A LA SURVEILLANCE DE DEUX ESPIONS. ARRIVÉ EN
ANGLETERRE , IL s'ENRÔLE COMME SOLDAT DANS LE CORPS DE LOTAL-ÉMIGRANT. — DUMOURIEZ PASSE A L'ENNEMI.— PRÉCIS DES OPÉRATIONS DE LA VENDÉE.
D > u n sujet si élevé , comment redeseendre à des détails personnels ? N'y a-t-il pas de la témérité à continuer ce récit ? On m'a laissé à Versailles chez le bon M. Bar-
bier, qui sans me connoître , me consoloit par les sentimens qu'il m'exprimoit. Dans la matinée , une leçon d'équitation me faisoit faire de l'exercice , et dans le cours de la journée, j'occupois mon esprit à repasser les auteurs latins. Mon hôte et la baronne de Bourdic étoient les seuls avec qui je me permisse une heure de conversation. J'étois redevenu calme, et mon cœur ne souffrait que du poids des affaires publiques , de la consternation de ma mère , du désespoir de la famille royale. Mais ma mère et madame de Bourdic n'étoient pas sans de vives inquiétudes sur mon compte. Il se faisoit chaque jour de nouvelles arrestations , le règne delà terreur se régularisent au lieu de s'amortir, et Versailles renfermoit un levain de peuple dangereux. Je pouvois à chaque instant être dénoncé comme suspect , être reconnu par quelqu'un qui m'auroît vu près du Roi, et rien alors ne m'eût sauvé d'un sort semblable à celui de mon père. Dans une visite
— *3g ~ que madame de Bourdic fit à ma mère , leurs frayeurs s'augmentèrent en se communiquant , et ma mère suggéra à mon amie, qu'à l'aide du grand nombre de ses connoissances, elle devrait trouver k moyen de faire cesser une situation aussi périlleuse. Après un peu de réflexion , madame de Bourdic lui répondit que si je voulois la laisser agir, elle me tireroit d'affaire. A son retour, elle me fit part de cette conversation. « Vraiment, lui dis-je en riant, vouls » seriez une bien aimable magicienne, si » vous faisiez disparaître ce malheureux ins- » trament qui est un peu pour moi l'épée » de Damoclès. » Elle me demanda pleins pouvoirs, et quelques jours après, elle m'apprit qu'elle avoit vu un de ses meilleurs amis, le chevalier de Pougens, et que si je voulois aller le trouver sous huitaine ( ce temps lui étant nécessaire), il mettrait fin à mes dangers.
Je me rendis chez le chevalier, au jour
qui me fut indiqué, et après irfavoir reçu avec politesse : « Je prends part bien sineè- » rement , me dit-il , à la situation dans la- » quelle votre dévouement vous a plongés, )> vous et ceux qui partagent vos sentimens.
» Je suis encore dans un deuil profond pour )> la perte de mon ami Castéja , l'un des ca- » pitaines de votre garde, tué le 10 août, » et je ne puis vous dire ce que j'aurois été » prêt à faire pour sauver votre respectable » père. Mais c'est de vous qu'il faut nous » occuper. J'ai acquis la certitude que rien )> ne vous sauveroit r si vous tombiez sous » l'action des tribunaux actuels. Un aussi » grand bouleversement a nécessairement » investi du pouvoir des hommes au-dessus » de toute considération. 11 en est d'autres » cependant que leur attachement à la pa~ » trie enchaîne, il est vrai , à la chose pu- » blique , mais qui sont pleins de bons sen- » timens pour un loyal adversaire. J'en connois de telç, et j'ai obtenu ce qui vous
» mettra hors d'atteinte , si vous vous déci- » dez à l'accepter : vous serviriez sans doute » alors la république comme vous serviez » le Roi. Prenez le nom que vous voudrez, « choisissez l'armée qui vous conviendra , » et vous recevrez sous peu un grade qui » mettra fin à vos souffrances. »
Après avoir témoigné au chevalier la phis vive reconnoissance pour la touchante activité avec laquelle il venoit à mon secours, je lui répondis que ses paroles m'avoient prouvé son estime : mais pourroit-il la conserver, si j'embrassois sa proposition? « La » cause royale paroît perdue, ajoutai-je, qui » peut cependant répondre des choses hu- » maines ! et ne serois-je pas indigne des » distinctions qui m'ont été accordées, si )> l'amour de la vie me décidoit à la consacrer » au parti contraire, au moment où il im- » mole le Prince que je porte dans mon » cœur ! ne serois-je pas même alors obligé » d'applaudir à sa mort ! »
— » J'ai prévuvos objections, répliqua M. de » Pougens. Sijeconnoissois un autre moyen » d'assurer votre existence , je ne vous au- » rois pas proposé celui qui semble exiger » l'abnégation de vos principes. Mais je sais » le danger qui vous menace et j'en suis ef- » frayé ; et puisque vous reculez devant ce » moyen de salut, je ne puis que vous con- » seiller de sortir de France ; car les circon- » stances ne tendent pas à s'adoucir pour » les personnes de votre parti. » Je dus mettre un terme à la visite , dont je rendis compte à ma mère et à madame de Bourdic.
