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CACHENT DES FRANÇAIS ÉCHAPPÉS AU MASSACRE

LA FLOTTE BRITANNIQUE n'a PAS FAIT FEU SUR LE CORPS DES ÉMIGRÉS. NOTE SUR LE MONUMENT EX- PIATOIRE DE QUIBERON.

On avoit résolu d'élever un monument à ceux qui sont tombés ici. Le temps détruit ces ouvrages de pierre, ou , s'il les épargne, on ignore le plus souvent à qui ils ont été

consacrés : les écrits dictés par l'esprit immortel perpétuent seuls le souvenir des héros, et consolent ainsi, la vertu, de l'infortune passagère. Oui , quelque jour l'homme instruit pourra s'arrêter sur le rivage de Quiberon, où les flots de la mer battent contre des rochers couverts de mousse : le mugissement de la vague lui rappellera le désastre, et semblable au Barde de nos temps qui fut si ému de la solitude de Sparte, son ame s'élancera vers le héros de la catastrophe que je vais rapporter : j'entends le voyageur à travers les siècles, faire redire aux échos le nom de Sombreuil ! ! ! (1)

Dans les premiers jours de juin 1795, des bâtimens de transport mouillèrent devant

(1) Lorsque j'ai écrit ces lignes, que je conserve dans mon porte-feuille depuis long-temps, je ne pouyois pas parler du monument élevé à Quiberon en l'honneur du courage malheureux. Dans une autre note à la suite de ce récit , j'emprunterai quelques expressions du compte rendu à cette occasion parle célèbre Quatremère de Quincy, Fan de nos meilleurs juges en cette partie, l'homme que l'Europe nous envie, et dont la perte -serait irréparable.

Southamptcm , pour y prendre les troupes destinées à une expédition secrète , et le corps du génie auquel j'étois attaché reçut Pordre d'embarquement. Notre convoi mit sous voiles , protégé par trois vaisseaux de guerre et six frégates aux ordres du Commodore sir John Warren : nous fûmes joints, à la mer, par l'escadre de Lord Bridport , et nous cinglâmes vers la côte de Bretagne.

Après avoir éprouvé l'ennui d'un calme et les fatigues d'un coup de vent , nous fûmes témoins, devant Lorient, d'un combat naval entre Lord Bridport et une division de vaisseaux de guerre français; enfin nous jetâmes l'ancre dans la baie de Quiberon, et nous débarquâmes à quelque distance du village de Carnac. Notre armée formoit un total d'environ trois mille hommes, composé des restes du régiment Loyal - Emigrant , des régimens d'Hervilly, d'Hector et de Dudresnay, et du corps d'artillerie du colonel Rotalier. Le débarquement fut de nature à faire naître

les espérances les plus flatteuses : les habitans du pays accouroient à nous chargés de provisions de toute espèce : leurs femmes, leurs enfans nous entouroient : ils saisissoient avec empressement les armes que nous leur présentions. On distinguent à leur tête deux jeunes hommes auxquels ils obéissoient avec promptitude, le célèbre George Cadoudal et son ami La Vendée : celui-ci d'une physionomie douce, d'une constitution délicate ; George, plein de force et d'ardeur, d'une prodigieuse activité : ils ne portaient tous deux aucune marque distinctive : une veste verte usée, des pistolets, un poignard à la ceinture, tel étoit leur costume. A -la nouvelle de notre débarquement, un bataillon républicain abandonna la ville d'Auray , et plusieurs de ses habitans vinrent nous joindre. M. de Puisaye, général en chef de l'expédition, vouloit qu'on se portât sur-le-champ, dans les terres, sur diverses directions, et notamment du côté du Port-

Louis où il avoit des intelligences. M. d'Hervilly fut d'avis de suivre les règles militaires et de n'avancer qu'après la prise du fort Penthièvre, qui défend rentrée de la presqu'île. Nous restâmes ainsi quelques jours stationnaires sur le rivage de Carnac , et le général Hoche profita de ce temps pour rassembler un corps de troupes tirées de Nantes, de Vannes et de Port-Louis. Dès le 5 juillet , nous courions risque d'être rejetés dans les flots , avec une perte considérable , si nous ne nous étions pas retirés derrière le fort Penthièvre dont nous venions de nous rendre maîtres. Nous y fumes rejoints le lendemain par une cohorte de Chouans que nous avions laissée en observation à Carnac, et qui arrivèrent fuyant pêlemêle avec les habitans de ce malheureux village. L'ennemi qui les poursuivoit s'avança jusqu'à portée du canon du fort, et repoussé par l'artillerie, il alla s'établira Sainte-Barbe, à l'extrémité de l'isthme qui sépare la près-

quelle de Quiberon de la terre de Bretagne.

