avec la photo de Sarah Bernhardt, après nous avoir fait toucher du doigt, une dernière fois, la signature de notre grande artiste.
Un Déjeu7ier chez M. de W... — Nous acceptons de déjeuner chez mon vieil ami M. de W...
11 y a sept ans... Herr Geheimrat von W... était un jeune vieillard malgré ses soixante-dix ans. Ancien conseiller d'Aix-la-Chapelle, il s'était retiré de la vie politique, après qu'un accident l'eut rendu aveugle et qu'il eut perdu sa femme, dont il supporta stoïquement la mort. Il aimait la philosophie et vivait en philosophe. Très riche, il menait large vie. Il invitait chez lui l'élite du monde lettré et artiste. Les repas étaient bons, les vins très vieux, et des amis nouveaux s'ajoutaient tous les jours aux anciens, pour les goûter.
(1) Das Unglûck hatkeine Wurzeln...
Deux fois par semaine, M. B..., mon maître, m'emmenait chez M. de W... qui était son ami. Les discussions commençaient à table, et comme les Allemands mangent beaucoup, elles se prolongeaient à l'infini.
Dans la salle à manger, sous les yeux des effigies ancestrales, les philosophes défilaient : on causait de Kant, de Schopenhauer, de Nietzche surtout.
Les dîners avaient un charme particulier et rare : chacun prenait et donnait son avis, librement, sans crainte de froisser les convives.
Huit ans sont passés... Dans le vieux salon, le temps semble avoir cloué sur place les meubles et les bibelots.
Portraits et souvenirs de famille se serrent de plus en plus, les uns contre les autres, se racontent de vieilles histoires, se couvrent de poussière pour se protéger contre les yeux effrontés des jeunes.
Je découvre ma chaise. Celle que j'occupais quand, l'après-midi, je venais lire à mon « vieil ami » des pages de ses philosophes préférés. Je l'entends qui me dit : « Quelle est votre opinion? Dites franchement : je n'ai pas la susceptibilité académique... »
Et il me permettait de dire beaucoup, ce vieillard indulgent et bon, parce que j'étais jeune, et que je savais peu de chose... Le voici qui vient :
« Madame L... Je suis heureux de vous voir, qui m'aurait dit que je vous reverrais dans des circonstances aussi pénibles?... où est votre mari? Asseyez-vous, tenez, et dans le même fauteuil, vous rappelez-vous quand vous me faisiez la lecture? »
Je voudrais ne pas répondre. Je suis mal à l'aise... j'ai du chagrin, cette maison hospitalière... c'est une maison ennemie... et ce vieillard, qui me parle, un Allemand.
« Je puis dire ce que pense, M. de W... toujours?
— Comme autrefois... J'ai soixante-dix-huit ans maintenant, et pour moi vous serez toujours l'enfant terrible que j'ai tant gâtée...
— '■ Alors, HerrGeheimrat,je suis venue déjeuner, mais, pour pouvoir venir, j'ai dû penser que les vieillards n'avaient pas de nationalité et que nous leur devons toujours le respect, même quand les faits nous forcent à mépriser leur pays...
— Ah I toujours votre même façon de penser... à coups de sabre... l'expérience...
— Oh! de l'expérience, j'en ai maintenant,, depuis que j'ai vécu à Cambrai, avec les vôtres...
— Et vous avez vu des « atrocités », aussi?... Allons donc... »
Tina, la vieille femme de chambre, vient annoncer que le déjeuner est servi. C'est un personnage que ïina : elle a le droit de tout dire, comme toutes les servantes qui vieillissent dans une maison :
« Ach ja! Elle a vieilli, notre Fruhlingskind (enfant de printemps, surnom qui me fut lyriquement donné en Allemagne). La guerre [der Krieg...) perdu un fils à la guerre, gnàdige Frau... et tout ça à cause de l'Angleterre ! C'est tellement triste (1) quand on aime un pays comme nous aimons la
(1) Das kommt einem so bitter vor.
im — TELS QU'ILS SONT
France... ach ja! Si elle (l'Angleterre toujours) arrive à détruire l'Allemagne, c'est contre la France qu'elle se tournera... Vous verrez, je lis tout ça dans V Ami du Peuple (im Volksfreimd).
— Allons, Tina, madame sait que vous êtes très littéraire... FrauvonB... ma cousine. Vous vous connaissez déjà, je crois?... »
M""" von B... est une femme respectable et respectée. Je l'ai toujours connue pour l'avoir vue figurer à tous les dîners... Je l'appelais autrefois le « pilier des dîners », avec toute la cruauté qui caractérisait ma jeunesse. J'ai connu ses robes, ses bijoux, ses dentelles. Jamais son esprit : elle fut toujours modeste par nature et... par nécessité. Néanmoins Herr Geheimrat von W... a toujours sa cousine en grande estimé.
« Les gens qui ont peu d'esprit ont beaucoup de bon sens, avait-il l'habitude de dire.
— Eh bien, gnadige Frau, que pensez-vous de cette guerre? interroge M""" de B... Toute la vie est arrêtée, par toute l'Allemagne; aucun thé, aucun dîner, et quand les théâtres s'ouvrent, personne ne les remplit... Vous avez dû voir ça... Si ça continue, le peuple mourra de faim : personne ne lui donne <ie travail.
— Ma cousine a beaucoup de bon sens, toujours, dit M. de W... en esquissant un mouvement significatif. Allons, parlez-moi de Cambrai. C'est une plaisanterie ce que vous me disiez tout à l'heure, un de ces jeunes coups de fouet que vous aviez l'habitude de donner pour stimuler ma vieille expérience.
