‹ Témoignage dún royalisteChapitre 18 sur 18 · L'AUTEUR ET ASSURE LE BONHEUR DE SA VIE · texte numérisé non relu

L'AUTEUR ET ASSURE LE BONHEUR DE SA VIE

' MORT DE M ,,e CALOTTE , DEVENUE M" e DÉ PLAS. — * CONCLUSIONS DE l'aUTEUR, QUI EST ENTRÉ DANS SON SEIZIÈME LUSTRE.

Ma jeunesse est restée près des tombeaux de mes amis ; elle se dérobe à ma vue, comme la terre échappe à l'horizon , aux yeux du

matelot qu'un léger navire emporte : avec ma jeunesse se sont séparées de moi les illusions, lesperspectives de gloire, tous ces désirs qui ne nous donnent pas la chose réelle que nous recherchons. Mais une confiance céleste, unie à l'espérance, s'est trouvée sur ma route ; et à mesure que j'avance, au lieu d'effleurer la terre de leur vol comme les séduisantes compagnes de mes jeunes années, ces guides infaillibles m'élèvent dans la moyenne région, et me laissent découvrir le sommet des montagnes où toutes les pertes de l'homme sont réparées, et où il cesse de verser des larmes.

Que devenoient, pendant les cruelles exécutions de Vannes et d'Auray, les fugitifs que les barques anglaises avoient sauvés de la côte? Us étoient sur les vaisseaux de guerre et sur les navires de la rade, ou sur les deux petites îles sablonneuses de Houat et de Hédic , entassés, privés de toutes les

douceurs de la vie , plongés dans la tris-

tesse. Mais la main qui m'a soutenu ne m'abandonnoit pas ; elle avoit placé le cousingermàih de mon ami Béadon, John Butler, premier lieutenant à bord du vaisseau de soixante-quatre^ ieStandard> mouillé entre Qtiiberon et Belle-Isle. Buller vint me chercher dans le rassemblement confus dont je feisois partie T m'établit à son bord, et me procura ce qui m'étoit nécessaire après la nouvelle perte de tout équipement. Près de hii, je cherchai naturellement à me distraire par ce, qui étoit digne de mon attention , et j'admirai et la discipline qui fait la force de la marine anglaise, et la propreté qui, en main* tenant la santé des équipages , permet de s'habituer à passer sa vie sur les flots. Le Standard jeta successivement Panera dam les rades de Houat et de Hédic , ces deux petites îles où Ton aperçoit à peine un arbuste, et où se trouve cependant une peuplade de- pêcheurs qui vivent du produit de leurs filets. De là nous allâmes à la baie de

Noirmoutier , et nous mouillâmes enfin à File-Dieu.

Peu de jours après le désastre de Quibe-»

ron , une nouvelle flotte étoit arrivée dans cette baie , portant le comte d'Artois à la tête d'une réunion d'émigrés' et de quatre régimens anglais sous les ordres du général Doyle. Comment un tel moment avoit-il été choisi pour faire paraître un Bourbon sur cette côte ? Notre malheureuse entreprise n'avoit-eUe pas mis en mouvement tous les ressorts de la puissance républicaine ? Eti vain fit-on reconnoître les différens points où Ton avoit pu se promettre des chances de succès pour un débarquement :

dans tous ces lieux le rivage étoit hérissé de défenseurs, et l'entreprise se réduisit à la prise de possession de File-Dieu 9 où Son Altesse Royale mit pied à terre. Je dus y joindre les officiers du génie qui avoientété assez heureux pour sortir de Quiberon , et dont le plus ancien étoit le chevalier d'Ivory .

Pendant mon séjour dans cette île, feus deux fois l'honneur de dîner chez le général Doyle, avec le frère du monarque infortuné dont f avois connu les vertus et le malheur.

Qui. a vu le comte d'Artois , et n'a pas admire la noblesse , la bonté , l'amabilité de ce Prince, idole de ceux qui Papprochoient, seigneur des fleurs de lis, dans toute la beauté de leur caractère. . ( Mes enfans. devront se souvenir que c'est de sa propre main que j'ai reçu l'accolade de chevalier.) La pre-»mière fois que je l'ai rencontré , le comte d'Escars me nomma, et Monseigneur me parla , avec la plus. grande bonté, de mon père, et de la barbarie avec laquelle il avoit été traité ; il s'informa de ma situation , et parut satisfait 4e ce que j'avois obtenu un grade. Dans les circonstances où l'on se trouvoit à File-Dieu , il n'y avoit aucune entreprise à former : les coups de vent de l'hiver fatiguoient l'escadre mouillée dans la rade ouverte dé cette île, et, vers la fin de novem-

bre , l'expédition retourna en Angleterre.