Une attaque infructueuse du comte d'Hervilly, dans la nuit du 6 au 7 juillet, enhardit les républicains à s'avancer jusqu'au milieu de l'isthme : ils en furent repoussés dans la matinée du 1 1 ; et plus pressé par les instances du commodore Warren, qu'encouragé par ce léger succès , M. d'Herviliy se décida pour le 16 à une affaire générale. Il est à regretter que cette attaque ait été ainsi précipitée : dans l'après-midi du i5, un convoi nous avoit amené le comte de Sombreuil , à la tête de neuf cents hommes de vieilles troupes, et ces braves furent condamnés à ne pouvoir qu'assister, de leurs navires, aux feux du combat.

Sous les ombres de la nuit du 1 5 au 1 6, le comte de Vauban fit voile du port d'Orange, sur des chasse-marées, à la tête de douze cents paysans , et après avoir pris terre à Carnac, il se mit, k la pointe du jour, en devoir de charger les derrières de l'ennemi,

pendant que M. (THervilly l'attaqueroit de front avec l'armée régulière. Les premiers coups de fusil dispersèrent les nouvelles levées de M. de Vauban , et elles furent rejetées dans leurs barques. De l'autre côté les troupes réglées, arrivées à portée de l'armée républicaine, la trouvèrent fortement retranchée : elles s'élancèrent valeureusement pour joindre l'ennemi corps à corps , mais elles furent écrasées par un feu croisé de canon et de mousqueterie , sous lequel les rangs entiers disparoisspient. M. d'Hervilly, trèsgravement blessé, se vit contraint d'ordonner la retraite qui fut précipitée et confuse : nous y perdîmes cinq des huit pièces de canon avec lesquelles on s'étoit mis en marche. Six cent seize hommes tués ou blessés restèrent sur le champ de bataille :

le régiment d'Hector souffrit le plus. Parmi les blessés qui revinrent se trouvèrent le duc de Lévis, M. de Missy , officier du génie, et Christian de Lamoignon : le frère de ce

dernier, en voulant remporter du combat, rencontra la mort.

Le comte Arnauld d'Espagne fut une des victimes de cette journée. Ses deux frères avoient été trouver leur père à Madrid, et il avoit préféré suivre la fortune du régiment Loyal-Emigrant , où il étoit le premier à passer capitaine. Nous avions joui du bonheur de nous rejoindre, et nous étions plus tendrement unis que jamais.

Mortellement blessé dès les premières approches faites par les troupes légères , on l'avoit transporté au port d'Orange : aussitôt que j'appris sa blessure, je volai vers lui , je le trouvai percé d'une balle à travers la poitrine, sans connoissance, les yeux fermés.

Voyez-moi l'embrasser, prier, pleurer sur lui : il ouvrit la paupière , et prononça ces mots en la laissant retomber : « Cher ami, tout est dit.» Logé dans le même village, je lui donnois mes soins : « Qu'on a de peine à mourir » ! me disoit-il. Son agonie n'étoit

pas finie lors de la fatale surprise dont je vais donner les détails. Il avoit eu le pressentiment de sa destinée. Nous nous promenions entre les pierres alignées qui se voient près du village de Carnac ; nous étions tout entiers au plaisir d'être ensemble, et son visage étoit éclairé de son sourire habituel : tout à coup il m'arrête et me dit : « Cazotte, il faut » que je te paie mes dettes. » ( Je lui a vois prêté une petite somme à Southampton.) — « Est-ce qu'il y a des dettes entre nous, cher » d'Espagne ? ce serait un mauvais augure » de les acquitter. » — « Je ne voudrais pas, » reprit-il, que tu perdisses cet argent, et, » vois-tu , à la première rencontre de l'en- » nemi , mon affaire est faite. » — <c Fi donc, » d'Espagne , repliquai-je, toi si brave, sorti » de tant de combats, parler ainsi ? » — « Tu » crois peut-être que cela me fait de la » peine, repartit vivement mon jeune ami , » en m'embrassant et en sautant autour de » moi , pas la moindre : les honnêtes gens