Simplement, je conte les faits dont je fus té-
moin; le défilé dans les rues de Cambrai de cette armée brutale et qui terrorisait les habitants sans défense.
« Vous exagérez, madame... c'est si naturel : la jeunesse n'a jamais eu le mot juste. La loi militaire est basée sur des principes. J'ai des officiers dans ma famille, je suis donc qualifié pour le savoir : quand une armée Yictorieuse entre dans une ville ennemie, il faut... «impressionner» les habitants, leur faire comprendre que tout acte hostile à l'armée serait sévèrement châtié. Mais un sermon sans exemple est un sermon creux, madame. Il faut frapper l'imagination populaire par l'exemple ; de là ces quelques coups de fusil « tirés en l'air » par nos soldats.
« 11 y eut des gens fusillés... ils étaient innocents, d'accord. Mais encore une fois c'était iiour Vexemple : il fallait montrer aux habitants comment ils seraient punis si... etc.. Comprenez-vous?
— Je comprends que vous avez la même mentalité; que vous êtes Allemand, que vous défendez les vôtres et que vous excusez des actes qu'en temps de paix votre philosophie...
— Condamnerait... c'est évident, et c'est là où vous faites erreur : vous jugez des faits de guerre avec une mentalité de paix.
— Alors on peut pendant la guerre assassiner, piller?
— N'employez pas des mots trop graves, vous risqueriez de nous condamner (!) : en temps de guerre le soldat et l'officier doivent tout tenter pour avoir la victoire et l'imposer au vaincu... et en ad-
mettant que vous ayez raison, il faut penser que le service est obligatoire, général, et qu'il s'enrôle des soldats susceptibles de commettre dans l'armée les excès qu'ils commettent tous les jours dans la société. Voyez dans le corps d'élite des officiers, rien de pareil. Savez-vous que tous nos officiers sont des nobles?
— On peut être noble de titre sans l'être de cœur. C'est le cas de beaucoup de vos officiers. Ils ne manquent ni d'éducation ni de culture. Ils sont en général bien élevés, mais ils m'ont forcée de constater que cela ne les empêche pas de commettre les actes les plus bas, avec la plus grande politesse, et c'est avec la même politesse cynique qu'ils se défendent quand on les prend sur le fait.
Je mentionne alors « les opérations des officiers de la garde » (expression dont Herlin, mon garçon de salle, se servait pour désigner les vols commis par les officiers).
« En toute chose, il faut craindre l'exagération, madame : ce n'est pas à 99° que l'eau bout, mais à 100", voyez-vous. Il faut si peu de chose pour que l'imagination empiète sur le domaine de la vérité! Et dès lors vous ne pouvez plus séparer le fait de ce qui est pure invention, me compren*>z-vous? Vous me dites qu'ils prennent de l'argent! Peutêtre, mais pour voler il faudrait en avoir besoin; or nos officiers en ont « à faire l'aumône » au plus riche d'entre vos officiers; ils touchent par mois... voyons...
— Et c'est au moment oii M. von W... 2° régiment des grenadiers, garde impériale, vient de tou-
cher son mois qu'il va au bazar acheter un jeu d'échecs pour mes blessés. « 11 francs, » lui dit le vendeur. M. von W... le trouve trop cher, va à la Gommandantur, prend un bon, force le vendeur à lui livrer le jeu et vient l'offrir à mes blessés : je l'ai naturellement refusé...
— Gomment? M. de W...?Mais c'est un ami de mon neveu ! Das ist nicht schôn ! (Ce n'est pas joli !) Evidemment... la guerre... l'excitation... la griserie... aimez-vous le Champagne? Très vieux!
— G'est bien cela, Herr Geheimrat : cherchez une belle réponse dans le vieux vin... »
Il rit, un peu perplexe.
« Et la neutralité de la Belgique?
— Enfant terrible ! Décidément vous voulez forcer un vieux fonctionnaire à dire du mal de son pays... Or vous avez suffisamment vécu pour savoir que chaque homme est composé de trois ou quatre individus à la fois, suivant qu'il est dans sa chambre, qu'il se trouve en société, qu'il fait de la politique ou qu'il défend son pays. Alors... ce que M. de W... peut condamner, Herr Geheimrat von W... doit l'approuver!...
— Vous approuvez la violation d'un territoire neutre ?
— En principe, non. Mais là encore. . . il n'est pas de papier que le bruit du canon ne déchire. Dès qu'une guerre se déclare, les traités cessent d'exister. Je m'explique : deux puissances se font la guerre. Elles ont droit à l'offensive, et cela comme elles l'entendent. Un exemple : vous voulez me faire la guerre. Je vais me défendre. Je désire prendre l'of-
fensive. Vous vous défendez derrière une chaise. Pour vous attaquer, il faut que je renverse cette chaise, c'est ce qui est arrivé pour cette pauvre Belgique.
« La France voulait nous attaquer dans l'Est, et comme nous avions tous ses plans, nous avons voulu prendre l'offensive dans le Nord. Si la Belgique avait été « intelligente », elle nous aurait laissé passer. Elle résista. Elle fut anéantie. Nous n'avons rien fait que l'histoire soit en mesure de nous reprocher. . . Notre puissance s'^st « abaissée » jusqu'à demander comme une « grâce » le passage de notre armée par la Belgique. Ce petit peuple eut l'audace de refuser. Je résume : nous avons demandé, ils ont refusé, nous avons pris. C'est la logique « distillée », ou je ne m'y connais pas !