L'hospitalité de la famille Beadon ui'y aUendoit : mais, je dois le dire, je n'étois pas heureux, ou , pour parler {dus exactement, mon ame n'étoit plus en paix. Le bonheur est l'apanage du ciel : la paix de Famé est l'ombre qui en a été détachée pour les passagers de la terre, a Je vous demie * ma paix , je vous laisse ma paix » , a-t-t-il été dit. Cette paix , indépendante de toute condition, de toute situation, je Pavois perdue; on verra plus tard comment. Je cherchois de temps en temps, à Stoneham , des adoucissemens à ma peine indéfinissable; j'en cherchois près de Lalandelle, seul représentant pour moi, comme je l'étois pour lui , du cercle entier de nos valeureux amis de Fumes. Lalandelle avoit peine à me reconnoître. Enfin, si le retour de ma tranquillité avoit pu venir du dehors , c'eût été dans une famille dont j'avois fait connoissance à Southampton, que j'aurois retrouvé

la paix. Jamais, -en aucun paya, il a'y eut homme qui inspijrftt plus de respect, plus d'affection que le docteur Mactie : c'étoit la vertu vivante ; aussi , comme il étoît aimé cbes lui ! A son foyer, je rwconftrois les soins de l'amitié, les attentions les plus délicates, les caresses ingénues des enfana, des«nJàns les plus aimables : les consolations sortaient

pour moi du cœur et de l'esprit dé madame Mackié, à qui j'avois confié mes peines.

Quittons pour le moment ce sujet dont nous reparlerons r et tâchons de nous repoiv ter au mouvement du monde,

Avant d'entrer dans les détails que j'ai développés, j'avois laissé, à la fin de 1793, les armées françaises fières de la gloire que donne la victoire* Le duc d'York et le prince de Cobourg redoublèrent vainement d'efforts à l'entrée de la campagne de 1794 ? ils s'emparèrent d'abord du Quesnoy et de Landrecies : la route de Paris leur -étoît ouverte une seconde fois ; une seconde fois ils

s'en détournèrent , et laissèrent au Comité de salut public le temps d'armer et de pousser sur eux toute la population . Pendant plu-* sieurs mois, les courriers du duc ne cessoient d'annoncer des avantages, mais, peu de jours après, l'affaire vantée comme un sucées, on avoit une nouvelle armée devant soi. Enfin la victoire parut se plaire à la cause qu'elle avoit embrassée : la ligne anglaise fut forcée près de Courtrai, la ligne autrichienne à Fleuras i et les Pays-Bas se trouvèrent de nouveau envahis* Landrecies, le Quesnoy, Valenciennes et Condé retombèrent, comme des châteaux de cartes, au pouvoir des Français : le climat même se mit à leur service : Pichegm conquit la Hollande, en courant sur les bras de mer glacés, sans rencontrer d'opposition de la part des habi tans ; et l'on eut le spectacle que l'on auroit pu croire impossible , d'une escadre de vaisseaux de guerre amarjnée par des troupes de cavalerie légère. Le roi de Prusse voyant les armées

françaises près des frontières de la Westphalie, se décida à la paix. ( 5 avril 1795.) Du côté de l'Espagne, Don Ricardos étoit mort de maladie.. Le duc de la Union, qui Fa voit remplacé , fut tué dans la sanglante bataille de Figuières, qui coûta également la. vie au général républicain Dugommier, écrasé par un obus, au moment où la victoire se déclarait pour lui. Le succès le plus éclatant demeura au général Pérignon ; et les places frontières lui ayant ouvert leurs portes, dans la terreur panique qui frappa les garnisons, le roi d'Espagne , tremblant sur son trône, suivit l'exemple du Roi de Prusse. On accorda au roi Charles, avec la paix, quelques avantages, mais à condition qu'il uniroit ses forces à celles de la république contre la Grande-Bretagne. (22 juillet 1795.) Ce fut à peu près dans ces temps que Bonaparte se levant en Italie, commença la carrière qui a jeté dans l'ombre tous les hauts faits militaires de l'histoire moderne,

Devenu entreprenant par d'aussi imposans résultats, le gouvernement Français résolut de détacher le Portugal de son alliance avec l'Angleterre : il fit agir à cet effet le cabinet Espagnol; les menaces succédèrent aux tentatives infructueuses, et le prince du Brésil réclama du gouvernement Britannique les troupes auxiliaires que les traités lui garantissoient. Loy al-Emigrant , les régimens de Castries et de Mortemart, le corps d'artillerie de Rotalier, celui du génie, furent compris dans les forces que 1? Angleterre des tin oit à remplir cet engagement. Il s'étoit fait une promotion où j'avois été nommé capitaine.