>» auront le dessous, et il vaut mieux être de- » hors que dedans. » Et jene pus pas chasser de lui cette idée , il étoit averti. Officier dans les dragons de Chartres avant rémigration , d'Espagne descendent du connétable de France , assassiné par le roi de Navarre Charies-4e-BIauvais : la beauté et la vertu du comte d'Espagne se trouvoient d'accord avec la noblesse de son origine, et il étoit si attrayant que les Anglais, dépouillés de leur sauvagerie, venoient au-devant de lui dans les rues* Cher d'Espagne, tu es depuis longtemps monté aux régions éternelles, mais tant que je foulerai la terre, dans mes promenades retirées, dans mes méditations solitaires, mon ame cherchera ton ombre : je me rappellerai le charme que répandoient sur ma vie tes heureuses qualités ; les regrets de ta mort se renouvelleront et de douces larmes mouilleront mes joues.

Il faut revenir aux suites de la malheureuse affaire du 16 juillet. Lors de la for-

malien des régimens d'Hervilly, d'Hector et de Dudresnay, leur destination étoit incertaine ; on pouvoit croire qu'ils seraient consacrés aux garnisons des colonies , et dans l'empressement que les chefs avoient de se voir à la tète de bataillons complets, ne trouvant point à recruter sur le continent un nombre suffisant de déserteurs des armées françaises, ils avoient fait des enrôlemens parmi les prisonniers détenus en Angleterre : la majorité même de leurs corps en étoit composée. Il avoit été bien dangereux de ramener en France de pareilles troupes. Si nous n'eussions rencontré que de légers obstacles, si la fortune se fût déclarée pour notre opinion, peut-être seroientelles restées fidèles ; mais les difficultés et le mauvais succès firent sur elles leur pernicieux effet , et la désertion se déclara d'une manière effrayante après la journée du 16.

Notre foiblesse étoit donc de nature à nous alarmer, quoique nous eussions été joints

par les neuf cents vétérans aux ordres du comte de Sombreuil.

Ce qui ajoutoit au danger de notre position, c'était la mésintelligence des génénéraux : M. de Puisaye, chef suprême de

l'expédition, d'une figure imposante, doué d'une grande facilité d'élocution , étoit peu militaire : le comte d'Hervilly; qui commandoit les troupes réglées , étoit toujours prêt à contrarier ses mesures, et brave jusqu'à la témérité : très-capable, il avoit un caractère de fer. Quoique mortellement blessé à la journée du 16, retenu au lit, épuisé par de nombreuses saignées, il ne renonçoit pas au commandement : il falloit que le colonel L'Englé , chef du génie et de l'état- major, prit ses ordres ; et tandis que M. de Puisaye composoit des proclamations, Sombreuil ne pouvoit pas faire exécuter le moindre mouvement : il se voyoit réduit à attendre les événemens et les ordres comme le dernier officier de l'armée. Nos troupes étoient par-

semées dans les différens étages des chaumières de la presqu'île, et , à quelques patrouilles près, nous n'étions gardés, en avant du fort Penthièvre, que par des paysans qui sommeilloient sur le sable.

Dans la nuit du 20 au 21 juillet, nuit obscure et pluvieuse, les ennemis s'avancèrent en suivant le fil de l'eau , à la marée basse, qui se retire fort loin des deux côtés de l'isthme. Us s'arrêtèrent à quelque distance du fort , et trois cents hommes déterminés , revêtus des capotes dont on avoit dépouillé nos soldats sur le champ de bataille du 16, et dirigés par des guides qui connoissoient parfaitement les lieux, se glissèrent en silence le long des rochers, dans le fort supérieur. Nous n'y avions qu'un foible détachement, et les premiers qui furent aperçus furent pris pour une patrouille des nôtres : le mot d'ordre avoit été trahi par un transfuge, tellemen t qu'ils étoient maîtres de cette petite forteresse lorsqu'on eut con-

noissance de cette surprise dans le camp retranché qui étoitcontigu, et que le bataillon d'Hervilly, de service, recevok leurs coups de fusil ayant d'avoir pu relever ses armes.

