FANTADO, OU LOGEOIT L ? AMBASSADEUR DE VENISE
LE DOMICILE DE l'aMBASSAD$UR EST VIOLÉ. — L* AU- TEUR EST CACHÉ DANS UN GRENIER , PAR LES SOINS D'UNE JEUNE FILLE , AVEC M. DE PUY8ÉGUR , ANCIEN
MINISTRE DE LA GUERRE. l'aUTEUR EST CACHÉ A
VALENTON, CHEZ M. ROUSSEAU; ENSUITE AU GÉNITOY, PRÈS LAGNY , CHEZ M. CARPENTIER , ANCIEN SERVI- TEUR DE LA REINE.
Nous avançons dans le cours de ces déplorables événemens où le crime fut si audacieux et la vertu si malheureuse. Le courage que Louis avoit montré, le 20 juin,
avoit électrisé les âmes à Paris et dans les provinces : mais , comme Ta dit l'illustre Shakespeare , il y a , dans les affaires humaines, un mouvement semblable à celui de l'océan qui, si on a manqué de s'en garantir, au moment favorable, entraîne irrésistiblement. Des milliers de pères de famille de la capitale signèrent une adresse dans laquelle ils offraient à Sa Majesté leur assistance, leur sang, pour maintenir son autorité : cet exemple fut suivi par un grand nombre de départemens; les Jacobins inspiroient une horreur générale; ils se décidèrent à se soutenir par le crime et la terreur. Ils agitèrent la populace de Paris en faisant traîner dans tous les quartiers, par des stipendiaires épouvantables, des arbres de la liberté. Ces arbres étoient ordinairement des peupliers ; l'arbre qu'ils plantèrent à la porte du Roi fut un tremble. Les Jacobins recrutèrent dans les provinces tout ce qu'on put réunir d'hommes pervers et déterminés f et les mirent en
— 7± — mouvement sur Paris, de sorte que la cérémonie du renouvellement de la Fédération, le i4 juillet, présenta tin rassemblement effrayant.
E*n vain M» de Lafayette quittawt-U son armée et vint-il à Paris afin de conjurer Forage. U étoit au-dessous d'une telle entreprise , et sa démarche n'aboutit qu'à lui susciter un procès dans le sein de l'Assemblée législative. Je ne doute pas que cet homme si célèbre n'ait eu toute sa vie un motif qui justifiât à ses propres yeux la ligne qu'il a suivie. C'étoit une pensée qu'apparemment il croy oit juste, qui ledirigeoit dans ses opinions politiques , lors de son retour de la brillante campagne d'Amérique, mais le Prince persécuté pouvoit-il cesser d'apercevoir en lui le geôlier du retour de Varennes , le général des bandes des 5 et 6 octobre, le gentilhomme antérieurement comblé de faveurs et que sa naissance sembloit appeler à un autre rôle; et, pour louvoyer sous la tempête,
Sa Majesté pouvoit-elle se livrer à lui ? Pétition et Manuel , suspendus de leurs fonctions municipales à la suite de la journée du 20 juin, furent réintégrés par un décret, et la marche des révolutionnaires déboutés de tout le royaume, fut fermée par cinq cents Marseillais enrégimentés, qui avoient répandu l'effroi sur leur route. Les bandits sans feu et sans lieu parés de ce nom dirigés par le brasseur Santerre , attaquèrent le soir même de leur arrivée une réunion de garde nationale parisienne signalée comme royaliste : surprenant ces hommes tranquilles, ils tuèrent les uns , blessèrent les autres et mirent en fuite le reste; et bientôt le tocsin retentit dans tous les quartiers pendant la nuit du 9 au 10 août.
Au signal , tandis que les mères et les épouses sont saisies de frayeur, les malfaiteurs se réunissent. La générale est battue, et les bataillons de la garde nationale se rendent au château où accourent en même
temps environ cent cinquante anciens serviteurs. Les postes sont doublés par le brave régiment des Gardes-Suisses, et jusqu'à cinq heures du matin une protection imposante paroissoit assurée : il n'y avoit d'inquiétude que celle que pouvoit donner le peloton de la garde intérieure que les factieux avoientpris soin de composer d'hommes de leur parti .