Une flotte nous eut bientôt transportés à Tentrée du Tage , et nous jetâmes l'ancre dans ce beau fleuve d'où sortirent Vasco de Gama et Albuquerque, pour frayer aux Européens la route des découvertes, et donner le premier mouvement au commerce général du monde. Ces glorieux souvenirs, le lit majestueux du fleuve, l'amphithéâtre étendu

et entrecoupé de collines, qui embellit le site de la ville, ridée du tremblement de terre qui fa renversée, firent sur nos âmes, aux approches de Lisbonne , une impression solennelle. Motte armée y débarqua, sans qu'il fût pour elle question de combats ; le* corps furent distribués dans des casernes commodes et spacieuses , et coopérant par notre seule présence à la sûreté du pays, nous n'eûmes à nous occuper qu'à le visiter, à observer les mœurs des habitans, et à remplir, chacun suivant nos goûts , les différentes heures de nos journées.

Je me revoyois avec le régiment Loyal- Emigrant : mais , des soixante-neuf personnes qui formoient en Belgique la compagnie de chasseurs, trois seulement s'y trouvaient encore, Lalandelleet F a va s, officiers, et Dumesnil- Adelet, sergent. Vingt- . cinq étoient dispersés ; la maladie «n avoit dévoré trois, et la guerre, les vingt-sept autres. Ces jeunes gens si bons et si braves,

une heure cruelle les avoit enlevés , un peu de terre les couvre. Avec Lalandelle vivoit, pour ainsi dire du même souffle, le chevalier de Valon d'Ambrugeac, comme lui , lieutenant de chasseurs* venu au régiment depuis sa formation , et sur. qui mon jeune ami avoit reporté les sentimens dont les objets avoient disparu. JPembrassai Valon de la même amitié que Lalandelle, Mais afin qu'il ne nous manquât aucune espèce de douleur, ne l'avons-nous pas vu tomber aussi aous le ciel de Lisbonne ; lui , si digne d'immortaliser un autre dixième régiment de ligne ! (Il étoit frère de l'ancien colonel de ce régiment.) Et nous l'ayons vu tomber sous les coups le$ plus affreux, frappé en duel par un homme malheureux.

Le dernier éclair de la vie a fui de sa paupière glacée, dans les bras mêmes de Lalandelle.

Lavaur nous étoit revenu , Lavaur que nous avions laissé à Furnes, portant , avec cinq autres grenadiers, son camarade Bigno

pré, mortellement blessé, Lavaur étoit blond et très-grand , comme un naturel de Fantique Germanie : les Hessois renfermés avec lui le couvrirent d'un de leurs équipemens, et il passa pour un d'eux : il resta deux ans prisonnier en France sans être trahi , fut échangé à la paix prussienne, et rejoignit, en qualité d'officier, le régiment Loyal- Emigrant, au moment du départ pour le Portugal : ses belles manières lui avoient valu dans ce pays l'honneur d'être le chevalier de mademoiselle Pinto, la fille si spirituelle du ministre en pouvoir»

Un pas en arrière en faveur de Lavaur,

m'entraîne à une digression, et la sympathie que j'ai toujours éprouvée, comme un enfant de la France (titre que je n'ai jamais oublié), pour toutes les gloires que les Français ont recueillies dans tous les camps, me permet d'espérer que ceux qui me liront sentiront battre leur cœur au récit d'une action loyalement suscitée par le noble vieillard Ha-

no vr ien à qui appartenoit le commandemen t .

En mai 1794* Pichegru et Jourdan exécuioienl les manoeuvres qui se terminèrent par la bataille de Fleuras : la petite ville de Menin avoit été fortifiée, comme un des boulevarts de la Flandre occidentale, et le duc d'York en avoil confié la défense au général Hatnmerstein , avec douze cents Hanovriens et tes quatre compagnies de Loyal-Emigrant que nous avons vues à Fuîmes. Lorsque Clairfayt eut foibli près de Courtrai, Menin fut enveloppé par les troupes républicaines, et la place étant réduite à l'extrémité, une capitulation dut être proposée. 11 y étoit naturellement question d'émigrés, et la présence de Saint- Just à l'armée , la toutepuissance de Robespierre, alors à son zénith, ne permettoient aux généraux Français aucune concession. Harnmerstein, vieux militaire à cheveux blancs, sans peut et sans reproche, ordonna au major émigré de Bonne vin de se préparer à conduire la tète de la

