LICENCIÉE. — • LE 20 JUIN 1792. BELLE CONDUITE
. DE M. ACLOQUE UN HOMME HIDEUX SE PLACE DE- VANT LE ROI, UN COUPERET A LA MAIN. ADMIRABLE
DÉVOUEMENT DE MADAME ELISABETH, QUE l'on PREND POUR LA REINE. — PET H ION ARRIVE, ET DIT D?UN TON GRAVE : « C'EST ASSEZ, PEUPLE SOUVERAIN ! » L'AUTEUR A ÉTÉ TÉMOIN OCULAIRE DE CES DÉPLO- RABLES SCÈNES.
Je prie d'excuser les détails personnels qui précèdent et ceux qui vont suivre. Mon frère attaché au régiment dé Poitou, infan-
terie, se trouvoit en même temps que moi à Paris. Nous allâmes un jour ensemble aux Tuileries, dans la salle qu'on appelle aujourd'hui Salle des maréchaux. Elle étoit alors dépouillée d'ornemens, et les Cent-Suisses y attendoient sous les armes le retour de la Reine qui assis toit à la messe. Il ne s'y trouvoit que très-peu de curieux, des classes inférieures. On ne tarda point à annoncer la Reine, elle parut, et mon frère fit entendre une exclamation expressive de ses sentimens. Sa Majesté jeta les yeux sur nous, hésita un moment, puis continua sa marche.
» Je viens de voir quelqu'un que je connois, » dit-elle en rentrant dans ses appartenons, » et je ne me rappelle pas où je l'ai vu. » Nous nous promenions mon frère et moi , après notre sortie du château. Le chevalier de Viévigne, écuyer menin, nous rencontre; nous étions par en s. <t Est-ce toi, me dit-il, qui étois » sur le passage? »— «Oui, répondis-je, et » j'ai même été un peu confus de l'excla-
» mation démon frère, » — « Ah ! continua » Viévigne, ce n'est pas maintenant (Tune » semblable expression que la Reine peut )> être offensée. Mais elle t'a remarqué, elle » a paru regretter que sa mémoire fût infi- » dèle. Demain je verrai si je peux réveiller » l'impression qu'elle a éprouvée. Reviens à » la messe. » .Pavois suivi ce conseil. Viévigne me nomma à la Reine au moment où elle étoit prête à se rendre à la chapelle.
« Comment c'est lui ! dit-elle avec émotion, » et je ne l'ai pas reconnu! » — « Je crois, » répliqua Viévigne , qu'il se retrouvera » aujourd'hui sur le passage de Votre Majesté. » — « Bien ! reprit la Reine; je remar- » querai les figures de bruns, et si je le dé- )> couvre, il saura que je me souviens de » lui. i» En se rendant à la chapelle, elle regardent tous ceux qui se trouvoient dans la salle des Cent-Suisses. « Il n'y est pas; » ditelle à son écuyer. Mais arrivée dans la chapelle, elle m'aperçut et me fit un signe de
la tête et de la main, de la manière la plus aimable. Je baissai les yeux et mon cœur tressaillit. Les premiers mats que la Reine adressa en sortant, au chevalier de Viévigne furent ceux-ci : « Elisabeth mourra de cha- » grin de. ne pas Ta voir vu. »
Viévigne qui partageoit ma satisfaction, me dit en me rejoignant, que le lieu quej'avois choisi n'étoit pas celui qui étoit convenable pour paroître aux yeux de Sa Majesté, et qu'il me conduiroit le dimanche suivant à son jeu. Je n'aurois pas eu la hardiesse de monter seul un degré si élevé ; mais je m'abandonnai à la direction de mon cousin.
