LETTRE DE MADAME ROYALE A. S. A. R. LA PRINCESSE DE PIEMONT
« Vous me demandez des détails sur ma » sainte tante Elisabeth. Hélas ! je veux bien
>» vous les donner, mais ils vous feront mai. » On ne peut se faire une idée de la cruauté » et de la barbarie de ces gens-là. Je vais » pourtant vous raconter ses derniers temps » et notre séparation. Il y avoit déjà quel- » ques mois qu'on nous traitoit fort sévère- » ment ; on ne vouloit pas permettre à ma » tante de faire maigre : enfin n'ayant pu » l'obtenir, elle se détermina à jeûner. Les » vendredis et les samedis elle ne mangeoit )> que du pain ; mais ce qu'il y eut de plus » exemplaire, fut le carême de 1794- Voici » comment elle le passa : le matin , rien ; à » dîner, du pain et une tasse de café : le » soir, du pain sec. Elle se levoit de très- » bonne heure, prioit beaucoup, disoit tous » les jours l'Office et faisoit de longues mé- » dilations. Voilà par quelle vie elle mérita » le martyre.
» Enfin le 9 mai , un vendredi , jour où » elle n'avoit pas soupe, comme nous allions » nous coucher, on vint la chercher, et en
— *77 — » frappant brusquement à la porte, qu'on » pensa enfoncer, on lui dit : ce Citoyenne, » veux-tu bien descendre ? » Sa bonté lui fit » demander ce que je deviendrois. On lui » dit qu'on s'en occuperait, mais qu'il falloit » , qu'elle descendît. Elle m'embrassa et me » recommanda d'avoir courage et confiance » en Dieu. Les gens s'impatientèrent, et » lui répétèrent : « Citoyenne, prends ton » bonnet et descends.» Ils l'accablèrent d'in- » jures dont on ne peut pas se faire d'idée ; » elle descendit avec ces monstres. On fouilla » ses poches : de là on la conduisit dans » un fiacre à la Conciergerie, toujours en » lui disant des injures. Elle y passa la nuit. » Le lendemain on la fit venir au tribunal , » on lui demanda son nom et son âge ; elle » dit: « Elisabeth de France: j'ai trente ans.»
— « Où étiez-vous le. 10 août ?» — «Auprès » du Roi mon frère, que je n'ai pas quitté.*
— « Qu'avez-vous fait de vos diamans ? »
— « Je ne sais ce qu'ils sont devenus . » Là
» dessus et sans autres questions, ils la con- )> damnèrent à mort, Elle montra toujours * Un grand calme, en leur parlant de Dieu.
» Le peuple admira extrêmement son côu- » rage et ses couleurs , qui ne l'ab&ndon- » nèk-ent jamais. On eut la barbarie de la » faire périr la dernière s toutes les femmes h qui étaient avec elle f embrassèrent en » descendant de la charrette. Elle mourut » comme elle avoitvécu, comme une sainte.
» Je ne sus pas sa mort tout de suite : j'avois » beau demander à mes gardiens des nou- » relies de mes parens > on ne vouloit pas » m'en donner ; et quoique je craignisse » beaucoup pour ma tante,, j'espérois quel- » quefois qu'elle étôit hors de France.
» Voici le récit que vous m'avez demandé ; » je suis sûre qu'il vous arrachera bien des » larmes. J'ai eu un vrai plaisir en voyant » que tes vertus de ma tante sont bien con- » nues : l'Impératrice n'en parle qu'avec » vénération, ainsi que les Archiduchesses.
— *79 — m J'espère qu'un jour le Pape mettra mes
» parens au rang des saints. » .
Que de personnes dignes d'estime précédèrent ou suivirent la Reine et madame Elisabeth ! Grands seigneurs, magistrats, financiers» savans , tout ce qui étoit en dignité cous la monarchie et qui n'avoit pas fui de la France, sans distinction d'âge ni de sexe : le maréchal et la maréchale de Mouchy ; le marquis de Choîseul-la~Baume, que le Roi aimoit à consulter, M. de Blanchelande, gouverneur de Saint-Domingue, et son fils; M. de Sombreuil, dont le salut aux 2 et 3 septembre a immortalisé sa fille, le vénérable Malesherbes avec toute sa famille, mes parens , plus de mille noms dont la liste est trop longue pour la présenter. N'a-t-on pas été chercher jusqu'à la pauvre comtesse Dubarry, qui, depuis sa célébrité, avoit su conquérir de l'estime , et qui seule montra de la pusillanimité, comme si un sceau caractéristique dût être imprimé sur l'origine
de la hauteur où elle s'étoit élevée. Toutes les classes furent confondues dans la proscription : les artisans, les journaliers suivoient les bourgeois et les nobles : mais les victimes étrangères à Faction du désordre ne furent pas seules atteintes ; la révolution se roula sur elle-même et dévora ses enfans.