— Et pour passer, vous avez détruit des chefsd'œuvre... Voyons, Herr Geheimrat, vous ne pouvez approuver cela, vous qui aimiez tant l'art. Vous rappelez-vous quand vous me disiez : la science et l'art, c'est cela qui donne l'éternité aux peuples (1).
— Incorrigible! Vous retombez toujours dans la même erreur. Nous n'étions pas en guerre, aujourd'hui c'est un soldat qui vous parle. Vieux et aveugle, mais un soldat quand môme, un Allemand !
« Œuvres d'art, et femmes, et enfants... Hélas !... Tant pis... notre armée victorieuse doit passera travers tous les obstacles (2), du reste qui empêchera les vôtres de faire la même chose, si jamais
(1) Kunst und Wissenschaft das nur verewigt die Volker.
(2) Siegreich muss unser Heer immer durch.
VOUS entriez chez nous? Car de notre victoire finale, tenez, vous foy^cez à la sincérité (!), je doute.
« L'empereur et l'armée, le peuple surtout, se rendent compte de ce qu'est le soldat français.
— Un peu tard...
— Il ne faudrait pas me le reprocher..» J'ai toujours vénéré la France. Je n'ai jamais cru à la décadence française. Vous vous rappelez la discussion que nous avons eue, ici même, avec votre maître, M. B...? Pour avoir vécu quinze jours à Paris, il traitait les Parisiens de « peuple pourri » (Vervaultes Volk). « Après ce que j'ai vu à Paris, disait-il, en dix jours notre armée peut être dans la capitale, quelle promenade! (eine Promenade^ Herr Geheini7^at! »
« 11 allait un peu vite. C'est la faute de tous les militaires, voyez-vous : ils mettent des lunettes d'or pour se brouiller la vue; et pour se sentir forts, ils méprisent la force des autres. Ce n'est pas mon avis : savoir apprécier les forces ennemies, c'est accroître les siennes. Mais je suis philosophe, je puis discuter; le militaire ne discute pas, voyez-vous.
« Ah ! si les enfants de la force écoutaient les enfants de la sagesse que nous sommes, jamais, m'entendez-vous, jamais ils ne se seraient lancés dans une aventure pareille.
« Ils commencent à reconnaître leur folie cependant. « Die Promenade nach Paris » est devenue un « séjour dans les tranchées » ; l'excursion à Calais, un joujou pour amuser les enfants (em Spielzeug fur Kinder). Quant à notre expédition à Londres, je me permets de sourire... que voulez-vous? Tempe-
Id6 — TELS QU'ILS SONT
reur a toujours éXèjeune^ et il fera tomber la vieille nation que nous sommes en enfance, si ça continue... ha! ha! ha!...
— Que pensez- vous de la fin de la guerre?
— Hum ! Des armées égales qui restent en face l'une de l'autre... à se montrer les dents... ça peut durer longtemps; le tout pour nous, c'est de ne pas lâcher ce que nous tenons : la Belgique et le Nord de la France ; et cela, pour pouvoir en cas de paix nous faire restituer nos colonies.
(( Dans tous les cas, cette guerre ne me fera pas mépriser la France, je vous prie de le croire. C'est étonnant ce que ce peuple a fait dans six mois(l). Pas d'artillerie lourde, à peine un plan, que nos officiers savaient par cœur. 11 se replie, subit la retraite, reprend son élan... Ah! quand j'ai vu la retraite de la Marne, je fus mauvais prophète pour mon propre pays, madame. Des nations comme la France, il faut les surprendre, les attaquer et les anéantir quand elles sont en plein rêve. Si le coup porté ne réussit pas, elles se réveillent, font appel à toutes les énergies de la race — vous ne croyez pas plus que moi, du reste, à cette légèreté française et qui est toute de surface — forces qu'elles n'ont pas usées, pendant que toutes les nôtres étaient concentrées à préparer la guerre. Et alors, malheur «. aux patients travailleurs », que nous sommes : elles ont l'élan que nous avons usé à force d'un labeur constant. C'est ce qui est arrivé après la retraite de la Marne.
(1) Grossartig, was das Volk in sechs Monaten geleistet hat.
« Nous avons fait de grandes choses, cela ne laisse aucun doute {!), mais nous avons commis une grosse faute : nous avons déprécié les forces de la France (2).
« Nous ne regretterons jamais assez de n'avoir pas offert TAlsace et la Lorraine depuis longtemps à la France, pour l'empêcher de s'allier à la Russie et à l'Angleterre. Cet « entêtement » de la classe militaire a été une grosse faute politique et commerciale. Elle pèsera longtemps sur l'Allemagne... heureux encore si nous arrivons à enrayer le malheur.
« Enfin, je souhaite que vous retrouviez votre mari en convalescence. Dites-lui mon admiration pour la France, et je vous affirme que le vieux de W... ne voudrait pas mourir avant d'avoir vu une alliance « esquissée » entre la France et l'Allemagne. Vous partez dans quelques jours? Si tôt? Vous avez l'air de fuir. Nous nous retrouverons après la paix... A la même table... pour ne se souvenir que des beautés de la guerre... de faits et gestes héroïques de soldats de deux grandes nations. »
Il m'accompagne... visiblement ému: « Au revoir: toujours comme autrefois, » me dit-il.