Lorsque nous entrâmes dans la salle où le jeu étoit commencé, et dont la table étoit entourée par les ambassadeurs et par ce qui restoit en France de grands Seigneurs, la Reine me fit une inclination de tète, et Madame Royale, madame Elisabeth, madame de Tourzel et madame la princesse de Tarente suivirent l'exemple. Tout le monde porta les yeux.sur
moi. Le duc de Choiseul, dont le père avoit des bontés pour le mien, vint à moi, et vouloit me faire passer avec lui près du fauteuil de la Reine ; je n'osai pas accepter un tel honneur, et je me tins au second rang avec le chevalier de Viévigne. Mais, vers la fin du jeu, mon parent me dirigea près de la porte par laquelle la Reine devoit se retirer, et en sortant de l'appartement, Sa Majesté arrêta les jeux sur moi et me salua avec un air de satisfaction. Puis madame de Tourzel qui la suivoit me dit : « Comment vous êtes ici, et après les » obligations que je vous ai, je n'ai point eu » le plaisir de vous voir* chez moi? » — « J'ai fait mon devoir, répondis-je ; heureux » si j'ai pu le bien remplir. » — « Oui, ré- » pliqua madame de Tourzel, et je trouverai » le moyen de m'en expliquer avec vous. »
Le lendemain Vie vigne me remit de sa part une invitation à dîner pour le mercredi suivant. Quelques momens après mon arrivée, madame de Tourzel me laissa dans le cercle
de son salon, et reparoissant avec l'auguste enfant dont les larmes avoient mouillé mes joues à Epernay . « Voici, me dit-elle, mon- » seigneur le Dauphin que la Reine nous » envoie pour passer la journée avec nous. »
Une dame de la compagnie ayant demandé à Monseigneur s'il me connoissoit, le jeune prince répondit: « C'est M. Cazotte qui a fait » tant de plaisir à papa et à maman, à Eper- » nay, » Ce jour-là, que je fus heureux!
Après le dîner, madame de Toùrzel me prit à part et me dit : « Je suis chargé par le » Roi et par la Reine de vous demander ce » que vous pouvez désirer de Leurs Majestés m en témoignage de satisfaction de votre » conduite. » — « Madame, répondisse, » l'accueil que je reçois, ces paroles même » sont une grande récompense. Cependant » je voudrais prouver au Roi le dévouement » le plus sincère , et je ne reculerois pas » devant l'occasion de verser mon sang » pour lui, » — « Y a-t-il quelqu'emploi
» que vous puissiez désirer? » — « Je ne » m'attendois pas aux paroles que vous veto nez de me porter. Oui ! je serois heureux » que le Roi daignât m^ employer ; mais, » puisque Sa Majesté y paroît disposée, elle » doit me connoître tout entier. » — « Que » voulez-vous dire? » — « Je dois avouer, » qu'au commencement des troubles, mon » inexpérience m'avoit entraîné; je ne vou- » lois ni bouleversement , ni crimes : je » croyois à l'amélioration possible de l'état » de la société, et j'y entrevoyois des avan- » tages ; Le désordre a dessillé mes yeux, et » le Roi n'a pas aujourd'hui de sujet plus » dévoué. » — « Votre conduite à Epernay » n'a laissé aucun doute , me dit alors ma- » dame de Tourzel, et il me paroît inutile » de revenir sur le passé. »
Quelques jours après je reçus une nouvelle invitation, et madame de Tourzel m'apprit qu'elle avoit rendu compte de notre conversation; que Leurs Majestés ne
m'en estimoient que davantage, et qu'elle a voit une proposition à me faire; que la circonstance étoit plutôt une occasion de nouveaux services, que de récompenses ; que le moment de reconnoitre ma conduite n'étoit point arrivé : mais que le Roi coraposoit une nouvelle garde, et qu'il seroit heureux de compter sur les sentimens de tous les officiers qui en feroient partie , comme il comptoit sur les miens. S. M.
