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CHAPITRE VI

LES PRISONNIERS D'ÉTAT DÉTENUS A ORLÉANS SONT TRANSPORTÉS A VERSAILLES. — BELLE CONDUITE DU MAIRE RICHAUD. — MALGRÉ SES SUPPUCATIONS , LES PRISONNIERS SONT MASSACRÉS. — - RETRAITE DU DUC DE BRUNSWICK. — INVASION DE LA BELGIQUE PAR DUMOURIEZ.— JUGEMENT DÉ LOUIS XVI, SA CONDAM- NATION , SA MORT.

Dans un petit nombre de villes , le bas

peuple égaré et entraîné suivit l'odieux exemple des 2 et 3 septembre^tensanglanta les prisons des détenus politiques. Une de$ plus déplorables de ces catastrophes fut celle

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des prisonniers d'Etat dont les décrets de l'Assemblée avoient fixé le séjour à Orléans. Après les exécutions que j'ai rapportées, les scélérats qui s'en étoient rendus coupables , recrutés dans la lie des faubourgs , se dirigèrent sur Orléans pour enlever les infortunés que la prison d'Etat rénfermoit, et les tramer à la Capitale. La résolution de ces misérables n'avoit rencontré aucun obstacle, et le 8 septembre le maire de Versailles reçut une lettre du ministre Rolland, qui lui annoncent que cette troupe désordonnée arriverait le surlendemain dans cette ville.

Rolland, honteux des résultats qu'il avoit si activement produits lui-même, engageoit le maire à prendre les dispositions nécessaires pour la nourriture, pour le logement de la troupe et pour la réception des prisonniers , en énonçant que leur situation d'hommes sous le glaive de la loi les recommandoit à l'humanité.

On organisok à Versailles cinq ou six

— ii9 — mille volontaires venus des départemens ; jeunesse effrénée , électrisée par le mou* vement révolutionnaire, et capable de tous les excès. Le maire et son conseil éprouvèrent de vives inquiétudes. Ce magistrat * répondant au ministre, exprima l'espoir de voir réaliser le vœu émis à l'Assemblée législative, qui aurait fait prendre aux prisonniers le chemin de Saumur. Sa lettre laissoit transpirer la crainte de ne pouvoir les protéger. Rolland répliqua le 10 , dans la matinée , que l'escorte . arriverait ce jour -là même , aux termes de son premier avis ; et le maire sut bientôt que la troupe , qui s'étoit grossie et qui s'élevoit à deux mille hommes, infanterie , cavalerie et artillerie , étoit prête à entrer à Jouy, village à une lieue de Versailles. Les volontaires étaient dans la plus grande agitation, la lie du peuple fermentoitd'une manière effrayante; on n'entendoit que des menaces, des cris de mort. Le maire, et il faut le nommer, car

son nom est respectable, Hyacinthe Richaud part pour Jouy. Il s'adresse à T'ournier, commandant de l'escorte, lui témoigne ses craintes, le prie de quitter la grande route et de tourner Versailles par un chemin de traverse : il lui promet de le guider jusqu'à la Ménagerie où tout étoit préparé pour recevoir son dépôt. Fournier refuse. La traverse, dit-il, ne permettrait pas le transport de son artillerie. Richaud le supplie de foire au moins couvrir les voitures par sa cavalerie. Nouveau refus. Le brigand sanguinaire, qui montoit un cheval au poitrail duquel il avoit suspendu neuf croix de Saint-Louis, dépouilles des prisonniers, répond que cela est inutile, qu'il est sûr de sa troupe.

Les malheureux prisonniers arrivent, leur escorte s'avance le long des rues de Ver* sailles ; Hyacinthe Richaud marche en avant des voitures, exhortant le peuple à la tranquillité. Déjà la cavalerie et l'artillerie ont

débouché par la porte de sortie , mais au moment où la première voiture alloit passer, une force majeure ferma la grille. Le maire qui l'avoit dépassée, a de la peine à la faire rouvrir; il rentre, se précipite au milieu des séditieux et ne peut obtenir qu on laisse là porte libre. L'immobilité de l'escorte augmentant le danger, il fut forcé de laisser rebrousser chemin. Mais où déposer les infortunés? Comment arrêter la fureur toujours croissante?... L'incertitude ne fut pas longue. Sitôt que la première voiture parut sur la petite place nommée les Quatre Bornes^ des assassins, s'élançant le sabre à la main par les rues qui y aboutissent, arrêtèrent la marche, et le carnage commença* Richaud couvrit en vain de son corps le duc de Brissac, la victime fut frappée entre ses bras : le courageux magistrat n'avoit plus de voix, les forces lui manquent, il s'évanouit, et on est obligé de l'emporter.