Dans la rue, je songe... Gomme la maison pesait lourd ! Et cette ville de Cambrai qui ne cessait de me regarder pendant que le vieillard causait... Cinq mois d'hôpital... entre leurs mains. Je récapi-
(1) Wir haben grossartiges geleistet, das lasst sich nicht leugnen.
(2) Wir habeii|Frankreichskrafte unterschâtzt.
tule les injures reçues des généraux, des officiers... les crimes, les vols dont je fus témoin. Non... jamais comme autrefois, M. de W..., si bon et si respectable que vous soyez pourtant. Il y a des sentiments qui, une fois morts, ne ressuscitent plus : quelque chose de laid s'est glissé dans la vieille et noble maison... Le souvenir que j'emporte de Cambrai, ville allemande, frôle, impur, l'amitié que j'avais pour ce vieillard aveugle et blanc de cheveux. Jamais comme autrefois; je ne puis aimer ceux dont je méprise le pays. Hélas 1 les vieillards ont une nationalité : Herr Geheimrat von W..., j'ai eu grand tort de venir dîner chez vous...
A Vaals. — Benno et Luischen, les enfants de mon maître, ont su que j'étais à Aix-la-Chapelle, et vite ils sont venus me voir :
« Viens à Vaals voir la maison, » me disent-ils (Vaals est un village de la frontière hollandaise à 20 kilomètres d'Aix-la-Chapelle).
J'y ai vécu plus d'un an. J'y fus traitée avec tant de tendresse et d'affection...
« Viens, insiste Luischen, tu sais, on t'aime toujours autant... tu as tout oublié? Maman et papa, — papa est en Russie et maman avec Herta (la plus jeune des enfants)' à Coblentz, — t'ont beaucoup gâtée, tu sais. Nous parlons toujours de toi. »
Les enfants et les vieillards ont raison de toutes les résistances ; les uns parce qu'ils ne connaissent pas la vie, les autres parce qu'ils la connaissent à fond.
A travers la forêt nous partons pour Vaals. Le
temps est brumeux, « un temps de guerre [eifi Kriegswetter) », comme le fait remarquer Benno.
La forêt est sombre, grise de ciel, très allemande. Coiffée d'un casque de plomb, je l'entends qui crie : En avant, vite, soldats allemands, ne vous laissez pas attendrir (1). Les nuages passent et repassent et me rappellent ces masses de soldats qui pendant cinq mois n'ont cessé de défiler sur les routes de Cambrai. Je m'attends à les voir se détacher du ciel, s'abattre sur la terre, assassiner les arbres, voler la nature, « l'emménager ». Cependant, immobiles, de leurs sommets effilés comme des baïonnettes, les pins disciplinés soutiennent la brume de plus en plus épaisse et lourde.
« Eh bien? Tu rêves, Hélène? Tu n'admires plus la forêt ? Tu la trouvais belle autrefois. Cause en allemand; tu sais, tu nous faisais aimer notre langue parce que tu savais l'aimer.
— Laisse-la, dit Benno, elle pense à la guerre, elle ne nous aime plus, parce que son mari est Français, n'est-ce pas, Hélène? Cependant tu as toujours aimé ce qui est beau, et, tu sais, nos troupes ont été si belles !
« Si tu les avais vues... Elles ont passé par ici, devant notre maison. Depuis le 1''' juillet, il en passait tous les jours un peu. La guerre n'était pas officiellement déclarée, tu comprends... alors, on les faisait passer par petits paquets, pour ne pas donner l'éveil, (( truc de guerre, quoi? [Kriegslist loas ?) »
(1) Rasch, vorwarts, lasst Ihr die Herzen nicht weich werden.
Ainsi ce petit Benno, qui a à peine seize ans, connaît aussi la Kriegslist!...
(( Elles se massaient à la frontière. Les soldats chantaient. Ils étaient contents de faire la guerre.
— Il y en avait qui disaient qu'on leur avait promis beaucoup d'argent et de jolies femmes, s'ils entraient en France.
— Tais-toi, Luischen, tu ne dois pas dire ça.
— Ach vas ! à moi, papa, il dit toujours qu'il faut dire ce que je pense.
— Parce que tu es femme.
— Et à toi qu'il faut savoir cacher ce qu'on pense...
— Parce que les hommes ont quelquefois besoin de mentir. »
Curieuse mentalité... ce petit sait déjà qu'un jour il sera appelé à mentir...
« Et puis il est entré des troupes par Vaals.
« La Hollande ne l'avouera pas, mais elle a été bien obligée de le faire. D'autres sont entrés par Gemmenich (villuge sur la frontière belge). Nous sommes allés voir le village qui brûlait. Dis, c'est vrai que nos soldats ont tué des femmes ?
— Oui, c'est vrai.
— C'est que, tu sais, ils étaient obligés : toutes ces espionnes belges qui tiraient sur eux, tu comprends... ils ont bien fait. Papa a écrit que nos soldats brûleraient le monde, s'il ne voulait pas être allemand. Et l'Onkel Pfarrer (le curé), celui qui habite dans l'Eiffel, il a dit que le monde devrait être allemand parce que Dieu était allemand.
— S'ils le veulent, dit Luischen.
— Il ne s'agit pas de vouloir, mais de pouvoir (1) ; tu sais bien, papa fume ça tous les jours avec sa pipe. Also (ainsi), Luischen : celui qui peut, celui-là veut, c'est comme ça (2).
— Je ne comprends pas ça, moi...
— Tu n'as pas besoin de comprendre, tu ne seras jamais qu'une femme... Dis, Hélène, pourrais-tu m'envoyer des journaux français ?