sortie générale pendant l'obscurité delà nuit. Le secret fut gardé : à minuit les troupes étoient prêtes ; on se mit en marche en silence. Les premiers postes français furent surpris, et Ton avança avec courage : le bruit des bataillons qui cherchoient à se former dans les ténèbres, servoit de direction au major Bonnevin : il est au milieu des ennemis ; la nécessité du salut a doublé les forces, les volontaires frappent avant d'avoir été vus. D'Espagne est encore là , devant moi , m'exprimant l'horreur d'un tel moment. La ligne républicaine fut culbutée , Hammerstein suivit la route sans perdre de temps ; les postes ennemis étoient entraînés par les fuyards. Enfin , à la pointe du jour, on arriva à un canal dont le passage étoit défendu par un petit corps de troupes 2 c'étoit là le point difficile; c'est là que Bonnevin et beaucoup de volontaires succombèrent :

mais le poste républicain fut vaincu, et Hammerstein et sa garnison se trouvèrent

libres et sauvés , ramenant leurs pièces de campagne, trois canons ennemis, un général et nombre de prisonniers.

Avant de reprendre mon récit, tandis que je suis encore avec vous, chers amis, au milieu desquels je vivois à Lisbonne, je m'arrêterai une dernière fois pour finir de vous offrir une guirlande, et que ne puis-je la tresser d'immortelles ! A vous Lenequesaing, Suasse, Fulaines, du génie ; à vous La Tullaye , Labothelière , Maigret , Gaudrion , d'Aimerique, de Rotalier ; à vous, excellens frères Desmazis, modèles d'union et de sagesse, les meilleurs camarades qui aient jamais existé; à toi Duvaiseau, qui fus, comme les Desmazis, camarade de l'empereur Napoléon, à toi, qui, comme un Ange, ne penses qu'à Dieu , toi qui , des dangers de l'armée de Condé, accourus à Quiberon, qui dédaignas le pain de Portugal, pour rechercher les travaux de l'infortune près de Frotté et de Bourmont, et qui passas si sage-

ment tes derniers jours dans la retraite , lorsqu'il n'y a voit plus que des honneurs

autour du trône .

A vous, comte de Chastenet-Puységur, qui m'aviez accordé un attachement fraternel , partagé par la compagne de votre vie , par votre frère , si parfaitement votre frère , le comte Maxime , et par la comtesse Adélaïde de Forget qui n'avoit plus d'autre foyer que le vôtre ; à vous qu'une mort prématurée a ravi, qu'un esprit juste, un cœur droit et une profonde instruction avoient si solidement établi dans la seconde ignorance de Socrate et de Pascal. Les momens heureux dont votre amitié m'a fait jouir se sont écoulés dans une délicieuse paix au milieu de la perturbation de l'Europe ; peu de paroles les expriment ici , mais le sentiment en est puisé dans votre ame et doit être précieux comme elle !

A vous enfin, vénérable abbesse de Wimpfen ( nom de famille ) et vous sa nièce vive

— *74 — et gentille , Henriette de Dieffenthaler, aujourd'hui baronne de Vogelsang, dont le père, lieutenant-colonel du régiment de Roll, avoit péri dans un naufrage, et qui suivies la fortune d'un régiment comme la jeune fille , votre amie , que Ton verra paraître dans ce récit. Ma guirlande est tressée, offerte par la plus sincère affection, et de même que la bergère qui n'a pu faire entrer dans celle dont elle pare son autel toutes les fleurs qui sourient à ses yeux > de même je n'ai pu y placer tous les noms chers à mon cœur.

Il est bien temps , je crois , de revenir à Lisbonne. Cette ville célèbre , à notre arrivée, n'offroit presque plus de traces du tremblement de terre qui Ta bouleversée.

Une nouvelle ville s'est élevée sur les ruines de Pancienne ; on y voit de très-belles églises , ses principales rues sont magnifiques , mais la propreté n'en est rien moins que remarquable. De notre temps l'usage des ré-

vei'bères n'avoit pas été encore introduit , et la police de nuit étoit faite par des chiens nombreux , n'appartenant à personne , affectés à chaque quartier et ne passant pas de l'un dans l'autre , et qui poursuivoient en aboyant tout étranger circulant dans les ténèbres. Les habitans du pays étoient alors peu accessibles aux étrangers , et presque isolés eux-mêmes les uns des autres ; chaque famille y vivoit à part , à la manière des Maures, qui ont été long-* temps maîtres du pays. Les nobles et les riches y avoient une nombreuse domesticité de l'un et de l'autre sexe , et c'est au milieu d'elle qu'ils végétoient sans émulation , sans lecture ; ils perdoient ainsi ce que la nature et le climat ont fait en leur faveur, car on ne rencontre nulle part d'enfans à physionomie plus vive et plus spirituelle. Mais la jeunesse n'a pas plutôt éveillé leurs sens sous le beau ciel qui les couvre, qu'ils s'abandonnent à leurs jouissances, et laissent les facultés de l'esprit