Le commandant d'Attilly fut tué dès les premières volées ; ses soldats surpris, sans que les ténèbres permissent de recoimoître à quel nombre on avoit affaire , se débandèrent ou passèrent à l'ennemi , et le reste de la garnison mit bas les armes; de sorte que les colonnes républicaines, qui avoient sus* pendu leur marche en attendant l'événement , n'eurent plus qu'à traverser le camp retranché pour se répandre dans la près-* qu'île.

Il ne faisoit pas jour encore , lorsque Né hou, lieutenant du génie, mon camarade, qui reposoit dans la même chambre que moi , me réveille par ces mots : « Le fort est * surpris i » Je m'élance du plancher où je dormois tout habillé, en m'écriant : « Est-ce » possible ? » — Regarde, continue Néhou,

» les fuyards ; des blessés passent précipi- » tamment : le feu qui se faisoit entendre » dans le fort a cessé. » Il ne put bientôt nous rester aucun doute sur l'événement.

Tout est en rumeur, en effroi autour de nous, et des coups de canon commencent à se diriger contre notre village. En vain le major d'Haize a-t-il rassemblé le régiment Loyal-Emigrant : il n'y a plus de général pour donner des ordres ; le comte d'Hervîily blessé ne songe plus qu'à se faire transporter dans la première barque ; le marquis de Puisaye, en fuite vers l'extrémité de la presqu'île, gagne la frégate du commodore Warren ; c'est à qui s'échappera le plus vite : Néhou et moi , nous voyions les Français déboucher du fort i force fut pour nous de prendre le chemin de Port-Aliguen.

A une demi-lieue en avant de l'anse qui forme ce petit port, Sombreuil avoit réuni ce qu'il avoit pu rassembler de troupes : mais il étoit sans canons, le parc d'artillerie placé

près du fort Penthièvre étant tombé avec ce fort au pouvoir de Pennemi. Nous vîmes Sombreuil à Saint-Julien, nous lui offrîmes nos services. « Je n'ai pas le moindre es- » poir, » nous dit-il. Sa foible ligne fut bientôt culbutée, et il se retira vers une batterie construite pour la protection de Port- Aliguen , où s'accumuloient les fuyards , soldats , paysans , hommes, femmes et enfans. Cependant les colonnes républicaines approchoieat , leurs têtes paroissoient sur la colline, et déjà quelques pièces de leur artillerie augmentoient répouvante. La corvette le Lark vint se mettre en travers de la cote, et balayant par son feu à mitraille le terrain qui s'étend vers la plage, elle tenoit Fennemi en bride, tandis que les chaloupes envoyées à notre secours par Fescadre se remplissoient de fugitifs. Mais combien d'infortunés, en se précipitant sur ces barques, ne faisoient que changer de genre de mort ! Le spectacle étoit affreux. La

foule se pressoit dans l'eau jusqu'à la poitrine, jusqu'aux épaules, au-devant des canots : sitôt que le premier homme avoit prise , ses entours s'élançoient sur lui : le mouvement imprimé à Fonde refouloit le canot au large , et l'on voyoit disparoître la plupart de ceux qui ayoient cru trouver leur salut. Le bruit du canon , les cris de douleurs des femmes, des enfans ; les marches précipitées en tous sens des hommes au désespoir, voilà ce que nous trouvions, Néhou et moi, au bout de notre marche ; voilà notre situation, quand nous joignîmes notre excellent major du Portai. Je savois nager, comme on l'a vu dans une circonstance précédente : mes camarades m'engagèrent à profiter de ce moyen ; et après avoir pris d'eux un congé dont on ne peut exprimer l'angoisse, je gagnai la pointe de l'anse, et me mis à la nage vers une chaloupe qui retournoit à l'escadre : elle dérangea sa

course , me retira de la vague, et me trans-

porta avec d'autres à bord de la Pomohe.

C'est dans ces terribles momens que le comte de Sombreuil qui eut horreur du reproche d'avoir abandonné les troupes Sous ses ordres, pensa à obtenir pour elles une capitulation. 11 alla aux avant-postes, pavillon parlementaire à la main , et se trouva bientôt en présence du général Humbert.