Bientôt une nouvelle circonstance diminua encore ma sécurité; heureusement il m'étoit venu d'avance une idée qui servit à en amortir l'effet. Je causois tous les jours avec M. Barbier, conservant le caractère de créole de la Martinique, ce qui m'étoit facile, puisque j'avois passé quelque temps dans cette colonie : de là souvent des réponses qui n'étoient pas la vérité. Après trois mois de
séjour , reconnaissant la sincérité de cet excellent homme, je me dévoilai. La surprise de M. Barbier fut extrême : il se souvenoit de m'avoir donné les détails de la mort de mon père, et fut ému de la tranquillité avec laquelle pavois été forcé de les entendre : son intérêt ne fit qu'augmenter : il me dit qu'il veillerait lui-même à ma sûreté :
mais il me recommanda de garder le secret avec sa femme qui perdrait la tête , si elle apprenoit que j'étais un proscrit. Peu de jours s'étaient écoulés, lorsque je reçus la visite de M. Carpentier, du Génitoy. C'était au moment du déjeuner et j'étais avec mon hôte au coin du feu. N'imaginant pas que je pusse y être inconnu, M. Carpentier me parla avec émotion de mon père , de ma soeur, des dangers que je courais au moment de mon départ de chez lui : la vivacité de ses paroles était telle , qu'il avoit été impossible de l'arrêter. Que l'on se représente l'étonnement de madame Barbier!
Son mari , aussitôt que je me trouvai seul avec lui, me dit qu'il n'y avoit plus de sûreté pour moi , mais qu'il connoissoit des employés de la Mairie, et qu'il me procureroit les papiers nécessaires à un changement de résidence, avant que le danger augmentât.
Nous étions alors dans les derniers jours du procès solennel ; le martyre ayant suivi, je m'armai de résolution , et le 24 janvier, muni du passeport que me procura M. Barbier, je pris la route du Havre.
Là je conclus des arrangements avec le capitaine du dernier paquebot prêt à sortir de ce port , au moment où la guerre avec l'Angleterre et la Hollande venoit d'être déclarée. On étoit à la recherche du nommé Paris, qui le jour de la condamnation du Roi, avoit poignardé Pelletier de Saint- Fargeau, l'un de ses juges ; et deux espions, sous prétexte de s^embarquer avec moi, étoient à mes côtés sur la trace que m'avoit indiquée le capitaine : l'un Irlandais,
avec une jambe de bois, espèce de signal de reconnoissance : l'autre , d'une grande taille, marqué de petite vérole, à physionomie dure , qui , sous le rôle d'un prêtre qui se déportoit) étoit sans doute l'agent destiné à mettre le premier la main sur moi.