s'engourdir. Il y a voit sans doute nombre déceptions , je l'ai moi-même reconnu , et les Portugais ont montré dans les siècles passés de quelle énergie ils étoient susceptibles : Le comte Henri de Bourgogne , fondateur de la monarchie, eut plusieurs grands hommes parmi ses successeurs; le bâtard Jean , grand maître d'Avis , qui mérita de régner, fut un héros , et sa postérité lui ressembla ; l'amour du Prince , sentiment qui lie entr'eux les sujets du Portugal , s'éleva sous ces grands rois jusqu'à l'héroïsme; et dans le cours d'un siècle, l'empire de ce peuple peu nombreux , s'étendit du cap Espichel aux mers du Japon. Nulle part l'histoire moderne n'offre alors d'aussi énergiques caractères que ceux des chefs portugais. Qui peut-on mettre au-dessus de Vasco de G a ma, d'Albuquerque et de Jean de Castro? Camoëns, Barros et Freire de Andrada étoient aussi les meilleurs écrivains de l'Europe; mais l'héroïsme porté à l'excès

par le roi dom Sébastien a fini par causer la chute du peuple qu'il avoit élevé si haut :

soumis pour ainsi-dire à l'esclavage pendant soixante ans sous la domination espagnole depuis la fin tragique de ce prince , gouverné ensuite par la foible famille de Bragance après la plus honorable révolution, espèce de résurrection momentanée de son ancien esprit , le Portugal , dont la population s'est fondue dans l'immense territoire du Brésil ne nous offroit plus que des souvenirs.

Un aqueduc , ouvrage digne des anciens Romains , porte à Lisbonne en abondance une eau salubre et limpide. Elle s'élance au-dessus de plusieurs vallées , à l'aide des arches qui le supportent : une de ces arches s'élève à deux cent vingt pieds. Mais ce que j'ai trouvé de plus remarquable dans les environs, c'est la féerie de Cintra. Vers l'extrémité occidentale de l'Europe, et d'un cap connu des navigateurs sous le nom de cap

da Roea, s'étendent, à plusieurs lieues dans les terres, des rochers entassés en hautes montçgues, où il semble que le Créateur ait laissé la terre imparfaite. Tout à coup, sur la pente nord de ces montagnes , au sommet de mamelons fertiles, au sein de ravines adoucies, parmi les sources , les orangers et les arbres de toute espèce , dans un air pur et embaumé, on voit surgir les habitations de Cintra, avec un palais royal à leur centre. L'œil découvre en même temps sur deux pitons escarpés , les ruines d'un fort qui fut le dernier refuge des Maures en ce pays. La curiosité donne des ailes pour y parvenir, et l'on trouve l'intervalle , qui sépare les deux sommets, enfermé dans une enceinte qui subsiste encore presque en entier.

Là, sont des restes de bâtimens et une vaste citerne remplie de l'eau la plus limpide, et qui n'auroit presque pas besoin de réparation : là, le vent siffle et agite la tige de la fleur sauvage : rarement quelques brebis se-

parées du troupeau, plus rarement encore un voyageur, troublent la solitude de ces lieux, qui retracent le règne des Arabes conquérans de l'Espagne , quand leur race entière ailoi t disparaître, «Les villes meurent, les » royaumes meurent , le sable et Pherbe en » couvrent les pompes et les fastes. »

De l'un des tombeaux de l'empire d'Ab~ dalrahman, passons à celui de Jean de Castro , Pun des premiers vice-rois de PInde.

Quel sentiment on éprouve à s'égarer dans les jardins dont il a lui-même planté les arbres ! Ces pins magnifiques semblent parti-* ciper de la grandeur de Phomme qui les a soignés : ils élèvent aux nues leurs cimes majestueuses. Arbres plantés par dom Juan, vous passerez comme lui, quoique plus lentement. N'en vois-je point que la hache a frappés? Qui que vous soyez qui possédez ce jardin , vous devriez laisser au temps seul la tâche de les détruire : jusque là leur ombre rappelle à vos compatriotes les grands.