vouloit savoir s'il entrait dans mes vues d'en faire partie. Je répondis que tout ce que j'avois d'ambition seroit comblé dans un poste où Sa Majesté elle-même m'auroit placé. Le travail de la garde se fit. La Reine demandoit qu'on me nommât capitaine. Le duc de Brissac objecta ma jeunesse et mon peu d'ancienneté, en ajoutant que les circonstances n'étoient pas propres à des faveurs évidentes ; et je me trouvai ainsi sur la liste des officiers destinés aux postes de lieutenant et de sous-lieutenant, et dans les
derniers rangs de cette liste. Madame de Tourzel m'en demanda la raison* Je l'ignorais : je rencontrai quelques jours après le duc de Brissac : ce chef de la garde me dit que «j'étois lieutenant par la grâce du Roi. m De plus, ceux des officiers qui avoient des protections près de la Reine sollicitoient son intérêt pour les emplois d'adjudansmajors, choisis alors indistinctement parmi les lieutenans et les sous-lieutenans, et qui ne donnoient qu'un supplément d'appointement aux titulaires, sans prééminence.
Madame de Tourzel m'invita de nouveau et je trouvai chez elle le baron de Pontl'Abbé, général de l'infanterie de la garde, à qui la Reine avoit demandé cette place pour moi, M. de Pont-FAbbé vouloit savoir si j'étois assez au fait des détails du service. « La Reine a trop de bonté lui » dis-je. Je serais peut-être embarrassé des » détails, et je préfère le poste de lieute- » nant. » On mit la plus grande activité à la
formation du corps : il fut bientôt en état de commencer son service, et la première fois que je commandai le poste chez la Reine, au moment où je l'accompagnois à sa Toiture, elle me dit : « Je me suis bien doutée » à votre air de gloire, la dernière fois que » je vous ai vu, que vous seriez bientôt de )> service chez moi. » •
Cependant on vit finir cette assemblée qui répondit si mal aux vœux du souverain par qui elle avoit été réunie. Le progrès des lumières, la liberté, l'égalité, la grandeur et la prospérité de la France se trouvoient dans les discours de F Assemblée ; la destruction fut dans ses œuvres. Dès les premiers mois de ses délibérations, plusieurs députés qui y étoient arrivés précédés de la réputation d'un grand savoir, et parmi lesquels on peut citer Bergasse , après Mounier etLally-Tolendal, avoient désespéré de s'y faire entendre. Des voix éloquentes s'efforçoient en vain d'opposer une digue au mal. Lemalétoitfait,
comme si les hommes livrés à leurs disputes étoient nécessairement condamnés à des ré* sultats funestes ! L'Assemblée constituante céda la place à F Assemblée législative. Celleci fut à peine installée, qu'elle rendit un décret subversif de la dignité royale, en décidant que lorsque Sa Majesté paroîtroit dans . son sein, elle prendroit place à la gauche du président. L'impression de cette première démarche sur le public démontra qu'elle étoit prématurée , et les nouveaux députés firent un pas en arrière ; mais leurs délibérations portèrent l'empreinte de la haine de la royauté.. Us déclarèrent innocent Jourdan Coupe-téte, qui avoit égorgé à Avignon , dans une glacière, quatre-vingts victimes de tout âge et de tout sexe, et ils admirent aux honneurs de leur séance les soldats de Châteauvieux coupables de l'insurrection de Nancy et du meurtre de Desilles , après les avoir fait sortir des galères.
Triste et lamentable position que celle de
Louis vis à vis de cette Assemblée ! En vain il s'étoit entouré d'un ministère dévoué à la constitution. M. de Narbonneenétoitl'ame; homme d'esprit sans doute , de sentimens élevés , d'rftie belle figure, d'un grand air et de nobles manières , mais subjugué par la fille de M. Necker, par madame de Staël devenue depuis si célèbre , et qui avoit assez d'ambition pour chercher à diriger le gouvernail. Il y eut des lettres écrites, il y eut des intrigues qui déterminèrent le Roi à renvoyer ce ministre ; et pour conserver quelque popularité , Sa Majesté fut obligée de se séparer en même temps de M , Bertrand de Molleville sur qui elle pouvoit compter, et de choisir les membres de son nouveau conseil dans la secte des Jacobins. Ce fut alors que Dumouriez entra dans le cabinet avec Roland, Clavières et Servan.