— Pourquoi faire?
— Pour... comparer.
— Ah ! vois-tu, dit Luischen, tu n'es pas sûr que nos journaux disent la vérité...
— Que tu es sotte [Dummes Zeug) ! Comparer ne veut pas dire douter. Papa écrit que dans la rue il faut croire à tout ce que le gouvernement dit. Une fois chez moi... qui m'empêche de regarder la vérité en face? Ça m'intéresse, tu comprends, Hélène : tous les jours le professeur nous lit les journaux en classe. Il nous fait de très belles leçons. Il a raison dans tout ce qu'il dit, il s'exprime si bien ! L'autre jour il nous a parlé de la Belgique. 11 nous a dit qu'on n'avait pas le droit de renverser la maison de son voisin pour aller attaquer son ennemi. Mais il nous a fait comprendre que ceci n'était qu'une apparence. La réalité, c'est qu'il faut coûte que coûte « foncer sur l'ennemi ». Alors, si le voisin résiste, il faut raser la maison du voisin. C'est un fait,, tu comprends {Tatsache !)?
« Mais il est vraiment merveilleux, professer P...
(1) Es kommt nicht auf das Wollen sondern auf das Konneu.
(2) Wer kann der will, so ist es.
quand il parle de l'Angleterre. Tous les jours quand il entre en classe il dit: « Que Dieu punisse l'Angleterre, » et nous répétons tous en chœur : « Que Dieu la punisse ! » [Gott strafe England, — er strafe es...)
{< C'est l'Angleterre qui a voulu la guerre, tu comprends. Aussi, si nos soldats vont à Londres, ils ne les ménageront pas.
— Pas plus qu'ils n'ont ménagé la France.;.
— Oui, mais en France, ils ont pillé, tué à contre-cœur. A Londres, ils le feront de hou cœur^ comme notre professeur nous le faisait remarquer.
« C'est un crime de tuer, c'est vrai, mais papa et rOnkel Pfarrer (le curé), et notre professeur disent que ce qui est un crime pendant la paix devient un devoir pendant la guerre : et nos soldats sont forcés de faire leur devoir, tu comprends, pour défendre la patrie : quand je serai soldat, je ferai pareil... »
Oh ! je sais que tu feras pareil, petit Prussien en germe...
a Tiens! regarde le Schneeberg, Hélène... Te rappelles-tu quand nous y allions? Pour cueillir des champignons ? Il y en avait des lapins, hein? »
Le Schneeberg! Montagne aride et déserte qui, dit la légende, dans un jour de méchante humeur, précipita dans un trou sale et malpropre le village de Vaals, coiffé d'un élégant clocher.
Et voici « la maison ». De couleur gris perle, elle couve un bonheur tranquille, dans un nid de sapins, éternellement verts. Elle nous reconnaît... sourit... les petits sont fous de joie :
« Viens voir ta chambre... toujours la même...
elle t'attend après la guerre, pas ? Et la grande salle... le piano... il est faux depuis que tu ne chantes plus « les Volkslieder ». C'était joli quand tu chantais, que papa fumait et que maman raccommodait des bas... Tu sais, tu étais notre « grande sœur », tu l'es toujours, dis? »
Le piano, le poêle, la longue pipe, le portrait de Friedrich der Grosse, des effets de chasse... Il me semble que B,.., mon maître, est là... qu'il fume pendant que je lis. Tout à coup :
a Vous savez, mademoiselle V..., la France ne peut durer, nous préparons la guerre, parce qu'elle raffermira notre force. Que la France le veuille ou non, elle sera allemande. Nous avons des agents qui travaillent. Colonisation lente d'abord, puis... prise de guerre [das schone Frankreich !) . » Il rit... Ha! ha! ha!...
Et comme à travers un rêve j'entends les enfants qui répètent : « Te rappelles-tu, te rappelles-tu?... » La vision de Cambrai, de mon mari blessé, vient me prendre par la main... Je fuis le souvenir, la maison, les petits... Tout cela est allemand, et j'aime la France, moi, parce que j'ai souffert pour elle !...
XVIÏI
Nous quittons Aix-la-Chapelle. L'officier qui nous accompagne a mission de nous conduire jusqu'à la frontière suisse. Il est d'une réserve et d'un silence impressionnants. Il ne causera pas, quoi que nous fassions.
Il nous installe dans un compartiment, fait monter nos valises, et se « met à notre disposition » dans le wagon voisin.
Dans la même voiture que nous, un blessé, un infirmier, un civil. Celui-ci porte une cravate large et panachée, surmontée de deux grosses taches et d'une épingle en diamants. Son veston est râpé quoique d'un vert très tendre. Des gants troués laissent apercevoir des ongles martyrs, et le chapeau melon, gris de poussière, jusqu'aux oreilles enfoncé, cache des yeux petits et qui ont l'air de calculer. Le nez est en forme de cornemuse et de dimension respectable.
M'est avis que cet homme tout petit, qui s'efface et disparaît dans le coin de la banquette, doit tenir une grande place dans la vie... à cause de son argent.
Le blessé vient d'Ypres, où il a vu « des choses effroyables ».
« N'est-ce pas? dit le civil : le gouvernement dissimule certainement la vérité.