« Général , lui dit Humbert , lorsqu'il se » fut fait connoître, vous savez l'esprit qui w règne en ce moment en France : nous » avons ici des membres de la Convention ; » je m'avancerois en vain si je m'engageois m de la moindre parole , envers vous sur- » tout. » — ">< Eh bien , répondit Sombreuil , » mettez-moi hors de la question ; mais ac- » cordez la vie sauve à tout ce qui est sous » mon commandement , et on rendra les » armes. » Humbert hésitoit ; Sombreuil ajouta : « Si vous refusez , nos gens ven- » dront cher leur vie ; en acceptant , vous » arrêtez Peffusion du sang, » L'observation

étoit sans réplique. Sombreuil ouvrit son portefeuille et il écrivit : « Les troupes sous » mes ordres mettront bas les armes, à la » condition d'avoir la vie sauve. » Il signa , Humbert joignit sa signature , et il fut fait un double. On envoya sur-le-champ prier la corvette le Lark de cesser son feu, et les républicains s'avancèrent au milieu de la foule consternée qui se livra à leur merci. Le général Hoche se trouvoit à quelque distance, et tout étoit décidé quand il est arrivé. Ce n'étoit pas ce jeune et glorieux général qui aurait annulé la capitulation de son honnête lieutenant : mais Tallien et un autre membre de la Convention n'y voulurent rien entendre. Hoche n'a voit pas de pouvoir sur eux. Que put-il faire ? rejoindre avec Humbert le chef-lieu de son commandement, puisqu'il n'y avoit plus d'ennemis à vaincre dans la presqu'île, et la laisser aux ordres du général Lemoine.

Tous les officiers et bien d'autres pri-

sonniers furent fusillés sans miséricorde, sous prétexte que, s'il y avoit capitulation , elle ne pouvoit concerner que les soldats et ne regardoit pas les émigrés, condamnés à mort par les lois. La grandeur d'ame de Sombreuil fut sans sans effet pour le cœur de ces hommes dénaturés : il fut immolé avec Pévêque de Dol et son clergé, avec le colonel L'Englé et le major du Portai , mes excellens chefs, avec le pauvre Néhou et trois autres officiers du génie, avec la presque totalité des officiers de Tannée, parmi lesquels il y en avoit beaucoup de l'ancien corps de la marine.

Sombreuil se lève comme un géant entre tous les braves ; il pouvoit échapper : plusieurs canots Pappeloient, ne vouloient que lui y et il a laissé volontairement une grandeur temporelle incontestable, en livrant sa vie pour celle de ses frères d'armes. Les abandonner et fuir, eût été au-dessous de lui. Dans l'éclat de la jeunesse, il joignoit

des tatens militaires à une valeur brillante, et les qualités du cœur et de l'esprit à la plus noble figure. Son caractère allioit les grâces de la bonté à l'admirable fierté qui n'est pas sans modestie, et qui est l'auréole d'une ame irréprochable. Catherine II avoit distingué Sombreuil ; le roi de Prusse l'avoit décoré de son Ordre de Mérite militaire. Disposé en ma faveur par la renommée de nos sœurs, je dirai presque par leur parenté morale, il me montrait de l'attachement, et le 17 juillet il avoit écrit ses dépêches dans

la chambre que j'occupois avec d'autres officiers du génie.

C'est encore un beau souvenir, Sombreuil , que d'avoir joui de quelqu'aflection de ta part. Les grandes douleurs de mon urne sont apaisées : de temps en temps seulement , au milieu de nos amis qui ont survécu, ta mémoire s'offre à moi avec les autres glorieuses mémoires de nos infortunes ; des soupirs s'élèvent du plus profond

de mon cœur, semblables à ces brises intermittentes qui agitent l'air après que la tempête a cessé. Peut-on oublier comment tu es tombé, lorsque rejetant de toi le bandeau dont on vouloit couvrir tes yeux , tu as ployé un genou devant l'Eternel^ et que les soldats prêts à faire feu t'ontprié de détourner la vue, de peur de ne le porter que des coups mal assurés ? Peut-on oublier ces églises transformées en prisons, sur le pavé desquelles étoient entassés tes frères d'armes, et quel cœur ne sera pas ému en voyant ces chevaliers chrétiens lisant l'Office des Morts-, s'encourageant à leur passage dânsf éternité, et répondant aux moyens de salut qu'on leur oflroit à la condition du mensonge : « La vie » est-elle d'un prix égal au prix de la vé- » rite ? » Le colonel L'Englé est abordé dans un groupe de prisonniers , par «ne femme pieuse, qui lui dit de la suivre sans perdre de temps, qu'elle peut lui procurer une évasion. « Sont-ce ces cheveux blancs qui vous

» attirent ? répond ce magnanime colonel.