hommes que le Portugal a produits. Le laurier se plaît dans ce lieu qui réunit les beautés d'une forêt sauvage aux perspectives que Fart a ménagées: mais nous arrivons au tombeau du héros. Situé sur une élévation , le coup d'oeil en est étendu, magnifique, et se perd dans l'Océan : en portant de là sa pensée sur la mort, on la voit dominer toutes les richesses de la nature. D'ailleurs la tombe de dom Juan n'a d'autres ornemens qu'une chapelle qu'il avoit dédiée à la sainte Vierge au retour d'un de ses voyages, un liège dont la tête couronnée porte l'empreinte de la plus grande vieillesse, quelques rochers bizarres du pays, et un banc taillé dans la pierre, où la réflexion vous attache. Plus loin que l'antique demeure du célèbre vice-roi de l'Inde, se trouve un monastère où résident quelques Religieux dont les cellules sont dés cavernes rendues habitables par beaucoup de soins. On y a sans doute renoncé aux vanités du monde , et la

prière doit être l'habitude de ces solitaires. Le reste des habitations de Cintra n'a de remarquable que l'abondance et la limpidité des eaux , la diversité du feuillage et des fleurs, et celle des vues lointaines. On y rencontre à l'ombre, d'espace en espace, des jeunes filles , une jeune et jolie femme aux yeux noirs et pleins de vivacité, avec ses enfans autour d'elle. En ces lieux, celui qui trace ce témoignage jetoit alors un regard , laissoit échapper un soupir, et sentait chanceler ses pas, non sans souhaiter au groupe dont il s'éloignoit , la vertu et le bonheur , car son . cœur^ vivement blessé par de grandes infortunes, avoit un instant trouvé des charmes à la vie, sous le tableau qu'il venoit d'entrevoir, et , aux jours où il parcourait ce site favorisé du ciel, le fantôme de félicité que ce monde peut donner avoit fui devant lui , après l'avoir presque enivré. En entrant dans la petite ville, il est naturel d'aller au palais, édifice antique où

les princes actuels ne résident jamais. Il renferme une chambre qui servit de prison , pendant de longues années, au mal* heureux Alphonse VI , fils du fortuné duc de Bragance, qu'une révolution fit roi de Portugal. Cette chambre ne reçoit le jour que d'une fenêtre placée dans un de ses angles : et le long du mur le plus éloigné de la lumière , le pavé est profondément usé par les pas multipliés de ce prince, qui fut taxé d'impuissance et d'imbécillité, et dont le frère s'appropria l'épouse et la cou* ronne. Que les trônes ont vu de douleurs !

C'étoit sir Charles Stuart, très-noble Ecossais, frère de lord Bute, qui commandoit à Lisbonne l'armée auxiliaire : digne de son nom par la distinction de sa personne et de ses manières, sir Charles donna le plus grand soin à son armée ; il lui procura une ration abondante pour une retenue modique, et il réussit à établir la plus

exacte discipline : mais, vivant en famille au milieu de son état-major, il n'y invitoit que rarement les émigrés. Ses compatriotes l'imitèrent , et les officiers Anglais et Français vécurent séparés ; ce qui n'est que trop naturel. Humeurs, goûts, esprit et coutumes, tout entr'eux est d'un si grand contraste l Les uns et les autres sont instruits, polis par l'éducation , mais d'une politesse opposée.

Le Français est tout empressement, prévenances ; l'Anglais se glorifie de sa retenue, de son peu de démonstrations : le premier, vif, et gai par nature, se plaît à rire au milieu des sujets les plus graves; le second, flegmatique et porté à la mélancolie , mêle la réflexion aux occupations les plus légères : rien ne plaît tant à l'un que le changement , il lui faut une variété continuelle ; c'est un tourment pour l'autre que de voir rompre l'uniformité de sa vie : à la ville, à la campagne, partout il porte les mêmes usages.

Le sujet de la Grande-Bretagne, fier de la

monde , j'y voyois des objets que je croyois susceptibles de donner des satisfactions pures : j'étois destiné à laisser une postérité sur la terre, et l'instinct de cette destination entretenoit dans mon ame ridée d'un bonheur possible avec une femme qui réunît les qualités du cœur aux formes auxquelles notre nature est sensible. Ce côté foible de mon être m'avoit exposé à une vive épreuve, et, comme je Pai fait entrevoir, j'avois perdu , dans les douceurs de l'hospitalité, cette paix qui ne m'avoit pas abandonné dans les rigueurs de la guerre. ACarisbrook, je voyois souvent une jeune et jolie femme, dont les deux enfans en bas âge se plaisoient à jouer sur mes genoux : mon cœur s'étoit amolli à l'idée du bonheur du père de ces enfans.