« S'il publie la liste des blessés dans les journaux, nous ne pouvons pas deviner celle qu'il nous cache, hein? Croyez-moi : qui dit marchand entend voyageur. . . Je viens de faire le tour de l'Allemagne : il y a de Targent à gagner pendant que le pays en perd... Notre train se butait, à toute heure, contre des trains de blessés. Il en arrive de partout, et ils vont dans toutes les directions. Quarante hôpitaux à Aix-la-Chapelle, une ville frontière! et la ville vient d'acheter du terrain pour de nouveaux cimetières... Nous avons notre affaire, allez. Les journaux bavardent : « les obus français n'éclatent pas... le plomb des cartouches fond dans l'air avant de toucher nos soldats, les artilleurs français ne savent pas tirer... » Des idioties, tout ça, du noir sur du blanc (1). M'est avis que l'artillerie française fait bonne besogne, et que leurs balles déchirent notre peau à en faire un tamis, ivas?
— Et depuis trois mois nous pourrissons sur la même place, répond l'infirmier...
— Oui, encore cette histoire... appeler la retraite de la Marne un plan ! Mais c'est une blague pour les enfants et les vieilles sorcières, qui ne manquent pas dans le pays... et dans l'armée; vous croyez ça, vous autres?
— Devant nos officiers, les habitants des pays
(1) Dumtnes Zeug... schwartz auf weiss...
conquis, oui... mais, entre nous, on « se la montre, la vérité ». Pas si bêtes qu'on veut bien nous croire... Voyous (1) tant qu'on veut, mais on sait tout de même quand on avance et comment on recule.
— Tu étais dans la retraite de la Marne? Conte un peu voir...
— Oh! effroyable ce qui s'est passé... On voyait la tour Eiffel comme je vous vois. Je graisse mes bottes d'avance pour n'avoir rien à faire une fois dans Paris... Il y aurait de la besogne, pensez : aucune défense de piller, de tuer, de saccager... ce qui est un permis en termes silencieux et militaires. On se léchait les doigts de plaisir. . . d'avance. . . et puis... voilà la retraite, le recul, la fuite. Si vous aviez vu ce désordre! On a tout laissé : ce qu'on allait prendre et ce qu'on avait pris...
— Ja, ja, dit le marchand en secouant triomphalement la tète, et tout ça pendant que les journaux expliquaient : « stratégie », « plans », etc.. On citait les noms des généraux, et les croix de fer pleuvaient sur la tête des stratèges... Avec mon bon sens de marchand, qui, sans trouver le bon Dieu, a trouvé l'or, ne vous en déplaise, je me suis dit : s'il y a tant de croix, c'est qu'il y a des crucifiés...
— Ha! ha! ha!... bien dit (2). Où as-tu pris ça?
— Pardi, ça crevait les yeux... je n'aurais pas péché l'or, toute ma vie, pour rien,sdans la poche des imbéciles!
(1) Bengels.
(2) Gut gesagt.
— Et maintenant on en a pour longtemps, soupire le blessé...
— Si encore, Kind, nous étions sûrs de garder ce que nous avons pris... mais perdre tant d'hommes, faire tant de sacrifices, perdre tant d'argent surtout... »
Le marcliand ne s'en console pas :
« Voyez-vous, dit-il, moi, je n'ai jamais été pour la guerre; si elle enrichit quelques marchands, elle en ruine d'autres. Dire que nous avions presque conquis la France par le commerce! Ils rêvaient, les Franken, pendant que lentement nous nous infiltrions chez eux.. . Nous faisions mieux — oh ! en apparence seulement — et vendions moins cher. Ils s'habituaient à nous voir : nous savions flatter leur bourse, et là-bas comme ailleurs « Sabaoth » règne en maître...
« Quand je pense à notre industrie qui, sur le sol de la France, florissait encore mieux que sur le nôtre... à nos grands hôtels qui partout arrivaient à remplacer l'hôtel français, moins gemutlich — ils veulent toujours faire de l'art — et plus cher que le nôtre. Nous finissions 'par habituel^ le peuple à ne plus chercher Vart^ mais la deutsche Gemûtlichkeit...
« Temps heureux ! Sur la côte d'Azur on ne parlait plus qu'allemand : nos garçons d'hôtel avaient imposé notre belle langue... Tatsache... et l'on faisait du bel espionnage, presque sans frais, pendant que le « dumme (le sot) Franke » rêvait... rêvait... ha! ha! ha!
<» Mais voilà... la classe militaire... la vermine du
pays! L'empereur en est dévoré.,. Il lui fallait champs de bataille et nations conquises... comme si le pays ne lui suffisait pas pour se gratter à l'aise... Bien lui en a pris à notre I. R ! ! 1 « Immer Reden! « 11 perdra l'Allemagne, parce qu'il en ruine le commerce...
— Ces dames n'ont besoin de rien?... » Notre guide s'inquiète... De plus en plus, le chapeau melon s'enfonce; sous leur cachette, les yeux malicieusement clignotent. L'officier disparaît, le chapeau remonte :
(( Voilà la plaie de l'Allemagne... Le militarisme. Je promets 100 pour 100 aux Alliés s'ils l'abattent... Les meilleurs Allemands sont les juifs allemands, ja, ja... »
Des villages pittoresques s'accrochent aux flancs des collines. Des châteaux féodaux que l'on devine à peine, tant la brume est épaisse, se penchent au bord des abîmes. Taciturnes et sombres, ils semblent vouloir s'y précipiter dans un geste de désespoir. Des nuages gris coiffent leurs tourelles. Des pins défilent : soldats géants, éternellement au garde à vous; ils veillent sur le bord d'une rivière, ou bien se massent dans la forêt, tout près de vieux chênes, comme pour y chercher conseil.