De cinquante-trois prisonniers que con-

tenaient les voitures, quarante-quatre ont été coupés eu morceaux et leurs restes promenés au bout des piques dans les rues de la ville. Ainsi périrent le loyal duc de Brissac, l'évêque de Mende, les ministres de Lessart et d'Abancourt, de La Rivière, juge de paix de Paris, et presque tous les officiers du régiment de Cambrésis. On distingue parmi ceux qui ont échappé M. de Montgon , M. de Pierrepont avec qui -j'ai servi depuis, et M. de Loyauté, officier supérieur d'artillerie. Renversé de la voiture qui leportoit, et percé de coups, il fut traîné par un habitant courageux sous le passage d'entrée d'une maison , caché, et sauvé par les soins de la charité la plus active.

Mais retournons aux armées : là du moiriê nous serons vis-à-vis d'un courage pour lequel tout cœur français peut éprouver de la sympathie, quelle que soit son opposition à l'agitation dominante. Le duc de Brunswick avoit fait halte à Verdun. Dumouriez, à la

tète de dix-sept mille hommes, vint occuper l'importante position des Islettes en ayant de Sainte-Menehould ; Kellermann et Dillon le joignirent sans obstacles, et des bataillons de recrues moins utiles qu'ému barrassans par leur insubordination, leur inexpérience et la mauvaise qualité de leurs armes, arrivèrent de Paris et des départe* mens. Le général des troupes alliées fit alors un mouvement jusqu'au delà de Germon t ; son avant-garde se porta même près de Char Ions, dans les plaines fameuses par la défaite d'Attila : ce mouvement eut lieu à la suite du succès d'un corps autrichien qui avoit culbuté au bois de la Croix les postes français; et Dumouriez avoue que son armée étoit en déroute, si l'ennemi avoit profité de cet avantage. Mais quelques jours après, Kellermann ayant tenu ferme à Valmy, à la tète de plusieurs vieux régimens de cavalerie, en présence d'une division considérable de Prussiens, Brunswich fut déconcerté»

La saison étoit humide, les maladies accablaient son armée, hommes et chevaux périssoient en grand nombre. Dumouriez ne perdit pas un instant pour proposer au roi de Prusse qui commandoit en personne, une entrevue qui lui fut accordée ; et le a5 septembre , après trois jours de conférences* habilement employés, Verdun et Longwy furent évacués, la France vit disparaître Farinée puissante qui fouloit son territoire ; il fallut toute la diligence de l'avantgarde prussienne pour sauver la citadelle d'Ehrenbreisten des armes de Custines, qui* parti de Landau , s'étoit déjà emparé de Spire, de Worms, de Mayence et de Francfort.

Tel fut le résultat de l'agression que le duc de Brunswick avoit annoncée par un manifeste si plein d'orgueil. On doit reconnoître que Dumouriez déploya beaucoup d'habileté dans le choix de ses positions, et l'adresse la plus rare à rétablir l'ordre dans

ses troupes, à contenir les bandes indisciplinées, à intimider ou à séduire l'ennemi, à électriser les têtes. Qui ne se souvient du petit doigt de Beurnonville dans un de ses rapports? Qui n'a pas ri, comme d'une gascon nade, de sa promesse de prendre ses quartiers d'hiver à Bruxelles? Et l'habile homme tint plus. qu'il n'avoit promis. Ses succès, ceux de Custines, la facile invasion de la Savoie, et l'audace de la Convention qui, rasssemblée le 21 septembre avoit aboli la Royauté et proclamé la République, au bruit du canon de l'armée prussienne, produisoient dans le peuple un élan extraordinaire. Dumouriez organisa les nouveaux corps et se transporta, des plaines de Champagne aux frontières de la Flandre, où les Autrichiens n'avoient fait contre Lille qu'une tentative incendiaire ; puis entrant en Brabant et précipitant ses soldats remplis d'ardeur et d'intrépidité sur les Autrichiens froidement retranchés près de Jemmapes,

il décida par une victoire éclatante fenvahissement des Pays-Bas. Alors les étrangers abandonnèrent entièrement la cause des Princes frères de Louis XVI , pour lesquels ils n'avoient témoigné que peu de sympathie : peut-être les étrangers ne pensoient-ils sérieusement qu'à mutiler la France , nos Princes , qui avoient inconsidérément eu recours à eux , se virent forcés de licencier les émigrés qui les entouraient* Ceux-ci, sans moyens d'existence, condamnés à mort dans leur patrie , repoussés dé P Allemagne et de la Hollande ( car le malr heur, quand il serait une conséquence de la loyauté , est une foible recommandation), trouvèrent un asile et de légers secours d'argent en Angleterre, tandis que les épargnes du prince de Condé lui permirent de retenir près de lui le corps qu'il commandait <, et avec lequel il passa depuis à la solde de di£» férentes puissances.