Je voyois le fond du cœur de ces deux acolytes ; mais plein d'une , confiance dont je puis à peine rendre compte , je n'en suivois pas moins avec eux la plage voisine du Havre , pour atteindre le canot que le paquebot devoitnous envoyer. Mon faux prêtre me parloit de la peine que nous aurions à nous embarquer, et m'exprimoit la crainte de ne pas réussir. Je le regardai : «Vous me i> . paraissez , lui dis-je , un homme vigou- » reux ; je ne suis pas aussi fort que vous , » mais je suis décidé à m'embarquer, et je » crois que, pour nous arrêter tous deux , il j> faudrait au moins un couple d'hommes )> bien déterminés.» Aces mots, je frappai la terre de ma canne, et il en sortit une baïon -
nette aiguë et luisante : le soi-disant prêtre me quitta un instant après : je continuois à cheminer avec mon compagnon à la jambe de bois. Le paquebot paroît hors du port ; peu après le canot se détache, et mon Irlandais veut me diriger vers une pointe de rocher.
<c Pour un homme né par-delà la mer, lui » dis-je, vous vous entendez peu en ma- * rine. Le canot ne peut pas aborder à cette » pointe , c^est vers le milieu de Tanse qu'il » faut aller. » L'homme insiste, me dit que c'est là que le capitaine a recommandé de se tenir, et ne pouvant pas m'entraîner, il me quitte, et gagne Fespèce de promontoire qu'il a voit désigné. Me voilà donc suivant seul ma première ligne, vers le point où le canol se portoit. L'Irlandais agite un mouchoir : des hommes bien ou mal armés fondent des collines voisines; j'avois de l'avance , je gagne à la course le bord de la mer, poursuivi par eux, et sachant nager, je m'élance dans la vague, d'où le
— *47 — capitaine du paquebot, qui étoit dans le canot , me retira. Mon faux prêtre étoit sur le rivage , au milieu des hommes armés, et personne ne faisoit mine de le saisir.
C'est ainsi que je quittai la France, laissant ce qui me restoit de plus cher en proie au plus grand des bouleversemens qui aient jamais affligé la société. «Téchangeois contre l'exil la demeure et le doux toit paternels, et je cherchois un lieu où je pusse respirer en paix. Je n'emportais pas les ossemens de mes pères, comme les Sauvages des forêts d 1 Amérique qu'un ennemi force à quitter le bord du fleuve qui les a vus naître ; je n'étois pas entouré des guerriers de ma tribu ; j'étois seul et dans une profonde affliction. Je débarquai à Portsmouth, d'où je pris le chemin de Londres, hors de danger sur la terre de nos rivaux : quatre pièces d'or et deux rechanges de linge constituoient ma propriété ; mais si mes ressources humaines étoient modiques, la confiance en Dieu étoit
passée dans ma nature; j'allois devant moi.
On admire le miracle de la multiplication des pains : ce miracle se renouvelle sans qu'on s'en aperçoive. Pendant plus de vingt ans , tous les besoins que j'ai pu éprouver ont été satisfaits, et plus d'un affamé pourrait se rassasier des morceaux qui me restent. Je trouvai à Londres un de mes camarades de la garde, nommé Saint- Amand , qui avoit inspiré de l'intérêt à lady Eyre, fille de lord Derventwater, victime de son dévouement aux Stuarts. La mort de mon père me fit partager la bienveillance et les bienfaits de cette dame. Il étoit question de former quatre régimens des émigrés qui refluoient en Angleterre. J'allai voir le duc de Choiseul qui avoit le commandement d'un de ces corps, et il me promit une place d'officier. Mais beaucoup d'émigrés ne se sentoient plus la force de résister au pénible métier de soldat , sans en entrevoir le terme : les régimens restoient
incomplets, et Ton se décida à réunir ceux qui s'étoient offerts de bonne volonté, dans le régiment de Loyal-Emigrant , aux ordres du duc de La Châtre. Je m'étois lié avec plusieurs des jeunes gens qui faisoient partie de la compagnie de chasseurs; je laissai là l'épaulette , et je m'enrôlai dans cette compagnie, fier de l'espoir (car nous ne cessions pas de rêver la victoire) de revoir la Reine et de lui dire : « Je m'étois » fait soldat pour vous venger. » Ce n'étoit pas la patrie que nous allions combattre, mais ses oppresseurs dont nous voulions la délivrer. Notre troupe s'embarqua à Grenwich , et elle descendit la Tamise sur deux navires qui la portèrent à Ostende.