A Stoneham, je rencontrai parmi les amis des sœurs de John Beadon , la plus séduisante des mortelles. Sa demeure étoit située à un mille du presbytère, sur une pelouse couverte de gazon où de beaux arbres je*

toient ça et là leur ombrage : un ruisseau serpentoit autour de ce site charmant. Souvent le père de Marie m'invitoit , et elle me prioit de lui parler des vertus de Louis XVI et de sa famille, de ses malheurs, des vertus et des malheurs de mes parens. Elle me demandoit comment j'avôis fait pour mériter l'attention de mes augustes maîtres , comment j'avois plusieurs fois échappé a la plus cruelle des morts ; elle me demandoit déjà Fhistoire que je viens d'écrire. Son œil se remplissoit de terreur, lorsque j'exprimois mes dangers, une larme y brilloit lorsque je peignois mes joies.

Marie étoit la rose en bouton , mais en bouton qui s'ouvre ; sa taille a voit ce léger embonpoint qui donne la grâce, et les délices de la nature sembloient jouer autour de sa ceinture : l'azur de ses yeux étoit un peu plus foncé que celui du ciel , et dans leur beauté on découvrait le germe des profondes pensées : sa bouche aux lèvres de

ttmul w&piroit un souffle d'amour; et ses vJwveiui tTun brun-clair laissoient apercevoir k reflet que Ton admire au printemps sur la feuille nouvelle, lorsque le soleil dore sa surface, en s'élevant sur Thorizon. Les filles du patriarche , le patriarche lui-même me parloient de Fintérêt que fa vois inspiré à la jolie voisine. Je répondois que je n'étois plus assez jeune , j'indiquois d'un geste ma surdité, qui n'étoit pas ce qu'elle est devenue : (on sait que cette infirmité augmente progressivement) : j'objectois Fabsence de toute fortune , ma situation d'étranger. Ces paroles étaient redites, et Marie se plut à faire renaître en moi Fespérance. Quel cœur eût échappé ?

Dirai-je comment , bouillant du désir de me livrer , et cherchant d'un autre côté à résister, un jour que je me promenois rêveur dans le salon , où Harriet Beadon touchoit du piano, Marie s^avançà vivement à ma rencontre , et nrTarrêta en me

disant : « Ecoutez quatre vers d'un de vos poètes j vous leur donnerez le sens que vous voudrez :

Il est des nœuds secrets, il est des sympathies, Dont par un doux accord les âmes assorties S'unissent l'une à l'autre et se laissent toucher Par ce je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer.

Après une pause de silence, sans perdre de vue la jeune fille, je répondis :

L'Amour est un enfant, mon maître,

Il l'est aussi du berger et du roi ;

Il est fait comme vous , il pense comme moi ,

Mais il est plus hardi , peut-être.

(Berxis. )

« A merveille, repartit-elle avec un. bond de satisfaction . » L'idole m'étoit offerte : je la plaçai dans mon cœur ; ce fut une infidélité : il n'y eut plus qu'un sentiment pour moi dans le monde. Mais la fausse joie qui m'enivra fut de courte durée, et je ne tardai pas à éprouver la vérité de ces paroles d'un saint Père :< u Malheur à l'aine audacieuse qui, en s'éloi-r

— 29° — « gnant de vous, ô mon Dieu , espère tixra- » rer quelque chose de meilleur. » J'ai' connu toute ma misère , toute ma pauvreté personnelle. Vingt ans s'étoient écoulés , et j'ai rêva Marie* toujours intéressante à mon cœur, quoique devenue étrangère à ma destinée. Elle étoit mariée sans enfans; aujourd'hui elle n'est plus.

Vous ailes découvrir avec quelle bonté celui qui a doué la cicogne de l'instinct par lequel elle est dirigée vers un abri favorable, prenant pitié de ma folle douleur, m'a conduit sur les traces de la compagne nécessaire au repos de ma vie. Je trouvai dans le régiment de Rotalier, chez le lieutenant MontiUet, qui étoit marié, une jeune Française de quinze ans que tous les officiers chérissoient comme une sœur, et je partageai ee sentiment. Elle ftvoit le regard désigné par Lavater, « regard naturellement « ouvert , sans qu'il soit besoin de le forcer * ou de le gêner ; regard assuré qui jamais

m ne se détourne ou ne s'égare. >» Comme elle vivoit chez madame AftontiUet y sur des appointemens de lieuteqant ,. ! je disoia quelquefois : « Un de nous ne sera-t-îl pas as- » sfez courageux pour compléter son propre » bonheur, en assurant le sort de cette ai- » mable jeune fille ^ » Je la vis gagner seize ans dans sa sagesse, dans sa douceur et dans son innocence : une circonstance s'offrit , et je me décidai à faire ce que je désîroie qu'on fit pour elle. J'épousai Ursule Amiei, celle qui m'a rendu père d'une famille nombreuse, qui a versé le bonheur sur toutes mes journées, qui a calmé l'impétuosité de mon caractère; et je n'ai pas connu un seul instant où j'aie pu regretter d'avoir suivi l'impulsion qui semble m'avoir été donnée par une main invisible. «Celle qwe je te » donne te plaira, sois-en sûr : c'est l'aide m qui te convient , l'autre moitié «de toi- » même , ton désir exactement et d'après le » vœu de ton cœur. »