Dumouriez étoit exempt de travers politiques* Riche d'expérience , plein d'activité , d'instruction , de ressources dans l'esprit , il
a voit la conscience de ses moyens et l'ambition de les faire valoir. Au moment de la convocation des Etats-Généraux, il eût servi le Monarque de toutes 6es facultés , si sa position sociale lui en eût facilité le pouvoir. Il essaya alors en vain de se produire, de se faire écouter, de changer la direction fatale : il fut découragé , dégoûté par le peu de prévoyance , par l'entêtement des hommes placés au timon des affaires , par le peu de considération qu'on lui accordoit dans cette sphère élevée : et il se jeta dans l'insurrection pour parvenir à jouer un rôle. Assez d'autres ont parlé de ses trois collègues.
Mais le ministère de la Marine avoit été confié à Lacoste, homme droit, modéré , et sincèrement attaché au Roi qui avoit confiance en lui.
Le peuple de France étoit dans une décomposition complète. Il n'existoit plus une ville ou les esprits ne fussent agités par des réunions sous le nom de clubs , dans
lesquelles on préchoit ouvertement la sédition; et les troupes du Roi devenoient des hordes de soldats indisciplinés. Au retour de Varennes, F Assemblée nationale avoit prescrit aux officiers un nouveau serment qui leur avoit paru contraire à leurs engage* mens les plus sacrés : la plupart Favoient refusé, et ils s'étoient vus contraints de quitter les régimens. Sans sûreté dans leurs Provinces, où ils exposoient même leurs paréos, ils gagnoient les frontières et se réunissoient à Coblentz et à Bruxelles autour des Princes , frères du Roi et des princes de la maison de Coudé, qui s'étoient expatriés comme, eux.
L'Assemblée législative fut alarmée de ce rassemblement, et elle déclara coupable tout émigré qui ne seroit pas rentré dans un délai fixé , prononçant en même temps confiscation de ses biens et leur vente au profit de FÉtat.
Le Roi députa aux Princes ses frères le chevalier de Coigny qu'ils aimoient , afin
de les engager à rentrer et à cesser une opposition qui menaçoit des plus grands malheurs. Les princes reçurent très-bien renvoyé du Roi: mais ne pouvant prendre confiance dans la confusion générale, ils persistèrent à se tenir éloignés. Il fallut s'adresser aux puissances qui paroissoient protéger les rassemblemens d'émigrés ; et les messages étant restés sans effet , le nouveau ministère décida le Roi , bien malgré lui , à déclarer la guerre à l'Autriche (19 avril 1792). Trois généraux, MM. de Biron, de Dillon et de Lafayette , eurent l'ordred 'attaquer les Pays-Bas sur trois différens points. Biron partit de Valenciennes , Dillon, de Lille , et Lafayette de Rocroy. Ces trois attaques furent malheureuses.
Dans les deux premières, le soldat se dispersa aux premiers coups de canon , en accusant les chefs de trahison. Dillon fut mis en pièces , et ce ne fut qu'avec peine que Biron échappa au même sort. Lafayette re-
poussé sous Philippeville fît sa retraite en bon ordre, et là, le général Gouvion et mon oncle Claude-Joseph Cazotte tombèrent sur le champ de bataille en soutenant l'arrière garde.