Cependant Dumouriez avoit ouvert la campagne de 1793, par le siège de Maëstrecht et par celui de Bréda 1 il prit Bréda, mais il fut obligé de rétrograder, en l'abandonnant, pour aller au-devant du prince de Cobourg, qui avoit culbuté les troupes
françaises à Aix-la-Chapelle. Les deux généraux se rencontrèrent sur le terrain déjà fameux de Nerwinde , et le succès de la bataille , quelque temps douteux , fut décidé par un faux mouvement du général Miranda, créole de la Nouvelle-Espagne, qui commandoit Tune des ailes de Parmée française , et par une manoeuvre de Clairfayt, qui disposa habilement de la réserve Autrichienne. Dumouriez, chassé de la Belgique, demeura exposé à la haine qu'il avoit encourue de la part des tyrans de la France, en faisant une tentative pour empêcher le meurtre du Roi , et en supposant aux déprédations dans les pays qu^il avoit conquis. Il fut accusé, mandé à la barre de la Convention , et trois députés, Camus, Quinette et Lamarque, furent envoyés pour s 1 assurer de sa personne , et pour installer le général Beurnonville dans son commandement. Mais le rusé vétéran les prévint, et quittant tout à coup le masque républicain,
il les arrêta et les envoya prisonniers au prince de Cobourg, en demandant un armistice, et en s'engageant à conduire son armée à Paris, pour y rétablir la monarchie, après avoir châtié les scélérats qui Pa voient renversée.
Dumouriez s'étoifc-il flatté de réussir? Il fut bientôt détrompé. Une partie de son étatmajor et un petit nombre de soldats lui restèrent fidèles , et favorisèrent sa fuite : mais les autres troupes l'abandonnèrent et se railièrent au comte de Dampierre , époux de cette amie chez laquelle on m'a vu prendre refuge le 10 août. Une tête ardente, des sentimens exagérés, avoient entraîné Dampierre dans la révolution : il en méprisoit les fauteurs , il en détestoit les crimes ; mais il s'étoit trop avancé pour reculer. Mourir à la tête d'une armée , offroit une idée de gloire à son imagination : il eut le sort qu'il ambition noit; car, après avoir passé un mois à refondre l'armée désorganisée par la défaite
de Nerwinde et par la défection de Dumouriez, il conduisit cette armée à l'ennemi retranché dans la forêt de Soignies, et là, après des prodiges de valeur, voyant l'impossibilité de vaincre, il se jeta aux premiers rangs , au-devant du boulet qui trancha ses jours.
Après sa mort, les restes de ses troupes furent facilement débusqués du camp de Famars par le prince de Cobourg , que le duc d^ork avoit joint à la tête d'un corps considérable d'Anglais, d'Hanovriens , de Hessois et de Hollandais. Le prince de Cobourg fit investir Condé, et se tint à l'armée d'observation , pendant que le duc d'York assiégeoit Valenciennes. Ces deux villes se rendirent, et vers le mois d'août 1793, les alliés se trou voient forts de plus de cent mille hommes aux portes de Cambrai , tandis que les Français harassés de revers, sans général en chef, n'étoient plus en mesure de former une ligne de bataille. A cette époque, Wurmser avoit forcé les lignes de Weissem-
bourg : il s'était emparé du fort Louis sur le Rhin : il bloquoit Landau , et ses forces répandues en Alsace menaçoient Strasbourg.
Le roi de Prusse avoit repris Mayence, et son armée s'étoit avancée dans la Lorraine allemande. Don Riccardos à la tête des Espagnols, s'étoit rendu maître de Rellegarde.