)> Ils me persuadent à moi, de vous engager » à employer vos bons offices pour un de ces )> jeunes gens qui m'entourent. Ma carrière » est assez remplie. »

Le? traits tpucfrpns se multiplièrent ; il en est un encore que je &e passerai pas pojtys silence : Le dpmestique du major d'I&j^ capitaine de notre compagnie de chasseurs dans les temps de Score et de Houdsçoot , pris avec son maître 9 continuoit à le servir, et il fut conduit au tribunal en même temps que lui. Ancien dr^oo, dragon modèle, bel Jbomme, brave , généreux, dévoué, fidèle serviteur,, les juges voulaient le sauver : « Tu n'es pas un noble, toi, tu n'es » pas «n émigré : comment te trouves-tu » ici ? » — « Je suis dragon déserteur, ré- «pondit- il, j'ai suivi mes officiers. » — » Noiis ne ne te demandons pas cela. La » patrie ménage volontiers sejs enfans. » — » Messieurs, répliqua-t-il , je ne me déwen-

» tirai pas : j'ai déserté, j'ai suivi mes offi- » ciers; je me suis toujours tenu près de » mon maître, et je faisois le coup de fusil » avec les volontaires. » Il fut condamné dans la même séance que d'Haize et que plusieurs chefs. Lors de l'exécution, on l'avoit placé sur la même ligne , vis-à-vis d'une troupe où chaque peloton étoit chargé d'une victime. «Un moment, dit-il, il ne » m'appartient pas de mourir sur la même » ligne que ces messieurs : permettez-moi » de faire trois pas en arrière. » Et le peloton qui lui faisoit face fut obligé d'avancer. Il tomba au même moment que son maître.

Les habitans du pays , animés de la charité la plus active, étoient continuellement occupés à sauver des prisonniers. Que ne puis-je ajouter aux noms des demoiselles Vial , Bréard et Lauzer, de la viUe d'Auray, ceux de tous ces êtres bienfaisans ! Le baron Le Charron, l'un de mes camarades dans la garde du Roi et dans le régiment de Loyal-

Emigrant, à la formation duquel il avoit été nommé quartier- maître, dut son salut à ces courageuses demoiselles, après avoir éludé la condamnation avec une présence d'esprit admirable, en se faisant passer pour dessinateur Suisse à la solde du commodore Warren. Sur la rivière qui porte ses eaux dé la petite ville d'Auray à la mer, s'élève, à moins d'une lieue de distance , le château de Kéranstret, habité par M. de Gouvello :

c'est là qu'un asile étoit préparé à ceux qu'on pouvoit soustraire au massacre : c'est de là qu'après plusieurs jours d'hospitalité , ils gagnoient un chasse-marée qui les conduisoit à l'escadre. La dame du château étoit la nièce du commandeur de Dampierre, chez qui j'avois passé les trois premières nuits qui suivirent la journée du 10 août.

Nous Pavions vue avec son beau-père à notre quartier-général de Carnac , peu de jours après notre débarquement, et le 4 juillet, je n^avois pu résister au plaisir de la visiter

chez elle. Je Y y ai embrassée, elle et ses anfans , mais je n'ai pu m'arrêter qu'un instant z en ce moment même, les républicains passaient la rivière, et j'ai repris à la hâte le chemin de Carnac pour rendre compte de leur approche. J'ai su, depuis nos malheurs, que madame de GouveUo m'a voit fait chercher dans les prisons , afin d'employer ses moyens à me sauver, si j'y eusiae été rea-

Les gens du pays ont donné le nom de Champ des Martyrs .aux lieux où les cruelles exécutions ont été faites. Les bonnes ornes vont j prier.

J'ai entendu reprocher aux Anglais le feu de la cprvette le Lanek, accusée d'avoir tiré indistinctement sur les républicain* et les émigrés. Lie reproche n'e&t pas fondé.