Vers minuit, le maire Péthion étoit venu au château. La garde nationale avoit voulu l'y retenir : il donna avis de sa position à l'assemblée qui étoit en permanence, et l'Assemblée le demanda et le renvoya à l'Hôtel-de- Ville. Danton, Robespierre, Tallien, Marat, Hébert et tant d'autres étoient sortis de leurs retraites. Avant la pointe du jour, ils envahirent la municipalité, en déposèrent les membres , s'érigèrent en comité suprême , firent appeler le commandant-général Mandat , qui ne sachant pas ce qui venoit de se passer à l'Hôtel-de-Ville, y vint, et fut immolé ; des ordres émanés du nouveau comité
eurent bientôt détruit les dispositions qui dévoient mettre obstacle à la réunion des révoltés. Aussi des bataillons armés de piques se présentèrent bientôt aux portes des Tuileries, et se les firent ouvrir sous prétexte d'en partager la défense ; de sorte que les ennemis du Roi se trouvèrent en nombre dans son propre palais. Alors les Marseillais, les Bretons, les Sans-Culottes des faubourgs ( ils avoient eux-mêmes adopté ce nom ) effectuèrent leur jonction et se dirigèrent contre la demeure du monarque.
L'arrivée des bataillons armés de piques, et la nouvelle de la mort de Mandat , avoient jeté le découragement parmi les commandans de la garde nationale chargés de la défense du château • Us conseillèrent au Roi de reconnoître Tétat des forces qui dévoient le protéger, et dans la revue qu^il en fit vers six heures du matin , plus d^un cri de Vive Pélhion, et plus d^une insulte arrivèrent à ses oreilles. Il fut même poursuivi, et à peine
étoit-il rentré dans ses appartenons que les hordes ennemies débouchèrent sur la place du Carrousel. Les membres du département et de la Municipalité qui se trouvoient près de Sa Majesté lui demandèrent quelles étoient ses intentions. « De résister à la violence » répondit Louis. Ils descendirent pour en donner l'ordre. On forma en pelotons et Ton partagea dans les deux appartenons adjacens à la salle du Conseil où se tenoit la famille royale , les serviteurs dévoués à la tête desquels étoient le maréchal de Mailly, le comte de Puysegur, le baron de Vioménîl ,- M. d'Hervilly . En ce moment, les officiers de la garde intérieure vinrent exprimer au Roi la défiance qu'inspiroient les étrangers dont il étoit entouré. Louis leur dit : « Ce sont mes « amis, venus pour partager mes dangers, « je ne dois pas m'en séparer. » Les officiers répliquèrent, et pour réponse le Roi les engagea à former un peloton au milieu duquel il se placeroit lui et sa famille.
Ce peloton traversa nos rangs , les physionomies en étoient hostiles. « J'espère, « leur dit le Roi en nous montrant, que vous (( ne trouverez pas mauvais que ces braves « gens meurent avec nous. » — « Ils n'ont « que des épées , répartit un petit officier à « voix grêle. » — « C'est assez pour des gen- « tilshommes , répondit la Reine. »
Les administrateurs annoncèrent que la plupart des troupes exprimoient le refus de tirer sur le peuple. « C'est un parti pris, dit « au Roi M. de Roederer, et je ne vois pour <( Votre Majesté rien à faire, que de se rendre « dans le sein de l'Assemblée qui lui a pro- « mis protection. » A cette heure , la séance n'étoit composée que des ennemis du Roi , les autres membres s'étant absentés. « On me clouera plutôt au mur du Château , s'écria la Reine. » — « Si Votre Majesté peut si « facilement faire le sacrifice de sa vie, ré- « pliqua celui qui venoit de parler, qu T elle « songe à celle de ses enfans, à celle de tout
« ce qui l'entoure ! » La Reine jeta un sombre regard autour (Telle, de foibles avis appuyèrent le conseil de Roederer, le Roi fut entraîné. « Il n'y a plus rien à faire ici : » dit-il avec douleur.