A travers la vallée, le Rhin coule, roule ses eaux sales et grises :
« C'est tout de même beau de mourir pour son pays... dit le soldat, en regardant le paysage.
— J'ai fini de rêver quand j'ai commencé à
compter... Allons, jeune homme, viens admirer le paysage du wagon-restaurant (1). »
Et pour mieux manger, le marchand met ses lunettes d'or. L'appétit est bon, l'hilarité générale, et voici ce qui la provoque :
Des femmes viennent d'y entrer, habillées de rouge et de vert, et de jaune. Sac au dos, elles sont tombées au milieu des convives et des plats, comme des sauterelles sur un champ fertile. Des yeux elles dévorent la carte. Si ridicules soient-elles, des regards bienveillants les accueillent, et, pour leur faire place, deux Hausfrauen opèrent le miracle de s'asseoir à deux sur une seule chaise ! Quelques « Herren » même, qui avaient dessein de déjeuner chapeau en tête, se découvrent comme devant un enterrement.
A mesure que les plats se succèdent, elles gagnent en paroles : parties, chassées du Kameroun... A peine le temps de prendre le nécessaire : « Ces Anglais... Oh ! ces Anglais! qui viennent s'installer chez vous, comme si la maison était leur.
— Jamais les nôtres ne feraient ça, dit une vieille dame aux cheveux blancs comme la vérité ! Pensez : mon petit-fils, et elle se met à pleurer, mon petitfils me demande de l'argent, pour payer le lit qu'il occupe en pays ennemi.
— Ah bien ! Nous autres Allemands, nous sommes un peuple scrupuleux, trop honnête ; il fallait les voir, eux : j'ai mis deux heures à faire ma malle.
(1) Wir woUen sehen was dex* Speisewageu uns fur schône Landschaft bietet.
En une minute, les Anglais Font défaite... Le superflu a été raflé, le nécessaire pris; ils ne m'ont laissé que l'inutile : « V^ous pouvez emporter le balai, m'ont-ils dit, pour nettoyer les rues de Londres I » Pensez (1)! M'injurier? Moi? une honnête Hausfrau, mère de huit enfants (2).
— Tas de... [Sckweinehande), bourdonnent les convives. Mais c'est voler ça (3).,. Ils méritent qu'on les fusille...
— Qu'on les étrangle...
— Qu'on leur crève les yeux...
— Ach icas ! dit le marchand, qui jusqu'alors n'avait soufflé mot : Qu'on aille jusqu'à Londres, simplement... » Puis il pense que tous ces gens sont fous, et ses petits yeux se réfugient dans l'assiette, oij ils trouvent une seule tranche de jambon raisonnable.
« Et pensez, messieurs : ils ont pris le vin de ma cave...
— Gomme nous avons fait à Ypres..., dit tout bas le jeune infirmier au marchand, qui se contente de sourire parce qu'il a la bouche pleine.
— Oui, la cave a été vidée, comme la malle, la maison. Jls nous ont mises dans un bateau, tassées comme du poisson, et puis... oh! les bandits : ils nous ont séparées de nos maris sans la moindre attention (4).
(1) Denken Sie mal an!
(2) Mutler von acht Kinderu...
(3) Das ist ja die reine Diebeiei.
(4) Ohne die geringste Gemûtlichkeit.
« Ils nous ont traînées dans Londres, enfermées dans un couvent, et le jour de Noël... ils nous ont envoyé un prêtre pour nous confesser I... Je vous dis qu'ils n'ont ni foi ni loi. Ils se moquent du bon Dieu comme de nous. Que Dieu punisse l'Angleterre ! . . .
— Que Dieu la punisse, répètent en chœur Herren et Hausfrauen. »
L'heure de la digestion est une heure qu'en Allemagne il ne faut point troubler : discrètes, nous nous retirons.
L'officier nous rejoint :
(( Dans une heure vous serez en Suisse, madame, et dans deux jours en France. J'espère que vous raconterez à vos compatriotes le drame dont vous avez été témoins. Terrible ! {ScheussUch !) Je n'ai pu achever ma pipe...
— Quel drame ? Je me suis follement amusée : j'ai vu des femmes aux costumes bigarrés, et qui avaient mines florissantes, pour avoir été si maltraitées...
— Oh! madame ! Gomment pouvez-vous dire cela? Fortes et fraîches, c'est vrai; mais nos femmes ont beaucoup de courage : elles s'épanouissent dans la joie comme dans la douleur. Elles ne mentent pas : la femme allemande ne ment jamais ! ! ! »
A deux kilomètres de la frontière, le train s'arrête. Une voiture nous y mène. Le cocher accepte la monnaie française :
(( Donnez toujours... la Suisse, c'est le pays à tout le monde, pourvu qu'on paie, lance spirituellement le cocher.
— Un peu d'esprit... on dirait la France qui commence, » dit tout bas ma petite amie.
L'officier entend, s*o£fusque :
« Encore un peuple indiscipliné qu'il nous faudra mater, dit-il, car ce que vous appelez « esprit » n'est qu'indiscipline, madame. Peu importe, tous ces petits pays apprendront, à leurs frais, à réfléchir, à peser leurs mots... L'Allemagne le leur enseignera...
— Elle sera rude, la tâche de l'Allemagne...