Ce feu tenoit en bride les vainqueurs : H protégeait les fuyards amoncelés et les chaloupes qui venoient à leur secours ; et c'est sous jsa protection même qu'on a pu me

voir échapper. Que quelques boulets aient sifflé très-près des masses en déroute 9 l'effroi qn*9s ont causé ne provenoit que de la maladresse d'un canonnier ; et la quantité d'armes, d'instrumens utiles au génie , l'équipement complet de deux réghnens de cavalerie, les fournitures., les provisions de toute espèce qui avoient été débarquées , attestent que le gouvernement britannique a été injustement accusé, à cet égard, devoir ordonné de faire feu sur le corps des émigrés.

Nous avons promis , pag. 226, de parler du monument élevé à Quiberon en honneur des victimes de ce désastre. Dans ses premières observations à ce sujet, M. de Quatremère déplore la fatalité qui a voulu que, dépouillés de toute idée morale , nos cimetières soient devenus réellement improductifs pour nos talens , stériles pour la gloire de nos arts, et, ce qui est bien plus affligeant , que ces derniers asiles ne rappellent que vaguement les hauts enseignemens de notre religion.

On doit comprendre comment l'architecte du ino-

nument de Qaiberon, M. Caristie, mu par d'autres inspirations, n'a voit aucun modèle à prendre, au milieu de cette multitude de fantasmagories burlesques, véritable charivari d'idiomes discordans, qui ne peuvent rappeler que l'ancienne harmonie de Babel.

M. Caristie a donc fait preuve d'autant d'imagination que de goût et de jugement, dans le choix de la masse et des détails de son monument. On ne sauroit dire à quelle classe de tombeaux antiques et modernes appartient sa composition : elle ne par roît avoir aucun modèle positif; et toutefois elle n'offre rien , dans son originalité, qu'on puisse regarder comme insolite et comme extraordinaire : d'abord elle est conçue dans des sentimens éminemment catholiques; ensuite c'est une réunion de motifs divers concourant tous à un effet contmun , où l'unité de la pensée fait mieux ressortir la vérité de l'exécution. Quoique la sculpture ait une assez belle part dans l'ouvrage, elle s'y trouve si bien fondue et tellement d'accord avec l'ensemble, qu'on croiroit le tout sorti d'une seule main , comme d'un seul génie , mérite rare qu'on ne sauroit assez relever dans de semblables entreprises, et qui permet d'appliquer à celle-ci l'éloge donné par des écrivains à plus d'un monument de ce genre, qui (disent-ils) parea non murato, ma nato.

Dès 1815, on avoit pensé à élever ce monument, mais le retour de Napoléon de l'île d'Elbe fit ajourner le projet.

En 1821, M. Caristie fut chargé d'aller examiner

les localités , afin de déterminer l'endroit le plus convenable pour placer le monument. C'est près d'Auray que l'exécution des victimes a eu lieu , dans un champ que la piété des fidèles appelle le Champ des Martyrs. C'est dans ce lieu que le sang a coulé. En 1815, on avoit cru devoir transporter dans une chapelle de la Chartreuse d'Auray, les ossemens qui surgissoient sur le Champ des Martyrs} ainsi une partie des restes des victimes se trouvoit dans le Champ des Martyrs, et l'autre dans la Chartreuse.

C'est ce qui a donné lieu à l'érection de deux chapelles au lieu d'une seule. Une seule chapelle auroit permis de rassembler toutes les constructions sur un point unique : mais on a cru devoir respecter le heu où le sang a coulé , et ne pas déplacer les ossemens apportés dans la Chartreuse, à proximité de l'ancien couvent, qui pouvoit servir de point de départ, lors de la fête des Anniversaires.

La chapelle expiatoire au Champ des Martyrs, et la chapelle du mausolée à la Chartreuse, sont réunies par une avenue bordée de cyprès. Au milieu de l'avenue est une croix monumentale, entourée de stations et de bancs avec fontaines, à l'usage des pèlerins qui de Sainte-Anne d'Auray, vont à Sainte- Rosalie de Carnac.

Le Champ des Martyrs, où est la chapelle expiatoire , a été agrandi et environné de berges , de fossés, et de plantations de cyprès. La chapelle est entièrement construite en pierres de taille de granit. Les colonnes de 20 pieds de hauteur, sont

tontes monolythes , ainsi que les architraves ; les planchers sur le porche et dans la chapelle sont en fer et poterie arec compartimens de caissons, ce qui jusqu'alors n'avoît pas 1 été fait. La charpente de cette chapelle est construite en fer, et la couverture en cuivre. La errât-colonne sur le rondpoint est également en granit : le fût de cette colonne, de 18 pieds de hauteur, est monolythe.