En ce temps-là les députés qui s'étoient

rendus maîtres du peuple , traduisirent Louis XVI à leur tribunal, et ce Prince fut amené devant F Assemblée qui avoit jeté contre lui le cri de mort. Kersaint disoit :

« Je croyois trouver ici des juges, je n'y vois )> que des bourreaux. » Ces mots lui ont depuis coûté la vie. Barrère, qui étoit président pendant cette semaine, se leva, et d^ns un discours insidieux, accusa Louis de tous les crimes commis par ses ennemis. Le Roi ne prononça que peu de paroles. Au reproche d'avoir répandu de l'argent parmi les pauvres, il répondit : « Mon plus grand » plaisir étoit d'aider les malheureux, » et il ne put retenir une larme. Sa vertu se cachoit sous sa modestie : ils en détournèrent les yeux. Il fut reconduit au Temple où on l'avoit séparé de sa famille : le fidèle Cléry pouyoit seul l'approcher pour le servir. U put choisir deux défenseurs ; il nomma Target et Tronche t; Target refusa.

Alors Malesherbes, qui avoit plus de qua-

tre-vingts ans , écrivit au président de l'Assemblée et le pria « d'offrir ses services au » Prince infortuné, au Conseil duquel il s'é- » toit assis deux fois dans le temps qu'il lui » étoit permis de l'appeler son maître. » La requête de Malesherbes fpt admise, et Louis lui dît en l'accueillant : « Je croyois n'avoir » plus d'amis. » L'Assemblée n'avoit accordé que huit jours pour préparer la défense. Il falloit prendre connoissance de beaucoup d'écrits ; les défenseurs demandèrent qu'on leur adjoignît de Sèze, homme droit et éloquent qui s'étoit aussi offert , et lorsque le terme fut expiré , ils parurent avec Louis devant ceux qui s'étoient faits ses juges. De Sèze porta la parole avec chaleur, et ne fut écouté que pour la forme.

A ce discours, Louis ajouta : «Parlant peut- » être pour la dernière fois, je dois vous dé- » clarer que je ne suis coupable d'aucun des » crimes qui me sont reprochés. » Mais sa mort étoit résolue.

Lorsque Louis fut reconduit au Temple, les méchans qui se portoient à sa rencontre Taccabloient d'injures , et il dit à ses défenseurs : « Il ne me conviendrait plus de régner sur un tel peuple. »

Ocariz, envoyé du Roi d'Espagne , fit iin effort pour arrêter la consommation du crime ; mais l'Assemblée décida que Louis , à qui elle donnoit le nom de Capet, étoit coupable de trahison ; qu'il avoit encouru la peine de mort , et qu'il la subiroit dans les vingt-quatre heures. La majorité , pour ce jugement , fut de cinq voix. Sept centvingt et un membres étoient présens ; trois cents-soixante-six ont voté cette mort.

Beaucoup de députés, entraînés par la peur à une bassesse, prononcèrent leur vote en s'appuyant de lieux communs, et l'abbé Sieyes, quand il monta à la tribune, dit avec ce laconisme qui a tant retenti : « La mort sans phrase. » La parole manquoit à Maiesherbes lorsqu'il revit son maître ; une dou-

leur mortelle étoit dans ses yeux : « Mon » ami, lui dit Louis , mes malheurs seront » terminés. » Le Prince , soumis à son sort, demanda trois jours pour se préparer à paraître devant Dieu ; il demanda que sa famille obtint la liberté de sortir de France ; il demanda à voir sa femme et ses enfans avant de mourir. On lui refusa les trois jours de délai : on répondit qu'il devoit se reposer, du sort de sa famille, sur la grandeur de la Nation ; et on lui accorda de passer le reste de cette journée comme il Fa voit désiré. Alors le glaive de douleur déchira les cœurs de la Reine, de madame Elisabeth et de la jeune vierge qui partageoit leur infortune. Le Dauphin s'agitoit pour sortir. « Que voulez- 4> vous faire?» lui dit-on.— « Je veux aller à 4> F Assemblée ; je pleurerai, je crierai, j'ob- » tiendrai la vie de mon père. » Tirons un voile de deuil sur cette scène.