— Une tâche? Une mission, madame..., plus belle que celle de l'Evangile : il apporta la lumière au monde, V Allemagne a'pprendra aux peuples la façon de s* en servir ! »
Le douanier est un gros père de famille enfoui dans des tricots de laine :
« Rien dans vos valises? » Un coup de craie rapide comme une bénédiction ; l'officier entre dans la douane, s'occupe de nos papiers :
« Et maintenant, mesdames, il ne me reste qu'à vous souhaiter bon voyage; dites à vos compatriotes comment vous avez été traitées par « les Barbares ».
Et nous quittons ce brave homme, en regrettant qu'il ne se soit réveillé qu'à la frontière.
Depuis une heure nous ne sommes plus en Allemagne.
J'avais cru que l'émotion serait grande quand je traverserais la frontière. Elle fut nulle. Les soldats suisses parlent allemand, les affiches sont écrites
en allemand, les magasins ont des noms allemands et... je sens des âmes allemandes déguisées à la suisse :
— Oh! ne craignez rien, dit le commandant de place de Baie, qui très aimablement vint nous chercher en auto, « nous parlons allemand, mais nous sommes Suisses ».
Je ne crains rien, mais je pense à mon maître allemand, M. B... lime disait : « Si vous alliez en Suisse, vous verriez : ses villes ont un aspect allemand; et, si vous aviez le temps de « fouiller » l'âme suisse, vos mains s'accrocheraient après des racines allemandes. Chez eux, plus que partout ailleurs, il est facile d'entrer : la Suisse est un hôtel où tout le monde entre et sort à volonté, il suffit de bien payer... Et nous le faisons, pour que notre langue y pénètre et que notre industrie les envahisse. Nous en faisons la conquête commerciale et morale d'abord ; la conquête militaire viendra plus tard... »
Il avait raison. Et il me semble que les pauvres Suisses font le rêve de la Belgique. Ils se réveilleront. Trop tard peut-être. Ce jour-là, l'aigle volera très bas, et, triomphant, il emportera dans ses serres la nouvelle proie.
Le consul de France ! Nous l'avons vu. Et nous nous sommes regardés comme on se regarde quand on est du même pays et qu'on se retrouve... après de longs mois d'absence. Il est venu avec sa femme et sa fille. Ils ne nous ont pas demandé, eux, si nous avions souffert... Ils l'ont senti...
« Cette petite Allemagne, nous dit le consul en
nous parlant de Baie, est loin de nous être bienveillante... Ils ne jouissaient pas de nos défaites, mais ils admiraient leurs victoires... et quand enfin la victoire nous est venue, ils l'ont pesée, retournée comme de la monnaie fausse... et cela devant nous, avec le sans-gêne germanique. Ils nous donnaient les restes d'une sympathie qu'ils octroyaient de large cœur à l'Allemagne... Ces gens-là! croyez-moi, ils deviendront allemands à force d'admirer les Allemands 1
— Et le reste? ta ne le dis pas, ajoute la femme du consul : ils « offrent » l'hospitalité... Ainsi, vous n'aurez rien à payer à l'hôtel, mais ils envoient la note au consulat de France... le lendemain... sur papier timbré, avec force excuses... »
Nous quittons Bâle. La femme du consul de France nous apporte des fleurs, des gâteaux, du chocolat, monte voir notre wagon, constate que « nous y serons bien », redescend. Quel salut fier et grave il y a dans les yeux de cette femme, pour la France dont elle est loin... pour les soldats qui se battent là-bas... La foule nous sourit, les officiers nous offrent des fleurs, le train s'ébranle... La femme du consul regarde toujours... la France !
A mesure que nous approchons de France, la Suisse change d'aspect. Ce n'est plus un pays « neutre » qui nous offre l'hospitalité avec une aimable courtoisie, ce sont presque des cœurs français qui battent à l'unisson du nôtre : « Enfin, vous allez retrouver la France, nous disent-ils, et le sourire de leurs yeux traduit notre joie muette. »
Lausanne 1 C'est avec des « Vive la France » que
D'AIX-LA-CHAPELLE EN SUISSE — 18b
la foule nous accueille. Elle n'a pas « pitié » de nos souffrances... elle en est fière... comme nous sommes fières d'avoir souffert pour notre pays.
« N'est-ce pas? nous dit l'officier qui à la gare nous attendait, ça sent » la France ici : la Suisse est une petite France ! Dommage que celle de la frontière se soit laissé germaniser... elle paiera cher à la kultur... »
Quel admirable paysage ! La nature suisse montre toutes ses beautés... Je ne puis décrire, je ne vois pas. Pour me guérir de cette indifférence il suffirait d'un paysage français, le plus laid ferait miracle.
Le village de la « Plaine ». La frontière française ! Enfin ! « Vive la Croix-Rouge ! » Des soldats français... oui, de vrais soldats français, en culotte rouge et capote bleue!... Pour la première fois depuis cinq mois, nos yeux se mouillent... Chez nous... nous sommes chez nous maintenant, et devant les nôtres nous pouvons pleurer...
« Prisonnières ? Chez les Boches ? Eh ben, vous avez dû en voir de drôles ! La larme à l'œil? On va sécher ça... Sur le champ de bataille... on cogne dur, on les repousse, vous savez? Ça vous dit quelque chose, le drapeau, hein? Fripé, râpé, c'est ce vieux fou d'vent qui a fait ça. Fait rien : il est comme nous, le drapeau... il a le cœur solide I »
OuJ, brave « pioupiou », il a le cœur solide, mais... comme il agrandi, le drapeau de la France, depuis que nous ne l'avons vu ! Et comme la souffrance, la mort de ceux que nous aimons lui ont donné d'éclatantes couleurs !