Je me reprocherais de ne pas consacrer un souvenir à ce bon parent. C'étoit un homme antique, plus Spartiate que Romain; d'une petite taille, mais sec et nerveux ; sobre, chaste, étranger au luxe et à la dissipation. Sa vie fut exempte de maladies, et il y avoit plaisir à le voir arriver dans le cercle de famille avec sa constante gaieté. Il me semble le revoir y entrer, dans l'un des premiers jours de la commotion nationale, riant, se frottant les mains et disant:
« Vingt-cinq millions d'hommes en mouve- » ment ! qu'est-ce que cela va nous don- » ner ? » Peu d'officiers d'artillerie connoissoient mieux leur arme, et il é toit fort instruit dans l'art de la guerre. Sa récréation favorite, d'ailleurs, étoit la musique, et il jouoit bien
de plusieurs instrumens. Dans la querelle de corps engagée par MM. de Vallière et de Saint-Auban, contre les innovations de M. de Gribeauval, il avoit été Fun des antagonistes les plus animés du novateur; et M» de Gribeauval ayant été placé à la tête de l'artillerie, son peu de bienveillance décida mon oncle, alors chef de brigade, à demander sa retraite, et le prépara à prendre rang dans l'opposition au gouvernement.
Elu commandant d'un des deux premiers bataillons de garde nationale de la Côte-d'Or, il en avoit fait un corps qui le disputoit aux anciens régimens en discipline, en maniement des armes, en science d'évolutions militaires; et, lorsque la guerre fut déclarée, il reçut Tordre de joindre la division Lafayette, Ce général étoit pour la seconde fois aux prises, lorsque Gouvion et mon oncle succombèrent. Dans la première affaire, Cazotte avoit fait mouvoir et pointé lui-même deux pièces de canon dont l'ennemi avoit
souffert. Le trait étoit cité avec éloge par les feuilles publiques : mon oncle perdit la vie en voulant renouveler ce fait glorieux. Sa troupe Fadoroit ; Junot duc d' Abrantès qui y avoit fait ses premières armes n'en partait que comme d'un héros, et Dijon, sa ville natale a donné son nom à Fune de ses rues.
Le Roi me fit demander si nous étions parens et je montrai une lettre où il me faisoit sa profession de foi politique. « C'est bien » constitutionnel , me dit madame de » Tourzel, mais c'est bien honnête. »
Reprenons le cours des événemens.
Tandis que la campagne s'ouvroit avec si peu de succès, un décret enlevoit au Roi sa nouvelle garde dont le dévouement s'étoit prononcé, et Louis voyoit conduire aux prisons d'Orléans le fidèle duc de Brissac qui en étoit le chef. Le roi ne pouvoit obtenir la signature d'aucun de ses ministres pour conserver la liberté de ce loyal serviteur. De plus, F Assemblée présentait à la sanction du
prince te décret de déportation des prêtres qui avoient obéi à leur conscience en refusant le serment, et le décret que le ministre Servan avoit provoqué pour attirer sous Paris un camp de vingt mille hommes choisis par les Assemblées primaires.
Roland publioit en même temps une lettre dictée par sa femme, républicaine ardente, dont la lecture de Plutarque avoit volcanisé la jeune tête, et qui étoit douée d'énergie masculine sous les charmes séduisans de son sexe. Dans cette lettre, Roland déclarait au monarque qu'il seroit regardé comme le premier ennemi du peuple, s'il ne sanctionnent pas les décrets émanés du club des jacobins. Indigné de se voir trahir par des hommes qu'il avoit appelés près de lui, Louis, malgré les dangers auxquels il s'exposoit, renvoya les trois ministres factieux et refusa la sanction si audacieusement prescrite.