Le soir de cette journée , Louis embrassa pour la dernière fois sa famille. Il passa la

nuit en prières. Il avoit demandé un ecclésiastique, l'abbé Edgeworth vint le trouver ; à la pointe du jour , il entendit la messe et reçut l'eucharistie. Bientôt Santerre, qui étoit le chef des rebelles armés, se présenta et dit que l'heure étoit venue. Louis répondit : <( Marchons ! » Il remit son testament à l'un des commissaires de la commune de Paris; celui-ci, qui s'appeloit Houx , et qui étoit déserteur du service des autels, le refusa , et dit que son office n'étoit que de conduire à la mort. Cependant un autre commissaire moins inhumain reçut le testament. Alors Louis prit place dans une voiture avec l'abbé Edgeworth ; deux gendarmes les accompagnoient. Il lut pendant la route les prières des agonisans. La voiture s'arrêta près de l'instrument de mort ; Louis descendit, et s'appuya sur l'abbé Edgeworth pour monter les degrés qui y conduisoient. En ce moment le prêtre du Seigneur se sentit grandi en lui-même , et

il s'écria : « Fils de saint Louis , montez au ciel ! » Louis se tourna vers le peuple avant de se livrer et dit à haute voix : « Je meurs innocent ; je pardonne à mes ennemis. » Sa voix résonnoit encore, Santerre la fit couvrir par le bruit des tambours; et, homme sans pitié , il proféra ces mots : « A bas la tête ! on n'est pas ici pour discourir. »

Les portes de Téternité s^ouvrirent pour Louis XVI .

En ce jour-là , on ne vit sur les places et dans les rues que des hommes à figures sinistres : les bons restèrent chez eux dans l'épouvante et l'effroi , les yeux pleins de larmes, la parole expirante sur les lèvres.

Les restes de Louis furent portés au cimetière de la Madeleine, et jetés dans une fosse profonde , garnie de chaux , près du lieu où l'on a voit enterré les Suisses égorgés le 10 août, et non loin de celui où reposoient confondues dans la poussière les personnes de toutes conditions qui

a voient péri vingt-deux ans auparavant , le jour des réjouissances de son mariage.

Quelques années après >, ce terrain , où se trouve aussi la dépouille mortelle de mon père, fut vendu à l'encan et acheté par un vieillard qui l'environna de murs,. Il planta quelques cyprès, autour de la terre qui couvrait les cendres du Roi, auxquelles avoient été réunies celles de la Reine ; il y sema du gazon, et chaque jour ce vieillard et sa fille y déposoient des fleurs.

Le caractère de Louis XVI est empreint dans le trait suivant. Satisfait des peines que prenoit Tronche t ,- il dit à Malesherbes :

<( Tronchet n'étoit pas tout-à-fait des nôtres, » quand il est venu : mais je crois qu'il ne n me juge plus si sévèrement, et je suis » sensible à la peine qu'il se donne. Je vou- )>. drois le lui témoigner. Je suis naturel- » ment timide, faites-moi signe la première » fois que vous prendrez congé, cela m'en- )> hardi ra. » Malesherbes fit le signe , et

Louis alla vers Tronchet , mais ta parole lui manquoit. L'un et l'autre se regardent.

« Que me voudroit Votre Majesté ? » dit Tronchet. Le Roi faisant alors une démonstration pour le serrer dans ses bras , le défenseur tombe à genoux. Louis le relève et l'embrasse. « Voilà ce que je voulois vous » dire», ajouta l'excellent Prince. L'histoire ne conserve pas de monument plus précieux que le testament qu'il a laissé. Dieu a permis qu'il n'ait pas été supprimé. Mille voix, celle même des hérauts du crime, proclamoient ces paroles de paix du saint Roi, dans les rues de Paris, le lendemain de son martyre. On y admire l'ame la plus pure et la plus sincère, dépouillée de haine et de ressentiment, résignée au sort le plus cruel , au moment où elle semble abandonnée, et quand une aveugle fureur est tout ce qu'elle rencontre autour d'elle.

O mon Roi ! les difficultés de ma vie ne m'ont pas laissé le loisir d'écrire l'immense

histoire de nos temps, et j'ai dû me borner à ce simple Témoignage. Les regrets, le respect , le dévouement , Pamour, m 7 auroientils suffi pour te peindre tel que tu fus, grand de droiture , grand de bonté, grand de résignation , grand de malheur !

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