Il avoit franchi les Pyrénées, et ses troupes, après plusieurs victoires , campoient dans les plaines de Perpignan. Les paysans du Poitou , de l'Anjou et d'une partie de la Bretagne, les illustres Vendéens avoient relevé l'étendard des lis, et conduits par leurs chefs, d'immortelle mémoire , Bonchamp, Lèscure, d'Elbée, La Rochejaquelin, Charette , Stofflet , Cathelineau , ils avoient renversé toutes les cohortes républicaines.
Toulon avoit appelé dans sa rade les amiraux de l'Angleterre et de l'Espagne : une guerre terrible s'étoit élevée entre Lyon et la Convention , et la plupart des grandes villes montroientdes dispositions à suivre cetexemple.
Dans ces circonstances , les armées alliées, en ravageant indistinctement les provinces ou elles étoient entrées , excitèrent tous les habitans à prendre les armes : les échafauds dressés, les prisons remplies, le sang versé à grands flots au sein de toutes les villes, empêchèrent l'explosion royaliste de s'étendre : la liberté que les capitulations de Mayence et de Valenciennes rendirent aux troupes qui en formoient les garnisons, fournit des forces régulières qui furent envoyées en poste contre la Vendée. Les puissances se divisèrent. Des vues fausses firent séparer les troupes du duc d'York de celles du prince de Cobourg; et cette armée que nous avons laissée sur Cambrai, et que rien ne paroissoit capable d'arrêter jusqu'aux portes de Paris, alla se poster, d'un côté sous les murs de Dunkerque et de Bergues, de l'autre sous ceux de Maubeuge, et attendre dans l'inactivité, que les Français se ralliassent et vinssent lui arra-
cher la victoire. Ce moment arriva. Houchard, à la tête de tout ce qu'on put former de troupes, se porta sur le duc d'York et le chassa des environs de Dunkerque, où ce prince abandonna son artillerie arrivée depuis peu de jours. Dans la retraite, il y eut près de Houdscoot une affaire trèsvive, où les Hanovriens souffrirent. Mais Houchard n'en fut pas moins mandé à Paris et livré à l'instrument de mort, pour n'avoir pas porté plus loin ses succès , suivant le plan du comité de salut public. Jourdan conduisit ensuite les Français contre le prince de Cobourg qui investissoit Maubeuge, presque réduit aux abois. Après une bataille de trois jours, où des milliers d'hommes périrent de part et d'autre , les deux années se crurent battues , et se retirèrent chacune de leurs lignes, tant que les Français , qui s'étonnoient de n'être pas suivis, poussant leurs patrouilles jusque vers leurs bagages, qu'ils avoient aban-
donnés , s'aperçurent que Maubeuge étoit délivré.
Dans le Midi , la ville de Lyon fut assiégée et soumise. Ses beaux édifices furent rasés, les plus notables de ses habitans furent exterminés. On connoît les actes d'impitoyable barbarie qui furent commis sur ses places, où des foules de tout âge et de tout sexe furent placées en masse sous la volée de batteries qui les foudroyoient de leur mitraille. M. de Précy, Tun des officiers supérieurs de la dernière garde, qui commandoit dans cette ville, échappa à ses cruels ennemis. Dans la Vendée, trois des principaux chefs, Bonchamp, Lescure et d'Elbée furent blessés, les deux premiers mortellement, et le troisième très-grièvement, dans une bataille long-temps et courageusement contestée, près de Chollet. Leurs troupes , épouvantées de cette perte, passèrent la Loire. Elles traversèrent le pays jusqu'au bord de la mer, arrivèrent devant Gran vil le,
attaquèrent cette ville sans succès : puis refluant dans l'intérieur, elles s'avancèrent victorieusement , renversant les corps qui tentoient d'arrêter leur marche jusqu'au Mans, dont elles s'emparèrent. Mais, attaquées dans cette ville par la réunion des forces républicaines , et complètement battues après le plus opiniâtre des combats, sans places pour se rallier, séparées par la Loire, des forteresses naturelles de leur pays natal, elles tombèrent sous le fer de leurs effroyables ennemis : femmes, enfans, vieillards, tout fut massacré. Il ne s'en échappa qu'un petit nombre , glorieux débris d'un parti illustre par ses vertus , par sa valeur, et par les succès prodigieux qui suivirent d'abord ses bannières. La veuve de Lescure et de Louis de La Rochejaquelin a laissé une touchante description de leurs sentimens, de leurscampemens, de leurs victoires et de leurs malheurs. Le camarade de Henri de La Rochejaquelin et de d' Autichamp dans la
dernière garde n'exprime ici que son souvenir et ses regrets. Vous oubliera-t-on , phalanges unies par la plus noble fraternité, sous les drapeaux d'une autorité légitime, tandis que vos adversaires fondoient la tyrannie en proclamant l'égalité ? D'où vous venoit cette magnanimité qui laissa la vie à des milliers d'ennemis prêts à rentrer dans les rangs où l'on ne faisoit aucune grâce !