La chapelle du mausolée , à la Chartreuse, a été construite en pierre de Gaen, à l'exception des socles, qui sont en granit. Elle a 45 pieds de long sur 30 pieds de large ; ses revêtemens sur 12 pieds de hauteur, n'offrent que du marbre noir, avec filets de marbre blanc.

Au centre se trouve le mausolée élevé aux victimes, posant sur un socle en marbre noir, et entièrement en marbre blanc. Il a 12 pieds de longueur, 9 pieds de largeur, et 20 pieds de hauteur. Un bas -relief offre les bustes des quatre chefs de l'expédition qui ont péri : MM. de Sombreuil , de Soulanges, d'Herviily, et de Talhouet. On remarque le médaillon de René de Hercé, évêque de Dol , une des victimes.

Ce qu'on peut appeler la partie inférieure du monument, en devient l'objet le mieux imaginé, pour remplir, envers tous les infortunés, sa pieuse destination. Ses quatre faces sont occupées par les légendes nécrologiques des guerriers de la fatale expédition , assassinés après la victoire , aux termes de lois sauvages et atroces dont les émigrés ne se sont jamais vengés sur les prisonniers républicains.

Ici Fart a su tirer un très-heureux parti de ces tables mortuaires y qui pouvoient ne présenter qu'une fastidieuse continuité de noms rangés ou distribué» à côté ou au-dessus les uns des autres.

L'architecte ayant adapté aux quatre angles* sous F emblème des génies de la France tenant de» pal* mes et des flambeaux renversés, l'antique allégorie du génie de la mort ainsi personnifié, il a eu l'ingénieuse idée de répéter sur toutes les surfaces une suite de ces flambeaux éteints, attachés dans le haut, par des bandelettes r à des festons continus, et il a rencontré ainsi le moyen de diviser, eu tables à deux colonnes, cette longue série de noms. De cette manière , la nomenclature dont on parle est devenue, outre le profond intérêt qu'elle inspire, l'objet de décoration le plus original de toute la composition : ce vieux nobiliaire guerrier se trouve ainsi empreint d'une sorte de grâce grave et douloureuse, que l'imagination des ancien» n'a pas inventée.

Après les éloges donnés à M. Garistie, il ne faut pas oublier la part importante d'honneur qui appartient aux deux habiles statuaires , MM. Petitot et Roman , déjà très-recommandés par de beaux ouvrages. Cette association des trois artistes nous parott comme un modèle à proposer, lorsque formée par un accord mutuel , sans aucune intervention d'un pouvoir étranger, elle tend , comme on le voit ici , à produire l'harmonie de goût, de manière, de style , de sentimens, de philosophie religieuse. Ces trois excellens artistes furent ensemble

pensionnaires à Rome. M. Roman a obtenu la récompense d'un fauteuil à l'Institut. M. Petitot a succédé à M. Roman. Par quelle fatalité M. Caristie, cet artiste d'un talent inventeur, si pur, si délicat , qui apprend aux anciens ce qu'ils n'ont pas connu, par quelle fatalité n'est-il pas encore membre de l'Institut ?

Admirons à présent ce soin de la Providence.

C'est dans un pays où malheureusement l'étude des arts a , dit-on , le moins pénétré , qu'on a vu s'élever un tel monument. Ce coin de la Bretagne, qui possède d'ailleurs tant de titres de vraie gloire, reconnoitra qu'il doit en outre en acquérir une autre,et nous envoyer quelques-uns de ses enfans, qui, s'inspirant de la vue de ce chef-d'œuvre, viennent, dans le sanctuaire commun , augmenter le nombre des grands artistes.

L'inauguration de ce monument a eu lieu le 15 octobre 1829, en présence d'une députation de toutes les grandes communes du département du Morbihan. Les chapelles ont été consacrées le même jour par Monseigneur l'Evêque de Vannes.

À présent, je suis heureux de faire connoître à ceux de mes compagnons qui ont survécu à ce désastre, que l'ombre des victimes peut errer en paix sur ce sol reconnoissant , où la morale, la confiance militaire trahie , la valeur trompée par la fortune, ont obtenu la réparation d'un grand crime politique, inoui jusqu'alors chez les Français.

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