Il embrassa sa famille : tous ensemble prirent congé de nous et se rendirent à l'Assemblée, où Louis dit en entrant : « Je viens « parmi vous pour éviter un grand crime. »
Les portes du Château étoient ouvertes, les canonniers avoient passé du côté des assiégeans : Les troupes réglées de l'insurrection étoient formées sur trois, des côtés de la cour, et environ quatre cents Suisses couvraient le front du Château. Le baron de Vioménil se présenta , fit savoir que le Roi étoit à l'Assemblée, et chercha à dissuader de violer son domicile : ses paroles furent perdues. Les Suisses restoient en bataille.
Leur consigne étoit de ne point laisser pénétrer dans le Château; et la première sentinelle de leur front de bandière, ayant été
tuée, leur ligne exécuta sur les ennemis qui lui. étoient opposés, un feu qui fit mordre la poussière à un grand nombre. Le reste se précipitait hors de la cour : les Suisses s'élancèrent à leur poursuite et tout cédait devant eux, lorsque la gendarmerie postée sur le Carrousel et qui auroit dû les soutenir, prit le parti contraire. Les fuyards moins pressés soutenus par de nouvelles masses se rallièrent et commencèrent le carnage de ce fidèle régiment dont peu d'individus échappèrent.
Quelques heures plus tard, quatre-vingt-quatorze d'entre eux qui venoient de Courbevoie mirent bas les armes sur un ordre du Roi et du président de l'Assemblée, et conduits à l'Hôtel-de-Ville, ils y furent tous égorgés aux hurlemens de la populace.
L'Assemblée qui pendant quelque temps n'avoit pu dissimuler ses inquiétudes, fit éclater sa satisfaction , lorsque la victoire des rebelles fut décidée.
Elle jura le maintien de la liberté et de
l'égal i té, prononça la suspension du Monarque, et convoqua une Convention. Louis vit les hommes, couverts du sang de ses serviteurs, apporter ses papiers, son argent, ses bijoux, ceux de la Reine et de ses enfans ; et après avoir été resserré alternativement pendant trois jours, dans la loge étroite qui lui avoit été donnée pour asile, ou dans une chambre du monastère des Feuillants, il fut conduit au Temple avec sa famille, à travers les places publiques d'où ses ennemis, foulant aux pieds les débris des statues renversées de ses pères, l'accabloient de leurs lâches injures.
. Tel fut l'abîme où le meilleur des Princes fut entraîné , lorsque , cédant à l'amour qu'il portoit à son peuple, il descendit du trône où l'avoit placé un droit antique et héréditaire pour engager l'élite des Français à travailler au bien public avec lui.
D'où sortent ces tempêtes invisibles qui bouleversent les esprits , comme les oura-
gans renversent les arbres des forêts ; et comment leur souffle aveugle-t-il tellement les hommes, qu'ils embrassent le crime et déchirent la vertu? Cest en vain quelle semble alors se montrer plus à découvert que dans les jours de paix, comme pour désarmer ses persécuteurs : Sa beauté entrevue ne fait qu'exciter leur rage; et Ton croiroit, que l'ennemi chassé du ciel cherche à se venger de sa chute, en s'acharnant sur rimage de son vainqueur.
Au moment où la charge impétueuse des Suisses rejetoit les rebelles, de la cour des Tuileries, sur la place du Carrousel , et laissoit quelque espoir de succès, le désir de me trouver à portée de défendre le Roi me fit suivre le mouvement d'une troupe qui passoit dans le jardin et se dirigeoit vers FAssemblée. Le canon ennemi nous mit en désordre et nos rangs confondus gagnoient la porte de l'Orangerie à l'extrémité, de la terrasse des Feuillants. Dans cette échauf-
fourrée, je rencontrai le baron de Vioménil dont la marche étoit retardée par la blessure d'une balle à travers la cuisse. Il chargea d'un ordre M. de Saint-Didier, capitaine de notre garde, sur le bras duquel il se soutenoit, et il s'appuya sur le mien.