La fureur des Jacobins ne connut plus de
bornes, lorsqu'ils virent leurs favoris bannis du conseil; et le 20 juin 1792 leurs satellites se rassemblèrent au nombre de près de vingt mille. Les hideuses légions portant pour enseignes des cœurs d'animaux sanglants et des inscriptions atroces, défilèrent dans les lieux des séances de l'Assemblée législative et se portèrent aux Tuileries. Au premier bruit de ce mouvement, des bataillons de garde nationale s'étoient rendus au château pour le défendre ; mais Santerre, brasseur du faubourg Saint- Antoine précipita les bandes de l'insurrection au travers de ces bataillons, et elles pénétrèrent dans les appartenons du Roi, traînant un canon avec elles. Sa Majesté arriva dans la première salle au moment où elles en forçoient les portes. « Me voici, dit Louis, que me » voulez-vous? » Le bon Acloque, l'un des commandans de la garde parisienne, entrant en cet instant par un autre passage, se porta rapidement vers sort maître, pour lui
faire un rempart de son corps, et s'écria :
— « Peuple, c'est votre Roi ! » Les brigands reculèrent et ne s'étendirent dans la salle que lentement portés par la foule qui les pressoit.
Alors Louis et madame Elisabeth accourue près de lui, se retirèrent accompagnés de quelques serviteurs dans deux embrasures de fenêtres. On empêcha la Reine de les joindre. « Que dira l'Europe, disoit- >» elle, si je ne meurs pas près du Roi mon » époux. » Il lui fut représenté qu'il étoit possible qu'elle augmentât ses dangers, et décidée par cette considération, elle resta avec le Dauphin, Madame Royale, madame de Tourzel et quelques dames dans la chambre du Conseil, derrière la table dont on fit une espèce de rempart. Les bandes insurgées passèrent devant le Roi qu'elles forcèrent de mettre le bonnet * rouge. Un homme couvert de haillons, d'une laideur rare et d'une physionomie horrible, s'étoit
enveloppé la tête d'un écriteau sur lequel on lisoit : h Tremble, tyran ! » Il portoit à la main tin eouperet énorme; il se posta en fatee du Roi, et 9*y tenoit immobile, sans cesser de rouler les yeux les plus affreux.
Une députation tardive de l'Assemblée législative fuit épouvantée. Le député chargé de porter la parole balbutioit. Le Roi prit la main d'un garde national T et la plaçant sur son cœur : « Sens, dit-il T s'il palpite; » l'homme qui a rempli ses devoirs n'a ja- » mais peur,» De la salle où étoit le Roi, les rebelles se rendoient dans la chambre du Conseil où l'air majestueux de la Reine les étonnoit et paralysoit leur rage. Une de leurs troupes s'étoit portée avec furie contre ma* dame Elisabeth, et l'écuyer de son Altesse Royale lui ayant témoigné la crainte qu'on ne la prit pour son auguste belle-sœur. » Tant mieux, dit l'héroïque Princesse; ce » ne sera que moi qu'ils sacrifieront. »
Trois mortelles heures s'écoulèrent ainsi :
les foules remplissoieitt les Tuileries; les toits mêmes en étaient couverts : JKufin le maire Pétition arriva. Monté $ur une chaise vàs-àfvis de la fenêtre où était le Roi, et affectant le ton le plus grave ; « C'est assez, » dit-il, peuple souverain. Vous avez fait » connoître votre volonté. Allez et conservez » la dignité que vous avez montrée* » Il fut obéi ; et un quart-d'heure après les Tuileries étaient libres. Louis rentrant dans son cabinet se laissa tomber dans un fauteuil. La Reine accourut. Elle, sa sœur, sa fille, son fils sont aux genoux du Monarque et à son cou qu'ils embrassent. « (Test en ce moment, » dit le Prince si cruellement mis à l'é- » preuve, que je puis m'appliquer les mots » du président Mole, que la pointe du fer » d'un assassin est toujours loin du cœur » d'un honnête homme. »
J'étais venu aux Tuileries pendant cette journée, avec le chevalier d'Averton, ancien officier du régiment de Vivarais, mon ami
et voisin de campagne, devenu mon camarade dans la dernière garde.
•Pai vu ce que je viens de décrire. Le soir je me trouvdis chez madame de Tourzel, au milieu d'un cercle pénétré de douleur, et la Duchesse de Maillé nous disoit : « Ah ! » la première de ces visites sera certaine- » ment la dernière ! »