Quelque temps après notre mariage , M* de Boishamon , qui commandoit en Angleterre le dépôt du régiment de Rotalier, donna sa démission de cet emploi, et le colonel eut la bonté de m'y nommer. Semblable alors à l'oiseau du ciel , qui , s'étant choisi une compagne, se sépare de la troupe au milieu de laquelle on le voyoit fendre l'air, et se retire avec elle dans une solitude éloignée, pour s'y livrer aux mêmes soins, aux mêmes goûts et à la tendresse , jç traversai les mers accompagné de ma femme, pour me rendre à File de Wight , où étoit le dépôt du régiment. Le général Frazer, qui avoit remplacé sir Charles Stuart dans le commandement de l'armée, me fit alors l'honneur de mettre sous mes ordres les trois compagnies de chasseurs-nobles des régimens de Loyal- Emigrant , Castries et Mortemart , qui repassoient en Angleterre. Là ma femme fut accueillie par mes amis : mon excellent cou- .sin Bernard Cazotte se mit à la chérir de

tout son cœur, et les siècles de l'exil lui devinrent moins pesans. Cette mère tendre a nourri quatre de nos enfans, consolé ma pauvreté, relevé mon courage, et Dieu, qui bénit les intentions pures, a daigné accorder à nos Prières le bien-être dont nous jouissons aujourd'hui.

Mais il ne peut pas y avoir, pour les passagers de cette terre, de longues séries de jours, sans que la coupe d'amertume approche de leurs lèvres, et je touche à une des cruelles pertes de ma vie, à la perte de ma sœur : plus jeune que moi de plusieurs années, je croyois qu'elle me fermeroit les yeux , et elle a été enlevée dans sa jeunesse. Le chevalier Robinet de Plas j officier du régiment de Poitou , l'avoit demandée en mariage, en 1791 : rémigration devoittout suspendre. De Plas rentra en France en 1800, il retrouva ma sœur: ils s'épousèrent, et Elisabeth porta bientôt dans son sein le fruit de celte union : « Que j'aurai de bon-

.a heur, m'écriroit-elle, à nourrir moi-même u Dp être à qui f aurai donné la vie !» Elle ne devoît pa$ jouir de ce bonheur. Au moment dç la délivrance, après quatre jours de douleurs, les ipédec in s jugèrent une cruelle opération indispensable ; et comme on hésitoit à le lui annoncer : « Croyez-vous que j'aie » peur t ijUt mon héroïque sœur, aussi prête

i> à £e sacrifier à son enfant qu'à son père ; » faite?. £e que vous voudrez , mais sauvez.

»tUiQn enfant! » Sa fermeté fut d'accord avec cee paroles : l'enfant qe vécut, que peu de minutes t et , vingt-huit heures après, Elisabeth éfcoit retournée, dans le sein de Dieu»; Elle m'adressa, de sa propre main, ,une lettre dont elle avoit aussi écrit l'adresse : le cachet étoit en noir. Voici ce que je lus : « Je décris, mon cher frère , je vous écris, » ma. chère sœur^ au commencement des » dpuleurs avant-coureurs de ma délivrance.

» Maman se charge de vous mander le ré- » sultat, jVspère qu'il sera heureux. Je

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» vous embrasse l'un et l'autre, ea vous sera* ». haitant bonheur et prospérité. » Et plus b^s étoit écrit de la main de ma mère : « Voilà » les derniers mots que tu recevras de cet )> objet angélique !.... »

Entraîné par le cours de ma destinée loin du théâtre des grands événemens qui boule versoient les Etats, je les ai dû perdre de vue. Que de batailles et de destructions!

C'est le plus vaste champ qui puisse être offert à l'esprit d'un historien consciencieux et ami de la vérité : j'ai déjà dit que je n'avois pas eu le loisir ni l'audace de me livrer à une aussi difficile entreprise. D'ailleurs , prêt à monter les degrés de mon seizième lustre, je n'en ai plus aujourd'hui les forces, mais j'ai cru ne pas devoir fermer les yeux, sans produire ce simple témoignage , qui-

jetera peut-être quelque lumière sur les faits que rapportera F histoire. Je n'ai rien expliqué , rien discuté , narratri.

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