La troupe qui nous entraînent se pressoit, en confusion, depuis la rue Saint-Florentin, jusqu'à la rue Saint-Honoré. Plusieurs officiers rejoignirent alors M. de Vioménil. Une mort certaine nous attendoit dans cette dernière rue, où les hommes des faubourgs étoient en grand nombre.
Le duc de Choiseul m'engagea à me joindre à lui pour tâcher d'arrêter nos amis et leur faire reprendre la terrasse des Feuillans, afin de nous réunir autour du Roi. M. de Vioménil resta appuyé contre un mur, et nous réussîmes à opérer le mouvement de retour. Mais, lorsque je me retrouvai près du général, et que je voulus lui rendre mon bras, le sang qu'il avoit perdu
ne lui laissoit plus la faculté de marcher; et nous fûmes obligés d'entrer à l'hôtel de l'Infantado, où M. de Dreux-Brézé, M. du Pujet et plusieurs autres se réfugièrent avec nous. L'hôtel étoit habité par l'ambassadeur de Venise, qui craignoit de ne pouvoir nous assurer protection. On envoya chercher un chirurgien pour panser la blessure de M. de Vioménil. Je vois encore arriver ce chirurgien, pâle, défait, au désespoir de ce qui se passoit. Il met un genou en terre, découvre la plaie : ses membres étoient agités comme des branches d'arbre sous le souffle d'un vent orageux. « Reprenez vos sens, » dit avec calme le général. Ce tableau est resté imprimé dans ma mémoire. Que la belle figure du baron de Vioménil étoit alors imposante ! Nous apprîmes bientôt le mauvais succès de notre cause . Le général fut transporté dans un appartement retiré, et peu après ce déplacement, un bataillon de l'insurrection, averti que des royalistes avoient pris refuge
dans Fhô tel, s'en fit ouvrir les portes, malgré les représentations de l'ambassadeur.
Il nous fallut chercher un abri.. Un homme âgé que j'ai tout lieu de croire être le comte de Puységur, ancien ministre de la guerre, montait aveti moi un petit escalier dans lequel nous étions précédés par une jeune fille portant un enfant de deux ans.
Elle ouvrit en tremblant la porte d'un grenier ; « Si on vous trouve ! » dit-elle ; et elle referma la porte en y entrant avec nous. Après trois quarts d'heure de tumulte et de cris qui donnoien} à craindre que nos compagnons de refuge n'eussent été sacrifiés, nous entendons monter notre escalier avec un bruit de voix confuses : on enfonce la porte d'un cabinet vis-à-vis de la nôtre, la porte de notre grenier même est frappée.
La jeune fille est plus morte que vive, l'enfant semble retenir son haleine, nous nous regardons, M. de Puységur et moi, l'ame serrée. J'éprouvai l'effroi d'être assassiné
dans l'attitude d'un fuyard. Mais tout à coup je me sentis fortifié par une de ces pensées qui portent l'espoir. Je vis en esprit qu'ayant mis en Dieu ma confiance, quelque près que fut le danger, il ne me touchoit pas. Personne n'entre : le bruit diminue, s'éloigne ; on est descendu : et la tranquillité qui règne quelque temps après nous permet d'envoyer la jeune fille reconnoître si l'hôtel est libre. Elle nous en rapporta l'heureuse nouvelle, en nous apprenant qu'aucun de ceux qui s'étoient réfugiés avec nous n'avoit été victime; nous sortîmes, et je traversai la rue Saint-Honoré couverte de dépouilles sanglantes.