d'où venoit cette éloquence supérieure à ce que Sparte offre de plus énergique , quand Henri de La Rochejaquelin disoit à sa troupe : « Je regrette <}ue mon père ne soit » pas ici : je suis bien jeune. Mais, sij'a- » vance, suivez-moi ; si je recule, tuez-moi ; » si je meurs, vengez-moi !» Vendéens, vous avez moissonné le malheur, mais votre nom s'élève au ciel, dont vous étiez persuadés de défendre les droits.
A Toulon , le général Ohara fut blessé et fait prisonnier dans une sortie, où l'impétuosité entraîna trop loin les troupes qu'il
commandoit. Alors la mésintelligence éclata entre les différentes nations qui composoien t la garnison. Par une nuit très-obscure, le fort Mulgrave qui protégeoit la rade, et dont la défense étoit confiée aux Espagnols , fut emporté d'assaut. Le trouble se mit dans le conseil , on y décida l'évacuation de la place, et le 18 décembre 1 793, la garnison et une multitude d'habitans furent embarqués dans le plus grand désordre, tandis que sir Sydney Smith mettoit le feu aux vaisseaux de guerre et aux édifices de l'arsenal maritime. Bientôt les cohortes républicaines rentrèrent en triomphe dans la ville consternée , et un trèsgrand nombre de victimes satisfît la soif de sang des monstres qui gouvernoient. En Alsace, Wurmser fut journellement attaqué pendant près d'un mois, sur divers .points de sa ligne , par le général Pichegru , qui avoit ordre de vaincre à quelque prix que ce fût. Deux fois les forces républicaines
furent dirigées contre le poste confié aux émigrés qui sui voient la bannière du prince de Condé : deux fois elles furent repoussées avec perte. Dans un de ces combats, le duc de Bourbon fut blessé , et le duc d'Enghien , son fils , fut un moment enveloppé. Pourquoi la valeur de ce prince lui frayoit-elle alors un chemin à travers les épées levées contre lui? Et n'avons-nous pas eu depuis la douleur de le voir succomber, au mépris de toutes les lois ? Conduits par les Condés , les émigrés français soutinrent les chocs auxquels ils furent exposés ; mais une redoute défendue par les troupes Palatines ayant été rapidement enlevée , Wurmser fut obligé à la retraite. Ainsi, menacée en août sur tous les points , et couverte d'ennemis, la république avoit, avant la fin de Tannée, rejeté par un effort gigantesque, hors de son territoire, les forces qui sembloient devoir l'écraser, et si j'ose me servir de cette image, le courage des soldats
avoit recouvert les haillons criminels , du brillant manteau de la gloire.
Quel cercle je viens d'embrasser ! quel cliquetis d'armes ! Je ne m'arrêterai plus qu'aux campagnes dont j'aurai fait partie :
il seroit au-dessus de mes forces de rendre compte des batailles qui se sont succédé pendant vingt ans avec tant de rapidité , et qui ont ensanglanté l'Europe , depuis les colonnes d'Hercule , jusqu'aux provinces asiatiques de la Russie.