Barnave périt , cruellement désillusionné des idées qui l'avoient séduit. Le duc d'Orléans fut écrasé sous la force qu'il avoit aidé à soulever ; au-dessous, au-dessus de lui, tombèrent l'abbé Fauchet , Brissot , Vergniaud, qu'on regrette de trouver coupable; Danton, Chaumette , Hébert, ces agens les plus actifs de la terrible commotion . Condorcet, chassé par la faim du lieu de sa retraite, fut arrêté dans les champs, et mourut dans un cachot , du poison qu'il portoit sur lui ; les restes de Péthion , dévoré par les loups , furent trouvés dans, une bruyère écartée ; Rolland se tua sur une grande route; sa femme, en allant au sup-
plice , comme si elle eût oublié ce qu'elle avoit applaudi , reprocha à la Liberté les crimes qui se commettoient en son nom. Le détestable Marat fut poignardé par Charlotte Corda y, jeune, belle et noble fille, qui, ayant perdu de vue les lois divines sous la nuée d'horreurs qui couvroit la France, fit l'abandon de sa vie avec la plus rare intrépidité. Enfin le dictateur tigre, l'atroce Robespierre, succomba sous le monceau de victimes qu'il avoit désignées, traîné demi-mort à l'échafaud en même temps que ses plus zélés partisans. La main de Dieu n'est-elle pas là ! Mais que devenoient les illustres enfans à qui l'on avoit si impitoyablement ravi leur père, leur mère et leur tante ? Dans les donjons du Temple, Louis XVII avoit été livré au cordonnier Simon , le plus grossier et l'un des plus barbares satellites du fatal dictateur. Le jeune prince , dont la beauté étoit remarquable, élevé jusqu'alors avec la plus grande douceur et avec tous les égards
dus à son rang, fut traité avec un rafinement de cruauté inexprimable. Simon ne l'appeloit que le louveteau, l'injurioit, le battoit, ne prononçoit le nom de ses parens qu'avec des épithètes qui ie faisoient frémir, et ne connoissoit que de nouveaux coups pour sécher ses larmes. L'effroyable et lugubre cri de « Dors-tu t Capet? » par lequel il réveilloit, chaque nuit , en sursaut le royal infortuné , retentit encore en Eu* rope. Simon disparut avec Robespierre , et Louis XVII fut confié à des mains moins barbares ; mais sa constitution délicate étoit minée par le chagrin et les mauvais traitemens. Qui sait même si le crime n'alla pas plus loin ? Dès les premiers jours de la Convention , l'ex-capucin Chabot n^a voit-il » pas dit : « que c'étoit l'affaire de l'apo- » thicaire d'en débarrasser la république. »
Quoi qu'il en soit , il ne survécut pas long- » temps à son changement de situation. Il expira le 6 juin 179a.
Madame Royale fut préservée par la protection du ciel. Le respect qui m'empéchoit d'arrêter les yeux sur Son Altesse Royale, dans les jours où j'avois le bonheur d'approcher de ses augustes parens, m'interdit tout discours à son sujet : les douleurs de sa destinée sont au-delà de l'expression : je dirai seulement qu'après plus de trois ans de captivité, la liberté lui fut rendue, et qu'elle partit de Paris le 18 décembre 1795, veille de l'anniversaire de sa naissance, pour se rendre près de son cousin-germain l'empereur d'Allemagne. Ce ne fut que quatre ans plus tard, en 1799, c I ue Son Altesse Royale rejoignit Louis XVIII à Mittau en Courlande, et que se jetant à ses pieds, elle lui dit : « Je vous revois enfin , je suis » heureuse , veillez sur moi , soyez mon » père ! » Et Louis , en la présentant au duc d'Angouléme, ne lui adressa que ces deux mots admirables : « La voilà. »