J'entrai chez la comtesse de Dampierre qui avoit beaucoup d'amitié pour moi. Je passai le reste de la journée chez elle ; ayant été me convaincre, à la nuit, des dangers qui m'attendoient à mon logis, j'allai demander un lit au commandeur de Dampierre, qui demeurait place de la Vitte-VEvéque,
avec mesdames de Rillé et de Gouvello, ses parentes. Les angoisses de ces dames furent vives, lorsque f me sachant sous leur toit, elles entendirent de leurs fenêtres pendant toute la nuit, les plaintes déchirantes d'une douzaine de malheureux Suisses successivement arrêtés et massacrés, et les hurlemens des meurtriers, au moment où ces Suisses, sortis des asiles que la compassion leur avoit procurés, cherchoient à gagner la campagne. Je restai deux jours chez le commandeur : Madame de Gouvello craignoit qu'un domestique ne me trahît; .et je me décidai à tenter la sortie de Paris. Pour cela, je pris, le i3 août, le chemin du faubourg Saint-Antoine, me dirigeant du côté où les maisons deviennent rares; j'entrai dans une vigne, de celle-ci dans une autre :
je finis par me trouver en plaine. Mon bon ange sembloit m'avoir conduit. Je remerciai Dieu, et je continuai ma route. Au pont de Charenton, une sentinelle m'arrêta, et me
demanda mon passe-port. Je dis à l'officier que je n'en avois pas, mais que je le priois de me permettre de tirer d'inquiétude des p&rens qui habitoient le voisinage. Le passage me fut accordé ; j'arrivai à Valenton.
Là demeurait avec ses deux aimables filles , dans la maison de campagne de M. Rousseau, notaire de Paris, la comtesse de Viévigne, belle-sœur du chevalier dont j'ai parlé. Je fus reçu avec intérêt et affection. Mais huit jours ne Vétoient pas écoulés, qu'un matin M. Rousseau vint m'avertir que le pays étoit couvert de gendarmes : il craignoit que sa maison ne fût entourée, et il m'engageoit à fuir. Persuadé que je ne ferais qu'augmenter mon danger, je lui rappelai que j'avois déjà été sauvé chez l'ambassadeur de Venise. Les commissaires de la commune de Paris s'étant bientôt présentés, je gagnai un grenier, où je me tapis derrière une poutre au-dessus de deux petites chambres de domestiques. Toute la journée,
des intervalles de bruit et de silence se succédèrent : je n'avois garde de quitter ma retraite, sans être averti. A dix heures du soir, un Qui vive retentit, et la réponse m'apprend que c'est un bataillon qui arrive. Le zèle de la garde nationale de Villeneuve-Saint- Georges la faisoit marcher à l'appui de la gendarmerie de Paris. Une heure après, ce bataillon regagna sa résidence, puis on monta mon escalier. Je devois croire que c'étoit un ami qui venoit m'avertir de la fin du danger ou m'apporter quelque nourriture, et j'étois à moitié sorti de ma cachette, lorsque la vue des écharpes tricolores m'y fit rentrer avec vivacité. Les commissaires de Paris firent le tour du grenier, ils visitèrent les petites chambres, passèrent leur lumière au-dessus et s'en allèrent sans mWoir aperçu. A la pointe du jour, le bruit recommence dans la maison, et dure jusqu'à dix heures; tant qu'enfin j'entends arriver des chevaux, des voitures : peu après tout part
et s'éloigne, et un calme profond me fait espérer ma délivrance. Ma porte s'ouvrit, un domestique de mes parentes frappa en signe de reconnoissance le dessus des deux petites chambres, je me découvris, et j'appris que M. et madame Rousseau avoient été arrêtés, et qu'on les conduisoit à Paris, où M. Rousseau a été , depuis , l'une des victimes de l'Abbaye. Je mereprochois leur malheur, mais le fidèle domestique m'assura qu'il étoit dû à la découverte de faux assignats dans le bureau de M. Rousseau, et qu'il n'avoit été fait que peu de perquisitions à mon égard. J'allai prendre congé de mesdames de Viévigne qui étoient dans une maison voisine dont la maîtresse me permit à peine de les embrasser, et je m'évertuai pour chercher un nouvel asile.
