DE LILLE A AIX-LA-CHAPELLE — U
Bruxelles. Deux heures d'arrêt. — Nous descendons, remontons le grand boulevard. La ville est illuminée comme aux jours de fête. Théâtre et cinémas fonctionnent. La vie règne intense sur les trottoirs. Officiers, soldats et civils entrent à flots dans les cafés. Tea-rooms, grands ouverts, où le bridge bat son plein... Gomme la guerre semble loin ! Cependant il faut se garder de croire la ville heureuse. Ce qui l'anime, c'est toute cette foule de femmes cosmopolites, autrichiennes, hollandaises ou américaines que les Allemands sont heureux d'exhiber, pour montrer combien « sous l'autorité bienveillante » d'un gouvernement clément, la ville respire, a un aspect prospère, souriant même.
Nous retrouvons l'homme de Dieu ; puis une voisine. Petite Allemande ronde et grasse et qui revient au pays après avoir fait à Karlchen (son mari) (1) une visite... a Quelle joie (2)! »
« Eh bien! que vous disais-je, madame? Si mes paroles avaient besoin d'être confirmées, l'aspect de la ville le ferait; une ville heureuse, madame, sous l'égide du gouvernement allemand (3).
— Ach ja... Je n'aurais jamais cra... et ça se comprend... Notre gouvernement est si libéral... Etre Allemand, c'est être heureux, n'est-ce pas, monsieur le curé !
— Que Dieu soit avec toi, mon enfant; tu viens
(1) « In die heimat » après avoir « besucht Karlchen... ;
(2) Gott was war das fur eine Freude !
(3) Eine gliickliche Stadt unter deutscher Regierung.
de dire la vérité (1), » affirme le curé allemand en esquissant un geste de bénédiction.
Encore des gares en ruines... Nous approchons de Louvain :
« Dommage qu'il fasse si noir, nous dit la jeune Prussienne, vous auriez pu voir Louvain, c'est vraiment beau à voir (2). Je l'ai aperçu au jour. Plus une maison [Kein Hauschenl). Quand on pense que les Français auraient pu venir chez nous... brûler nos maisons, tuer nos enfants. Mieux vaut brûler la maison du voisin que de laisser brûler la vôtre, n'est-ce pas, madame? Quelle souffrance ça doit être de ne plus avoir de chez soi I Tenez, je suis vendeuse chez Titz, un immense magasin de nouveautés [Riesengeschàft !). En bien, il faut que je rentre trouver mon chez moi (!). Pauvres gens! Je les plains... mais aussi quelle idée d'avoir voulu tirer sur nos soldats... C'est de la folie! [Die reine Torheit, madame!)
Gomme elle est belle, cette conscience populaire!
Le train frôle presque les maisons brûlées... des fenêtres vides de vitres, des murs noirs et difformes, et qui grimacent dans la nuit. Au milieu des décombres, des cheminées isolées se dressent pour protester... des jardins aux arbres mutilés et dont les branches calcinées fouillent la nuit comme pour y chercher justice, pas une lumière. Aucun bruit, le silence impressionnant des ruines qui méditent la vengeance.
(1) Gott sei mit dir, du hast die Wahrheit gesprochen.
(2) Es ist ja sehenswert.
Fac-similé d'uiit' aquari'Uo lie Km. Diiptis.