A quatre lieues de Valenton, demeuroit un ancien serviteur de la Reine, nommé M. Carpentier, avec qui je m'étois souvent trouvé dans le cercle de mes amis. Je rentrai
-8 9 chez M. Rousseau où il y avoit une carte du pays, pour y prendre le nom des villages dans la direction du Génitoy, lieu de la résidence de M. Carpentier, et je me mettois en marche , lorsque je rencontrai M. Richard , une de mes connoissances , ancien habitant de la Martinique, que le curé du village accompagnoit. Mes réponses aux questions de M. Richard découvraient ma position. «Monsieur, dit alors le curé, tout » prêtre constitutionnel que je suis, et quoi- » que président du district, vous pouvez » vous fier à un cœur Français. Veuillez acw cepter un dîner et un lit chez moi. Nous » verrons demain de sang-froid le parti que » vous pourrez prendre. » Pour un homme à jeun depuis trente-six heures, Foffre étoit aussi séduisante que loyale, et j'acceptai avec reconnoissance. Malheureusement , nous trouvâmes en entrant au presbytère le maire deValenton, que j'avois déjà vu chez la nouvelle hôtesse de mes parentes. Cétoit un homme sans malice, mais il craignoit les
— 9° — arbitres présens de la France : ma rencontre le fit pâlir, il sortit. Quelque temps après, j'étois à table, quand deux paysans entrent dans la salle, et je m'aperçois que la physionomie du curé se trouble. Nous étions en présence de deux officiers municipaux. Ils s'asseoient brusquement. « Sayez- )> vous, Monsieur le curé, dit l'un d'eux, que )> vous vous mettez dans un mauvais cas, et » que cela ne peut pas se passer comme ça. »
Je les interrompis, en faisant observer à mon hôte que je lui avois représenté avec raison le reproche qu'il pouvoit s'attirer.
« Voici, ajoutai-je, deux braves gens qui » viennent donner un bon conseil, il faut » en profiter. Et vous, dis-je aux paysans, » recevez mes complimens et soyez per- )> suadés que vous avez obligé un honnête » homme, » A ces mots je me levai et je sortis. Le curé me suivit et les deux municipaux demeurèrent comme cloués sur leurs sièges.
Je me séparai du curé de Valenton, après
— 9* — ravoir prié de me dépêcher à un lieu désigné, le fidèle domestique de mes parentes , qui connoissoit le chemin d'un bois où je me proposois de passer la nuit , à moitié route du nouveau refuge que j'avois en vue. Il tomboit une de ces pluies fines continuelles, et je n'étais pas fort avancé dans là campagne, lorsque jetant les yeux en arrière, je vis le curé qui venoit à moi en compagnie d'une dame qui porta bientôt seule ses pas de mon côté ! Cétoit la comtesse de Clavél, fille de M. Richard. « Est-il » possible , me dit-elle en m'abordant , que » vous pensiez à passer la nuit dans un bob, » par un temps comme celui-ci. Mon père » est peureux, nos domestiques ne sont pas » sûrs : mais il y a dans notre jardin un » ermitage où vous pourrez être à l'abri.
» Promenons-nous jusqu'à la chute du jour, » alors je vous introduirai par une porte de » derrière et je vous porterai ce qu'il vous » faudra pour passer la nuit. » — « Vous
» êtes un ange que le ciel m'envoie , lui ré- » pondis-je, promenons-nous. » A la nuit, nous approchâmes des murs de la maison.
« S'il vous étoit possible de les franchir, me » dit-elle , vous éviteriez une rue où vous » pourriez être aperçu. » Je m'appuyai sur elle, et je sautai sur la muraille. « Dans l'ai- » lée vis-à-vis ! je suis à vous à l'instant, » me dit cette dame. En effet, moins d'un quart d'heure après, j'aperçois un fantôme « blanc. Est-ce vous? — (Test moi. » Madame de Clavel prend mon bras et nous arrivons à l'ermitage. Là elle me donna une bouteille de vin, un pain, une couverture, et laissant tomber un de ses vêtemens, « pour m'enve- )> lopper, » dit-elle, elle s'échappa. Le lendemain à six heures du matin, elle revint pour m'ouvrir la porte sur la plaine , et entrant avec moi dans la campagne , elle me dit que je trouverais un guide dans le bois où nous nous étions promenés la veille. J'embrassai ma bienfaitrice de tout mon cœur, et
je gagnai sans accident le Génitoy , demeure isolée de M. Carpentier, à cinq quarts de lieue de Lagny. Cet ancien serviteur de la Reine me reçut avec bonté, et je passai un mois dans sa famille, sous le nom de Roignan qui étoit celui de ma mère.